Les Idéalistes
Huitième jour : Milwaukee
HUITIÈME JOUR
Milwaukee
Après sept jours de voyage à travers le pays, j’arrive dans la glorieuse cité de Milwaukee. Je passe la nuit debout à arpenter mes souvenirs en compagnie des mots des autres. Je marche dans les rues silencieuses, longe la rive du lac Michigan au clair de lune. Je n’arrête pas de penser que c’est l’heure de l’examen nal. J’ai réussi le contrôle continu, mais quid de mes connaissances plus larges ? Des coureurs solitaires trottinent sur la RiverWalk, un par un, mais pour moi ils forment un ensemble uni. Leurs semelles en gomme pressent l’humidité du bois, laissant des empreintes éphémères qui s’évaporent avant l’arrivée du suivant. L’aube se lève et la lune se dissout dans le bleu matinal. Je me dirige vers la boulangerie en bas de la rue pour prendre un café. Je consulte ma montre, les aiguilles ont à peine bougé.
Di cile de s’y habituer. Tout prend tellement de temps.
Tu vois, petit poisson, c’est le problème avec les politiciens et les prophètes. Ils promettent des miracles. Le changement est à portée de main ! Tous les désagréments de l’existence vont disparaître plus vite que leur ombre si on les écoute. Et ensuite, rien ne se passe. Ou si, mais pas autant qu’on le voudrait. Alors il faut acheter une autre vidéo, glisser un autre bulletin dans l’urne. Et la vie continue, di éremment – ou si peu.
La patience est une activité, petit poisson. C’est le titre que je donnerai au prochain livre de Rohit, si jamais je l’écris. Patience, ou L’Art d’espérer selon le marquis de Vauvenargues. Il en va de même pour la démocratie. La persévérance. La longanimité. Tant de beaux et grands mots gravitent autour de cet astre solaire. Kshama en sanskrit. Et je pense qu’il y a une phrase de Sri Ramakrishna sur le fait que trois lettres sibilantes de l’alphabet bengali, sa, sha et sah, signi ent toutes les trois « s’abstenir ». Je retrouverai la citation exacte. Oh, j’exhumerai pour Rohit tout un tas de citations et de phrases pour remplir des pages et des pages. Les trésors de la mystique ancienne sur les moyens de supporter la sou rance et de forger le bonheur dans un monde qui était bousillé avant que nous arrivions ici-bas, et qui le restera après notre départ, quelle que soit notre façon de le quitter. Et pas un bonheur par omission, pas un bonheur qui ignore les fêlures. Le cynisme est une forme creuse du bonheur. Oui, nous pouvons réparer ce monde. Mais il existe peut-être une forme de bonheur dans l’acceptation que ce n’est pas un monde idéal, ne l’a jamais été, et ne le sera sans doute jamais – et brandir le poing signi e que nous vivons dans cette perpétuité sans renoncer à un idéal. Comment ? Voilà ce que je prêcherais d’enseigner à tous – si je disposais encore de la voix de Rohit pour m’exprimer. Je subodore que je vais devoir trouver un autre porte-parole.
Mais l’écouterez-vous ? C’est l’heure de mon rendez-vous.
Me voilà trente étages plus haut, devant une baie vitrée surplombant l’eau azur que j’ai admirée toute la matinée. Un océan semble s’étendre au-delà du phare de Port Washington, alors que les forêts du Michigan ne sont qu’à cent cinquante kilomètres. Elles se cachent là-bas, derrière la ligne d’horizon. Au fond de moi, j’ai envie de poursuivre ma quête, toujours plus loin. Maintenant qu’elle est nie, je pense en avoir vu si peu. Comment quelqu’un pourrait-il en avoir vu assez ?
Depuis un petit bureau, une voix familière m’appelle. J’ai du mal à le croire.
— James ?
Sept ans plus tard, je peine à reconnaître mon ancien étudiant. Cheveux coupés, barbe taillée. Il s’avance vers moi dans un costume bleu cintré. Sous un bras, il tient un porte-documents en cuir oqué du sceau de la Chambre des représentants. J’imagine qu’il contient toutes sortes d’informations qu’il ne peut pas me montrer. Des rapports con dentiels et l’ordre du jour de la députée, membre du Congrès. James béné cie des autorisations maintenant. On le considère comme « un dèle parmi les dèles », celui qui fait partie de l’équipe de Teddy depuis l’époque où elle n’était que députée locale.
