Les Feux de l'automne

Irène Némirovsky · Chapitre 15 sur 30

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Les Feux de l'automne

Chapitre 5

 

 

Bernard, quand il fut de retour des États-Unis, toucha près de cent mille francs de commission pour avoir négocié un achat d’huiles lourdes destinées à la Cilicie et à la Syrie. C’était non seulement une brillante affaire, mais, du point de vue patriotique, on ne pouvait que se féliciter de voir si bien pourvues nos armées du Grand Liban.

– Je pourrais te faire décorer, avait dit Raymond Détang, mais tu es bien jeune… Contente-toi d’avoir rendu service à ton pays et d’avoir empoché une jolie somme…

Lui-même gagnait cinq millions sur la transaction.

C’était une belle réussite ; Bernard goûtait d’enivrants plaisirs. Une enfance de petit bourgeois, fermée de toutes parts ; le cercle de la famille dressé entre lui et le monde, formant d’infranchissables barrières. Quatre ans dans les ré-gions infernales et, pour finir, ces années dorées de 1920-1921, chaudes et pleines comme des grappes. « Viens et prends, disaient les hommes et les femmes. Ne te demande pas si c’est bien ou mal surtout. C’est un temps heureux et sans scrupule. Profites-en. »

Cent mille francs… Il acheta une voiture ; il loua une garçonnière. Il savait très bien que cent mille francs, à ce train-là, dureraient trois mois, six mois… Mais, après cela, il gagnerait de nouveau de l’argent.

 

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– En somme, l’existence est simplifiée, disait-il à Thé-rèse qu’il voyait de temps en temps, lorsqu’il venait rendre visite à sa mère. Il vint pour le Jour de l’An, et, deux mois plus tard, lorsqu’il eut pris froid, il passa huit jours à la mai-son pour se faire soigner. C’était assez doux de se retrouver dans sa chambre d’enfant avec ces vieux volumes déchirés des Trois Mousquetaires. Oui, la vie est bien plus simple. Avant, on se tourmentait pour des tas de choses : le devoir, l’honneur, des scrupules de conscience, des histoires amou-reuses. Maintenant, il n’y a qu’un problème : comment ga-gner, le plus vite possible, le plus d’argent possible ? Et comme le monde entier n’applique son esprit qu’à ça, il ob-tient d’assez jolis résultats. Ainsi, pendant la guerre, les gens ne pensaient qu’aux armements, et ils faisaient de grandes choses dans cet ordre d’idées. Maintenant, c’est l’argent… On fait de l’argent avec tout et avec rien. Recommandations, passe-droits, faveurs, un déjeuner avec des gens de Bourse, un appartement libre qu’on trouve, une réclame qu’on lance, un château, un tableau, une auto qu’on revend…

– Il est très drôle, confiait Mme Jacquelain à Thérèse : on ne sait jamais s’il est sérieux.

– Un jour, dit Bernard, je vous inviterai chez moi… avec maman, cela va sans dire, pour vous servir de chaperon. Vous verrez comme c’est agréable une belle maison, bien meublée, bien servie.

– Et pourtant vous venez ici quand vous êtes malade…

– Naturellement, quand j’ai la grippe et une gueule comme ça, je ne suis pas dans mon état normal. Je fais du sentiment. Est-ce que vous viendrez, Thérèse ? J’ai des

 

– 139 – masques nègres. J’ai une salle de bains dallée de vert. J’ai un boy chinois et un chat de Siam. Des joujoux, quoi ?

Elle le regardait et elle songeait : « Je l’aime. Je l’aime comme il est, heureux, infidèle, désinvolte, aimé des femmes, de la fortune. Je l’aimerais pauvre et malheureux. Il est brave, il est intelligent, mais je ne le respecte pas comme je respectais Martial. Il n’a pas de caractère. Il me ferait souf-frir… s’il voulait. Mais il n’y a rien à faire. Je l’aime. »

