Les Idéalistes

Kristopher Jansma · Chapitre 24 sur 30

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Les Idéalistes

Chapitre 2

 

Pour écourter la grève des enseignants, le lieutenant-gouverneur conclut un accord avec le syndicat prévoyant une réduction des e ectifs ramenée à deux pour cent, contrebalancée par une augmentation des salaires de trois pour cent. En d’autres termes : pire, mais pas aussi pire ; mieux, mais pas tellement mieux. Un compromis politique classique ne satisfaisant nalement aucune des deux parties. Le lieutenant-gouverneur put ainsi serrer la main du président du syndicat des enseignants et décrocher quelques gros titres qui le rent passer pour un champion du pragmatisme. Kent approuva le projet tandis que Teddy resta ancrée dans sa conviction que c’était un mauvais accord. Les caméras se détournèrent et nous perdîmes la primaire de trois points.

J’appelai Waldo la nuit de l’annonce des résultats, depuis mon canapé du salon, sans attendre de réponse. Ils se trouvaient tous au Marriott, dans la fameuse salle de réception – avec un peu de chance, cette fois sans le paravent pour réduire l’espace. Si je prenais la voiture pour y aller, je ne savais même pas si je l’y croiserais. À coup sûr, je verrais Francis, Teddy, James et Monica : les seuls à qui j’avais envie d’expliquer les raisons de ma soudaine désertion, juste avant la ligne d’arrivée. Mais je craignais qu’ils m’en veuillent tous. Je craignais que leurs reproches soient légitimes. Alors je restai sur mon canapé. Waldo ne décrocha pas. Je laissai un court message, me disant désolé que cela n’ait pas marché – l’élection, mais aussi bien plus. Je m’attendais tristement à ne plus jamais entendre parler de lui, et je ne lui en voulais pas, ou du moins je comprenais son silence.

Mais une semaine plus tard, il me rappela. J’étais à la maison, je regardais le journal télévisé en pyjama. Quand je décrochai, il me salua d’une voix amicale.

— Bonsoir, répondis-je.

— Donc, tu as su.

— Ouais, je regardais… le discours de défaite quand je t’ai appelé.

Je faillis dire ton discours, car, en écoutant Teddy le prononcer, je n’avais pensé qu’à Waldo en train de l’écrire. Était-ce le même que celui qu’il écrivait dans le parking le soir où il avait glissé et s’était fracturé la jambe ? Je culpabilisais de ne pas avoir été là pour l’aider. Je l’avais écouté en essayant de deviner son auteur comme on lit dans les feuilles de thé. Quand la députée avait cité Martin Luther King : L’arc de l’univers moral est long, mais il tend vers la justice , je m’étais demandé lequel des deux avait choisi cette citation. Était-ce une idée de Teddy ou de Waldo ?

— On n’aurait pas pu faire plus, me dit alors Waldo au téléphone.

— Mouais.

— Au moins, le résultat était serré. On n’a pas pris une déculottée.

J’en convins.

— Elle pourra retenter sa chance si elle veut.

Waldo acquiesça.

— Le Congrès, tu te souviens ? Dans deux ans. Elle en a plus que jamais la stature.

— C’est vrai.

Y avait-il quelqu’un dans la pièce avec lui ? Il baissa la voix.

— Franchement, je me demande si ce n’était pas la stratégie de Francis depuis le début. Si on avait gagné, on serait encore dans notre premier mandat dans deux ans…

Je n’y avais pas pensé, mais j’étais d’accord.

— C’est possible.

Sa voix demeura basse, et lointaine, comme s’il était ailleurs.

— Burdick pense qu’on est allés trop loin. Avec l’histoire du redécoupage.

— Tu crois qu’il savait qu’on irait jusque-là ? demandai-je.

— Je n’en sais rien. Je pense que tout s’est joué à la n de la grève, en tout cas.

— Comment va Teddy ?

— Oh, très bien. Elle ne perd pas le rythme. Elle est incroyable, non ?

— Oui.

J’optai pour une question sans détour.

— Alors. Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ?

— Je ne sais pas, répondit Waldo. Je vais commencer par prendre des vacances. Deux semaines à Bucarest.

— Génial. Le Paris du Moyen-Orient.

— C’est Beyrouth, s’escla a-t-il.

Je ris aussi.

— Oh, d’accord. Tu as sûrement raison.

— En fait… je ne devrais rien dire, mais je pars dans le Wisconsin à mon retour.

— Ouah. Tu as arrondi les angles avec Burdick ?

— Ouais, répondit-il sans grand enthousiasme.

Je me tus, ne sachant quoi ajouter. Il attendait, probablement, une explication sur ma disparition. La nature de mon urgence familiale. Et je voulais lui dire. Mais j’ignorais comment exposer le détail de mes conversations avec Kavya. Les lents progrès que nous accomplissions ensemble, aujourd’hui, pour réparer tout ce que nous avions brisé. Elle avait avoué sa liaison dès mes premières questions ; je lui avais demandé si c’était purement physique ou s’il y avait plus. Plus, avait-elle admis – un lien émotionnel qu’elle peinait à expliquer. En partie par vengeance, en partie par nostalgie et en partie… elle ne savait pas.

Mais elle savait que c’était une erreur et m’avait demandé si j’étais capable de lui pardonner. Elle voulait sauver notre mariage. Moi aussi. Alors nous avions entrepris une thérapie de couple avec un certain Dr Sanders. Deux fois par semaine, nous nous asseyions sur son divan et nous décortiquions notre culpabilité et notre colère. Aussi pitoyable que cela puisse paraître, je me sentais mieux après. Et Kavya aussi. « C’est sympa de se reparler au moins », avait-elle dit en sortant de la première séance.

