Les Feux de l'automne

Irène Némirovsky · Chapitre 30 sur 30

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Les Feux de l'automne

Chapitre 10

 

 

L’hiver finit. On crut qu’on n’aurait jamais assez de soleil et de lumière pour oublier les rigueurs de la saison passée, mais l’été apporta à Thérèse d’autres maux : les enfants eu-rent toutes deux la coqueluche ; anémiées, elles se remet-taient mal. On étouffait dans le petit appartement ; on exécu-tait des travaux de terrassement dans la rue ; l’odeur du goudron, une âcre et irritante fumée, une sorte de morne éclat que répandait le ciel pâle, emplissaient la cuisine où la famille vivait. Les autres pièces étaient condamnées : cela épargnait les plumeaux, le balai, l’encaustique. Après le dé-jeuner, Mme Jacquelain promenait ses petites-filles. Thérèse demeurait seule entre la fenêtre et l’évier ; le robinet fermait mal et une goutte d’eau tombait à intervalles réguliers, trou-blant le silence. Thérèse lavait les légumes, la vaisselle, le carrelage. Par moments elle s’arrêtait ; elle sortait tout dou-cement dans le vestibule et là, le cœur battant, l’ouïe tendue, elle écoutait le bruit de la porte cochère ouverte et refermée. La maison était à demi vide : certains locataires se trou-vaient en zone non occupée, d’autres à la campagne. Il n’était pas téméraire d’attendre, d’espérer… Elle osait à peine prononcer les mots : le retour. Pourtant, cela arriverait enfin… D’autres étaient revenus déjà. Peut-être, le sien ?… Peut-être, sans la prévenir, venait-il d’arriver à Paris ? Peut-être franchissait-il en ce moment le seuil de l’immeuble ? Elle croyait le voir. Elle appuyait ses deux mains froides sur ses joues qui brûlaient ; le sang se retirait de ses doigts glacés,

– 257 – de tout son corps, lui semblait-il, pour affluer à sa tête dou-loureuse. Lui, lui, c’était lui… Il passait devant la concierge. Le pas s’était arrêté un instant. N’entendait-elle pas la voix de son mari ? Que demanderait-il ? « Tout le monde va bien, là-haut ? Ma femme est là ? » Thérèse répondait mentale-ment : « Et où serais-je, mon ami, mon chéri, sinon ici, chez toi, à t’attendre, à soigner ce que tu m’as confié : ta maison, tes enfants, ta mère ? » Le pas, maintenant, s’engageait dans l’escalier. C’était un pas d’homme jeune ; il faisait sonner les marches. Le doute troublait l’âme de Thérèse : Bernard n’avait plus vingt ans ; il avait subi une longue captivité ; il ne monterait pas vers elle si légèrement, si gaiement. À me-sure que le pas se rapprochait, Thérèse devenait plus triste. Celui qui venait sifflotait doucement : ce n’était pas la voix de Bernard. Non décidément, rien encore, rien cette fois-ci. Encore une journée perdue. La nuit s’écoulerait vaine et vide. Une seconde encore, un tressaillement d’espoir presque insensé : elle percevait le souffle de l’inconnu derrière la porte. Il sonnait ; il allait entrer : si ce n’était pas Bernard, ce serait peut-être une nouvelle de lui, un de ses camarades li-bérés qui viendrait la voir, qui lui parlerait de lui, ou quelqu’un porteur d’un mot, d’une dépêche : « Arrive. Arri-verai ce soir. » Oui, ce ne pouvait être qu’un message de Bernard, sinon lui-même. Qui d’autre pouvait venir ? Jamais personne ne la visitait. Les malheureux n’ont pas d’amis. Elle murmurait, les lèvres blanches : « Bernard… Mon Dieu, faites que ce soit Bernard… » Mais le pas, une seconde arrê-té, reprenait, montait vers les étages supérieurs. Là-haut, dans les chambres de bonnes, quelqu’un attendait comme elle, peut-être ? Peut-être un prisonnier libéré… Mais ce n’était pas le sien… Peut-être l’amoureux d’une des petites bonnes qui habitaient la maison ? Qu’importe, ce n’était pas

– 258 – le sien. Rien pour elle. Personne. Elle retournait dans la cui-sine.

