Les Feux de l'automne

Irène Némirovsky · Chapitre 21 sur 30

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Les Feux de l'automne

Troisième partie « 1936-1941 »

Troisième partie

 

 

« 1936-1941 »

 

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L’affaire des pièces d’avions, amorcée en 1936, n’aboutit que deux ans plus tard : des techniciens avaient affirmé que ces pièces américaines ne convenaient pas aux avions fran-çais ; il y avait une question d’alliage de métaux qui rendait leur emploi dangereux. La question fut discutée à la Chambre. « Mais, avait dit Raymond Détang, je me charge de la Chambre. On fera discuter ça un matin, devant des bancs vides. Nous n’allons pas nous laisser arrêter par ces empêcheurs de danser en rond. Que me font les techniciens ? Ce sont des spécialistes et les spécialistes ne voient jamais que leur côté des problèmes. Il est bien plus vaste, de plus grande envergure qu’ils ne peuvent l’imaginer. L’industrie de l’aéronautique doit s’inspirer justement de la légère difficulté existante pour surmonter d’une manière brillante, d’une ma-nière… française, je ne puis mieux dire, Messieurs (il parlait devant un comité d’experts). Vous savez ce que j’entends par là ? Une conception hardie, virile qui tire parti des défauts de l’œuvre. Je vois d’ici nos ouvriers, nos ingénieurs, nos sa-vants travaillant d’arrache-pied à ce problème, se passion-nant pour lui, lui trouvant la solution, car il est impossible qu’ils ne la trouvent pas. Qu’y a-t-il d’impossible au génie français, Messieurs ? Je n’ai en vue, et je n’aurai jamais en vue que la grandeur de la France et la puissance de son avia-tion, car, Messieurs, il ne faut pas oublier en quel temps nous vivons. L’orage gronde à l’Est. Que direz-vous à vos conci-toyens, que direz-vous à vos fils, destinés peut-être à monter sur ces avions pour défendre la ligne Maginot, lorsqu’ils vous

 

– 188 – reprocheront de ne pas avoir fait tout ce qui était en votre pouvoir pour fortifier notre aviation ? Que leur direz-vous ? Vous aviez entre vos mains, s’écrieront-ils, toutes les res-sources de l’industrie américaine, et vous n’avez pas su en profiter ? Vous avez permis à nos adversaires de s’en empa-rer ? Car je ne vous cache rien, Messieurs, il est question d’une commande pour le compte d’un État voisin… Pourquoi avez-vous hésité, reculé ? Pour une misérable question de détails ? Vous ne faisiez donc pas confiance au génie de votre pays ? Ah, Messieurs, laissons-nous aller. Remettons-nous-en à ce clair et lumineux esprit français qui se joue des difficultés… que dis-je ? qui s’élève plus haut lorsqu’il les af-fronte, comme l’oiseau des cimes qui semble puiser ses forces dans un air irrespirable aux faibles ! »

Enfin, ces Messieurs du Comité des Experts s’étant mis d’accord, la commande fut passée par l’entremise de Bernard Jacquelain, directeur depuis quelques mois d’une agence privée, financée par Mannheimer et Détang.

Ni Bernard, ni Détang ne savaient avec certitude ce qu’il fallait penser de cette affaire de pièces d’avions : les spécia-listes s’étaient divisés en deux clans et ne parvenaient pas à se mettre d’accord. La question n’avait pas tardé d’ailleurs à sortir du domaine de la technique pure. Il s’y mêlait des con-sidérations idéologiques et politiques.

– Au fond, personne n’y comprend rien, disait Détang à Bernard. J’ai sur ma table six rapports qui se contredisent. Pourquoi veux-tu que je croie ceux qui crient « haro » sur le baudet et m’empêchent ainsi de faire une affaire brillante, quand des hommes de grande valeur m’affirment que je peux marcher ? On me dit : « C’est une question très grave. » Mon

 

– 189 – petit, il n’y a pas de question grave à l’heure où nous sommes, parce que, si on voulait vraiment considérer les choses dans leur complexité et dans leur gravité, il n’y aurait qu’à se tirer une balle dans la tête. Pour ça, on aura toujours le temps… Alors, que veux-tu ? il n’y a qu’à se fier à sa ju-geote et la mienne me dit que ce serait dommage de rater ça parce que trois imbéciles sur six s’attendent à être payés pour changer d’avis. Et je ne le ferai certainement pas. J’ai de la conscience, moi ! Je n’achète pas les hommes. Tout se passe au grand jour.

Bernard voulut étudier la question et se trouva submergé par un flot de rapports contradictoires et d’exposés tech-niques.

