Les Feux de l'automne

Irène Némirovsky · Chapitre 27 sur 30

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Les Feux de l'automne

Chapitre 7

 

 

Par suite d’un ordre venu on ne savait d’où, à dix heures la colonne des réfugiés dut abandonner la route directe vers Paris. Une partie rebroussa chemin, une autre fut détournée vers Melun. Bernard croyait retrouver les lignes françaises dans la forêt de Fontainebleau, mais il reconnut bien vite qu’il s’était trompé, que la forêt était peuplée de réfugiés et que le gros de l’armée reculait toujours vers le sud. La forêt ressemblait à un vaste campement de Bohémiens. Les gens dormaient, mangeaient, mouraient sur la mousse (la forêt avait été bombardée).

Sauf le melon et le quignon de pain mangés à midi, Ber-nard et ses compagnons n’avaient pu trouver d’autres vivres. Bernard seul ne sentait pas la faim ; il ne souffrait plus. Il n’avait qu’un désir : le sommeil. Mais ses soldats, derrière lui, murmuraient :

– Mon Dieu ! La soupe ! Un verre de vin !

Et l’un d’eux, le paysan, s’écria :

– Qu’elle est grande, la forêt !

Bernard soupira. Cette forêt de Fontainebleau, combien de fois, en quelques tours de roues, il l’avait traversée ! Forêt pleine de muguet, d’amoureux, de paisibles promeneurs, maintenant lieu d’asile (combien précaire !) d’un peuple dé-sespéré. La nuit était pleine d’appels, de cris vains :

 

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– Maman, j’ai peur ! Jacques, Jacques ! A-t-on vu mon petit Jacques ? Je l’ai perdu pendant le bombardement. Est-ce qu’on peut me céder un litre d’essence ? Est-ce que vous avez une bouteille de lait pour un enfant ? Est-ce que quelqu’un ne pourrait pas me prêter une couverture pour mon père malade ? Monsieur, Monsieur, mon mari a été blessé dans le bombardement. Il ne m’entend pas, il ne me répond plus. Où puis-je trouver du secours ? Il va mourir.

Bernard s’éloignait à grands pas, si vite que les hommes harassés n’arrivaient plus à le suivre. Ils disaient :

– On n’en sortira donc pas, de cette maudite forêt ?

– Je crois, mon lieutenant, qu’on revient sans cesse sur nos pas, dit un soldat.

– Non. Suivez-moi. Je connais une maison où nous pas-serons le reste de la nuit. Ce n’est pas loin d’ici.

Ils se trouvaient au centre d’une clairière en forme d’étoile. Il hésita, s’orienta, prit un sentier à gauche.

– Suivez-moi ! Courage !

Ils allaient trouver la maison des Détang. Elle était à deux pas de là, sur la chaussée, cette demeure opulente, pleine de lits moelleux, de larges divans, les armoires bour-rées de provisions, les caves de champagne. Où étaient les maîtres ? Partis, sans aucun doute, ayant fui devant le pre-mier souffle du désastre. Ils devaient avoir franchi la Loire bien tranquillement. Derrière eux, les ponts avaient sauté, projetant jusqu’au ciel des pierres en feu, de l’acier tordu et, parfois, des débris humains. Mais les Détang étaient à l’abri. Sans doute, à cette heure, passaient-ils la frontière avec leur

– 232 – argent, leurs bijoux, leurs malles, laissant se débrouiller comme ils pouvaient ceux qui n’étaient pas malins, ceux qui n’avaient pas su placer leur fortune en sûreté, à l’étranger, quand il était temps encore, ceux qui n’avaient pas compris, pas prévu, ceux qui avaient eu confiance.

Peut-être Bernard se trompait-il ? Détang pouvait très bien hésiter encore entre deux partis : la fuite et sa situation politique compromise, perdue, et l’attitude de celui « qui fait son devoir jusqu’au bout » et escompte pour l’avenir de fruc-tueux renversements d’alliance ? Bernard croyait l’entendre :

– Avant tout, ne pas être dupe ! Peser froidement le pour et le contre. Penser à moi. Ma situation… Mon train de vie. Mon pouvoir. Ma maison, ma femme.