Au mois d’août, voyant que les enfants dépérissaient, elle vendit son manteau d’hiver. C’était un petit-gris qui da-tait de douze ans, un des rares cadeaux de Bernard. À la sai-son suivante, on verrait. Peut-être ferait-il moins froid ? Il ne fallait pas trop penser à l’avenir, mais parer au plus pressé. Les fourrures se vendaient bien ; elle en retira un prix qui lui permit de louer une petite maison de paysans, à deux cents kilomètres de Paris. Elle s’y installa avec les enfants et la vieille Mme Jacquelain. Quel repos ! Il y avait un jardinet, un banc dans l’herbe, une petite source qui coulait dans une prairie. Pour la première fois depuis le commencement de la guerre, depuis le départ de Bernard et la mort de son fils, elle se sentit presque heureuse. C’était un triste bonheur, mais elle était calme et confiante. Elle avait tant travaillé ; elle avait tant donné d’elle-même qu’elle avait racheté, lui sem-blait-il, toutes les fautes commises par Bernard. Son amour n’était pas aveugle : les tendresses clairvoyantes sont les plus tenaces et les plus douloureuses. Elle n’oubliait pas la souffrance, l’abandon, mais, de tout son cœur, elle les par-donnait. Lui aussi, il avait souffert. Ce long emprisonnement était dur, à son âge, plus dur pour lui que pour d’autres, peut-être, car il n’avait pas la conscience tranquille. Elle l’avait bien compris à quelques phrases qu’il avait pronon-cées, presque malgré lui, aurait-on dit, quand il avait appris la mort d’Yves. Elle le plaignait. Elle ne savait pas de quoi précisément il s’accusait ; il n’avait jamais avoué qu’il se sen-tait responsable de l’accident survenu à son fils. Mais elle pensait : « Il a été le témoin (elle n’osait pas songer : le com-plice) de bien des mauvaises actions qui ont causé la défaite

 

– 259 – de la France et notre malheur. Elle imaginait ses nuits dans le stalag, et ses songes. Tout le plaisir, tout le pouvoir pas-sés… les revoyait-il ? Il reviendrait. Mais quelle âme serait la sienne ?

« C’est qu’il n’est plus temps de recommencer notre vie, se disait-elle. Si j’avais vingt ans de moins que lui… Mais, à nos âges, le sillon est déjà tracé ; il faut marcher jusqu’au bout, coûte que coûte, et tant pis si la terre est mal préparée, pleine de cailloux. Tant pis, il est trop tard. On mangera un pain dur et amer. Tant pis pour nous. Nous avons mal semé notre champ.

Elle savait pourtant qu’elle n’avait rien à se reprocher pour elle-même, mais elle admettait cette mystérieuse réver-sibilité du mariage et que l’innocent devait payer pour le coupable. Mais aussi, elle avait confiance ; son propre effort, ses larmes, la mort d’Yves n’étaient pas perdus, mais porte-raient leurs fruits. Peut-être dans un proche avenir ? Peut-être pour leurs enfants seulement, quand elle-même et Ber-nard seraient morts depuis longtemps ? Elle ne savait pas. Ces pensées l’occupaient sans cesse. C’était une femme aux traits fatigués, aux cheveux blanchissants, toujours calme et souriante ; on n’aurait pas pu deviner qu’il y avait tant de passion encore en elle. Un jour, parmi de vieilles lettres, elle retrouva une ancienne photo. C’était un groupe qui représen-tait Martial, Bernard adolescent, Renée et elle-même, et qui devait dater de 1911 ou 1912. Tout le passé, tous les vieux souvenirs accoururent en foule. Elle appela ses filles pour leur montrer le portrait : « Venez, venez vite voir papa quand il était petit ! » Ses yeux brillaient, ses lèvres tremblaient et souriaient :

 

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– Que tu es jolie, maman, dit la petite Geneviève.

