Les Idéalistes

Kristopher Jansma · Chapitre 4 sur 30

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Les Idéalistes

Chapitre 2

 

 

J’étais revenu à Pine Grove à cause de mon père. Il avait été contraint de prendre sa retraite après trente-cinq ans chez IBM. Ma mère l’avait déjà quitté pour Memphis et une Vietnamienne prénommée Linh. J’étais tout ce qui lui restait et il n’allait pas bien. J’avais donc accepté un poste temporaire dans le département d’histoire de mon alma mater, le lycée public de Pine Grove, en espérant que mon père retrouverait le moral avant l’expiration de mon contrat de trois ans, et que je pourrais changer de pâturages.

Mais le temps passe plus vite qu’on ne le pense, et un soir Kavya m’avoua qu’elle s’était habituée à la banlieue. Je ressentais la même paix. Comme les pots d’oignons verts et de pommes de terre Red Bliss qu’elle accrochait parfois au rebord de la fenêtre, nous avions pris racine sans nous en rendre compte. Alors que nous avions décidé de rester, je découvris que je ne pouvais plus travailler à Pine Grove. Le budget de l’État était gelé depuis la crise nancière et les écoles publiques manquaient de ressources pour embaucher de nouveaux professeurs titulaires. On nous proposait uniquement des contrats temporaires et, en raison de règles syndicales, Pine Grove ne pouvait pas renouveler ma mission pour une autre période. Cette mesure visait à éviter aux enseignants l’incertitude des contrats à court terme mais, sans déblocage budgétaire, les jeunes professeurs comme moi pouvaient rarement rester dans un établissement, à moins d’un départ en retraite ou d’un décès.

J’avais organisé une réunion de la dernière chance avec ma supérieure, Mlle Terlizzi, dans l’espoir de la persuader de faire une exception, même pour ne gagner qu’une année supplémentaire. J’avais entendu des rumeurs sur des arrangements similaires dans d’autres écoles du district, à condition de prouver l’urgence de la situation. Mais quelques jours avant la réunion, mon père décéda. J’avais la tête ailleurs. Je ne vis rien venir.

Je veux dire par là que je n’étais pas au courant du mouvement de protestation.

Autre chose que j’ignorais à l’époque, n’ayant pas encore croisé la route de « l’infâme Mister Waldo » : pour l’hommage à un défunt, il existe une di érence entre écrire un éloge et une élégie.

Si les deux termes viennent du grec, le premier dérive d’eulogia, signi ant « louer » ou « bénir », et le second découle d’elegeia, « se lamenter, pleurer ».

Quelle est votre intention ? Il faut savoir dès le départ quel chemin emprunter, sinon on ignore ce qu’on laisse de côté – et c’est ce que l’on omet qui compte le plus.

Mon père, Sy, était un inventeur. Quand je le dis, les gens veulent savoir ce qu’il a inventé.

Ma famille était-elle riche grâce aux Post-it ? assise sur des millions provenant du

rétroéclairage Indiglo utilisé dans les cadrans de montre ? Mon père avait-il apporté une

contribution essentielle au monde, qui nous valait aujourd’hui une reconnaissance

éternelle ?

Non, non, je les rassure, mon père n’a jamais rien inventé.

Ou plutôt je réponds qu’il a inventé des centaines de choses. Des trucs formidables,

inspirés, qui n’ont jamais quitté son atelier dans le garage ni rapporté un centime.

Je dis que ça dépend de la façon dont on voit les choses, ce qui est vrai.

Je peau nais l’ouverture de l’éloge funèbre en cinquième heure de cours, pendant que mes élèves en histoire américaine révisaient pour leur examen. Ils travaillaient en binômes, s’interrogeant mutuellement, quand je vis dans un coin de la salle une lle aux cheveux pissenlit, Cecily Ruiz, lever la main et demander : « Quels sont les défenseurs des droits civiques à réviser pour l’examen ? »

Cecily faisait partie des quelques excellents élèves de première année que j’avais autorisés à suivre le cours. Elle aimait essayer de me piéger ainsi. J’allais répondre tous, que n’importe lequel pouvait tomber, qu’un examen consistait en un sondage aléatoire de leurs connaissances générales, que si j’indiquais « Malcolm X et Shirley Chisholm, mais pas Bayard Rustin ou Hosea Williams », cela irait à l’encontre du but recherché. Seulement avant que j’ouvre la bouche, Cecily regarda la pendule et se leva pour sortir de cours.

