Les Feux de l'automne
Chapitre 2
En 1914, Martial Brun commanda, pour la porte de son futur logement, rue Monge, une plaque de cuivre où étaient gravés ces mots :
DOCTEUR MARTIAL BRUN
Nez. Gorge. Oreilles.
L’appartement ne serait vacant qu’au terme d’octobre ; on était au 14 juillet. Martial rendit visite à son ami, le mé-decin qui l’occupait encore. Après l’avoir quitté, dans l’escalier, il sortit la plaque de sa poche, la fit miroiter ; re-montant à pas de loup, il l’apposa un instant contre le bois de la porte, inclina davantage son long cou, pensa : « Ça fait bien » et se mit à méditer profondément. Il y avait un banc de chêne ciré placé sur le palier ; des vitraux de couleur ré-pandaient dans la cage de l’escalier une lumière diaphane d’église. Martial imagina une théorie de patients venant con-sulter le docteur Brun. À voix basse, il dit : « L’excellent doc-teur Brun… Martial Brun, le médecin réputé… Connaissez-vous le docteur Brun ? Il a guéri ma femme. Il a opéré ma fille de ses végétations. » Il lui sembla sentir déjà cette odeur d’antiseptique et de linoléum frais qui s’échapperait de son cabinet de consultation. Terme des études ! Obtention des diplômes ! Moment béni où le Français peut se dire : « J’ai bien semé. Je récolterai maintenant. » Et, en esprit, il or-donne l’avenir. Il assigne à chaque événement sa date pré-
– 19 – cise dans la suite des années : « Je m’installerai en octobre. Je me marierai. J’aurai un fils. La seconde année, je pourrai aller à la mer… » Sa vie est faite d’avance, tracée jusqu’à la réussite, jusqu’à la vieillesse, jusqu’à la mort. Car, naturelle-ment, il y a la mort. Elle a sa place dans les calculs domes-tiques. Mais ce n’est pas une bête sauvage, tapie, à l’affût, prête à bondir. On est en 1914, que diable ! Le siècle de la science, du progrès. La mort elle-même se fait petite devant ces lumières. Elle attendra sur le paillasson le moment con-venable, le moment où, ayant accompli sa destinée, vécu une longue existence bien remplie, fait des enfants et acheté une petite maison à la campagne, le docteur Brun, à cheveux blancs, s’endormira dans la paix. L’accompagnant dans cette carrière, le docteur Brun voit en esprit Thérèse. Il l’a tou-jours… il s’arrête devant le mot « aimée » qui lui semble, on ne sait pourquoi, friser l’inconvenance. Il a toujours souhaité en faire sa femme et la mère de ses enfants. Elle a dix-huit ans, et lui, trente. Ces âges sont bien assortis. Elle n’est pas riche, mais elle a une petite dot, constituée par des fonds de tout repos : des valeurs russes. Ainsi, tout est prêt : la mai-son, l’argent, la femme. Sa femme… Mais il n’a pas encore fait sa demande. Il s’est contenté d’allusions, de soupirs, de compliments, de furtifs serrements de main, mais c’est assez. « Elles sont si malignes… »
Une fois de plus Martial se dit avec fermeté à lui-même :
– La journée ne se passera pas avant que je lui aie de-mandé si elle veut m’épouser. Ce serait plus simple de s’adresser directement à l’oncle Adolphe, mais il faut être moderne. C’est à elle de décider.
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Il devait la voir le soir même, car ils sortaient ensemble. C’était le 14 juillet et ils iraient regarder les bals, place de la République. Adolphe Brun était très sévère pour tout ce que voyait ou lisait Thérèse : il ne lui permettait pas les feuille-tons ; il épluchait les romans et n’autorisait que les matinées classiques au Français, mais la rue parisienne, à ses yeux, ne présentait aucun danger. Ses spectacles, son air, sa gaîté, sa fièvre, il les permettait à Thérèse comme un vieil Indien laisse jouer ses petits dans la prairie : pour d’autres, contrée sauvage et pleine de périls, – pour lui, la plus paisible des campagnes.
Au son des orchestres, devant le manège des chevaux de bois, ou peut-être dans la rue obscure qu’ils longeraient pour rentrer – les jeunes gens devant, les parents derrière – il lui dirait… Que lui dirait-il ? « Thérèse, depuis longtemps je vous aime… » ou « Thérèse, il ne tient qu’à vous de me rendre le plus heureux ou le plus malheureux des hommes. » Peut-être dirait-elle : « Moi aussi, Martial, je vous aime. »
À cette pensée, Martial sentit battre son cœur ; il sortit une petite glace de sa poche et se regarda avec inquiétude, penchant le cou plus que jamais et balayant presque le mi-roir de ses longs cils, car il était myope. Il avait enlevé ses lorgnons pour se mirer : « Il faut qu’elle voie mes yeux », songea-t-il, « les yeux, c’est vraiment ce que j’ai de mieux… » Il contempla une seconde ses yeux effrayés, son nez rouge et pointu et la barbe noire qui lui mangeait les joues. Puis il soupira tristement, remit le miroir dans sa poche et descendit lentement l’escalier.
