Les Idéalistes
Sixième jour : Saint Louis
SIXIÈME JOUR
Saint Louis
Je ne reçois pas de nouvelles de Rohit en partant de chez ma mère ni durant les quatre heures de route jusqu’à Saint Louis. Dans onze heures, il quittera Lhassa avec son groupe d’hommes d’a aires pour rejoindre le camp de base. Je suppose que j’aurai des nouvelles dans la nuit, le jour chez lui, mais, à mon réveil, je n’ai pas reçu de message ni de texto. Juste une noti cation du service sherpa que nous avons engagé pour signaler que Rohit n’est pas venu à la séance d’entraînement prévue avant le départ. Cela ne m’inquiète pas outre mesure ; Rohit change souvent ses plans sur un coup de tête, happé par une nouvelle lubie. Avant le petit déjeuner, j’envoie un e-mail à d’autres participants du voyage pour savoir s’ils l’ont vu depuis leur arrivée. Puis, autour de toasts et d’un café dans le salon business de l’hôtel, j’adresse un e-mail à Rohit pour lui demander son itinéraire actualisé. Je lui annonce que j’ai déjà quelques idées pour Power up 2, mais que je n’arrive pas encore à les articuler. Ayant peur de les e rayer par mes tâtonnements, je lui transmettrai plus tard.
En réalité, je n’ai pas le moindre embryon d’idée. Jusqu’à présent, mes voyages m’ont surtout laissé un sentiment de douleur, de chagrin et de solitude. J’avais espéré que discuter de Waldo avec toutes ces personnes et remplir les blancs de son passé m’apporterait une forme de paix. Mais cela n’a fait qu’aviver mes regrets et mon ressentiment. En réalité, je souhaiterais pouvoir e acer ce que j’ai appris sur lui. Je n’ai fait qu’identi er d’autres endroits infectés par la pourriture qui se cachait dans mes souvenirs depuis le début. Des endroits impossibles à scier et à remplacer ; il avait essayé, sans relâche, de m’y inciter. Parce que si je change chaque planche, chaque boulon, chaque ligne, à un moment donné, je l’aurai transformé en autre chose.
À quel moment cela arrive-t-il ?
Je suis perdu dans ces ré exions en réglant la note de l’hôtel, quand la voix de la réceptionniste me ramène à la réalité. Elle m’informe poliment que mon AmEx a été refusée.
— C’est la carte de la société, expliqué-je.
— Il arrive qu’ils bloquent les paiements s’ils voient que vous voyagez.
— Mon patron est au Tibet en ce moment.
— Oooh, glapit-elle en feignant un frisson. Il doit faire froid là-bas.
Je paie avec ma carte de crédit personnelle, range la facture dans mon portefeuille, et l’employée demande qu’on amène la voiture. Il me reste une personne à voir avant la dernière étape du périple à Milwaukee. Une fois sur la route, je compose le numéro indiqué au dos de la carte Platinum et tombe sur le service client.
— Je suis inquiet, car mon patron est à l’étranger en ce moment. Il pourrait avoir besoin d’utiliser sa carte, mais s’il y a un problème…
— Il s’agit de M. Subramaniam ?
— Oui, con rmé-je en arrivant sur l’autoroute qui mène à Chicago. Il est au Tibet. Si vous voulez, je peux véri er les paiements récents. J’ai l’autorisation d’utiliser la carte.
— Au Tibet ? s’étonne-t-elle. Je vois des dépenses à l’hôtel Burj al-Arab à Dubaï.
Je grimace.
— Y a-t-il un moyen de nous envoyer une nouvelle carte ?
Après un long silence, elle accepte de noter les coordonnées du camp de base, ce qui lui prend une éternité. Je lui donne également l’adresse de mon hôtel à Milwaukee et demande que ma nouvelle carte y soit envoyée. Ces contretemps m’exaspèrent.
Mon périple touche à sa n et je sais seulement que je n’ai pas du tout trouvé ce que j’espérais. Au lieu d’un autre visage de l’Amérique, je n’ai vu que des milliers de pylônes d’acier déployant des câbles à haute tension dans l’azur. Où sont les montagnes pourpres ? Où est la majesté ? Point de vagues ambrées de grains, juste des nuages qui passent sans but au-dessus de nos têtes. Un interminable écheveau de voies rapides, de camions, de voitures. Des ra neries, des usines chimiques et des intersections. Je roule sur la Route 55, mais ça pourrait être n’importe quelle autoroute. Je traverse une ville appelée Wilmington d’après le GPS. Mais cela pourrait aussi bien être n’importe où, ailleurs, nulle part.
