Les Idéalistes
Chapitre 2
Puis ce fut ni. Novembre arriva et je retombai à la case départ. Le jour de l’élection, j’avais piétiné pendant douze heures, à trente mètres précisément du bureau de vote local, en tenant une pancarte qui exhortait les électeurs à voter pour la députée. L’équipe adverse ne s’était même pas donné la peine d’envoyer un militant occuper l’autre angle de rue. On nous prédisait une victoire de vingt points. La seule inquiétude au bureau était de l’emporter avec un écart moindre, ce qui serait embarrassant. J’avais croisé Waldo quatre fois en deux mois, et nous n’avions pas échangé plus qu’un salut de la tête ou de la main. Il était préoccupé et distant, et j’étais passé de la perplexité à l’humiliation totale.
La célébration de la victoire avait lieu ce soir-là dans la salle de réception C du Marriott sur la Route 3. Une salle de taille moyenne avec des murs en miroir et une fresque au plafond cachée par une nuée de ballons rouges, blancs et bleus retenus par un let. Même avec les donateurs invités et les sympathisants venus en famille, elle semblait vide. Un employé de la maintenance nit par déplier un paravent en accordéon pour réduire l’espace. Kavya, coincée au travail, n’avait pas pu venir, et je traînais comme une âme en peine, remerciais les bénévoles pour leurs e orts – surtout James et ses amis –, qui avaient récolté au total dix mille dollars de dons. Et James avait e ectivement créé une application mobile qui ne plantait pas trop. Je l’avais personnellement aidé à déposer un copyright et à la vendre au bureau de campagne pour une modique somme. C’était le moins que je puisse faire pour le gamin.
J’avais pour ma part été payé comme convenu, mais mon solde débiteur avait grossi depuis septembre, en partie à cause de la fourniture abondante de pizzas à l’équipe Donjons & Dragons. Si j’étais prudent, et si la maison de mon père se vendait, Kavya et moi pourrions vivre sans trop nous serrer la ceinture jusqu’à ce que j’enseigne à Chumsford après le Nouvel An. J’essayai de ne pas m’attrister que tout soit ni, et si vite. J’essayai d’être er ; au moins j’avais retroussé mes manches et je m’étais impliqué. Mais il était di cile de faire croire que l’issue aurait été di érente si je ne m’étais pas engagé dans la campagne.
L’humeur était sombre partout. Dans le reste du pays, les élections de mi-mandat avaient marqué un nouveau recul des démocrates. Le parti républicain resserrait son étau sur la Chambre des représentants et il était en passe de remporter le Sénat. Notre espoir de mettre un terme au blocage national était anéanti. Il semblait que les deux dernières années de la présidence d’Obama allaient suivre le même schéma : shutdown du gouvernement et agenda politique gelé. Il restait tant à faire, et maintenant…
James, avec ses copains, déprimait aussi à mon arrivée. Sa petite amie avait rencontré un étudiant à Brown – dans les délais prévus. Elle avait rompu par texto ce matin-là.
— « Il faut laisser partir ceux qu’on aime, lut James sur son téléphone. Si la personne revient, elle sera tienne. Si elle ne revient pas, elle n’était pas faite pour toi. »
Nous grimaçâmes tous. Brutal, mais prévisible.
— Je suis vraiment navré, James, soupirai-je en lui tapotant l’épaule tandis que ses amis en jean noir et boots militaires tournaient en rond, mal à l’aise.
— Tu sais ce que tu dois faire, mec ? dit l’un d’eux en apportant à James une bière qu’il n’était pas en âge légal de boire. Entrer à Brown et tout déchirer. Montre à Kate et à ces étudiants snobinards des grandes écoles que c’est elle qui rate quelque chose.
James se gratta le nez.
— Je ne regarderai plus La Revanche d’une blonde avec toi, Chester.
Chester, vexé, se lança dans une argumentation sur l’excellence de ce
lm daté, et même si j’étais assez d’accord, je ne voulais pas me faire
happer dans un débat sur Reese Witherspoon par une bande de jeunes qui passaient leur temps libre à jouer en cotte de mailles dans le sous-sol de Mme Forte. Alors que je prenais congé, James me remercia.