Nos yeux se croisèrent lorsqu’elle passa devant moi. Les lèvres tordues par la colère, elle serra le poing et le brandit en l’air en quittant la classe.

Avais-je dit ou fait quelque chose ?

Cecily et moi nous étions toujours bien entendus. À l’époque, je savais seulement que sa belle-mère participait à la politique locale et que son père était un joueur de baseball idolâtré par les amateurs de sport – ce qui n’était pas mon cas. Mais Cecily était surtout une grosse bosseuse qui semblait vouloir réussir socialement par ses propres moyens. J’avais insisté pour qu’elle intègre l’équipe de Discours et débat. La lettre de recommandation que je lui avais écrite pour le stage d’été des jeunes leaders à Aspen s’étalait sur quatre pages. Quelle rancune nourrissait-elle contre moi ? Je ne m’attendais pas du tout à ce que cette élève cause des problèmes. Et pourtant, son poing resta brandi alors qu’elle se dirigeait vers la galerie.

Puis trois autres élèves se levèrent et la suivirent, en brandissant le poing gauche.

Nous l’avions étudié, bien sûr. Le poing levé. Celui des Industrial

Workers of the World2 en 1917 et du Taller de Grá ca Popular3, du Black Panther Party et des athlètes Tommie Smith et John Carlos aux Jeux olympiques d’été de 1968. Le geste que le psychologue Oliver James décrivit comme la rencontre d’une « force institutionnelle massive et malveillante avec la force individuelle ».

Tandis que les camarades de Cecily se levaient de plus en plus nombreux et sortaient, une pensée me traversa l’esprit : ils ont appris. Je leur avais enseigné un moyen de tenter d’aboutir à une solution. Bien que déconcerté, j’en éprouvais une certaine erté.

Salut, force institutionnelle massive et malveillante. Ravi de te rencontrer.

Le jour, mon père, Sy, était un ingénieur informatique. Un homme brillant. Aujourd’hui

encore, son code sous-tend des systèmes de commande d’avion et rationalise la production

de chaînes de montage en usine. Il n’ambitionnait pas de réussir dans son métier. Lorsque

ses collègues venaient aux dîners de ma mère le samedi soir, ils avaient l’air tellement

satisfaits ! Heureux de dépenser leur argent et leur énergie dans les ligues de quilles, les

danses en ligne, la restauration de voitures anciennes… mais mon père déclinait leurs

invitations et passait tout son temps libre dans notre garage, à mettre au point ses

inventions. Dans mon esprit, il est là-bas aujourd’hui, les doigts butinant sa dernière

tentative infructueuse. De la sciure dans sa moustache, penché sur un bidule ou un

bitoniau. Quand il me conduisait à l’école ou supervisait mon club de modélisme, je savais

qu’en réalité il se trouvait dans le garage par la pensée. En train de recâbler ou modi er un

truc dans sa tête. Je voyais ses lèvres remuer, calculant en silence la résistance, l’ampérage,

la puissance électrique…

Pendant longtemps, ma mère et moi supportâmes sa marotte, pensant qu’il allait faire une découverte ou alors abandonner ses bidouillages et se mettre au golf. Mais il persévéra, année après année, jusqu’à la déraison. Je n’emploie plus le mot « insensé » à la légère. Il ne m’était jamais venu à l’esprit que sa persévérance ne reposait pas sur la volonté de ne pas s’arrêter, mais sur l’incapacité de le faire.

Le dernier élève à sortir de ma classe, James Forte, un garçon au visage anguleux et grêlé d’acné, me salua comme si j’étais son sergent instructeur.

— Je vous soutiens, m’sieur ! cria-t-il.

Mon esprit relia en n les points. Ils ne manifestaient pas contre moi. Ils manifestaient pour moi. Ils avaient découvert que je ne reviendrais pas l’année prochaine et croyaient, à tort, qu’on m’avait renvoyé. Au fond de la galerie, les étudiants entonnèrent un chant de protestation. Ils scandaient mon nom en boucle, ampli é en écho par les rangées de casiers métalliques.

— James ! appelai-je sur le seuil de la porte.

Mais tous se dirigeaient déjà vers les escaliers.