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– C’est une fille sérieuse. Les honnêtes femmes ne re-cherchent pas la beauté. Nous fondons une famille… Il faut que les goûts s’accordent…
Puis il faiblit :
– Je l’aimerai tant, songea-t-il.
Il dînait chez les Brun. Rien n’avait changé chez eux. Rien ne changerait jamais. Le père en bras de chemise lisait son journal à sa place accoutumée, à la tête de la table, la même table, le même fauteuil, le même journal, le même oncle Adolphe que Martial avait l’habitude de voir, avec son crâne nu, ses gros yeux bleus, sa longue moustache rousse. La grand-mère était à la cuisine ; Thérèse mettait le couvert. Dans cette salle à manger il viendrait plus tard avec sa femme et ses enfants. Il se sentit très heureux. Il prit la main de Thérèse qui la retira doucement, mais qui lui sourit, et ce sourire confiant, un peu moqueur et amical lui remplit l’âme d’espérance. Bien sûr, elle avait tout deviné.
Après le dîner, Thérèse alla mettre son chapeau.
– Vous venez avec nous, maman ? demanda Adolphe et il fit un clin d’œil malicieux à son neveu pour l’inviter à écouter la suite : vous ne craignez pas que ça vous fatigue ?
– Me fatiguer ? protesta la vieille dame avec indignation. Parlez pour vous, avec vos varices ! J’ai les jambes solides, moi, Dieu merci ! Puis, il faut bien quelqu’un pour surveiller Thérèse.
– Eh bien, et moi donc ? Et Martial ? Vous nous comptez pour rien, non ?
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– Vous, vous… Quand vous voyez les lampions, vous êtes là comme un enfant, la bouche ouverte. Et Martial est trop jeune pour qu’on lui confie une fille.
– Oh, trop jeune, protesta Martial ravi. Pour se donner une contenance, il ramassa le journal que son oncle venait de laisser tomber ; il n’y a rien de nouveau ?
– Le procès Caillaux s’ouvre lundi.
Martial feuilleta distraitement le Petit Parisien, lut à mi-voix : « M. Maurice Barrès a été élu président de la Ligue des Patriotes », « À Sarajevo, après l’attentat, agitation anti-serbe… »
Il replia le journal, le lissa soigneusement du plat de sa main. Il fit un petit mouvement des épaules comme s’il avait froid. Il pensa même : « Tiens, qu’est-ce que j’ai ? J’ai un frisson. J’ai quitté de trop bonne heure, cette année, ma cein-ture de flanelle… » Il se faisait une règle de la garder jusqu’au 15 août, car l’été, dans ses commencements, n’est pas une saison sûre. Sûre… le petit mot illumina tout à coup son esprit. Ce qui l’avait fait tressaillir, ce n’était pas le début d’un rhume, mais quelque chose d’intérieur, qui n’avait au-cun rapport avec le physique… Une inquiétude. Non, le mot était trop gros. Une tristesse… Voilà, tout à coup il était triste. Il avait été rayonnant tout le jour, et tout à coup… De l’orage qui secouait en ce moment toutes les chancelleries d’Europe le simple mortel ne savait rien, mais il percevait dans ces hautes sphères une sorte d’agitation, de fièvre, un choc d’électricités contraires qui l’affectaient par moments, comme on voit les moutons, bien à l’abri dans leurs étables, lever la tête avec angoisse quand la tempête souffle au loin. L’assassinat de ce prince autrichien… La foule, l’avant-veille,
– 23 – manifestant devant la statue de Strasbourg… Des mots, des rumeurs, des bavardages, des mots… un mot… Mais un mot qui n’était pas de notre siècle, heureusement.
– Ça sent la poudre, dit-il tout haut, d’un ton qu’il s’efforçait de rendre plaisant, en montrant le journal à Adolphe : ça sent la guerre…
– Eh bien, si c’est la guerre, on se battra, dit Adolphe en frisant ses moustaches et en bombant le torse : on mangera des rats, comme pendant le siège. Allons, vous venez ? ajou-ta-t-il avec impatience en se tournant vers les femmes : nous allons manquer le feu d’artifice.