— C’était marrant à faire. Peut-être que je pourrai vous aider une autre fois avec ces trucs politiques.
Je ne savais pas comment lui dire que notre rôle était terminé. Que, comme lui, je retournais à la vie ordinaire, sans lauriers. Que nous avions réussi une mission que personne n’aurait pu raisonnablement rater, et que, sans surprise, je ne me sentais pas si bien que ça, malgré nos propos.
Mais… omettre. Omettre.
— Avec grand plaisir, James. Et je vais t’obtenir cette lettre. Tu peux être er de ce que tu as accompli. Tu as été un formidable capitaine de district.
Mes paroles semblèrent le réjouir sincèrement.
— Sans vous, j’aurais gâché mon semestre. J’aime bien avoir des trucs à faire. Hé, peut-être que je vais y aller, après tout. Je vais me la
jouer « Elle Woods dans l’Ivy League11 ».
Je souhaitai bonne chance à James et lui promis de garder le contact. Puis je vis Francis arriver en n, sous de maigres applaudissements. Mais pas de Teddy, et pas de Waldo.
Lui avait-il écrit un discours de remerciement ? Étaient-ils en train d’y travailler ensemble ? Je véri ai mes e-mails, mais je n’avais rien reçu. Dehors, la pluie se mit à frapper contre les vitres de la salle de réception, attirant les convives vers les fenêtres, juste pour la regarder tomber.
Jugeant que je devais au moins serrer la main de Francis avant de partir, je me dirigeai vers le bar où il discutait avec un chauve en costume bleu. L’homme avait des yeux ronds et enfoncés. Un appareil Bluetooth coincé dans l’hélix de son oreille clignotait toutes les trois secondes. En approchant pour me présenter, je vis qu’il avait un peu de mousse de bière sur le menton.
— Je te présente Bob Burdick, dit Francis. Il est ici avec la maire.
— Roberta Kent ? m’extasiai-je en cherchant notre maire bien-aimée dans la salle tout en tendant la main pour saluer Burdick.
L’homme émit un son entre le hoquet et le coassement en désignant une femme en tailleur-pantalon mauve, non loin de nous. Cela faisait maintenant quinze ans que Roberta Kent était la maire de Pine Grove ; je me souvenais de ses conférences au lycée où j’étais scolarisé. Tout le monde l’adorait, un peu comme une grand-mère. Elle vivait dans un hôtel particulier au nord de la ville. Son mari travaillait dans l’industrie pharmaceutique.
— C’est ma tante, déclara Burdick. Elle m’a demandé d’écrire son intervention de ce soir, mais je ne pense pas pouvoir rester. J’ai un avion à prendre.
— Bob travaille pour le sénateur Cotter dans le Wisconsin, expliqua Francis.
Je mentis en prétendant me souvenir d’avoir vu leurs spots de campagne en ligne.
— Mouais, t Burdick, donnant bizarrement l’impression de mâcher sa bière. Celui avec le bébé et le péquenaud édenté ? C’était moi.
Francis me désigna de la main.
— Ce gars-là a travaillé sur certains discours avec Woodson. La Déclaration des droits de l’étudiant ? Et… ?
J’agitai la main.
— Non, seulement celui-là. Et juste une partie.
L’intérêt de Burdick s’éveilla légèrement.
— Où est Woodson au fait ?
Francis ne le savait pas non plus.
— Teddy ! appela-t-il derrière moi. Où est Woodson ?
Je me retournai et vis la députée, le téléphone allumé, les yeux rivés sur son écran.
— Aucune idée, mais il n’arrête pas d’envoyer des modi cations, s’agaça-t-elle, manifestement exaspérée.
— Pour le discours de remerciement ? demanda Francis.
Teddy roula les yeux.
— Ça ne me dérangerait pas si c’était ça, mais non, pour un discours de défaite. Il prétend que ça porte malheur de ne pas préparer les deux.
Francis rit.
