Les Feux de l'automne

Irène Némirovsky · Chapitre 19 sur 30

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Les Feux de l'automne

Chapitre 9

 

 

En 1933, Thérèse eut une fille – Geneviève – et, dix-huit mois plus tard, une seconde petite fille que l’on appela Co-lette. Cette année-là, la vieille Mme Pain tomba malade : elle était enrhumée et se soignait avec de petits laits de poule qu’elle buvait en cachette – deux jaunes d’œufs battus dans du lait et du rhum, une demi-tasse de lait et une demi-tasse de rhum. La trouvant un soir très rouge et étrange, Thérèse fit appeler le médecin ; il recommanda des bouillons de lé-gumes et, après avoir pris la tension de Mme Pain, il fit jeter au feu le reste du lait de poule qui mijotait doucement dans une casserole.

– À quatre-vingts ans passés, Madame, dit-il avec sévéri-té, la gourmandise tue.

– C’est une bonne mort, murmura Mme Pain avec défi. Elle accepta avec une fausse humilité le verre d’eau de Vichy que lui présentait Thérèse et, dès que celle-ci eut le dos tourné, elle sortit de son lit, ouvrit la fenêtre et jeta dans la cour le contenu du verre. Puis elle se recoucha. Ses tempes battaient et ses jambes tremblaient sous elle. Elle éprouvait une irritation profonde envers un être mystique qu’elle ne précisait pas, qu’elle nommait « on », qui avait tantôt les traits de Bernard, tantôt ceux de la femme de ménage qu’elle détestait et, ce soir, ceux du médecin. « On » était respon-sable de tout ce qui allait de travers dans la vie de Mme Pain et, ces derniers temps, rien ne marchait droit. Avec une sin-

– 168 – gulière perversité, les assiettes s’échappaient des mains de la vieille dame, le tapis la faisait trébucher ; tout ce qu’elle mangeait paraissait lourd et fade, et lorsqu’elle ajoutait aux mets du sel, des épices, de la moutarde, « on » lui faisait re-marquer qu’elle se détraquait l’estomac. Elle était venue ha-biter chez les Jacquelain, mais elle avait la nostalgie de son quartier. Rien ne lui plaisait ici ; elle n’entendait plus la vi-bration du grand pont métallique, cette plainte musicale qui avait traversé ses rêves pendant tant d’années. Ici, dans cette nouvelle maison, la porte cochère avait un bruit stri-dent et désagréable. L’odeur de ripolin dans le cabinet de toi-lette offensait ses narines et elle ne s’habituait pas au chauf-fage central (« Oh, le doux ronflement de la salamandre au-trefois… »). Enfin, le monde entier devenait incompréhen-sible et hostile. En février, on s’était battu à Paris ; on avait tiré des coups de feu sur la place de la Concorde. L’événement en lui-même ne la troublait pas : elle avait vu le siège de Paris, la Commune, l’incendie du Bazar de la Chari-té, les inondations de 1910 et la Grande Guerre ; ce n’était qu’un fait historique de plus. Comme elle décrivait à Yves les premières journées de la guerre de 1914, ainsi dans quelques années elle parlerait à ses petites-filles du 6 février 1934. Elle avait voulu sortir et voir de près ce qui se passait : « on » s’y était opposé. Elle se sentait tyrannisée. C’était bien en-nuyeux de vieillir. On lui cachait tout. Thérèse, à qui elle avait servi de mère, n’avait plus confiance en elle. Thérèse croyait qu’en disant : « Mais oui, grand-mère, tout va très bien. Bernard est parfait pour moi, je t’assure », Thérèse croyait la tromper. Pauvre enfant…

– On ne me fait pas prendre des vessies pour des lan-ternes… On n’en fait pas accroire à Rosalie Pain. (Du fond

 

– 169 – du passé, dans la petite chambre ouverte sur une cour pari-sienne, remonta tout à coup une très ancienne image, et Ro-salie Pain se vit pensionnaire au couvent des Ursulines, de-bout devant la Mère supérieure qui lui disait en hochant la tête : « Vous êtes une fine mouche, mon enfant… »)

Sur le visage de la malade, qui de rond et vermeil était devenu avec les années semblable à une petite pomme gelée, glissa l’ombre du sourire malicieux d’autrefois :