Devant moi, à travers le ou de la circulation, j’aperçois les arches grises d’un pont qui enjambe la rivière Des Plaines à une hauteur de quinze mètres. Une construction visant le fonctionnel, non la beauté. Je ne remarque même pas la plaque de cuivre à l’entrée de la voie indiquant le nom banal de « Smith Bridge ».
Ce qui me sort de ma morosité n’est pas le pont en lui-même, mais une voiture arrêtée au milieu du terre-plein herbeux au-delà de l’étroite voie d’urgence. C’est une vieille Coccinelle Volkswagen bleue. Alors que je la dépasse à toute vitesse en arrivant sur le pont, j’aperçois un morceau de papier jaune coincé entre la vitre et le cadre de la fenêtre. Une page de cahier ligné que le vent soulève à mon passage. Au moment où le bruit des pneus sur la chaussée passe du ronronnement du bitume au son métallique de la passerelle, un grand froid m’envahit. J’ai un mauvais pressentiment ; un pressentiment terrible.
J’aimerais me ranger sur le bas-côté, mais il n’y a aucun endroit où m’arrêter sur le pont sans bloquer une voie de circulation. Je regarde les rambardes ; aucun piéton ne s’y aventure. Pourtant, un bouquet de
eurs séchées est attaché à l’un des pylônes, à la mémoire d’un être qui a quitté la Terre d’un saut de l’ange. Il s’est tenu à l’endroit même où je passe à vive allure ; il s’est penché et s’est jeté dans le vide.
Le temps d’imaginer la scène, j’ai déjà traversé le pont et je fonce à toute berzingue. Il ne serait pas di cile de me convaincre que ce n’était rien. Changer de station de radio, chanter du Dolly Parton et oublier la Volkswagen bleue avant d’arriver à Chicago. Mais j’appuie sur la pédale du frein et m’arrête sur le bas-côté de la route.
Le GPS m’indique qu’il me faudra près de quinze minutes pour revenir sur mes pas : prendre la prochaine sortie à trois kilomètres et retraverser le pont dans l’autre sens. J’avise un passage piéton le long de la voie et, sans ré échir, je sors de la voiture. Je dois m’y reprendre à trois fois pour me stabiliser ; mes genoux se dérobent. J’ai peur de m’évanouir, comme à l’hôpital ce jour-là avec Waldo. Seulement cette fois, je tomberai au bord de la Route 55 et un semi-remorque me roulera dessus ou pire. Qu’est-ce qui serait pire qu’un dix-huit roues ? Je n’en sais rien. Je respire à fond en me tenant à la rambarde. Il fait plus de trente degrés, mais j’ai l’impression d’être pris dans la glace. Des camions me frôlent en rugissant alors que je marche hâtivement. Des rafales d’air me poussent. Il y a un rythme brutal dans cette scène. Quinze mètres plus bas, la rivière brune se précipite, épais serpent de boue. Tout en courant, je jette un œil aux pylônes de mon côté du pont à la recherche d’une forme humaine, résistante, quelqu’un que je pourrais sauver cette fois.
Mes dents s’entrechoquent. Une pointe ne cesse de me piquer la cuisse et je plonge la main dans la poche de mon pantalon – le clou de vingt centimètres est chaud au creux de ma paume et, en reprenant ma course, je le serre comme une corde qui m’étranglerait le cou.
J’arrive au bouquet que j’ai croisé plus tôt. Des roses séchées – du genre de celles qu’on trouve dans une station-service pour quelques dollars – attachées par un élastique violet. Je réalise soudain l’immensité du pont. Ce qui n’a pris que quelques secondes en voiture me paraît une éternité à pied, et j’ai beau vouloir être un superhéros, doté de pouvoirs magiques réparateurs, la réalité est tout autre. Ma forme physique laisse à désirer, mes jambes ne sont pas entraînées pour cet e ort, et mes poumons s’en amment, palpitent et sou rent. L’air est chargé de gaz d’échappement. Les conducteurs doivent me prendre pour un type qui va sauter du pont en me voyant scruter fébrilement la rivière. Ils ne peuvent certainement pas cerner la nature réelle de mon désespoir : un désespoir pour la vie, et non pour autre chose. Ils ne peuvent pas savoir que je vis avec la femme que j’aime, que nous attendons une petite lle. Que je suis attendu. Qu’est-ce que je fais ici, si loin d’elles ? Tout cela ressemble à une terrible erreur, et je me demande si je ne les fuis pas comme Waldo fuyait – juste pour goûter à ce sentiment de la fuite.