— Ils prédisent que tu vas gagner de vingt points.
Teddy re la le téléphone à Francis.
— Dis-lui alors, et aussi de rappliquer ici.
Burdick se glissa entre eux.
— On ne se connaît pas, dit-il en lui tendant la main. Félicitations pour votre victoire.
— Eh bien, merci, mais le vainqueur n’a pas encore été annoncé.
Teddy t un signe vers le bar pour qu’on lui apporte une bière.
Burdick gloussa.
— Alors, comment va l’ami Waldo ? Vous savez qu’on écrivait ensemble avant.
— Je sais. Et il est bon. Quand j’arrive à mettre la main sur lui.
Burdick comprit qu’elle n’avait pas envie de parler. Il répéta, avec un petit rot, qu’il avait un avion à prendre et partit.
La députée, soulagée d’être débarrassée de lui, prit Francis en aparté pour discuter des derniers changements apportés par Waldo au discours qu’elle ne ferait pas dans quelques minutes.
— Sois aimable avec ce type, la réprimanda Francis. Il connaît du monde.
— Tout le monde connaît du monde. Bon, aide-moi avec ce chu discours.
Je décidai de rester pour découvrir ce que Waldo avait écrit pour la députée, et j’avais envie d’entendre ce qu’avait pondu Burdick, curieux de voir à quel niveau volait la plume d’un sénateur. Mais, à ma grande déception, l’intervention de Kent manquait cruellement d’inspiration et d’originalité. Mes étudiants de Pine Grove auraient pu faire un meilleur travail. En l’écoutant, j’imaginais le stylo de Waldo raturer un cliché après l’autre.
Mesdames et messieurs du 7e district, je m’appelle Roberta Kent et je suis ère d’être la
maire de notre belle ville historique de Pine Grove. Ce soir, je souhaite apporter mon
soutien le plus sincère à la députée, à son mari et aux habitants du 7 e district. Cette
élection nous a rappelé qu’une communauté ne peut prospérer que si nous travaillons tous
main dans la main. Vous savez, quand j’étais enfant, on m’a appris que si on ne se bat pas
pour quelque chose, un rien nous fait trébucher. Cela nous rappelle aussi que les principes
forts qu’il importe d’appliquer à notre propre vie doivent également diriger la vie de nos
représentants élus. À notre époque, nous avons plus que jamais besoin de vision et de
leadership…
Un ramassis de phrases lourdes et vides. C’était pénible de l’entendre répéter les mêmes mots insigni ants, et pourtant, tout le monde l’applaudissait au bon moment. Ce n’était pas son propos qui importait, mais sa manière de le dire. Personne n’écoutait de toute façon. Ça me déprimait, et je n’étais même pas une vraie plume politique.
Puis la victoire fut annoncée. Tout le monde applaudit et trinqua, l’orchestre joua « Man! I Feel Like a Woman! » et les ballons dégringolèrent du let en même temps qu’une pluie de confettis blancs, rouges et bleus tirée par des canons aux quatre coins de la salle. James et ses amis se mirent à sautiller d’excitation. J’applaudissais en essayant de m’imprégner de la liesse, d’éprouver le plaisir de la victoire, sachant que tout cela allait bientôt se terminer. La députée monta sur scène et t taire l’auditoire pour prononcer le discours que Waldo avait écrit – en n, je veux dire, son discours à elle.
Merci à tous. Un grand merci à vous tous. Je suis enthousiasmée par cette victoire ce soir,
et si heureuse de la fêter avec vous. Ma passion pour la politique a commencé quand j’étais
une petite lle. Enfant, j’avais peur : du noir, de ne pas m’endormir. Pendant longtemps,
chaque soir, je restais éveillée dans mon lit…
Pendant cinq minutes exactement, je l’entendis prononcer mot pour mot le même discours que Waldo et moi lui avions écrit en septembre. Elle faisait les mêmes pauses, les mêmes gestes, accentuait les mêmes syllabes. Je n’arrivais pas à décider si j’étais plus contrarié qu’elle recycle ses vieux discours ou qu’il s’agisse encore de mon histoire. Mais je regrettais surtout de ne pas avoir entendu un texte inédit de Waldo après avoir attendu toute la soirée.