– Ils pensent que je ne vois rien. Ils ne se disputent ja-mais devant moi, mais Thérèse… Hier… non, jeudi, le jour où nous avons eu pour le dîner cette entrecôte trop cuite (de mon temps, la viande était toujours saisie à point), eh bien, Thérèse avait les yeux rouges. J’ai la vue perçante. On ne me trompe pas, moi. Et puis… sa manière d’être avec les en-fants. Elle se réfugie en eux ; elle s’en fait un rempart. Elle s’assied, le soir, sur une petite chaise ; elle met le berceau devant elle ; elle prend les aînés sur ses genoux et on dirait qu’elle songe : « Ici, personne ne peut m’atteindre, personne ne peut me faire de mal. » Une femme qui est heureuse avec son mari, c’est dans ses bras qu’elle se blottit, qu’elle défie le monde. Elle n’aurait pas dû quitter Martial… Mais non, je radote, c’est Martial qui l’a quittée pour aller à la guerre. Pour moi, Bernard la trompe, ça ne fait pas l’ombre d’un doute, et elle le sait. Les hommes sont tous les mêmes. J’ai bien été trompée, moi. Trompée et ruinée, continua-t-elle avec calme, car tout cela était si vieux qu’elle y songeait comme à des mésaventures arrivées à une autre personne – une femme aux yeux noirs, que ses larmes embellissaient encore.

 

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« Je n’aurais pas manqué de consolateurs… ni Thérèse non plus, si elle voulait, se dit la grand-mère. Mais nous sommes une race d’honnêtes femmes. Lui… je ne sais pas ce qu’il a dans le corps. Avec un bijou de femme comme ça, ne pas rester tranquille… Mais les hommes, les hommes… »

Elle considéra un instant en esprit ces êtres étranges : ils n’aimaient que le changement ; ils couraient la gueuse ; ils souhaitaient la guerre. Oui, ils avaient beau parler de paix entre les peuples, une sorte de génie inquiet les poussait à se battre. Elle secoua sa vieille tête, puis dit tout haut :

– Ils ne m’empêcheront pas de manger si j’ai faim, en tout cas.

Elle trottina jusqu’à la cuisine et là, dans le silence de la nuit, elle se prépara une petite crème qu’elle aromatisa de quelques gouttes de kirsch et qu’elle revint manger dans son lit. Tout en dégustant la crème, elle prêtait l’oreille ; sa chambre était voisine de celle des époux ; elle entendait un long murmure ; ils ne dormaient pas. La voix de Thérèse s’éleva plusieurs fois, violente :

– Elle est ta maîtresse ! Puisque je le sais… Je te dis qu’elle est ta maîtresse !

Il répondait quelque chose que la vieille dame n’entendait pas. Elle reposa doucement son assiette sur la table de nuit en prenant garde de ne pas la faire tinter contre le marbre. Si elle le poussait à bout, il avouerait. Les scènes avaient cela de dangereux que l’homme finissait toujours par avouer… C’était extrêmement gênant… Le moyen de se ré-concilier ensuite ?… Et il fallait toujours en arriver là. « Un de ces jours, pensa Mme Pain, je le prendrai à part et je lui di-

 

– 171 – rai : « N’avouez jamais. » Une maîtresse… Elle écouta encore et entendit : « Renée… Renée Détang… » Comment ? Encore elle ? Ça c’était grave. Mieux aurait valu des actrices, des danseuses comme celles qui, autrefois, avec M. Pain… Mais la même femme, à dix ans d’intervalle… « Elle le tient, il n’y a pas à dire… Sa mère était comme elle : elle avait des aven-tures… Elle retenait les hommes… Et puis, c’est un autre genre qu’ici. On s’amuse, on jette l’argent. Thérèse est douce et gaie, mais elle est l’épouse, le devoir. Les hommes d’à présent fuient le devoir (quelquefois il est bien ennuyeux). Mais le devoir nous rattrape, que nous le voulions ou non. Il dit : « Mon bel ami, tu ne m’as pas suivi de bon gré. Je te traînerai maintenant. Je te traînerai par les cheveux », dit Mme Pain avec un pâle sourire. Elle sursauta : « Oh, elle pleure… Il la fait pleurer. Ma pauvre petite… » Elle revit Thérèse, enfant, qui ne pleurait jamais… « Ah, l’amour, ce qu’il nous rend bêtes… Elle ne le gardera pas, songea-t-elle tout à coup dans un éclair de lucidité presque douloureux : elle aurait dû fermer les yeux, se taire, attendre… Elle est trop jeune. Elle ne sait pas que le temps remédie à tout, qu’il efface tout. Elle ne sait pas que son Bernard changera, comme elle-même. S’ils vivent vieux, ils changeront d’âme et de corps, deux, trois fois, peut-être davantage. Elle ne peut pas retenir le Bernard d’à présent. Qu’elle le laisse tranquille, qu’elle oublie. Un autre Bernard viendra demain. Je devrais lui expliquer tout cela… Mais je ne peux pas… Tant pis, je suis fatiguée… Tant pis ! ils devraient comprendre. Je me demande comment elle a découvert qu’il la trompait, se dit-elle encore, sautant d’une idée à une autre : moi, c’était une paire de gants… des gants parfumés qui étaient restés dans une poche… et une autre fois, deux billets de chemin de fer aller et retour jusqu’à Enghien… Moi aussi, j’ai pleuré… Moi