Le héros de mon père, Thomas Edison, fut autant un inventeur qu’un perfectionneur de

machines imaginées par d’autres : le phonographe, le kinétoscope, le uoroscope à

rayons X, le courant alternatif, l’ampoule électrique – tous naquirent des améliorations

apportées à une invention qui existait déjà. Comme Edison, la passion de mon père

consistait à imaginer le progrès. Un gilet automassant doublé en polaire. Des tongs

détectrices de métal pour marcher sur la plage. Une porte dépliable en planche à repasser.

Un parapluie pour chien. Mon père, Sy, le Magicien de Pine Grove. Il m’expliquait ses

bricoles le week-end, quand ma mère jardinait et fumait comme un pompier. « Je vais te

montrer ma dernière trouvaille, disait-il. Cette fois, crois-moi, ça va faire un malheur. »

Seul dans le couloir désert devant ma salle, je jetai un coup d’œil aux annonces manuscrites et colorées que la promotion sortante des terminales avait a chées dans le couloir auparavant beige, depuis que les avis de « décision anticipée » avaient commencé à arriver en janvier. Des feuilles cartonnées multicolores proclamaient les acceptations. ANTHONY RIDNICKI – BOWDOIN COLLEGE. SUZANNAH LAPIRMAY – US MARINE CORPS. Et ainsi de suite. Les admissions régulières étaient pour la plupart terminées maintenant, et les fanfarons de l’hiver avaient été rejoints par une légion de nouveaux admis. POLLY HOWLAND – UCLA. RYAN CLARK – FLORIDA POLYTECHNIC UNIVERSITY. MATTHEW BYRNE – YALE UNIVERSITY.

Par la grande fenêtre au bout du couloir, je vis les étudiants se rassembler autour du mât de drapeau. Leurs pancartes faites à la main faseyaient comme des voiles dans la brise – la bannière étoilée claquant au-dessus de leurs têtes. Un deuxième groupe, en provenance de l’aile est de l’école, se joignit à eux en scandant : « Hé-hé ! Ho-ho ! Pine Grove aime Mme Snow ! », professeure d’art qui, d’après ce que j’avais compris, se trouvait dans une situation similaire.

En regardant les groupes se mélanger, je ressentis une bou ée de culpabilité. Toute l’année, j’avais rempli la tête de mes élèves de choriambes sur la désobéissance civile et de rapsodies sur l’activisme. Or je n’avais personnellement jamais manifesté. Bien sûr, je votais lors des grandes élections et je suivais l’actualité, mais je n’avais jamais assisté à un rassemblement politique ni participé à une grève. Lorsque les milliers de contestataires du mouvement Occupy Wall Street avaient pris d’assaut la Bourse, j’avais suivi les événements devant mon poste de télévision en pestant contre les embouteillages.

Qu’en savais-je ? Quel changement s’était-il produit un jour grâce à moi ?

L’objet le plus e rayant dans l’atelier de mon père – plus que le portemanteau

télécommandé ou le distributeur automatique de céréales – était le pic. C’était un clou de

charpentier ordinaire, de vingt centimètres de long. Mon père l’avait enfoncé dans le mur

près de la porte menant au garage de sorte que la pointe dépassait à l’horizontale. J’étais

petit, mais mon père devait se courber pour passer dans l’entrée. Quand il s’en souvenait, il

tendait le bras pour tapoter la pointe du clou en passant. Il touchait le clou et la liasse

croissante de papiers qu’il y piquait au fur et à mesure de leur arrivée : des lettres de l’o ce

des brevets l’informant que quelqu’un avait déjà développé son idée, des lettres de

fabricants rejetant ses propositions, des lettres de banques lui refusant un prêt. Il saluait

ces refus en entrant et sortant, chaque fois.

Ces lettres le contrariaient-elles ? me demandais-je en voyant la pile s’épaissir par incréments de quelques micromètres. Il n’enrageait pas, ne s’arrachait pas les cheveux. Trois décennies de « ne correspond pas à nos besoins pour le moment » s’accumulèrent ainsi sans faire de bruit, une plaque sombre sur ses dendrites, aggravant ce qu’un médecin avait appelé son « mode de vie sédentaire ». Il oubliait de manger pendant deux jours puis se gavait de livraisons de fast-food. Vers la n, sur une étagère en hauteur à côté d’une boîte de vieilles charnières, j’avais trouvé une ole Erlenmeyer remplie de toutes les pilules qu’il avait fait semblant de prendre. Au crayon gras rouge, mon père avait tenu un décompte quotidien sur la ole, de sorte qu’il ne semblait jamais manquer d’un médicament ni l’avoir en excès. Sa folie était si saine – c’est ce qui me pèse encore.