Mais, avant tout, il y avait l’argent de Renée, depuis longtemps déposé à l’étranger. Rien ne prévaudrait contre ça. L’influence, les relations, la renommée, tout passait après l’argent. Bernard l’avait-il oublié ? Il aurait dû s’en souvenir.

Il fit encore quelques pas et aux hommes :

– Vous êtes arrivés.

C’était une très belle maison, toute blanche, entourée d’un grand parc. Bernard poussa la grille. Elle n’était pas fermée. La porte d’entrée résista.

– Ça ne fait rien, dit Bernard. Il y a un volet qui ferme mal au rez-de-chaussée. Le voilà. Entrons. Par ici, c’est le sa-lon.

– C’est chez vous, mon lieutenant ? demanda un des hommes.

 

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– Chez moi ? Non. C’est la maison d’un de mes amis. Elle est bourrée de provisions. Vous mangerez tous, si les ré-fugiés ne l’ont pas visitée avant nous.

Ils avançaient dans le salon, l’un derrière l’autre, faisant crier leurs godillots sur le beau parquet. Les fenêtres étaient soigneusement camouflées ; de grands rideaux de velours sombre étaient tirés devant les croisées. On pouvait allumer sans crainte. Les lustres brillèrent doucement, éclairant les vastes pièces dans le plus affreux désordre. Certes, les Dé-tang étaient partis. Tout le criait. Des bouts de ficelle, du pa-pier d’emballage traînaient à terre. Le secrétaire de Ray-mond, vide, béant, montrait ses tiroirs ouverts. Que de lettres, que de papiers compromettants avaient été retirés de là et jetés à la hâte dans une valise, ou déchirés, ou brûlés. Bernard souleva le tablier de cheminée, vit les traces ré-centes d’un feu et sourit.

Voici le petit salon de Renée, voici le coffret à bijoux, trop lourd à emporter, que l’on avait vidé de son contenu ; les boîtes ouvertes étaient jetées à terre. Bernard imagina les bijoux cousus dans un sac de peau, cachés entre les seins de Renée, ses seins lisses et froids. Oh, Dieu, la mépriser, la dé-tester, l’aimer encore ! C’était elle qui l’avait perdu. Il mur-mura comme un exorcisme :

– Thérèse…

Cependant il guidait les hommes vers la salle à manger. Partie l’argenterie, dévalisés les dressoirs. Ils n’avaient rien oublié. Leur voiture devait être pleine à éclater. Si beaucoup de gens se sauvaient avec tant de bagages, rien d’étonnant que la fuite fût si longue et pénible…

 

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« Voilà, songeait Bernard : ils ont vulgarisé le mal qui, autrefois, était l’apanage d’une petite société restreinte et qui, par cela même, ne pouvait être trop nuisible. Ils ont dé-mocratisé le vice et standardisé la corruption. Tout le monde est devenu malin, jouisseur, profiteur. Alors… embouteillage dont les coupables ont pâti comme les autres. Il y a une sorte d’ironique et amère justice dans tous ces événements. Iro-nique et terrible », pensa-t-il encore.

Les soldats, un instant interdits, avaient senti, eux aussi, s’éveiller en eux des instincts de pillage.

– Quand je vous dis que c’est contagieux, murmura Ber-nard.

Ils avaient découvert la cuisine, fracturé les placards ; ils revenaient dans la salle à manger en portant des boîtes de foie gras, de conserves, du sucre, du café, du chocolat ; deux d’entre eux cherchaient la cave.

– Plus bas, à gauche, cria Bernard. Enfoncez la porte !

Et quand ils furent rentrés, chargés de bouteilles, il dit doucement :

– Mangez. Buvez, mes pauvres enfants. Tout cela est à vous.

Lui-même avait faim tout à coup. Il coupa une tranche de pâté, but une coupe de champagne et, laissant ses cama-rades attablés, il sortit de la pièce et marcha longtemps à travers la maison déserte.