Elle jeta un coup d’œil à la glace et pensa qu’en effet, elle gardait encore des traces de beauté. Puis elle sourit tris-tement. Hélas, cela ne suffisait pas… Elle n’imaginait pas Bernard vieilli, Bernard changé comme elle. Mais quel qu’il fût, elle l’aimait.

C’était l’automne. La maison était louée jusqu’au 1er no-vembre. Thérèse se demandait parfois si elle n’agirait pas plus sagement en demeurant à la campagne tout l’hiver. Elle se chaufferait et se ravitaillerait plus facilement qu’à Paris, mais que dirait Bernard s’il revenait ?

Cependant les petites étaient guéries ; elles couraient dans le clos, jouaient sur la route, allaient chercher des œufs au poulailler. Les nuits devenaient froides. On cueillait le matin des pêches glacées ; le jus qui coulait dans la bouche était froid et parfumé comme un sorbet. La petite Colette ramassa une abeille morte au cœur d’un dahlia. On allumait les premiers feux : ceux de la maison qui répandent dans les petites pièces carrelées une odeur d’amandes grillées et de fumée, une senteur persistante et douce ; ceux des champs qui brûlent les mauvaises herbes et préparent les prochaines récoltes. Autour de Thérèse, dans le bourg, sur la route, dans chaque maison, une femme attendait le retour d’un prison-nier. Elles étaient si nombreuses et si souvent Thérèse avait entendu le récit de leurs espoirs et de leurs déceptions (plus souvent qu’à Paris, où elle ne voyait personne et où les gens ne parlaient que du ravitaillement et de la vie chère) qu’elle perdait sa belle confiance du début. Tant de souhaits, tant d’amour, tant de travail dépensé… en vain… Ici, un enfant était né qui ne connaissait pas son père. Ailleurs, une vieille

 

– 261 – femme malade comprenait qu’elle allait mourir sans revoir ses fils prisonniers. Ailleurs encore, on s’épuisait à maintenir en état une petite exploitation agricole ; des femmes per-daient leur santé ; leur jeunesse s’usait à une besogne trop dure pour elles. On annonçait une mesure de clémence en faveur des combattants de l’autre guerre ; certains étaient déjà revenus, mais combien d’autres demeuraient absents encore. On parlait d’eux ; on gardait leur souvenir, mais, malgré tout, peu à peu, leurs traits s’effaçaient dans la mé-moire, comme ceux des morts. Par moments, on s’habituait à cette absence. Parfois Thérèse elle-même imaginait ce qu’elle n’aurait jamais cru possible quelques mois aupara-vant : un hiver encore sans lui, un autre été, peut-être… Il faudrait bien vivre. Elle avait vécu après la mort d’Yves. Elle finirait peut-être ses jours loin du seul homme qu’elle eût ai-mé. Elle touchait à l’instant le plus dur de l’absence, celui où on s’habitue enfin à son mal, et, alors, on n’est plus qu’à de-mi vivant, car la douleur, c’était encore de la vie saignante, haletante, et maintenant cette douleur elle-même a disparu, faisant place à une morne résignation.

C’était un jour comme tous les autres jours. Le matin, il avait plu un peu. Les enfants étaient allées au bois ramasser des châtaignes. Elles étaient chaussées de sabots et sous leurs pieds des coques vertes piquantes craquaient et fai-saient jaillir, comme de minuscules catapultes, des marrons lisses et vernissés. On trouvait encore dans la forêt des digi-tales aux longues tiges, les derniers cèpes et des tribus de champignons grisâtres, inquiétants, qui tentaient Geneviève.

