Les Feux de l'automne
Chapitre 8
Le petit sera heureux, pensa Mme Jacquelain en sortant du cirque où elle venait de louer une loge pour la représenta-tion du soir. Une folie… tout était si cher. Tant pis ! Bernard, en congé de convalescence après avoir été blessé dans la ba-taille de l’Aisne, Bernard, pour son dernier soir à Paris, méri-tait d’être gâté.
– Comme il va être content. Il aimait tant le cirque. Combien de fois j’ai dû batailler avec son père pour qu’il me permette de prendre Bernard au spectacle, songea-t-elle. Mais les papas sont sévères. Le travail et le plaisir ne vont pas ensemble, disait-il. Pauvre petit… Toujours le premier de sa classe. Mais pour les vacances de Noël et pour les va-cances de Pâques, ça, j’étais intraitable : une matinée au théâtre deux fois par an, je lui payais ça, à mon Bernard. Quelle joie ! Il en rêvait huit jours à l’avance. Les belles ma-tinées classiques du Français… Sa petite figure toute pâle, toute crispée en regardant la scène : « Maman, que c’est beau ! « Que vouliez-vous qu’il fît contre trois ? – Qu’il mou-rût ! » C’étaient des hommes, ça, maman ! » Il a toujours eu de si beaux sentiments. Et le cirque ! Les chevaux ! Il aimait tout ce qui piaffe, tout ce qui caracole, le bruit, les lumières. Je trouve que cette blessure l’a fatigué, se dit-elle encore. Il n’est pas… il a bien changé. Je ne peux pas dire en quoi, mais ses manières, ce qu’il dit… Il n’a plus cette spontanéité si gentille… Mais, naturellement, j’oublie que c’est tout à fait un petit homme maintenant. Quoique vingt-deux ans, son-
– 74 – gea-t-elle avec une douce indulgence, comme elle avait son-gé : « Huit ans. On coupe ses boucles, mais c’est encore un bébé » et « Quinze ans, il a beau faire l’homme, on lui pres-serait le nez, il en sortirait encore du lait. » Oh, la fin, la fin, la fin de la guerre ! Qu’on lui rende son petit, son enfant, vi-vant, avec une toute petite blessure de rien du tout, juste as-sez pour verser des larmes de fierté, pour le dorloter : « Ne te couche pas si tard… Ferme ta fenêtre… quelle imprudence, tu oublies donc que tu as été blessé ! » Oui, qu’on lui rende son petit et que la vie d’autrefois recommence. Lui avec ses livres, dans la salle à manger, sous la lampe, elle lui tricotant des chaussettes. Il aurait beaucoup à travailler pour rattraper le temps perdu. Elle était ambitieuse pour lui. « Mais ce n’est pas possible qu’on soit aussi sévère aux examens, se dit-elle avec indignation, pour ces pauvres gamins qu’on a envoyés au front, que pour les autres. Ils passeront tous, avec les féli-citations du jury ! » Il entrerait premier dans une grande école, enfin, un des premiers… et après, oh, après ! Il gagne-rait bien sa vie. Il se marierait. Il aurait des enfants. Le para-dis…
– Mais ce n’est pas tout, ça, pensa-t-elle en s’arrêtant sur le trottoir. Voyons, il reste deux places dans la loge. J’inviterai Thérèse et sa grand-mère. Qu’est-ce que je met-trai ? Il faut faire honneur à mon poilu. Ma robe de taffetas mauve avec le camée de tante Emma. Nous dînerons de bonne heure, parce que les métros sont pleins.
Affairée, joyeuse, elle courut derrière l’autobus qui déjà s’éloignait :
– Il faut que je passe chez les Brun inviter ces dames, se dit-elle.
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Thérèse accepta avec plaisir, heureuse à la pensée de revoir le jeune soldat. On s’était donné rendez-vous au cirque même, devant l’entrée, délicate attention de Mme Jacquelain qui s’était dit : « Il faut que ces messieurs paient l’ouvreuse et les programmes en arrivant. C’est une dépense, mais c’est plus galant. »
Thérèse avec sa grand-mère attendait dans la foule et cherchait du regard le bel adolescent en uniforme qu’elle avait vu, pour la dernière fois, pendant sa permission en 1915. Car, depuis, très prise à l’hôpital, elle n’avait pu le ren-contrer pendant les séjours qu’il faisait à Paris. Elle regardait droit devant elle en souriant et, tout à coup, elle poussa une exclamation de surprise : ce grand et maigre jeune homme, avec cette petite moustache brune au-dessus de la lèvre mince, d’une ligne nette et coupante, ce jeune homme aux yeux bruns enfoncés, une cicatrice sur la joue, qui s’avançait entre les Jacquelain, c’était son petit compagnon de jeux, Bernard ?