Je le méritais. Mais à part cela, je n’étais pas sûr de grand-chose, sinon que nous allions quelque part, et que je voulais atteindre cet endroit.

Waldo n’avait pas parlé depuis un moment, mais j’entendais toujours sa respiration sur la ligne.

— Et Teddy ? demandai-je. Elle t’accompagne ?

— À Milwaukee ?

— Désolé. Je voulais dire à Bucarest.

Il baissa la voix comme si on risquait de l’entendre.

— Disons qu’on est plus ou moins arrivés au bout de l’histoire.

— Oh. Navré de l’apprendre.

— Elle reste avec Hector. Elle ne l’a jamais vraiment quitté.

— Bien sûr.

— Nous deux… je ne sais pas. On s’est reni és pendant si longtemps. On a sans doute raté le coche. Ou peut-être que ce n’était pas ce qu’on imaginait, nalement. Je voulais que ce soit un nouveau départ, tu comprends ?

Il se tut et je l’entendis marcher, comme s’il changeait de pièce.

— Elle a toujours besoin que tu écrives pour elle. Le Congrès… c’est du lourd.

Au bruit, je devinai qu’il déplaçait des objets dans la pièce.

— Je ne suis pas certain de savoir encore écrire pour elle, confessa-t-il. Pour la nouvelle Teddy, je veux dire.

— La nouvelle Teddy ? Comment ça ?

— Cette approche authentique qu’elle a maintenant. Elle n’a pas besoin de moi pour ça.

— Le discours de défaite était de toi. Je le sais.

— Ouais, je suis bon pour les défaites, s’escla a-t-il. Heureusement qu’on a échappé à l’investiture.

Je ris aussi, même si je ne trouvais pas cela drôle, et soupirai en écho à son soupir.

— On va boire un verre ? proposa-t-il. Je ne devrais pas parler de tout ça au téléphone.

Rien ne m’empêchait d’accepter. Kavya travaillait tard. Je n’avais rien de prévu. Pas d’obligations demain matin. En partant maintenant, je pourrais arriver au Carriage House dans dix minutes, boire une bière belge dans douze, et nous discuterions à notre table habituelle jusqu’à la fermeture. Je pourrais le questionner sur la citation de Luther King et lui donner mon avis. J’avais relu ce passage depuis ce soir-là et étudié comment le président Obama aimait l’employer pour invoquer un progrès inéluctable vers une société meilleure – même si King l’avait utilisée dans un contexte plus religieux : Le mal peut ainsi façonner les événements que César mourra dans un palais et le Christ sur une croix, mais ce même Christ ressuscitera et divisera l’histoire en avant Jésus-Christ et après Jésus-Christ, de sorte que même la vie de César doit être datée en référence au Christ. Certes, « l’arc de l’univers moral est long, mais il penche vers la justice » . Et si Waldo savait (je n’en doutais pas), comme les guillemets l’indiquaient, que Luther King lui-même avait cité le théologien Theodore Parker, un abolitionniste blanc du siècle précédent qui avait également écrit la formule du peuple, par le peuple, pour le peuple trente ans avant qu’Abraham Lincoln ne la prononce dans le discours de Gettysburg… Je visualisais la scène, j’entendais dans ma tête Waldo et moi discourir sans n jusqu’à la fermeture du bar. Sur le parking. En errant dans la ville la nuit, libres et complices à nouveau, jusqu’à l’ouverture de DiGenova à l’aube.

Pourtant, je déclinai.

— Je ne peux pas. Désolé. Trop de choses à faire ce soir.

— Pas de problème, dit Waldo d’un ton léger. C’est pas grave. La semaine prochaine.

— La semaine prochaine, c’est parfait.

Puis il rit.

— Oh, laisse tomber. Je serai à Bucarest.

— C’est vrai. À ton retour, alors.

— Sans faute.

Peggy Noonan prit la parole aux funérailles de Reagan. Elle cita notamment le discours du président à la commémoration de Kennedy, qui était en réalité son propre discours. Elle y ajouta, après coup, ce commentaire que j’aime beaucoup : La vie est courte. Même la vie la plus longue est encore trop courte. Vous avez un peu de temps ; que voulez-vous en faire ? Vous voulez y insu er votre amour. Et en donnant cet amour, soyez constructifs, contribuez, aidez à bâtir et rebâtir juste par votre présence, juste en vous montrant .

Ted Sorensen déclara que l’assassinat de Kennedy fut l’expérience la plus profondément traumatisante de sa vie. Peu après, il remit sa lettre de démission au président Johnson. Ses mots avaient perdu leur voix ; ils ne fonctionneraient pas pour un autre. Il avait écrit un discours que Kennedy prononça lors d’un dîner de la Saint-Patrick des années plus tôt, dans lequel il citait un célèbre poème irlandais sur un leader nationaliste empoisonné par les hommes d’Oliver Cromwell. Sorensen s’en souvint, dans le chagrin du deuil. Comment peux-tu nous abandonner ? Comment peux-tu mourir ? Nous sommes des moutons sans berger sous un ciel de neige.

À la n de sa vie, un journaliste demanda à Moley s’il pensait parfois à FDR, mort depuis longtemps. Il confessa qu’il rêvait encore de Roosevelt – et de leur réconciliation.

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