– Ce soir, sans faute, je ferai ma demande, se dit Martial et, chose étrange, il comprit que cette fois-ci il la ferait, qu’il ne reculerait pas. La tristesse demeurait dans son cœur, et non seulement la tristesse, mais une sorte d’attention ex-trême de tout l’être, comme s’il était seul dans une chambre et qu’il écoutait au dehors un pas.
Thérèse le trouva debout dans le petit vestibule. Il re-gardait la porte, le cou tendu en avant, l’œil fixe, le nez rouge et le front mouillé de sueur. Elle se mit à rire :
– Vous m’avez fait peur. Qu’est-ce que vous faites là ? Allons, venez, papa est dans l’escalier. Fermez la porte. Ne marchez pas sur ma jupe, maladroit ! Vous déchirez mon vo-lant.
Ils sortirent tous quatre dans la rue déjà animée par le bruit de la fête. Aux carrefours, on accordait les violons. De-vant les petits cafés, la place était tracée pour les bals, un rectangle de trottoir éclairé par des lanternes vénitiennes et la lune. On voyait remuer sur le sol l’ombre des arbres. La
– 24 – nuit avait quelque chose de doux, d’enveloppant, de lascif qui enivrait la jeunesse. Des fillettes en canotier et en blouses blanches passaient en courant, relevant très haut leurs jupes sur leurs mollets. Des soldats dansaient avec de petites bonnes. Dans l’avenue de la République, c’était la foire, les baraques, une odeur d’huile chaude, de pain d’épice, de poudre, de ménagerie, du bruit, des cris, des coups de fusil et des pétards.
Martial saisit le bras de Thérèse :
– Ici, maintenant, tout de suite, pensa-t-il.
Il cria à son oreille et, plus tard, elle devait se souvenir de l’accent rauque, angoissé de sa voix, mêlé à des rugisse-ments de lions captifs, à des mesures de la Marseillaise et au ronflement des manèges :
– Thérèse, je vous aime. Voulez-vous être ma femme ?
Elle avait mal entendu. Elle lui fit signe de se taire, lui montra en souriant les gens autour d’eux. Il la regardait avec des yeux effrayés et haletait d’angoisse. Elle eut pitié de lui et lui serra doucement la main.
– C’est oui ? s’écria-t-il. Oh, Thérèse…
Il ne put rien dire de plus. Il lui avait pris le coude et il la soutenait avec un respect, un soin infini, comme s’il portait un vase précieux dans une grande foule. Elle était touchée par ce geste. Elle pensait : « Il veut me faire comprendre qu’il me protégera, qu’il m’aimera toujours. » Il n’était pas beau, pas éloquent, mais c’était un brave garçon et elle avait de l’affection pour lui. Elle avait toujours su qu’elle finirait par être sa femme. Oui, quand elle était une toute petite fille en-
– 25 – core, quand il la promenait sur son dos… Un jour, elle avait neuf ans : il l’avait portée jusqu’au haut de la colonne de Juillet. Elle se sentait bien dans ses bras, et parfois elle ou-vrait un œil pour regarder la place, très loin au-dessous d’elle… Oui, ce jour-là, elle avait pensé : « Quand je serai grande, je me marierai avec Martial. »
Ils avaient quitté maintenant l’avenue. Ils suivaient des rues plus tranquilles, plus sombres. Ils traversèrent la Seine. Les parents venaient derrière et disaient :
– Il fait sa demande. Il parle avec chaleur, il ouvre les bras. Elle écoute sans rien dire. Voilà, c’est fait. Ça devait ar-river. C’est un brave garçon.
– Vous danserez bien encore à la noce, maman ? dit Adolphe à sa belle-mère en tendant le jarret.
Mme Pain essuya ses yeux. Elle se rappelait sa propre fille. Mais ce ne fut qu’une bouffée de mélancolie. Elle était trop vieille pour penser longtemps aux morts. Dans la vieil-lesse, les morts sont si proches de soi qu’on les oublie. On ne voit bien en esprit que ce qui est lointain. Elle imaginait le mariage de Thérèse, la noce, le bon repas… l’enfant qui naî-trait.
Elle hocha la tête et, la voix chevrotante, les yeux en-core pleins de larmes, elle fredonna machinalement :
Joyeux tambourins, menez la danse !…
Ils étaient arrivés sur le pont de la Tournelle. Ils con-templèrent le feu d’artifice sur la Seine, Notre-Dame illumi-née, l’eau, le ciel. Une eau noire, un ciel tout rouge, mena-çant, en feu.
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Martial se tenait près de sa fiancée. Ils étaient fiancés. Il se disait confusément : « Je tourne la page. Je commence une nouvelle vie. Avant, qu’est-ce que j’étais ? Un homme seul. Un malheureux. Désormais, quoi qu’il arrive, nous se-rons ensemble. Rien ne nous séparera. » Tout était bien, tout était accompli.
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