À la n des applaudissements, quand la foule commença à se disperser, je vis la députée s’éloigner vers les coulisses. J’en avais eu assez. Il était grand temps que je rentre chez moi pour réévaluer mes choix de vie. Cherchant une dernière fois Waldo du regard, je saluai James et m’orientai vers la sortie. Et cela aurait pu être la n, si je n’avais pas percuté la députée dans le couloir, qui pianotait rageusement sur son téléphone. Elle leva les yeux et me dévisagea avec fureur.
— Sais-tu où est Waldo ? grogna-t-elle.
— Non, désolé. Je n’en ai aucune idée. Félicitations pour votre victoire.
— Incroyable…, marmonna-t-elle en s’éloignant.
Cela m’inquiéta soudain.
— Vous ne le trouvez pas ?
— Non ! Et il ne m’a jamais envoyé ce chu discours ; la dernière version en ma possession était encore totalement brouillonne.
— C’est pour ça que vous avez repris l’ancien discours, compris-je en n.
— C’était nul ? Je me suis sentie tellement bête. Je vais le tuer, je le jure.
— Non, pas du tout, lui assurai-je. Je peux vous demander s’il est toujours aussi… peu able ?
— Ce n’est pas son habitude. Tu as reçu la dernière version ? Celle de neuf heures ?
— Ce soir ? Non. Il ne m’a rien envoyé depuis le soir où on a travaillé ensemble sur le projet de loi pour les étudiants.
La députée ouvrit de grands yeux.
— Il m’a dit que tu l’aidais.
Je secouai la tête.
— Seulement le premier soir. Il m’a à peine parlé depuis.
Elle soupira quand je lui expliquai que je l’avais contacté en vain par e-mail et texto, et qu’il m’avait ignoré les rares fois où il était venu au bureau, agissant comme si nous ne nous connaissions pas. Quand j’arrivai à la n de mon récit, elle éclata de rire.
— Il te ghoste.
— Il me quoi ?
— C’est quand tu sors avec quelqu’un et que tu cesses de répondre à ses textos. Tu disparais complètement de la circulation.
Je ris.
— C’est lui le fantôme dans ce scénario, ou c’est moi ?
Elle soupira et m’invita à boire une bière. Nous retournâmes dans la salle de réception, et, après les acclamations chaleureuses des convives encore présents, elle serra les mains autour d’elle et salua tous ceux qui passaient. C’était épuisant – un parcours du combattant de dix minutes juste pour atteindre le bar –, mais là, nous trouvâmes un coin plus discret pour discuter. Elle était désormais aussi chaleureuse et accueillante avec moi qu’avec tout le monde ici. Elle commença par me présenter ses excuses.
— Je suis un brin surprotectrice avec Waldo. Si quelqu’un d’autre me faisait ce plan, je le virerais sur-le-champ. Mais on se connaît depuis longtemps. J’ai cru que tu voulais lui piquer son boulot.
— Pas du tout, madame, lui assurai-je.
— Oh, je déteste les civilités, s’escla a-t-elle. Je t’en prie, appelle-moi Teddy et dis-moi tu.
J’opinai.
— Je voulais seulement retravailler avec lui. On a passé une nuit fabuleuse quand on a écrit ce discours.
Elle s’excusa encore.
— Passe su samment de temps avec les politiciens et tu verras le pire en chacun. La plupart sont vraiment sans âme. Tu as rencontré Bob Burdick tout à l’heure.
Je me lançai immédiatement dans une critique acerbe de son discours.
— Il est ignoble ! s’exclama-t-elle. Vraiment abject. Et le pire, c’est qu’il n’a aucune idée neuve. Ses candidats gagnent uniquement parce qu’il est vicelard.
Je lui racontai bientôt que je ne savais pas, au début, si j’avais le poste. Que je m’étais mis au travail avant que quelqu’un puisse m’arrêter. Quand j’arrivai à l’épisode de James et de l’équipe Donjons & Dragons, elle éclata de rire.