Il entra dans la chambre de Renée ; il s’approcha du grand lit. Partout le désordre, les signes visibles de la pa-

 

– 235 – nique. Les draps traînaient à terre ; il imagina le jaillissement du corps demi-nu hors des couvertures, quand Détang était venu la réveiller. Elle avait dû courir, dévêtue comme elle était, à la cachette aux bijoux, les sortir du coffret, les cacher entre ses seins. Elle n’avait tremblé pour aucun être vivant ; elle n’avait regretté personne. Pas un enfant, pas un chien, pas un vieux serviteur… Elle n’aimait que ces pierres, froides et étincelantes comme elle-même.

– Est-ce que je l’ai aimée ? se demanda Bernard à haute voix.

Il semblait s’éveiller d’un rêve. Son corps… oui. Ses épaules, ses hanches, oui… Mais cette mère aux yeux de proxénète, cette canaille de mari… Il la revit couchée entre ses bras et se rappela sa manière de donner et de recevoir l’amour, quelque chose de brutal, de cynique, d’avide, de dur qu’il y avait en elle… Mais s’il en avait parfois souffert, il n’avait jamais compris les raisons de cette souffrance. Il au-rait eu honte de la juger d’un point de vue moral. Pendant vingt ans, il avait étouffé en lui l’instinct qui le portait à dire : « Ceci est bien ; ceci est mal. » Il baissa la tête et se détourna du grand lit.

Il traversa la pièce voisine ; elle contenait les placards aux robes. Quelques-unes avaient été jetées à terre ; il les re-poussa du pied, songea qu’elle avait dû emporter les plus belles. Demain, ou le mois prochain, dans quelque boîte de nuit, à Lisbonne, à Rio ou à New-York, elle danserait, gra-cieuse, indifférente ; des hommes la courtiseraient ; elle par-lerait des moments atroces vécus pendant la bataille de France ; elle se ferait plaindre : « Nous avons tout abandon-né, tout perdu… Notre vie était en danger… » Leur vie, leur

 

– 236 – précieuse vie… Pourquoi avait-il rencontré cette femme ? Pourquoi l’avait-il écoutée ? Il tenait encore à elle pourtant. Elle était entrée en lui comme un venin.

– J’ai un accès de vertu, parce que je suis fatigué et mal-heureux, se dit-il tristement. Mais si les choses s’arrangeaient… La guerre va finir. Tout se tassera. Des gens comme Raymond Détang surnageront toujours. Et moi…

Non ! Il y avait la mort de son fils. Directement ou indi-rectement, il en était responsable.

– Il est juste, mon Dieu, que je sois puni, murmura-t-il.

Quand il revint dans la salle à manger, ses compagnons dormaient. Les uns s’étaient couchés par terre, les autres n’avaient même pas quitté la table et ronflaient, le front ap-puyé sur leurs bras. Aucun n’avait eu la force de chercher un lit. Il fit comme eux ; il jeta des coussins sur le tapis, près de la fenêtre et s’étendit, le visage dans le creux du coude. Mais il ne pouvait pas dormir. La pensée de son fils ne le quittait pas. Que de temps perdu, que d’années perdues pour l’aimer… Il avait été pris tout le temps par ses histoires d’amour, ses rêves de fortune. Son enfant grandissait à ses côtés ; à peine s’il le voyait. Il abaissait parfois sur lui un re-gard distrait et songeait : « Quand il aura quinze ans, je m’occuperai de lui… » Puis : « Quand il aura dix-huit ans, je lui apprendrai la vie. J’en ferai un homme. » Mon Dieu ! était-il possible que l’enfant eût été tué dans un des avions achetés par lui ? Comment n’avait-il pas imaginé plus tôt l’accident, le crime ? Non ! Il n’avait rien imaginé, rien vu que l’argent. Ce n’était pas son affaire. Il y avait en France des ingénieurs, des techniciens, des responsables. Et tous, sans doute, avaient pensé comme lui, s’étaient dit que

– 237 – d’autres, plus haut, se débrouilleraient. Et ainsi, de bas en haut… Tous. Puis, les coupables avaient pris peur et s’étaient enfuis. Il demeurait un pays dévasté, un peuple nu, écrasé, sans armes.