– Oh, grand-mère, regarde-le…
Mais Mme Pain, très occupée par le mouvement autour d’elle et garantissant des deux mains sa robe de faille noire – c’était celle qu’elle avait confectionnée pour la première communion de Thérèse (Thérèse l’avait retapée, raccourcie, remise au goût du jour) – Mme Pain ne voyait rien.
On s’installa dans la loge. Thérèse était assise entre sa grand-mère et Mme Jacquelain. Le visage de cette dernière était pâle et préoccupé. Thérèse pensa que c’était le départ du lendemain qui, déjà, gâtait sa joie. Pauvres mères ! Que de larmes, que de nuits sans sommeil pendant quatre ans,
– 76 – que d’angoisses ! Elle pressa affectueusement la main de Mme Jacquelain qui lui dit dans un murmure :
– Je suis bouleversée, Thérèse. Mon mari et Bernard ont eu une scène.
– Une scène ? À quel propos ?
– Eh bien, lorsque je suis rentrée avec ma loge, toute heureuse de faire une surprise à mon garçon, il m’a embras-sée et il m’a dit : « Tu es bien gentille, maman, mais j’avais disposé de ma soirée, je devais retrouver des camarades. – Ta soirée ? Ta dernière soirée, Bernard ? – Pas la dernière, je ne pars qu’après-demain, m’a-t-il dit : j’ai resquillé un jour de perme. Oui, ils ont des expressions, au front !… – Dernière, avant-dernière, lui ai-je dit, tout ton temps m’appartient, j’ai trop souffert », et je me suis mise à pleurer. Malheureuse-ment, son père est intervenu. Il n’est pas toujours adroit ; il l’a heurté, et puis…
Elle se tut, le cœur gros, célant la partie la plus impor-tante, la plus douloureuse de l’affaire : Bernard avait eu be-soin d’argent ; il était sorti la veille ; il avait joué au poker ; il avait perdu. C’était son camarade de lit à l’hôpital qui, de re-tour en même temps que lui à Paris, l’avait invité. Bernard avait perdu cinq mille francs. C’était une somme que l’on eût consenti à abandonner pour une opération ou pour lui faire suivre ses études, enfin pour une dépense sérieuse, légitime, raisonnable, mais pour le jeu ! « Un joueur, toi, Bernard ! » Elle avait beau dire à son mari qu’il ne s’agissait que d’un en-traînement passager, de mauvaises fréquentations, « papa » n’en avait rien voulu entendre. « À son âge, à vingt-deux ans… Un gamin… Perdre cinq mille francs au poker !… D’abord, qu’est-ce que c’est que ce jeu-là ? Une espèce de
– 77 – baccarat. Mais j’avais quarante ans, moi, quarante ans, et j’étais chauve quand j’ai risqué pour la première fois de l’argent au jeu, cinq francs aux petits-chevaux, à Dieppe. Et, ce soir, c’est là-bas que tu as l’intention de passer ta soirée au lieu de prendre un divertissement honnête avec tes pa-rents et tes amis ? » Et Bernard… Mon Dieu, Bernard… Qu’est-ce qu’ils en avaient donc fait de son bon petit gar-çon ? Bernard : « J’en ai marre des divertissements hon-nêtes… » Une expression de voyou ! Elle tremblait de penser à la tournure qu’aurait pu prendre la discussion si elle n’avait eu l’esprit d’intervenir et de rappeler à son mari que les émo-tions lui faisaient mal à l’estomac. Mais quelle algarade, quelle scène ! « Tu ne respectes pas ton père, mon enfant. Tu sapes les principes de la famille. » Bernard écoutait avec un visage fermé et froid et une sorte de pitié dans le regard. Mon Dieu ! Se disputer lorsqu’il partait le surlendemain vers cet enfer d’où il ne reviendrait peut-être pas ! Elle contem-plait l’écuyère qui crevait des cerceaux de papier et ses larmes formaient autour des lumières flamboyantes comme une sorte de prisme, si bien que tout dansait, vacillait et sau-tait sur la piste.