— Si on ne t’o re pas une place à table, apporte ta chaise pliante.
— C’est de Shirley Chisholm ?
Elle t tinter sa bière contre la mienne.
— Tout à fait.
— Tu me compares à la première femme afro-américaine à se présenter aux présidentielles ? m’escla ai-je.
— Seulement, dans ton cas, les chances sont très minces.
Je dis que j’acceptais le compliment. Mon téléphone sonna, Kavya, qui se demandait sans doute à quelle heure je rentrais.
— Tu en veux une autre ? demanda Teddy en se dirigeant vers le bar.
J’opinai et décrochai.
Kavya avait déjà la voix ensommeillée.
— Hé, vous avez gagné ! Bravo.
— Merci.
— Tu veux que je te rejoigne ?
— Pas la peine, dis-je, sachant qu’elle mourait d’envie de se coucher.
Elle travaillait tard ces derniers temps elle aussi, et nous nous voyions à peine. Heureusement, le mariage de sa cousine approchait. Un long week-end dans les montagnes que nous passerions en couple sans être dérangés. Le simple fait d’y penser m’apaisa.
— Ils sont encore méchants avec toi ? me taquina Kavya.
— En fait, j’ai eu une ouverture. Avec certains des gars.
Un aveu spontané. Je pensais qu’il valait mieux éviter tout malentendu avec Kavya. Dès demain matin, je lui raconterais ma discussion avec la députée – avec Teddy – et j’organiserais une rencontre. Nous pourrions même dîner avec Hector Ruiz. Je commençais à penser que « tout cela » en valait la peine.
Kavya bâilla.
— Très bien, à tout à l’heure. Sois prudent, il pleut des cordes.
— Promis. Je t’aime. Bonne nuit.
En retournant près du bar, je vis Teddy tenir par le goulot deux bouteilles de Budweiser fraîches. J’en pris une en la remerciant et nous trinquâmes. La foule était beaucoup moins dense et il était plus facile de s’entendre. En parlant, je traçais des motifs dans le tapis de confettis. De temps en temps, un ballon désenchanté ottait en décrivant un arc de cercle, puis s’immobilisait.
— Waldo n’a pas commandé sa prétentieuse bière belge ?
Teddy faillit se plier en deux.
— Oh ! mon Dieu. Je suis allée dans l’abbaye où il fabrique ce truc. Bla-bla-bla. Avec le verre tulipe ?
Elle éclata de rire.
— Il m’a dit que vous vous êtes rencontrés à l’université ? demandai-je en quête d’informations sur leur passé.
— Oh ! à peine, répondit-elle prestement. Attends, il ne t’a pas parlé de la Californie, j’espère ?
— Juste qu’il a reconstruit des maisons avec Habitat.
Elle rit.
— Il n’a jamais reconstruit de maisons, je peux te le dire.
— Tu étais là ?
— C’est con dentiel, j’en ai peur, plaisanta-t-elle. On a réellement commencé à travailler ensemble pendant la campagne d’Obama en 2008, et, quelques années plus tard, je l’ai engagé pour bosser sur ma campagne. C’est un type incroyable et quand il se reprend en main, c’est la meilleure plume que j’aie jamais vue.
— Qu’est-ce qui lui arrive en ce moment ?
Elle t la moue.
— Je ne devrais pas en parler. En général, c’est à cause de sa femme.
— Donc il est marié ? m’étonnai-je. La première fois que je l’ai vu, j’aurais juré qu’il portait une alliance. Mais depuis, elle a disparu.
Teddy leva les yeux au ciel.
— Il l’enlève « quand il écrit », dit-elle en mimant des guillemets.
Pourquoi des guillemets ? Je n’étais pas sûr de la raison, mais j’aurais pu la deviner.