– Tu es sûre que c’est du poison, maman ?

– Sûre, ma chérie.

 

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Colette ôtait son sabot à la dérobée et posait son petit pied en chausson sur la mousse spongieuse et douce. Les deux petites filles secouaient les branches des arbres et il en tombait une averse légère et crépitante de pluie et de feuilles d’or.

À midi, comme on était loin de la maison, Thérèse offrit de se contenter pour déjeuner d’un en-cas qu’elle avait em-porté, fait de tartines et de fromage de chèvre. Puis, comme plat de résistance et dessert à la fois, on cuirait des châ-taignes sous la cendre. Bientôt elle réussit à allumer le feu entre deux pierres plates. Les enfants le regardèrent long-temps, fascinées par la belle couleur des flammes en plein jour, d’un rose de cuivre.

– On est bien, maman, dit la petite Geneviève. Elle pous-sa un soupir de contentement et se frotta comme un chat à la jupe usée de sa mère. Les châtaignes furent mangées, puis on explora la forêt jusqu’à ses extrêmes limites, jusqu’à l’endroit où commençaient les champs, les grands champs mauves, ravines tourmentées, qui retenaient le regard de Thérèse. Elle n’eût pas su dire pourquoi. Trempée de pluie et de sueur, cette terre féconde lui rappelait sa propre vie.

La journée entière s’écoula dans ces bois tièdes où de-meurait une molle touffeur, comme si les branches, les herbes, les feuilles mortes eussent gardé des parcelles de so-leil et de lumière, tandis que dans la vaste campagne souf-flait le vent d’octobre.

Une odeur de fumée parvenait jusqu’à Thérèse. Partout des feux, ces bûchers purificateurs de l’automne. Lorsque en-fin Thérèse et ses filles prirent le chemin du retour, le soleil se couchait déjà ; le ciel limpide et rouge annonçait pour le

– 263 – lendemain un temps froid. Les corbeaux criaient. La route parut longue aux petits pieds lassés ; Thérèse dut prendre à la fin sa plus jeune fille dans ses bras et la porter. Des flaques de boue miroitaient, toutes roses. Colette s’endormit bientôt sur l’épaule de sa mère. C’était un doux fardeau… un fardeau tout de même. « Au fond, j’ai toujours été seule pour les por-ter », songea Thérèse avec tristesse. Le crépuscule était ve-nu ; il faisait froid. Elle se sentait faible et fatiguée. Elle écou-tait d’une oreille distraite le babil des enfants ; elle leur ré-pondait machinalement. Elle continuait cependant à suivre sa pensée ; une sorte de pulsation intérieure battait en elle ; une question, toujours la même, l’obsédait :

– Quand est-ce qu’il reviendra ?

Peut-être la fatigue physique en fut-elle la cause, ou la faim (car elle n’avait presque rien mangé pour laisser la plus grande part du déjeuner aux petites), mais elle s’abandonna tout à coup à quelque chose de pire que le découragement ; elle était envahie, pour la première fois de sa vie peut-être, par un noir désespoir. Oui, la première fois. Yves… Elle avait été consolée par la grandeur de cette mort et par sa convic-tion que tant de jeunes existences ne pouvaient être sacri-fiées en vain, et par sa foi en la vie éternelle. Mais ce déses-poir total, par sa profondeur, par sa sombre délectation n’avait jamais été éprouvé par elle. « Tout est fini », pensa-t-elle. Elle ne reverrait jamais son mari. Et, d’ailleurs, à quoi bon ? Elle avait toujours été dupe. Elle avait été trahie et abandonnée. Son fils était mort pour rien, puisque la France était vaincue. Bernard, s’il revenait, n’aurait pas un regard pour cette femme aux cheveux blancs que, même au temps de sa jeunesse, il n’avait pas aimée. À peine rétabli, il cour-rait à ses plaisirs. Mon Dieu, c’était lui qui avait raison, peut-

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être ?… À quoi bon tant de scrupules, tant de peines ? Per-sonne ne lui en saurait gré. Elle se sentait abandonnée par les hommes et par Dieu. Tant de prières, tant de larmes… En vain… La guerre durait et durait. Son mari ne lui serait pas rendu.