– Chère madame Jacquelain, ne vous faites pas de sou-cis, dit doucement Thérèse : ça passera, il a un bon fond, mais que voulez-vous ? Ils ont vu tant d’horreurs, ils ont be-soin de spectacles qui leur fassent oublier ce qu’ils ont vu.
– Mais justement, dit Mme Jacquelain en s’essuyant les yeux : qu’y a-t-il de mieux que le cirque pour vous changer les idées ?
– Oui, bien sûr, mais, pour un jeune homme, c’est peut-être un peu… enfantin.
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– Mais, alors, que croyez-vous qu’ils font à ces réu-nions ? demanda Mme Jacquelain avec scandale et une grande curiosité : qu’ils s’enivrent, qu’ils invitent des femmes ? Mais pourquoi ? Je veux dire : pourquoi a-t-il tel-lement changé ?
Elle se tourna vers Bernard et demanda avec anxiété et la voix palpitante d’espérance :
– Tu t’amuses, n’est-ce pas, mon chéri ? Tu t’amuses bien ?
– Mais oui, maman.
– C’est drôle, songea-t-il, qu’ils ne puissent pas com-prendre. Ce cœur secoué pendant quatre ans par des émo-tions violentes a besoin de battre plus fort qu’autrefois, de battre à un rythme qui n’est plus celui de l’enfance. Le po-ker… Mais non, il n’était pas joueur. Mais il aimait jeter l’argent. Jeter l’argent ! Aux yeux de ces petits bourgeois, quel sacrilège ! C’était un goût, d’ailleurs, qu’il ne s’était pas connu avant les dernières permissions. Beaucoup de goûts nouveaux s’étaient éveillés en lui et qui n’étaient pas tous de basse qualité. Les livres, par exemple… Dostoïevski, Marcel Proust, les poésies de Rimbaud et d’Apollinaire. Quelque chose en lui devenait raffiné, exigeant, d’une obscure sen-sualité. L’argent perdu au poker… son père devrait bien le payer. Il n’avait pas coûté trop cher à ses parents pendant quatre ans. Son père en serait quitte pour acheter moins de remèdes, moins de saletés, voilà tout.
Son père suçait sa moustache d’un air irrité, sa mère pleurait. Mais qu’est-ce qu’ils imaginaient, Seigneur ? Qu’il revenait tel qu’il était parti ? Qu’après quatre ans de guerre il
– 79 – serait aussi naïf, aussi enfant qu’autrefois ? Quatre ans… Il avait le palais corrodé comme par un alcool violent. Tout semblait fade, tout était sans goût. D’ailleurs, rien n’avait d’importance. C’était cela qui creusait un abîme entre ces gens et lui. Ils étaient si terriblement sérieux, les pauvres… Lui… Oh, il ne s’en faisait pas. Tout s’arrangerait, rien n’avait d’importance. On vit aujourd’hui, on meurt demain. Alors, là-dedans, cinq mille francs perdus au poker et la juste colère du père de famille, quelle blague ! Il ferma à demi ses yeux, réprima un bâillement. Pas une femme potable… Les femmes… Ce qu’il avait vu et pratiqué… À l’arrière, dans les hôpitaux, elles étaient toutes à prendre. On disait qu’elles devenaient faciles depuis la guerre. Mais il pensait qu’elles n’avaient jamais été autrement. C’était leur nature : l’homme est fait pour tuer, et la femme pour… Image brutale et simple de la vie. Trop brutale, trop simple ? Abrupte et sans nuances ? Peut-être. Ce n’était pas sa faute. Et puis, on s’en fout… Ses yeux s’abaissèrent sur Thérèse. En voilà une qui devait être aussi accessible… Mais il n’avait pas le temps de commencer l’attaque. Il partait le surlendemain. Il regarda la piste où trottaient de petits chevaux à longue queue. Sa mère se tourna vers lui avec un sourire ravi :
– Tu te rappelles, Bernard, comme tu aimais ça ? Les jeudis de congé, tu te rappelles ?