Nous bûmes une troisième bière en parlant de Shirley Chisholm, une de ses idoles. Teddy fut heureuse d’apprendre que j’avais fait un cours sur la campagne présidentielle de 1972. Nous discutâmes de sa décision de rendre visite à l’hôpital à George Wallace, son adversaire ségrégationniste, victime d’une tentative d’assassinat. Teddy n’avait jamais entendu mon anecdote préférée, qui sciait toujours mes étudiants : Wallace avait annoncé à ses partisans que s’il n’obtenait pas l’investiture, ils devaient voter pour Chisholm plutôt que pour l’un des « lézards à tête ovale » qui se présentaient contre eux. Chisholm estima par la suite que cette déclaration avait ruiné ses chances, car la communauté noire et les suprémacistes blancs imaginèrent qu’ils avaient conclu une alliance contre nature.
— Les gens sont tellement bêtes, soupira Teddy. Pourquoi sont-ils si bêtes ?
— La démocratie est la pire forme de gouvernement, répondis-je en citant Churchill.
— À l’exclusion de toutes les autres, compléta-t-elle. Ouais, ouais.
Nous en vînmes à parler de ma mère et Linh, puis de mon père, de toutes les choses qu’il n’avait pas inventées et de sa mort récente. J’éludai la vérité encore une fois, disant seulement qu’il était malade depuis longtemps. Heureusement, elle ne demanda pas plus de détails. Elle me présenta ses condoléances et évoqua son père, qui vivait toujours à Ridgewood. Quand elle était enfant, il travaillait à l’usine de meubles locale, où il était tourneur, jusqu’à ce qu’un accident le rende pratiquement sourd des deux oreilles. C’était arrivé lorsque Teddy était jeune, et elle avait appris à lire sur les lèvres. Elle prétendait être capable de saisir les paroles de quelqu’un à une distance de trente mètres. Naturellement, cela se testait, et elle paria avec moi une autre tournée (gratuite) qu’elle pourrait restituer deux phrases que je prononcerais à l’autre bout de la pièce. Elle réussit sans aucun problème à lire « Les chaussettes de l’archiduchesse sont-elles sèches, archisèches ? » et « Je ne suis rien d’autre qu’un vieux chien de chasse ».
— Je suis content d’avoir pu l’expérimenter, dis-je en frappant ma nouvelle bouteille de bière contre celle de Teddy.
— Ouais. Je suis contente que tu aies eu une ouverture avec « certains des gars » et tout.
Je me geai, réalisant qu’elle avait écouté – ou plutôt lu sur mes lèvres – ma conversation téléphonique avec Kavya.
— Hé, protestai-je en rougissant. Ce n’est pas fair-play.
— Désolée, excuse-moi, dit-elle en riant, le regard amusé. Je promets de ne pas recommencer sans ta permission.
— Promis ?
Elle secoua la tête.
— Non, je lis constamment sur les lèvres, donc tu ferais mieux d’être honnête.
— C’est très perturbant.
— Allons, plaisanta-t-elle. On est entre nous.
Je pou ai, ne sachant pas trop quoi en penser. Est-ce qu’elle me taquinait ? Ou est-ce qu’elle irtait ?
— Je peux te poser une question ? Pourquoi ne pas utiliser l’histoire que tu m’as racontée ? Au sujet de ton père. Ou parler de Shirley Chisholm ; elle était députée comme toi, non ? Ça ne me dérange pas que tu utilises mon histoire dans ton discours, mais…
— Ton histoire ?
— Ramper comme un soldat jusqu’à l’escalier, le discours de Reagan et tout ça.
— C’était toi ? s’escla a-t-elle. Désolée, je ne savais pas. J’ai appris à ne pas lui demander d’où il tire ses histoires. En général, c’est au hasard de…
Mais avant qu’elle n’en dise plus, son mobile bipa bruyamment. Alors qu’elle se retournait avec le téléphone, j’eus le temps de voir le message précédent a ché sur l’écran : la photo d’un mur de toilettes portant le gra ti JE DÉTESTE LE VANDALISME.
— Bon sang, dit-elle en jetant le téléphone dans son sac. Viens.
— C’était Waldo ? demandai-je pendant que nous nous précipitions vers la sortie.