Jusqu’en 1937, chaque pièce d’avion avait été façonnée séparément, suivant les méthodes de l’artisanat. À cette époque, les sociétés nationales de constructions aéronau-tiques et des sociétés privées furent dotées d’un outillage qui leur permettait de produire les avions à la chaîne. Ce fut un coup très dur pour Détang. Mais on conserva la méthode an-cienne pour certains types d’appareils. « L’aviation française n’en sera que plus riche, dit Détang. Il faudra d’une part utili-ser les pièces américaines, et de l’autre, les avions conçus selon les plans nouveaux. Nous nous trouverons mieux pourvus que nous ne l’avions espéré. Quand je vous dis qu’en France, de la difficulté vaincue jaillit la victoire ! »

« Moi, après tout, ça ne me regarde pas, pensait Ber-nard. J’espère bien qu’il ne se trouvera personne pour sabo-ter sciemment l’aviation nationale. Qu’ils examinent la chose d’un point de vue technique, pratique, et qu’ils prennent leurs responsabilités. Pour moi, je ne suis qu’un courtier.

 

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D’ailleurs, toute l’année 1938, Bernard la vécut comme emporté par un torrent furieux. Il dormait quatre heures par nuit. Mannheimer le chargeait d’affaires multiples. On jon-glait avec les chiffres. Entre ses mains coulaient des millions, ou plutôt les symboles, les signes de ces millions. Il maniait des papiers qui les représentaient, mais lui-même était tel-lement à court d’argent qu’il lui arriva plusieurs fois de ne pas pouvoir payer à Thérèse sa pension (ils avaient convenu d’une certaine somme qu’il lui verserait).

« Mais je m’acquitterai le mois prochain, lui écrivait-il. Mon rêve est de mettre de l’argent de côté pour Yves, rien que pour lui dès qu’il aura vingt ans. Je me souviens de ma jeunesse, des rages où me jetait mon dénuement. Je l’épargnerai à mon fils. Yves a une nature ferme et sage ; l’argent ne sera pas un maître pour lui, mais un bon servi-teur. »

Thérèse et Bernard ne se voyaient presque plus. Selon les plans établis, il était venu habiter chez sa femme au re-tour d’un de ses voyages. « Non, c’est affreux, lui avait dit Thérèse le troisième jour, j’aime mieux une franche sépara-tion. Les petites t’ont oublié ; elles s’attacheront de nouveau à toi et elles souffriront lorsque tu nous quitteras. »

– Je ne te laisserai pas Yves…

– Je sais. Yves a dix-sept ans. Il n’est pas question de lui cacher la vérité. Il peut aller chez toi aussi souvent que tu le voudras. Mais, je t’en prie, ne reviens pas ici.

– Jamais, Thérèse ?

Ils étaient seuls dans le petit salon si calme. Il aurait voulu garder sa femme. Il n’était pas détaché d’elle, ni des

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– Tu n’es pas méchant, mon petit, pourquoi me fais-tu souffrir ?

– Tu souffres parce que tu le veux bien. Il faut composer, il faut transiger avec la vie, avec l’amour, avec tout. Tu es restée la femme de cet admirable et stupide Martial qui di-sait : « On ne transige pas avec sa conscience en des choses de ce genre. » Ma pauvre Thérèse, tu es destinée à être une victime, et tous ceux qui pensent comme toi. Cette liaison

– 192 – avec… qui tu sais… tu en fais un monstre. Ce n’est plus la passion pourtant, c’est l’intérêt, l’habitude… Elle-même me conseille de revenir à toi. Je pourrais te promettre de ne plus être qu’un ami pour elle. Mais, tu comprends, je ne peux pas lâcher ce monde. C’est ma vie, ma carrière.

– Tais-toi, tu me fais horreur !

– Thérèse, le monde est méprisable. Les hommes sont bêtes, lâches, vaniteux, ignorants. Personne ne nous saura gré de nous montrer scrupuleux et désintéressés. Crois-moi. J’ai appris à la guerre des leçons qui ne s’oublient pas… Par pudeur, par une sorte de respect humain, je te laisse élever ton fils dans les idées de la famille Brun. J’ai tort. Je devrais lui ouvrir les yeux.

– Tu l’as déjà fait, va… murmura Thérèse.

À la suite de cet entretien, les deux époux se séparèrent. Bernard n’avait pas pris d’appartement ; il habitait un hôtel parisien. Deux ou trois fois par an il invitait Yves chez lui, et ils partaient tous les deux pour de courts voyages en auto. Dans la pensée du père, cela devait servir à les rapprocher l’un de l’autre, leur permettre de longues conversations, des confidences, mais jamais ils ne purent s’y résoudre. Ils sem-blaient éprouver de la honte quand ils étaient ensemble. Souvent même, les entretiens commencés sur un ton cordial s’achevaient presque en querelles.

Au cours de l’hiver 1938-1939, Bernard et son fils parti-rent ainsi seuls tous deux pour Mégève. Le jeune homme montrait une joie naïve à l’idée de voir, pour la première fois, la neige, d’apprendre à faire du ski.