– 172 – non plus, je n’ai pas attendu… Allons, ils se taisent mainte-nant… Ils vont s’endormir. Dormez, mes pauvres petits, vous vous déchirerez demain. Quel silence ! Ah, je ne me plais plus ici. Je ne me plais plus dans cette maison, parmi les miens, ni sur la terre. Martial, lorsqu’il était étudiant, disait une fois, je m’en souviens, que le corps est fait de petites parcelles qui tiennent longtemps ensemble, puis, un beau jour, se dispersent. Quand on est près de mourir, je suppose que chaque petite parcelle frémit et veut reprendre sa liberté, et c’est ce qui cause cette angoisse insupportable… Vivant encore, on retombe en lambeaux. Mais est-ce que je vais mourir ? Je n’ai jamais pensé à la mort. Je suis très vieille seulement, très vieille, je vais m’endormir… »

Elle sombra dans un sommeil bref et léger et se retrouva dans un lieu inconnu où elle voyait Thérèse venir près d’elle. Elle la saisissait dans ses bras, caressait son visage et lui di-sait… Oh, elle lui parlait avec tant de sagesse ! Elle lui expli-quait le présent ; elle lui dévoilait l’avenir. Elle la prenait par la main et elles marchaient entre de grands champs où brû-laient des feux. « Tu vois, lui disait-elle : ce sont les feux de l’automne ; ils purifient la terre ; ils la préparent pour de nouvelles semences. Vous êtes jeunes encore. Dans votre vie, ces grands feux n’ont pas brûlé. Ils s’allumeront. Ils dé-vasteront bien des choses. Vous verrez, vous verrez… »

Elle s’éveilla : elle ne se souvenait plus très bien de son rêve, mais il lui en restait une sorte de hâte. Elle pensait : « Oui, il faut que je dise à Thérèse ! Je n’ai pas le temps. On ne parle jamais à ses enfants. Il faut que je me dépêche… »

Elle appela plusieurs fois : « Thérèse, Thérèse… »

 

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Puis elle s’abîma de nouveau dans une demi-conscience d’où elle émergea pour trouver Thérèse à son chevet qui lui mettait des compresses froides sur la tête et qui disait à quelqu’un :

– Elle a eu une attaque.

« Une attaque ! Quelle bêtise, songea la vieille Mme Pain. Mais, naturellement, j’ai oublié ce que je voulais lui dire… Oui, les feux… Oui, elle croit qu’elle a vécu, mais ce n’est qu’une enfant, et lui aussi… »

Elle fit signe qu’elle voulait parler ; on la fit taire. D’ailleurs, il se pressait tant de recommandations sur ses lèvres ; elle découvrait en elle-même tant de trésors d’expérience qu’elle aurait voulu transmettre à ses enfants : qu’il faudrait bientôt sevrer Colette parce qu’elle épuisait sa mère, que le petit Yves était trop intelligent, qu’il pensait trop, qu’il ne fallait rien dire devant lui, et qu’il vaudrait mieux renvoyer la femme de ménage – oui, tant de choses qu’elle ne parvenait pas à exprimer, qui se transformaient, en passant par sa bouche, en un gémissement tendre et enfan-tin, parfois en un appel bredouillé :

– Thérèse ! Thérèse !

– Oui, ma pauvre grand-maman, tu souffres, ne parle pas, disait Thérèse.

Mais elle ne souffrait pas ; elle avait seulement très chaud. Elle avait pitié de ces pauvres enfants réunis à son chevet. Elle étendit la main vers eux d’un geste qui était à la fois une bénédiction, une imploration, une caresse, un aveu d’impuissance. Elle ne pouvait rien pour eux ; elle ne pouvait que les plaindre.

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