Teddy attrapa son imperméable et nous quittâmes la salle de réception, laissant un sillage de confettis derrière nous. Elle m’entraîna vers le parking sur le toit.
— Qu’est-ce qui se passe ? demandai-je, essou é, en grimpant l’escalier en béton.
Nous montâmes jusqu’au deuxième étage, puis continuâmes dans la cage d’escalier, qui résonnait de nos pas, et émergeâmes sur le parking en hauteur de l’hôtel. J’ignorais pourquoi Waldo se trouvait là-haut ; le niveau était à moitié vide. Il ottait dehors une odeur à la fois fraîche et écœurante, mélange de pluie et de taches d’huile de moteur. Le toit était mal éclairé et un faible croissant de lune luisait comme un ongle jauni dans le ciel noir et nuageux. Teddy fut la première à repérer la Lincoln, stationnée seule au bord du parking.
Le beuglement provenant de cet endroit n’avait pas l’air humain.
— Ma foutue jambe, criait Waldo quand nous arrivâmes derrière la voiture.
Nous le trouvâmes étendu sur le sol en béton, près de son unique phare en état de marche, recroquevillé sur lui-même.
Teddy se précipita et entreprit de l’examiner.
— Tu saignes ?
— Je me suis cassé ma foutue jambe, hurla-t-il. Putain, ça fait mal.
— Qu’est-ce que tu foutais là-haut ? demandai-je. Ne bouge pas. J’appelle une ambulance.
— Non, surtout pas. Il y a des caméras partout en bas.
Il y avait, à cette heure tardive, une seule journaliste de News12 et son camion satellite.
— On s’en fout ! gueula Teddy.
— Vous devez me conduire, gémit-il. Montez-moi dans la bagnole.
Waldo était trempé. Depuis combien de temps gisait-il sur le sol du parking ?
— On ne devrait pas te déplacer, dis-je.
Mais il nous implora.
— J’ai dû ramper. Putain, ça m’a pris une éternité d’atteindre mon téléphone. Allez, mettez-moi dans la voiture et à l’abri de la pluie. Je suis frigori é, putain !
Teddy attrapa son bras pour le tirer et me t signe de l’aider. Nous parvînmes à le redresser su samment pour qu’il glisse son énorme corps sur la banquette arrière. À l’intérieur, la Lincoln puait la cigarette, et je vis une douzaine de mégots dans le cendrier, les ltres empilés soigneusement les uns sur les autres pour créer une pyramide parfaite. Il y avait des feuilles jaunes partout : froissées, trouées par la pointe d’un stylo, déchirées en deux, ou déchiquetées en petits morceaux.
— Tu sais conduire une boîte manuelle ? me demanda Teddy.
Je hochai la tête. Waldo grogna de douleur quand Teddy grimpa sur la banquette arrière à côté de lui et l’enveloppa dans son imperméable. Il couvrait à peine un tiers de son corps. Ses frissons faisaient trembler toute la voiture. Je le sentis s’apaiser lorsqu’elle lui prit la main et lui répéta en boucle que tout irait bien.
Je réussis à opérer un demi-tour par à-coups. Lentement, nous descendîmes la rampe et émergeâmes dans la rue. Nous passâmes devant le camion de News12 stationné devant l’hôtel, la parabole déployée sur son toit. Je l’imaginai di user le discours de Teddy, les mots de Waldo, mon histoire, nos paroles, le tout s’enroulant autour du mât et étant retransmis dans la nuit, un faisceau d’énergie qui perçait les nuages denses. Quittait l’atmosphère. Voyageait sur une distance de trente-cinq mille kilomètres pour attraper la rotation d’un satellite en orbite qui le renverrait vers la Terre, dans les maisons et les bureaux que nous croisions en roulant sur l’autoroute sombre et mouillée, où les phares se re étaient dans les gouttes de pluie. Dans le rétroviseur, je vis la forme de leurs deux têtes, côte à côte. Pour la première fois depuis des semaines, j’avais l’impression d’être à ma place.
11. Héroïne du lm La Revanche d’une blonde (2001).
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