Le jour de sa mort, je lus la dernière lettre clouée au pilori de vingt centimètres.

Votre produit est intéressant et remarquable, mais je ne suis pas sûr qu’il convienne à notre gamme actuelle…

Mon père, Sy.

Mon père (soupir).

Mon collègue Zeke Irving nit par sortir de sa classe pour suivre ses élèves qui rejoignaient le combat. Il scandait « À bas le pouvoir ! », « Mort aux vaches ! », des slogans anarchistes. Zeke avait été le dernier du département à être titularisé, quatorze ans avant mon embauche. Grand, mais pourvu d’une bedaine qui en ait davantage chaque été, il portait une queue-de-cheval grisonnante. En cours, Zeke traitait les politiques de « branleurs » et improvisait sur la Révolution française. Autre fait d’armes, il racontait aux élèves ses voyages à Cancún et Bangkok sous l’emprise de la drogue et entretenait une liaison très publique avec Mme Holly, du département d’anglais. Il picolait pendant les matchs de baseball de l’école le week-end. Il n’essayait même pas de cacher son écran à la bibliothèque lorsqu’il parcourait les pro ls Facebook de ses étudiantes. Les élèves l’appelaient « Pervers Pépère ». Moi aussi, à la maison, avec Kavya.

— C’est trop cool, lança-t-il en s’approchant de moi. Quel honneur, hein ?

Je répondis que oui, sans doute. J’espérais surtout que cela plaiderait en faveur de mon renouvellement ; c’était la preuve que les élèves m’adoraient et que j’étais un élément essentiel du corps enseignant. Mais d’après Zeke, je devais m’attendre à un autre e et.

— Terlizzi va péter un câble.

— Je ne leur ai pas demandé de manifester.

— Sans blague, s’escla a-t-il comme si l’idée que je fomente un putsch était carrément absurde – et elle l’était sans doute. À plus dans le bus. Je me casse d’ici.

Un check du poing et il était parti. Je ne pus m’empêcher de penser avec un pincement que lui serait là en septembre, quoi qu’il arrive.

Mon père aimait citer la biographie d’Edison de Walter S. Mallory. « Je lui ai dit : N’est-ce

pas dommage qu’avec l’énorme quantité de travail réalisé vous n’ayez pas obtenu de

résultats ? Edison s’est tourné vers moi et a répondu en souriant : Des résultats ! Mais mon

vieux, j’ai obtenu beaucoup de résultats ! Je connais quelques milliers de choses qui ne

fonctionnent pas. »

C’était ça la vie, soulignait mon père. C’était le travail, le mariage, la paternité. C’était

l’Amérique. Un vaste réseau d’idées qui ne fonctionnaient pas, dont la complexité ne

cessait de croître et qui, pourtant, nous faisait miroiter la promesse d’un possible succès.

Mon père mourut dans son garage. Les ambulanciers me dirent que c’était arrivé quelques heures seulement avant ma visite. Comme si j’allais y puiser un réconfort. Je n’arrive pas à penser à lui, ici, déjà froid, alors que j’e ectuais le long trajet en voiture, me plaignant à Kavya de l’expiration de mon contrat. « Ce n’est pas un échec de ta part », m’avait-elle déclaré.

Pourquoi entendre cette phrase avait-il été encore plus douloureux ?

Avant même d’arriver à la maison cet après-midi-là et de l’appeler dans le garage, avant de me courber sous le clou, j’avais décidé de ne pas parler à mon père de mes soucis professionnels.

Je me souviens que j’aurais aimé pouvoir dire qu’on m’avait licencié – pourquoi ?

J’avais honte, bien que je n’aie rien à me reprocher.

Kavya avait raison. Je ne devais pas considérer mon départ comme un échec.

C’était bien le problème. L’échec, au moins, mon père l’aurait compris. Mais être passé sans e ort à travers le système et en ressortir ? Cela, il ne l’aurait jamais admis.