Il considéra avec froideur le souvenir qu’elle faisait sur-gir devant lui. Délices de la vie familiale ! Modestes plaisirs de la petite bourgeoisie parisienne ! Les distributions gra-tuites de gaufres et de sirops d’orgeat dans les grands maga-sins, les jours de pluie, et, quand il faisait beau, une chaise de fer sur les Champs-Élysées en contemplant les heureux de la terre dans leurs belles voitures. Une convoitise subite le pin-
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ça au cœur : « Je ne serai pas toujours sur une chaise de fer, non ? Ah, que je voudrais être riche ! » Là-bas, dans le lieu d’où il venait, ça ne jouait pas. Tous étaient égaux devant la guerre. Mais à l’arrière… Quelle nouba se préparait ! Dire qu’on parlait de régénération et de relèvement moral après les souffrances de la guerre ! Ils ne voyaient donc pas que tous les ressorts étaient détendus, qu’on voulait bâfrer, se saouler, s’en mettre jusque là. Vainqueurs ou vaincus, ça n’y changerait rien. Avec orgueil ou avec désespoir, on relâche-rait la bête, la bête qu’on avait portée en soi et nourrie pen-dant quatre ans.
Cependant, les clowns jacassaient et les lions rugis-saient. Des girls vinrent danser et chanter des couplets pa-triotiques en anglais pour plaire au public composé d’Anglais et d’Américains dans sa majeure partie. L’orchestre jouait. Les petits chevaux galopaient. La représentation finit.
Mme Jacquelain demanda à son mari de leur offrir du chocolat. Elle tenait à ce que la fête fût complète. Vraiment le petit n’aurait pas à se plaindre : ses parents s’étaient mis en quatre pour lui. « Des divertissements honnêtes. » Voyons, au café du Boulevard… il pourrait boire une petite Bénédictine et regarder les femmes… Ces garçons… Elle ho-cha la tête et soupira avec une expression d’angoisse et de fierté maternelle. Ces garçons… on ne peut pas les tenir.
On avait perdu Armentières et Soissons ; la Ve armée britannique du général Gough était enfoncée. Des bombes tombaient sur Paris. Mais dans ce café installé dans un sous-sol des Champs-Élysées, il y avait tant de monde que les gens attendaient leur tour pour prendre une table. Les Brun et les Jacquelain attendirent aussi avec la patience souriante
– 81 – et inaltérable du peuple parisien qui n’aime pas payer son plaisir avec de l’argent mais consent volontiers à peiner pour l’obtenir, à faire la queue sous la pluie devant la caisse d’un théâtre, à piétiner dans les couloirs d’un métro, à voyager dans un wagon comble de troisième classe pour passer deux heures au bord de la mer. En même temps, c’était du sport. Il fallait guigner du coin de l’œil une table dont les occupants avaient réglé l’addition, se faufiler entre les groupes et, au nez d’un moins alerte que vous, enlever triomphalement la position. On s’assit enfin ; ces dames demandèrent du choco-lat et Bernard un café noir, à la grande déception de Mme Jacquelain qui disait tout bas :
– Mais si, Bernard, mais si, prends donc une Bénédic-tine…
et, plus bas :
– Papa ne dira rien.
– Mais, maman, la Bénédictine, ça m’écœure, protesta Bernard avec un sourire crispé.
Sa mère se tut d’un air chagrin.
À la table voisine, un militaire se trouvait en compagnie de très belles filles fardées.
– Mais c’est M. Détang ! s’exclama la vieille Mme Pain.
Il l’entendit et se retourna. Plus gras, le teint plus rose que jamais, il avait un retroussis particulier de la lèvre supé-rieure qui le faisait ressembler à un loup, pensa Thérèse. On disait de lui que c’était un bon garçon, qu’il « ferait son che-min dans la politique ». « Il est à tu et à toi avec des mi-
– 82 – nistres, confiait Mme Humbert. Un garçon de grande valeur, un garçon d’avenir, et l’obligeance même. » Mme Humbert avait insinué à Mme Jacquelain qu’il pourrait, avec ses rela-tions, avec ses influences, faire nommer Bernard à l’arrière, mais le vieux sang français de Mme Jacquelain s’était insur-gé :
– Nous ne mangeons pas de ce pain-là, avait-elle répli-qué avec hauteur : mon fils ne se fera pas embusquer.