Elle n’osait pas croire qu’il l’invitât vraiment un soir à venir chez lui, et pourtant il le fit. Il voulait plaire à Mme Jacquelain et la présence de Thérèse allégerait la cor-vée ; il était content de leur faire admirer son joli apparte-ment. Enfin, Thérèse occupait dans sa pensée une place, très humble, mais c’était la sienne… elle ne bougerait pas… « Thérèse, une fille bien roulée, mais qui ne veut rien en-tendre… Tant pis ! Tout de même, elle vaut mieux que Re-née. » Oh, cette Renée, mépriser une femme, la voir exacte-ment comme elle est, une garce, sans cœur, et s’être attaché à elle au point de souffrir, de se désespérer, d’être jaloux… Et le mari… Ces histoires d’argent… Pouah ! Un jour, je lâ-cherai tout ça », se disait Bernard en rentrant chez lui au pe-tit matin. « C’est sale, c’est laid… Un jour, j’épouserai Thé-rèse. » Mais, pensait-il avec un brusque sursaut de sincérité, quand on a goûté de ça : des femmes comme Renée, de l’argent comme ces cent mille francs qui vous tombent dans le bec pour une signature donnée et un voyage d’agrément à New-York et à Washington – on ne s’en défait plus. C’est une tunique de Nessus. Bah ! N’y pensons pas. Quelle importance ça a pour le cours du monde ? Il ira son petit bonhomme de chemin, que Bernard Jacquelain soit pauvre ou riche, une poire ou un malin. Qu’est-ce que ça fait ?

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Un soir de juin, il invita chez lui sa mère et Thérèse. Quelle joie ! Une joie stupide, car, enfin, cela l’avancerait à quoi ? Elle était femme et elle ne pouvait se contenter d’aspirations vagues, de ferveur informulée. Il lui fallait des aveux, des mots d’amour, l’amour lui-même – pourquoi pas ? elle était jeune. Mais il lui fallait surtout la possession de l’homme aimé, celle que le mariage seul permet. Vivre, dor-mir auprès de lui, veiller à ses repas, à sa santé, à son bien-être, lui demander le matin : « Qu’est-ce que tu fais au-jourd’hui ? » l’interroger le soir : « Qui as-tu vu ? Qu’est-ce que tu as fait ? Raconte. » Lui donner des enfants. Oh, cela surtout, quand elle pensait aux enfants qu’elle aurait pu avoir, quelque chose d’animal, de profond, de doux, encore ignoré d’elle, commençait à tressaillir et à s’agiter dans son corps.

Un jour, il comprendrait qu’elle pouvait lui donner le bonheur. Mais il n’y avait pas beaucoup d’espoir tant qu’il vivait dans ce milieu.

– Ce qu’il aime, pensait-elle, ce n’est pas Renée, ce n’est même pas l’argent… C’est le luxe. On peut lutter contre une rivale. On ne peut pas, de nos jours, arracher un homme à la séduction d’une auto, d’une salle de bains dallée de vert, d’un chat siamois.

Elle ne connaissait rien aux affaires qu’il traitait, mais elle devinait qu’elles sont de celles qui procurent le superflu plus facilement que le nécessaire, qu’elles s’alimentent de bluff, de réclame et de dépenses jusqu’à s’épuiser dans l’effort de produire assez pour dépenser, de dépenser sans cesse pour produire encore. Un cercle vicieux, une sorte de

 

– 141 – chimère de l’or… Bernard le disait lui-même, mais cela seul, cette combinaison seule permet le luxe.

– Mon Dieu, est-ce qu’on a besoin de tout cela pour être heureux ? se disait Thérèse. Elle était entrée avec Mme Jacquelain, à son bras, dans la maison où habitait Ber-nard. Tout lui paraissait immense, l’écrasait. C’était un grand immeuble neuf, près du Bois, à deux pas de la demeure des Détang, ce qu’elle ignorait. Un Chinois en veste blanche leur ouvrit et dit que Monsieur n’était pas encore rentré, qu’il avait commandé le dîner pour huit heures.

– Il ne va pas tarder, dit Mme Jacquelain. Thérèse, ma chérie, nous allons en profiter pour visiter la garçonnière. Une garçonnière… Qu’aurait dit mon pauvre mari s’il savait que Bernard a une garçonnière ? Vous vous rappelez son pe-tit lit de fer dans la salle à manger, derrière le poêle, avant qu’il ait sa chambre ? Ça doit le changer. C’est tout de même admirable d’être arrivé à un pareil résultat en si peu de temps. Voilà la galerie, dit-elle avec fierté. Voici son petit bu-reau. Voulez-vous voir sa chambre ?

Dans la chambre il y avait une grande glace où Thérèse vit son image. Elle portait une robe noire avec un petit col et des manchettes de linon. Elle se trouva jolie. C’était une robe qu’elle avait coupée et cousue elle-même. « Ça vaut bien leurs modèles des grands couturiers, se dit-elle avec défi. Après tout, elles ne sont pas confectionnées par des dieux, mais par de petites ouvrières, de modestes petites femmes comme moi. Et chaque point contenait tant d’amour, tant de désir de plaire… »

– Il me regardera, songea-t-elle, le cœur battant de joie. Il me dira : « Cette robe vous va bien, Thérèse. » Je n’ai pas

– 142 – de bijoux, mais j’ai de jolis bras et un joli cou. C’est la vérité. Il faudra bien qu’il s’en aperçoive. Le dîner… Tous les trois bien tranquilles… Il faudra faire prendre deux doigts de champagne à Mme Jacquelain, j’ai vu du champagne dans le frigidaire (car Mme Jacquelain lui avait fait visiter la cuisine et l’office) : quand elle en boit, la brave femme, elle s’endort aussitôt. Je me rappelle la première communion de Bernard ; sa mère s’était endormie au dessert.