J’aurais aimé qu’il puisse voir la manifestation. J’aurais aimé pouvoir lui raconter. De plus en plus d’élèves se rassemblaient sur la pelouse autour du mât de drapeau, y voyant une bonne excuse pour sortir de classe. Jugeant impossible que le proviseur adjoint leur colle à tous une retenue, les jeunes a uaient vers le cercle d’herbe verte autour du mât. Bientôt, ils furent plus de deux cents, et d’autres continuaient d’arriver, ignorant sans doute pour la plupart qui j’étais. Je voyais des élèves brandir des pancartes a chant de nouvelles revendications : POUR LES DROITS DES ANIMAUX ! et FUMER DE LA BEUH 24/7. Une poignée d’entre eux semblait penser que la manifestation avait un rapport avec l’engagement permanent de notre nation dans des guerres à l’étranger. Bien sûr, me dis-je. Pourquoi pas ? Traitons de tous les sujets.

« Tout vient à celui qui agit pendant qu’il attend », disait toujours mon père, citant Thomas

Edison comme il aimait, naturellement, le faire.

Après les conclusions du légiste et l’organisation des funérailles, j’avais embauché des ferrailleurs pour vider tout le fourbi du garage. Tous les bidules et les bitoniaux. J’observais la scène depuis la vieille cuisine en comptant les lettres de refus sur le pic, une par une. Les hommes en bleu de travail transportèrent tous les bacs du garage à la benne à ordures de location.

Après leur départ, je passai un moment à essayer d’arracher le pic du mur, mais il ne bougeait pas. Je nis par prendre un des lourds étaux en acier de l’établi de mon père et frapper le clou de toutes mes forces. Une poussière blanche pulvérulente explosa dans l’air et se déposa, comme de la cendre, sur le sol en béton. Au bout d’une demi-heure d’acharnement, le clou tomba au sol. Je le glissai dans ma poche et quittai la maison pour la dernière fois.

Le jour de la manifestation, j’attendis à l’intérieur jusqu’à ce que le bâtiment se vide presque entièrement. Les yeux levés, j’étudiais les

ches cartonnées de déclarations d’admission à l’université. Puis j’en

vis une que je n’avais pas remarquée avant : ce bon vieux James Forte ! Il avait épinglé son carton sur le mur juste au-dessus de la porte de la classe de Zeke. Il y avait de l’espace tout autour, comme si aucun autre carton ne voulait attraper sa maladie. La che bleue portait son nom accompagné de l’inscription BROWN UNIVERSITY. Et à l’encre rouge, James avait tracé en travers une barre oblique et écrit le mot REFUSÉ.

Ma lettre de recommandation pour James ne faisait qu’une page, mais elle était solide. Moins doué que Cecily, il avait néanmoins sa place dans l’équipe de Discours et débat. Il ne m’avait jamais demandé sur quelles personnalités porterait le prochain examen. Il jouait à Donjons & Dragons et travaillait comme serveur dans un co ee-shop près de la gare. J’étais sûr qu’il se remettrait d’un refus de l’université Brown. Il aurait juste une vie un peu moins facile que prévu. Je ressentis un pincement au cœur. J’avais envie d’écrire mon nom à côté du sien et le tamponner de la mention REFUSÉ.

Mais je ne pouvais pas. Car je n’avais pas été refusé. Je n’avais pas échoué. La cause de mon départ résultait de négociations entreprises des années auparavant avec des politiciens que je n’avais jamais rencontrés. C’était la raison pour laquelle je n’avais pas voulu en parler à mon père. Il ne s’agissait pas de lui cacher un échec. Non, je ne voulais pas qu’il sache que j’avais échoué à échouer. Je n’avais pas essayé de tendre vers un idéal que j’avais peu de chances d’atteindre. De risquer ce qu’il avait risqué chaque fois qu’il était entré dans le garage. De ressentir ce qu’il avait ressenti chaque fois qu’il avait cloué une lettre sur ce pic.

Lorsque je descendis dans le bureau du proviseur adjoint, il était vide. C’est alors que je reconnus la voix de Mlle Terlizzi qui résonnait dans un mégaphone à l’extérieur.

Elle se tenait debout sur le rebord d’une grande jardinière, les talons écrasant les rhododendrons.

— RETOURNEZ EN CLASSE, ordonnait-elle dans le porte-voix.

Mlle Terlizzi dirigeait le département d’histoire du lycée de Pine Grove depuis l’époque de l’administration Carter. Elle avait été ma professeure, il y a longtemps. Jamais je n’avais autant stressé pour un examen que dans sa classe. Je me souviens de l’immense erté que j’éprouvais à décrocher ne serait-ce qu’un B – en cours.

— Je n’étais pas au courant, lui assurai-je. Honnêtement, je n’y suis pour rien.