Ce mot avait quelque peu aigri les relations entre les deux dames, mais Raymond Détang avait pour tous le plus cordial sourire, l’accueil le plus chaleureux, cet empresse-ment de l’homme du Midi où la froideur se dissimule comme la glace à l’intérieur de ce dessert appelé « Pêche Melba » : une nappe de chocolat lisse et chaud et, en dedans, une es-pèce de caillou de givre qui vous fait mal aux dents :
– Thérèse ! Vous avez donc congé à votre sacré hôpital ? Je ne vois plus ma femme, moi… Comment, c’est toi, petit Bernard, comment vas-tu ?
– Pas mal. Et toi ? demanda Bernard, choqué d’être tu-toyé et rendant la pareille.
Mais Raymond Détang ne parut pas s’offusquer que ce gamin qui l’appelait quatre ans auparavant « monsieur Ray-mond » lui dît « tu ». Il répondit avec bonne humeur. D’ailleurs, il avait le tutoiement, la poignée de main et la ti-rade faciles. Il se lança aussitôt dans une dissertation sa-vante et alerte, faite à très haute voix, des derniers événe-ments de la guerre. Des inconnus l’écoutaient avec respect. Quelqu’un murmura :
– Il est très fort, cet homme-là… Il paraît très informé.
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– Mais qu’est-ce que tu fais à Paris ? demanda Bernard.
Détang baissa la voix d’un air de mystère :
– Je suis en mission. Je vais accomplir bientôt un long voyage aux États-Unis. Je ne vous en dis pas plus long, mais j’espère contribuer, pour ma modeste part, à forger entre les deux Républiques un lien solide. En effet, la guerre approche de sa fin. Tous le sentent. Il convient, dès à présent, de pré-parer la paix et des questions politiques et économiques de la plus haute importance doivent être résolues.
– Veinard, grogna le jeune homme : tu vas te payer un beau voyage avec fleurs, fanfares et arcs de triomphe tandis que je reprends après-demain le boulot. « Quelque part en France. »
Raymond le regarda en plissant les paupières. Au coin de ses yeux vifs apparut un lacis compliqué de fines rides jaunes :
– Mon pauvre vieux, va…
Autour d’eux bruissait la foule ; Bernard jetait sur elle des regards à la fois méprisants et curieux.
– Paris est drôle en ce moment, fit Raymond Détang, et il semblait offrir le spectacle à Bernard et aux femmes d’un geste de manager qui montre son troupeau de figurants sur une scène : vous n’avez pas idée de ce qui peut se trafiquer, se fricoter ici. Parfois, c’est à se prendre la tête entre les mains et se dire : « C’est pour ça qu’on fait la guerre ? La Marne, Verdun, nos jeunes morts, c’est pour aboutir à ça ? à cette salade de mercantis, de profiteurs, d’embusqués, de marchands de munitions américains et d’espions bolche-
– 84 – viques ? À côté de ça, c’est vivant, c’est amusant. Ignoble, mais vivant, on ne peut pas dire le contraire. Et quelles occa-sions ! ajouta-t-il en se penchant à l’oreille de Bernard.
– Comme femmes ?
– Oh, les femmes… on en a trop. Non, des affaires. Ah, mon vieux, si j’avais seulement les premiers fonds…
Il rêva un instant et ses mains – il avait de très belles mains, soignées, expressives, aux doigts frémissants, re-troussés du bout, des mains spirituelles et inquiétantes qui juraient, pensa Bernard, avec la rondeur qu’il affectait – ses mains tressaillirent et s’étirèrent comme tendues vers une proie.
– Tu les trouveras, je suis tranquille, murmura Bernard.
Ils parlaient bas tous deux dans le bruit, tandis que Thé-rèse demeurait pensive et que les autres, la bouche ouverte, regardaient la foule.
– Mais je ne suis pas un homme d’argent, dit Raymond en reprenant son air narquois et bon enfant. Je suis un vrai fils de France, moi, sensible, généreux, chimérique, toujours prêt à sacrifier ses plus légitimes intérêts pour quelque grande idée. Ainsi, en Amérique, où il pleut de l’or en ce moment, il n’en tombera pas un liard dans mon chapeau. Mon esprit est tout occupé par des combinaisons vastes qui intéressent l’humanité entière… Je n’ai pas, à la lettre, le temps de penser à moi, et c’est dommage, c’est dommage, parce que, je te répète, il y a des occasions, et qu’il ne faut pas mépriser l’argent. C’est un levier puissant, un instrument qui permet de faire beaucoup de mal et beaucoup de bien, s’écria-t-il de sa belle voix grasseyante qui couvrait sans ef-
– 85 – fort le bruit des conversations et le cliquetis des verres et des assiettes. Quand repars-tu, Bernard ? demanda-t-il brusque-ment.