Elle imagina Mme Jacquelain somnolente dans son fau-teuil. Elle et Bernard se réfugieraient dans ce petit bureau. C’était la seule pièce qui lui parût accueillante. Sur le divan. Il lui offrirait une cigarette… Si elle le voyait tendre et drôle comme il était parfois, elle n’en pourrait plus, son cœur fon-drait, elle lui jetterait les bras autour du cou. Elle lui dirait : « Gardez-moi toujours… Il vous faut une femme pour vous dorloter, pour vous soigner quand vous êtes malade, pour surveiller la cuisinière, car vous renverrez ce boy chinois à figure de voleur… Gardez-moi. »

Elle sourit et arrangea devant la glace la broche qui re-tenait son col ; c’était un petit cœur de rubis entouré d’une poussière de diamants. Un cadeau de sa grand-mère… « Je pensais te le léguer, avait dit Mme Pain qui aimait beaucoup faire ce qu’elle appelait « ses petits plans », ses accommo-dements avec la vie future ; elle imaginait Thérèse ouvrant l’écrin, retirant le bijou, le faisant miroiter à la lumière, adressant une pensée émue au souvenir de sa grand-maman. Oui, je pensais le garder encore quelque temps, mais je te le donne aujourd’hui pour qu’il te porte bonheur… » Ces vieilles femmes, – Mme me Pain, M Jacquelain, – savaient tout. Mme Jacquelain aurait souhaité pour son fils une héritière,

 

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« mais ce n’est rien, ça, ça ne me fait pas peur », songea Thé-rèse.

– Il est tard, dit Mme Jacquelain, qui, elle aussi, regardait dans la glace, avec satisfaction, sa robe neuve qu’elle avait fait un peu écourter, suivant timidement, de loin, la mode in-décente de 1921 et montrant à mi-mollet ses bas de coton noir. La table est mise avec beaucoup de goût. Ce garçon, ce cuisinier, ce valet de chambre m’a dit que Bernard recevait presque chaque soir du monde à dîner. Le polisson… Il y a des fleurs sur la nappe ; ça fait « grand monde », vous ne trouvez pas ? Je me demande ce que nous aurons à manger, par exemple.

– Je suis sûre que ce sera excellent, dit joyeusement Thérèse.

– Je pourrais bien donner quelques recettes à ce Chinois, continua Mme Jacquelain ; je me demande s’il sait faire un bon navarin aux pommes et des gaufres. C’étaient les plats préférés de Bernard. Mais revenons dans le salon, si vous voulez bien, mon enfant. Mon fils va rentrer d’un moment à l’autre.

Thérèse obéit ; elles attendirent silencieusement ; après quelques instants, un pas frôla le tapis derrière la porte.

– Le voilà, murmura Mme Jacquelain : nous n’avons pas entendu sonner, ni la clef dans la serrure, mais cet apparte-ment est si vaste !

Mais ce n’était que le Chinois qui ouvrit une porte der-rière laquelle se trouvait un petit bar :

– Cocktails ?

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– Mon Dieu, Thérèse, regardez comme c’est drôle ! s’écria Mme Jacquelain. Elle commençait à se dire qu’elle et son mari avaient gaspillé leur jeunesse en vain. Le monde était plus riche qu’elle ne l’avait cru, plein de plaisirs étranges.

– Mais, dites donc, ça doit être fort, tout ça ?

– Il y a du fort et du faible, répondit le Chinois.

Mme Jacquelain accepta un verre rempli d’un liquide gla-cé d’une couleur perfide d’eau dormante ; puis elle voulut bien goûter un breuvage confectionné avec un jaune d’œuf et de la canelle. « Cela doit ressembler à un lait de poule. » C’était doux et cela avait une saveur de glace et de feu.

Le Chinois disparut silencieusement. M me Jacquelain fit quelques pas incertains au milieu du salon :

– Ce gosse… Voyez-vous ce gosse qui offre des cocktails à sa vieille maman ? J’aurais dû en prendre encore un, vous ne croyez pas, Thérèse ? Nous en boirons quand il sera là…

Quand il sera là… Thérèse regarda la pendule. Comme il était tard… Elle pliait et dépliait machinalement son petit mouchoir.