Je distingue au loin l’extrémité du pont et la masse bleue de la Coccinelle. J’arrive tant bien que mal au bout de la passerelle, plié en deux par l’envie de vomir sur le terre-plein. Je serre ma gorge pour refouler la bile qui monte et j’avance, un pied à la fois, en respirant à fond, jusqu’à la vitre de la voiture. Le papier jaune pendouille mollement maintenant. Dessus, quelqu’un a gri onné d’une main nerveuse : PANNE D’ESSENCE.
Je reste planté là, le sou e court, de longues minutes. Des voitures me klaxonnent, mais personne ne s’arrête. Au bout d’un moment, je me rends compte que mon poing enserre toujours le clou ; seulement quand j’ouvre la main, il a disparu. N’en reste que l’empreinte rouge vif imprimée sur ma paume.
Je retraverse le pont, lentement cette fois, les yeux baissés à la recherche du clou, là où j’ai dû le laisser tomber. Mais il a disparu, disparu, disparu.
Plus tard ce soir-là, assis au bureau dans la chambre de l’hôtel St. Clair à Chicago, avec vue sur le Magni cent Mile, je sirote une mignonnette de whisky Dewar’s en consultant Google Earth. J’apprends le nom du pont, Smith Bridge, et le fait qu’il doit sa petite renommée au tueur en série John Wayne Gacy, qui s’est débarrassé de plusieurs corps en les jetant du pont, dans les années 1970. Juste à l’endroit où je me tenais. Avant de m’en émouvoir, je lis avec soulagement que le pont a été reconstruit depuis cette époque. Il s’agit en réalité du cinquième Smith Bridge à enjamber la rivière à cet endroit depuis 1852, date à laquelle des fermiers de l’Illinois ont construit à coups de marteau une passerelle en bois a n que leurs charrettes à cheval traversent la Des Plaines sans l’aide de radeaux. Ce premier ouvrage a tenu à peine trois ans avant de s’e ondrer, emportant avec lui un cheval et un chargement de grains. Ils ont rebâti un pont, plus solide cette fois, et entièrement couvert, baptisé « Smith’s Bridge » qui a servi dèlement jusqu’en 1911. À cette date, il a été transformé en pont en treillis à l’allure plus moderne. Puis on lui a adjoint en 1932 une seconde travée, les routes reliant les villes s’élargissant. Le pont fut abandonné en 1957 et remplacé plus tard, lors de la construction de l’autoroute, par le Smith Bridge, version du pont que Gacy a connu, puis rénové entièrement en 2014. Et je suis là, à penser que, concurremment, il est et n’est pas le pont d’où ce psychopathe s’est débarrassé de ses victimes. Comme la Lincoln de Waldo, le bateau de Thésée, il est et n’est pas le même objet, tout comme la Des Plaines est et n’est pas la même rivière, l’Illinois est et n’est pas le même État, et l’Amérique est et n’est pas le même pays qu’à l’époque de l’e ondrement du premier pont.
Et je suis et ne suis pas le même homme que lorsque j’ai rencontré Waldo. Le temps, heureusement, passe continuellement. Comme tout le reste, je suis en perpétuel changement, et tous les ponts entre le monde et moi sont sans cesse reconstruits et continueront de l’être, et étaient en reconstruction cet après-midi quand, retournant à ma voiture, j’ai vu cet inconnu au loin sur la passerelle se diriger vers moi, un jerrican rouge à la main. Il m’a aperçu et m’a adressé un signe de main jovial. Je l’ai salué en retour. Un cinquantenaire avec une barbe rousse grisonnante qui s’échappait de sa moustache et se terminait en pointe près de la clavicule. Nous nous sommes croisés sans un mot, le regard perdu au loin, dèles au code ancestral des voyageurs qui arpentent le monde. Alors qu’il m’avait dépassé, j’ai continué de penser à lui, de m’interroger sur sa vie, sur ce que l’Amérique a représenté pour lui durant ses années vécues avec Elle. À quoi songe-t-il quand il traverse le pont ? Est-il en retard pour un rendez-vous ou pro te-t-il du soleil, de l’azur et du plaisir de léviter au-dessus de l’eau vive ? La satisfaction d’être en vie et de se réjouir de continuer à vivre pour le temps qu’il nous reste. C’est tout ce que je demande. Je sais que ce n’est pas la même chose pour tout le monde.
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