– Après-demain.
– Mais, dis donc, tu parles anglais, toi ? Est-ce que tu n’es pas un puits de science ? Quand tu étais gosse, tu avais tous les prix. Je m’en souviens, comme je me souviens de tout. J’ai une mémoire étonnante.
– Je parle anglais, oui.
– Oui, mais attention : est-ce un bon anglais courant, commercial, pas du truc, du chou, du temps de Shakes-peare ? Enfin, tu pourrais me servir de secrétaire aux U. S. A. ?
– Tu es fou ! Je te dis que je repars après-demain.
– Mon vieux, on peut tout arranger. Il faut partir du principe que rien, ici-bas, n’est impossible. Remarque que je ne promets rien, mais j’ai des relations et une influence…
Il eut un petit rire satisfait.
– Une certaine influence, répéta-t-il. On peut dire que tu as une sacrée veine. Je suis justement à la recherche d’un garçon pas bête qui pourrait me rendre service là-bas, car je n’ai jamais pu – je suis un vrai fils de France – me fourrer dans la caboche le plus petit mot de leurs sacrées langues étrangères. C’est gênant et j’aimerais avoir affaire à quelqu’un d’honnête, de gentil, dans ton genre, quoi, et j’aimerais te rendre service. Ta mère se dessèche en te sa-chant en danger. Engagé volontaire à moins de dix-huit ans,
– 86 – blessé deux fois, toute la campagne, tu mérites un peu de re-pos, et elle aussi…
« C’est rigolo, songea Bernard : dire que je n’aurais qu’un geste à faire, qu’un oui à prononcer… Je comprends bien ce qu’il veut. Il doit être à la recherche d’un brave petit imbécile discret pour l’aider dans des fricotages sur les muni-tions ou sur une commande de chaussures pour l’armée. Ah, les salauds… Les États-Unis, la bonne vie, l’argent, les femmes, tandis que nous… »
Il lui sembla en même temps que quelqu’un l’avait giflé. Non, pas même cela ! Qu’un paquet de boue lui avait jailli au visage.
– Je te remercie, c’est impossible, dit-il sèchement.
Le gros homme parut sincèrement surpris :
– Comment, ça ne te dit rien ? Eh bien, je te comprends et je t’approuve, ma parole ! Je ne t’offrais pas de t’embusquer, remarque-le bien, mais de continuer à rendre service à ton pays. Car le pays n’a pas besoin seulement de notre sang, mais de notre intelligence, de toutes nos facultés supérieures. Mais c’est égal, je t’estime, mon petit vieux, c’est beau, c’est crâne, c’est français, quoi ! Ça réjouit mon cœur de patriote de voir un poilu comme ça. Tu es un petit héros.
Il se tourna vers Mme Jacquelain :
– Madame, vous pouvez être fière de votre fils.
– N’est-ce pas ? dit Mme Jacquelain, les yeux humides, tandis que Bernard, furieux, protestait :
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– Non ! Assez ! Tu te fous de moi !
– Moi ? s’exclama Détang, et des larmes voilèrent sa voix claironnante. Tu me juges bien mal, mon petit. Crois-tu donc que cela n’élève pas le cœur de voir le spectacle mer-veilleux que donne en ce moment la jeunesse française ? Tu ne fais que ton devoir, c’est entendu. Nous faisons tous le nôtre. Moi, en m’embarquant sur ces flots incertains pour al-ler porter à l’Amérique le salut de la République sœur. Toi, en volant aux tranchées. La beauté de ce qui se passe en ce moment en France ressort davantage encore sur ce fond de corruption, de vénalité que je te signalais tout à l’heure. Tu as raison, mon petit, mille fois raison ! Sois un soldat, sim-plement, ne vois que ta tâche. Laisse-nous celle, plus ardue encore, peut-être, de préparer la paix future et laisse-moi boire à ta santé, conclut-il avec un bon sourire paternel.
Il commanda du champagne et tous burent, après avoir beaucoup protesté. Mme Jacquelain, d’amour, de fierté et d’angoisse sanglotait dans son verre.
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