– Je me demande, dit Mme Jacquelain pensivement, je me demande où est mon polisson de fils. Il doit avoir une liaison dans le très grand monde. Quelque dame de l’aristocratie, peut-être, ou une riche étrangère…

– Détrompez-vous, dit sèchement Thérèse. Il est l’amant de Renée Humbert qui se promenait avec nous, le dimanche, aux Champs-Élysées. La fille de la modiste… Seulement,

 

– 145 – maintenant, comme elle est très riche et bien habillée, elle l’épate, voilà, elle l’épate. Comme tout ce luxe voyant, comme ce Chinois à face de carême.

– Moi, je le trouve très gentil, dit Mme Jacquelain en sou-riant aux anges ; elle voyait toutes choses à travers les va-peurs parfumées de l’alcool. Et cet appartement est très gen-til aussi. Mais n’est-ce pas le téléphone qui sonne ?

C’était le téléphone. Elles entendirent à travers la porte la voix feutrée du Chinois qui répondait : « Oui, Monsieur. Bien, Monsieur. Parfaitement, Monsieur. » Il raccrocha, sou-leva la portière, apparut un instant :

– Monsieur vient de téléphoner. Monsieur s’excuse beaucoup. Il a été retenu. Il prie ces dames de commencer à dîner sans lui. Il viendra un peu plus tard.

– Eh bien, dînons, s’écria Mme Jacquelain après un ins-tant de silence. Dînons. Ne laissons pas refroidir le potage.

Elles prirent place à table, l’une en face de l’autre, jetant de furtifs regards sur la chaise vide du maître de la maison. Thérèse n’avait plus d’appétit. « Mais mangez donc, vous ne mangez rien ! » disait Mme Jacquelain qui, peu à peu, s’assombrissait.

Quand on servit le poisson, un chat siamois, à la four-rure couleur de sable, aux yeux transparents, sauta sur la table ; Mme Jacquelain le chassa avec sa serviette.

– Ce n’est pas ma vieille Moumoute qui se permettrait ça, remarqua-t-elle, choquée.

 

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Le chat poussa un miaulement strident et désagréable, griffa Thérèse qui voulait le caresser et disparut. Thérèse éclata en sanglots. Mme Jacquelain, dégrisée, la regardait pleurer avec consternation :

– Voyons, ma petite, de la tenue… Le domestique…

– Je m’en fiche, de ce magot, protesta Thérèse à travers ses larmes : je vous en prie, M me Jacquelain, laissez-moi par-tir.

– Mais Bernard va rentrer tout de suite. Il s’excusera. C’est grossier de sa part, mais vous êtes de si vieux amis, s’écria Mme Jacquelain.

– Je ne suis pas fâchée, je ne lui en veux pas, mais je voudrais partir.

– Vous n’allez pas me laisser seule ? Attendez un quart d’heure, encore un petit quart d’heure. Jusqu’à dix heures, tenez. À dix heures, nous partirons.

Elles attendirent jusqu’à dix heures, jusqu’à dix heures et demie, jusqu’à onze heures. Elles ne mangeaient plus. Par-fois, on entendait le bruit de la porte cochère en bas et le long ronflement sourd de l’ascenseur. « C’est lui. Il vient », pensaient les deux femmes et leurs cœurs battaient. Mais l’ascenseur s’arrêtait à l’étage au-dessous ou montait plus haut. Les fleurs coupées se fanaient sur la nappe. Thérèse les ramassa, en fit un bouquet et les mit à tremper dans un verre d’eau. Pauvres fleurs… Où était Bernard ? À onze heures, Mme Jacquelain dit avec un soupir :

– Je crois effectivement que… Ce sera pour une autre fois, Thérèse…

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Elles rentrèrent chez elles par le métro Etoile-Gare de Lyon. Mme Jacquelain, dans le bruit des tunnels et des rames, parlait :

– Je le gronderai. Il est trop gâté. Il se croit tout permis. Il viendra vous demander pardon, Thérèse. Cet apparte-ment… Je suis sous le charme… Je n’avais jamais goûté de pamplemousses. Avez-vous remarqué cette nappe brodée à la main, Thérèse ? Il a des draps en crêpe de Chine. Sa femme prendra soin de toutes ces belles choses. Il se rangera un jour. Il pourrait faire un riche mariage, mais… s’il trouvait une femme qui l’aime… Qu’en pensez-vous, ma petite Thé-rèse ?

Mais Thérèse ne desserrait pas les lèvres.

 

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