 

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« Je ne donnerai mon adresse à personne, se dit Ber-nard. Je ne m’occuperai que du petit. Huit jours pour faire la paix avec mon fils, car je sens bien qu’il m’en veut. Il faut que j’apprenne à le connaître et que j’essaie de me faire ai-mer de lui. Il verra que je ne suis pas un compagnon pédant et désagréable. Quand j’avais son âge, je me serais contenté d’un père à ma ressemblance. »

Ils partirent donc ensemble un soir de janvier. En écar-tant le store bleu qui voilait la vitre, on voyait une campagne noire sous un ciel pur et glacé.

– Espérons qu’il neigera, dit Bernard. Il avait beaucoup compté sur ce premier soir en wagon pour le rapprocher de son fils. Il l’interrogerait sur ses études, sur ses projets d’avenir. Il lui parlerait de Dieu, de la politique, des femmes, de tout ce qui peut passionner un adolescent. « Mais j’aurais dû le faire plus tôt, pensait-il. Il n’a plus quinze ans ; il en a dix-huit. À cet âge, moi, j’allais m’engager. »

Et le souvenir de sa jeunesse le rendit silencieux et ti-mide, car, entre parents et enfants, l’obstacle, ce n’est jamais l’homme que l’on est devenu, mais celui qu’on a été. Il scel-lait la bouche du père, cet enfant de vingt ans qui n’existait plus.

Ils se contentèrent d’échanger les plus banales paroles, puis Yves s’endormit. Bernard resta tard dans la nuit debout dans le couloir. Il fumait et regardait la petite lampe bleue vacillante au plafond.

Il n’avait donné son adresse à personne à Mégève, mais l’hôtel était plein d’amis. Dès le lendemain, Yves et lui étaient conviés à un déjeuner qu’offrait la femme d’un par-

 

– 194 – lementaire connu. Les hommes étaient en costume de ski, avec leurs grosses bedaines tendues sous les chandails de couleur, les joues rougies, non par l’air pur qu’ils n’avaient pas encore respiré, mais par le vin et les apéritifs pris au bar. Les femmes étaient maigres et peintes. Des vieillards par-laient de la Russie, de Dantzig, de l’Allemagne, de la guerre prochaine. Ils mangeaient une darne de saumon verte et dé-crivaient la ruée des avions ennemis sur les villes françaises : « Et il n’y a rien à faire, rien. Dès la première nuit, frtt ? ? ?, tout est ratissé. » Aux rognons flambés à la sauce madère, ils reprenaient en chœur : « Heureusement que c’est le pays du miracle ! Quand on le croit mort, v’lan ! un coup de reins, il étonne le monde ! » À la bombe glacée, arrosée d’une nappe de chocolat brûlant, ils confiaient à leurs voisins la teneur des rapports reçus par le ministère des Affaires étrangères : « Tout ça, hein, c’est entre nous. » Un homme, à barbe et moustaches noires, à l’accent toulousain, démontrait que les Allemands étaient sous-alimentés et ne pourraient faire la guerre. Ils étaient d’accord pour déplorer l’état de désunion dans lequel se trouvait la France : « Il nous faut une poigne, un chef », disaient-ils. Et à travers le tumulte des voix, des verres entrechoqués, des éclats de rire, on entendait un son aigu de fifre : une femme qui demandait à un ancien prési-dent du Conseil : « Mais pourquoi, monsieur le Président, ne prenez-vous pas le pouvoir ? Mais prenez donc le pouvoir, monsieur le Président », comme elle lui aurait offert une tranche de foie gras. Le Président, petit et replet, les cheveux blancs en mousse légère, hochait la tête sans répondre d’un air circonspect et gourmand et semblait dire : « Hé, hé, pourquoi pas ? Le pouvoir… Diable !… Il faudra y penser. »

 

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Yves éprouvait une impression d’irréel, de cauchemar. Il avait souvent rêvé, enfant, après avoir lu des livres d’aventures, qu’il était dans une caverne pleine de bêtes ja-cassantes. Voici qu’il retrouvait cette impression pénible et grotesque. Au dessert, on alluma les cigares et leur fumée augmenta son malaise. Il jetait des regards pleins d’envie sur le parc couvert de neige que l’on apercevait à travers les vitres. À la fin, il n’y put tenir. Qu’ils parlent donc, qu’ils pa-labrent, qu’ils organisent à leur gré l’Europe, qu’ils démolis-sent (en paroles) l’Allemagne et l’Italie, qu’ils trafiquent d’armes ou de portefeuilles entre deux portes ! Pour lui, il ne voulait plus les voir. Il profita d’un moment d’inattention de son père et se glissa hors de la salle. Il prévint le portier : « Vous direz à M. Jacquelain qu’il ne s’inquiète pas, que je rentrerai ce soir. – Prenez garde, Monsieur, le temps va changer. » Il s’enfuit dans la direction de la montagne.

 

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