Elle leva les yeux vers le ciel dans un instinctif mouve-ment de supplication et murmura :

– Si vous ne m’avez pas abandonnée, faites-le-moi sa-voir, Jésus, d’un signe, d’un seul ! Ne me tentez plus.

Mais le ciel rouge continuait à briller d’une pure clarté glacée. Le vent devenait coupant et mauvais. Après tout, ce silence, cette indifférence étaient peut-être les signes qu’elle demandait ?

Elle posa Colette à terre :

– Allons, marche un peu maintenant. Voilà la maison. Je n’en peux plus.

Étonnée par le ton de sa mère, habituellement si douce, Colette la regarda, ne dit rien et trottina derrière elle, tête basse. Geneviève, infatigable, courait en avant. Elles poussè-rent la petite barrière grise à laquelle était attachée une son-nette. Un doux grelot retentit. Elles entrèrent dans la maison. Thérèse vit sa belle-mère assise devant la table, la tête dans ses mains.

– Elle dort, dirent les petites filles.

Thérèse s’avança ; la vieille femme ne dormait pas ; elle pleurait ; elle tourna vers Thérèse son visage tremblant où coulaient des larmes :

 

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– Mon Dieu, Madame, qu’avez-vous ?

Mme Jacquelain balbutia :

– Bernard… Bernard… il arrive… ce soir… Il sera ici… Il est libéré… La dépêche… elle vous attend depuis onze heures, ma pauvre enfant !

Les heures qui suivirent furent semblables à un rêve. On s’agitait, on courait, on s’habillait, on cherchait une voiture (la gare était à quelques kilomètres). Il faisait déjà nuit lors-que les deux femmes et les enfants se trouvèrent sur la plate-forme découverte où soufflait un vent sauvage. Les étoiles brillaient et vacillaient ; les rails du chemin de fer luisaient faiblement. Les quatre visages se tendaient vers l’horizon avec la même expression de joie, d’incrédulité et d’angoisse, car à ceux qui ont souffert, le bonheur, tout d’abord, paraît improbable.

Les petites, qui avaient oublié leur père, se demandaient s’il était gentil, pas trop sévère, s’il jouerait avec elles, s’il leur achèterait des cadeaux. Mme Jacquelain imaginait presque être revenue de vingt-cinq ans en arrière et que du train surgirait un jeune homme au pas vif, aux yeux hardis, le Bernard d’autrefois. Et Thérèse… Thérèse seule n’avait ni pensée, ni souvenir. Elle n’était tout entière qu’attente et amour.

On entendit le bruit du train, comme un chuchotement porté par le vent ; puis des sonorités dures et métalliques s’y mêlèrent ; les roues martelaient un pont. Enfin, le fracas et la fumée de la locomotive. Des gens descendent… des femmes avec des paniers… des enfants… « Mon Dieu, où est-il ? Où est Bernard ? C’était un rêve… »

 

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Puis, tout près d’elle, une voix :

– Tu ne me reconnais plus, Thérèse ?

Elle leva les yeux. Non, elle ne le reconnaissait pas, cet homme pâle aux yeux profondément enfoncés, à la dé-marche lourde, qui s’approchait d’elle et l’embrassait.

– Bernard, murmura-t-elle, et seulement lorsqu’elle sen-tit les lèvres de son mari sur sa joue elle comprit que c’était vraiment lui, et elle éclata en pleurs. Elle comprit également (un coup d’œil lui suffit, un soupir, le bref sanglot que Ber-nard étouffa en l’embrassant), elle comprit qu’il revenait changé, mûri, meilleur, et, enfin, à elle, à elle seule.

 

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