Il s’endormit et rêva de son fils. L’enfant le voyait et ne le reconnaissait pas ; il le laissait approcher de lui, puis s’écartait d’un bond léger et se sauvait en courant. Il courait si vite quand il avait douze ans… ses mèches noires lui tom-baient dans les yeux. Il rêva aussi de Martial Brun. Il y pen-sait souvent maintenant, depuis qu’il avait appris que sur le corps de son fils une petite photo de Martial avait été retrou-vée. Pourquoi ? Que signifiait Martial aux yeux d’Yves ? En rêve, il se prit à murmurer : « Tu sais, ce n’était pas un type bien épatant. Il y en avait des milliers comme lui. Il a fait une belle guerre, mais moi… » Il poursuivait l’ombre d’Yves, le fantôme d’Yves, mais Yves ne l’entendait pas. Il franchissait d’une enjambée une clôture métallique qui sonnait douce-ment. En retombant de l’autre côté, ses pieds touchèrent le gravier qui cria sous ses pas, qui cria…

Bernard, brusquement réveillé, se frotta les yeux et en-tendit le bruit de bottes sur le sable du jardin. Dans la nuit transparente de juin, il vit deux, trois, cinq, dix hommes qui s’approchaient de la maison. Des soldats ? Il se pencha. Il y avait quelque chose d’insolite dans leurs uniformes, quelque chose qu’il ne reconnut pas tout de suite et qui, brusque-ment, arrêta son cri dans sa gorge. Les uniformes verts, les longues bottes… c’étaient des Allemands, déjà des Alle-mands.

Il se pencha, secoua l’épaule de son voisin, lui mettant la main sur la bouche du même mouvement pour étouffer sa

 

– 238 – protestation de surprise. L’homme réveillé, mit quelque temps à comprendre, puis murmura :

– On est prêt.

– Réveille les autres, dit Bernard tout bas.

Les Allemands étaient déjà dans le vestibule. Les Fran-çais attendaient, désemparés, anxieux.

– Qu’ils nous prennent donc, et que ça finisse, dit enfin l’un d’eux. La guerre est finie.

Mais ses camarades ne voulaient pas se rendre :

– J’ai une femme et des gosses, moi !

– Qui est-ce qui nourrira mes vieux ?

Ils entouraient Bernard, attendant de lui le salut. Ils étaient pris comme dans une souricière. Il connaissait la maison, lui. Y avait-il une autre issue ?

Oui, l’entrée de service.

– Filons par là.

Mais quand ils arrivèrent devant la porte des cuisines, ils entendirent parler allemand : impossible de se sauver par là. Ils remontèrent dans la salle à manger. Bernard réfléchit et dit :

– Nous allons nous barricader ici avec des meubles, puis je vais tirer sur eux. Pendant ce temps, vous sortirez par la fenêtre. Vous tâcherez de profiter du premier moment de surprise pour vous sauver. Je continuerai à tirer. Ils sont dix, comme nous. Ils ne se jetteront pas tous à votre poursuite,

 

– 239 – car ils croiront que plusieurs hommes défendent la maison. Vous risquez d’attraper un mauvais coup, mais tant pis ! Il n’y a pas d’autre parti à prendre.

– Vous serez descendu, mon lieutenant.

– Ça ne fait rien, dit Bernard. Il s’approcha de la fenêtre, compta à mi-voix : « Une, deux, trois. » Simultanément, il ti-ra un coup de feu dans la direction des ennemis et ses dix camarades sautèrent de la maison sur la pelouse. Les Alle-mands ripostèrent. Un homme fut atteint et tomba. Les autres gagnèrent la forêt. Bernard tirait toujours. Comme il l’avait prévu, le gros de la troupe demeura sur place. Deux ou trois soldats se lancèrent à la poursuite des fugitifs. Une grêle de balles perça les murs de la pièce, mais, par miracle, Bernard ne fut pas touché. Il continuait à tirer. Il ne pensait à rien. Il goûtait enfin une sorte de paix.

Le combat dura assez longtemps. Quand il cessa, quand les Allemands eurent défoncé les portes, ils trouvèrent Ber-nard, adossé au mur, ayant jeté son arme inutile à ses pieds, les bras croisés. Il n’était pas blessé. Il se rendit sans opposer de résistance. La même nuit, on lui fit rejoindre une compa-gnie faite prisonnière dans la forêt de Fontainebleau et il par-tit pour l’Allemagne.

 

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