Elle agita les mains vers la masse d’étudiants. Elle essayait de dire quelque chose, mais les mots peinaient à sortir. J’y étais habitué, comme tous ses élèves. La tremblote agitait ses mains en permanence, plus cette année que l’année dernière, d’ailleurs. Les élèves la surnommaient Mlle Parkinson. (Ah, la cruauté inouïe des adolescents !)

— J’ai été très… claire avec toi quand on t’a engagé.

Exact. Elle me l’avait bien expliqué. Il n’y aurait pas de place pour moi ni quiconque à Pine Grove Park jusqu’à ce qu’un enseignant démissionne ou prenne sa retraite – disons, pour raison de santé.

Avais-je remarqué son tremblement il y a trois ans et songé que j’avais une chance ? Oui. Et c’est le pire reproche que l’on pourra me faire sur mon séjour dans ce lycée.

— Ces jeunes ne savent… rien, s’énerva-t-elle. Au moins à mon époque, on avait le Vietnam.

— Vous avez manifesté ? demandai-je.

— Mon père m’aurait écharpée.

Elle tenta de nouveau de renvoyer les élèves dans leur classe, mais ils répondirent par des cris de protestation, contre elle, contre moi. Il n’y avait rien à faire. Le mouvement avait pris trop d’ampleur.

— Je n’ai rien initié, je le jure, lui assurai-je.

Son visage s’adoucit, amical et épuisé.

— Oh, soupira-t-elle. Non. Je sais que tu… ne le ferais pas.

— J’espère que ça ne va pas ruiner mes chances. Que vous ne m’en voudrez pas.

Elle me regarda, perplexe.

— Bien sûr… que non.

— J’aime mon travail et je voudrais rester ici, si c’est possible.

Les élèves, derrière nous, chantaient. Les paroles étaient incompréhensibles.

Terlizzi arbora une expression entre la pitié et l’amusement.

— Tu sais que ce n’est pas de mon ressort.

— J’ai pensé qu’il pourrait y avoir une exception, dis-je. En n, combien de temps encore peut…

Mais elle leva une main branlante, m’intimant de ne pas dire ce que nous savions tous deux être vrai.

— Je ne peux… rien faire. Navrée. C’est… sans appel.

Voilà. J’avais essayé et échoué. Même si j’éprouvais de la déception, cela me réconfortait.

— Écoute, dit-elle. Zeke nous a appris pour… ton père. Toutes mes condoléances. Comment est-ce arrivé ?

Comment était-ce arrivé ? Comment ?

Avant que je puisse formuler une réponse, un chahut agita la foule. Un élève en avait poussé un autre et une bagarre éclatait au milieu du troupeau d’étudiants.

— Seigneur. Je vais… devoir appeler la… police, gémit Terlizzi.

— Je peux ? demandai-je.

Elle me tendit le porte-voix avec plaisir et descendit du bac à eurs.

Je montai à sa place et balayai la foule du regard. J’appuyai l’index sur le bouton et laissai les parasites se propager sur la pelouse. Au moins, ils se calmèrent et se tournèrent pour voir ce que j’avais à dire. Tous ces visages, tous ces téléphones braqués sur moi – pour quoi ? Pour leur apprendre quelque chose. Pour prononcer des mots vrais au sein de cette grande confusion. Vrais, ou au moins honnêtes. Je serrai le clou dans ma poche.

— Je suis un peu perdu, parvins-je à articuler.

Je ne pus aller plus loin.

Dans la nécrologie de mon père et à l’enterrement, nous mentionnâmes qu’il était « décédé des suites d’une longue maladie ». Ce qui était à la fois vrai et faux. Seuls quelques-uns d’entre nous – moi, Kavya, ma mère et Linh – connaissaient la vérité. Mon père, Sy, s’était pendu dans son atelier avec un cordon électrique orange, le genre de cordon au bout duquel on accroche une lampe de chantier de soixante-quinze watts, dans sa cage de protection censée l’empêcher de se briser.

Mais on ne peut pas le dire aux autres. Personne ne voulait l’entendre. Il est même cruel de l’écrire ici. Si je le fais, c’est uniquement pour prouver qu’il faut omettre ce genre d’information ; vous comprenez ?

Par mansuétude.

2. IWW, syndicat international fondé aux États-Unis en 1905 visant à l’abolition du salariat.

3. Collectif d’artistes graveurs mexicains fondé en 1937 pour soutenir la révolution mexicaine.

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