Les Feux de l'automne
Chapitre 10
C’était une gare, quelque part en France, pendant une nuit d’été. Bernard rejoignait le front. Les soldats envahis-saient les quais. Des soldats dormaient dans les salles d’attente. Des soldats passaient en parlant haut, en riant, et sur le ciel étoilé ou dans la clarté douteuse du buffet de la gare se profilaient les silhouettes carrées, trapues, héroïques, popularisées déjà mille et mille fois par le film et par l’image, du combattant de la Grande Guerre, avec ses gros souliers, sa musette sur le dos, sa pipe au coin du bec, son visage dur, son rire, ses yeux perçants. Ce n’était pas une foule, c’était une armée. La guerre la maintenait ; elle crucifiait l’homme, mais elle le tenait droit aussi. Quelques chefs, plus lucides que les autres, imaginaient-ils le moment où, la paix faite, l’armée redeviendrait une foule ? C’était ce moment qu’il au-rait fallu prévoir, préparer en pleine guerre, mais c’était diffi-cile. On improviserait la paix comme on avait improvisé la guerre. Ça avait réussi. Alors, tout réussirait. L’orgueil du combattant était immense. Bernard le partageait, cet orgueil, comme il partageait tous les sentiments des soldats lorsqu’il se trouvait avec eux. Son âme individuelle, complexe et con-tradictoire, était remplacée alors par une âme collective, simple et vigoureuse. Comme les autres, il se croyait invin-cible ; il se trouvait épatant et, comme les autres, il savait que, jusqu’au dernier jour de la guerre, il tiendrait, il ne recu-lerait pas d’un cran, mais après… oh, après !
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Il allongea ses jambes, poussa un soupir, rejeta la tête en arrière, regarda ce ciel lointain, rêvant à des choses con-fuses. Quel chemin parcouru en ces quatre années ! De l’enthousiasme d’abord, le bonheur de se sacrifier, le désir de se donner pour le pays, pour les générations futures, pour la paix future… Le consentement à la mort, à condition qu’elle fût héroïque et utile, puis cette mort lui faisait horreur – oh, comme il l’avait détestée, comme il en avait eu peur, comme il avait douté de Dieu et blasphémé en regardant ces petits tas noirâtres couchés entre deux tranchées, ces cadavres aussi multiples, aussi insignifiants que les mouches mortes quand viennent les premiers froids… Mais cette période avait encore sa beauté tragique. Puis, cela même avait passé. Il s’était habitué à l’idée de la mort. Il ne la craignait plus maintenant, il pensait à ces choses avec une froideur et une matérialité effrayantes. Il n’était rien. Il ne croyait plus ni à Dieu, ni à l’âme immortelle, ni à la bonté des hommes. Il fal-lait retenir de son court passage sur la terre le plus de satis-factions possibles, et voilà tout… « Une fois que j’aurai fait tout mon devoir, si un Raymond Détang revient me cher-cher… » Il se rappela un de ses camarades, engagé à dix-huit ans comme lui, un charmant enfant tué deux mois aupara-vant, un enfant pieux et brave, et qui disait : « On n’a jamais fini de faire son devoir. » Tout cela… Il ne ferait de mal à personne, mais « qu’on ne vienne plus m’emmerder », pensa-t-il. Autour de lui marchaient lourdement, parlaient gaiement des hommes. Une odeur de tabac, de vin grossier, de crasse et de sueur s’exhalait d’eux.
Que retrouverait-il dans son secteur ? songea Bernard. On s’attendait à de grandes offensives. Mais les civils en par-laient et y pensaient plus que les militaires. « Confiance su-
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Les trains traversaient la gare à intervalles réguliers et l’espace, alors, s’emplissait de fumée et de coups de sifflet aigus et déchirants. Bernard rêva qu’on l’avait blessé, qu’il était étendu sur une petite civière étroite, portée par deux hommes sur un chemin raboteux, qu’on le poussait et qu’on le secouait ; puis il s’aperçut que ce n’étaient pas des bran-cardiers ordinaires qui marchaient à côté de lui, mais deux anges aux longs cheveux flottants, aux grandes ailes de neige. En rêve, il s’entendait gémir, crier : « Mais vous me faites mal, mais lâchez-moi ! Mais je ne veux pas aller avec vous ! » Les anges secouaient la tête en souriant, sans ré-pondre, et allaient toujours plus vite. C’était une aube d’hiver ; le ciel brillait avec une pureté métallique. Les longs cheveux d’un des anges effleurèrent son visage. Bernard, en songe, pensa : « Ça y est. Enfin. On est arrivé. » Mais l’ange dit :
– Mais tu n’es pas encore parti. Tu pars seulement, pauvre âme. On part. On part.
Il se réveilla. Un de ses camarades répétait, en le bour-rant de coups de poing :
– On part ! Hé, ballot, tu vas pas rester là, non ?
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Bâillant, soupirant, dans un brinqueballement de ferblan-terie, dans un cliquetis de ferraille, dans un bruit atroce de godillots raclant le sol, la troupe se répandit hors du buffet, de la salle d’attente et des buvettes sur le quai et prit d’assaut le train.
Cependant Thérèse, cette nuit-là, était de garde à l’hôpital ; elle veillait un petit soldat que l’on venait d’opérer et qui reposait tout blanc, l’air très sage, entre ses draps. Il revenait de loin. Thérèse essuyait doucement la sueur glacée qui coulait en grosses gouttes sur son visage, comme des larmes. Par moments elle se levait et faisait sa ronde, mar-chant entre les lits, entre les hommes endormis ou gémis-sants. Puis elle revenait s’asseoir près du petit soldat. Il lui avait donné bien du mal. Mon Dieu ! combien de ces pauvres enfants étaient passés entre ses mains déjà. Combien de morts ! Mais quelques-uns tout de même avaient été épar-gnés, avaient été sauvés. Les femmes, en général, les mères et les fiancées de ces soldats n’étaient jamais contentes des soins qu’ils recevaient, semblaient toujours croire qu’on au-rait pu faire mieux, davantage. Et elles étaient jalouses aussi. Elles en voulaient aux infirmières d’avoir pris leurs places près de ces lits. « Mais on leur en aura rendu quelques-uns, pensa Thérèse, et quels cas désespérés ! »
Depuis quelque temps, lorsqu’elle voyait ces épouses, ces maîtresses qui arrivaient, qui se jetaient sur les soldats guéris, qui les saisissaient, semblait-il, les emportaient comme des proies loin de l’hôpital, loin de la mort, depuis quelque temps elle se sentait délaissée, injustement et cruel-lement délaissée. Les escapades, les aventures, les courts romans des infirmières et des convalescents la dégoûtaient, lui faisaient horreur. Mais son cœur avait besoin d’amour.
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C’était une femme dévouée et tendre. Elle voyait autour d’elle des spectacles de désolation et d’horreur. On disait que l’Europe, la civilisation, le monde sombraient, que le siècle était voué aux catastrophes, que tout finirait par périr et par s’engloutir dans le sang. Mais elle souhaitait un mari, un foyer, des enfants, et elle sentait d’instinct que cet écrou-lement des choses était une vue de l’esprit, un mensonge, tandis qu’elle était dans la vérité.
C’était un temps où certains hommes se laissaient aller au désespoir, certaines femmes à la débauche, mais Thérèse et bien d’autres soignaient les blessés et faisaient des rêves d’avenir avec confiance.
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