— Vous avez fait bonne route ?
— Pas mal. J’ai eu le temps de rendre une petite visite à de la famille.
Il montre la fenêtre du doigt.
— C’est comment dehors ?
Pendant un instant, je pense qu’il me demande un rapport sur l’état de la nation, un point de vue sur l’âme de l’Amérique. Puis il plisse les yeux et ajoute :
— J’ai entendu dire qu’il va pleuvoir.
Je réponds que le ciel est gris, mais qu’il pourrait se dégager. James l’espère aussi et me fait traverser un dédale de portes vitrées et de bureaux surpeuplés dans cet espace facilement vingt fois plus grand que notre local chaleureux au-dessus du cabinet du dentiste, à Pine Grove. Des feuilles en plastique opaque grossièrement découpées sont suspendues ici et là, créant un labyrinthe dans le labyrinthe des postes de travail. Il y a un an, ce lieu aurait été un vaste open space lumineux et moderne. C’était la grande mode de rassembler tout le personnel sur un grand plateau autour de longues tables communes, sans rien pour entraver l’échange d’idées à la volée et l’esprit d’équipe. Un brouhaha de sons d’ordinateurs, de sonneries de téléphone, etc. – eh bien, plus maintenant.
James se fau le derrière une feuille de plastique pour s’entretenir avec son assistante, qui nous a réservé l’une des salles de réunion disponibles.
— La députée va sortir de rendez-vous dans quelques minutes, dit James.
Je l’encourage à me parler de lui. J’avais su qu’il n’était nalement pas allé à Brown et avait obtenu un diplôme de sciences politiques dans notre propre université d’État. C’était le seul moyen pour lui de rester impliqué dans la carrière politique de Teddy. Il termine aujourd’hui son master à Georgetown, où il vit avec Monica. Ils ont prévu de se marier dans le Maine l’été prochain. Il sort son téléphone et me montre des photos de leur appartement bobo, de leurs chiens foufous, puis il est interrompu et doit ler. Il a une équipe à manager, c’est vrai. Je m’assieds et reste seul un moment, à la fois er et nostalgique de ces quelques mois de campagne, et des années précédentes quand j’écrivais à la craie sur le tableau noir de la classe d’histoire de James. Quelle satisfaction de savoir que l’on a contribué à mettre quelqu’un sur le bon chemin.
Pour certaines choses, même moi je dois admettre que je n’ai pas échoué.
Lorsque Teddy entre dans la salle de réunion, elle pousse un petit cri et mime des bises. Elle ébouri e mes cheveux blanchis, les scrutant sans faire de commentaire. Nous restons debout, nous balançant doucement sans nous en rendre compte. Elle est superbe, comme si les années n’avaient pas de prise sur elle, même si je trouve son austère tailleur gris un peu déconcertant. Il est vrai que c’est la patronne maintenant. Ses cheveux sombres sont raides et lisses. Elle ne ressemble plus vraiment à la femme de mes souvenirs.
— Comment va Kavya ? Le bébé arrive bientôt ?
— En novembre. Aux environs de notre anniversaire de mariage.
— Garçon ou lle ?
— Fille, je réponds èrement, comme si j’y étais pour quelque chose.
— Oh, tu vas en baver, plaisante-t-elle.
— Je lui donnerai tout ce qu’elle veut, tout le temps, toute ma vie, c’est ça ?
— Oui, exactement.
Teddy m’informe qu’Hector va bien, il a pris sa retraite de la Ligue majeure de baseball et cartonne dans le monde du podcasting. Son émission Ruiz refait le match ! est l’un des podcasts sportifs les plus téléchargés, le format correspondant parfaitement à une personnalité aussi verbeuse, grandiloquente et riche d’anecdotes qu’Hector. Il est heureux, a airé, et soutient pleinement la carrière politique de son épouse. Quant à Cecily, elle passe son doctorat en psychologie clinique à l’American University, aussi elles se voient chaque fois que Teddy séjourne à Washington DC.
— Ça a l’air d’aller pour James aussi, fais-je remarquer.
— Oh, il est fabuleux ! On serait perdus sans lui.
Nous échangeons des banalités pendant un moment, sachant qu’il faudra tôt ou tard aborder le sujet délicat pour lequel elle m’a fait venir jusqu’ici. J’ai pris la précaution de scanner les originaux signés que je lui remets en mains propres.
— On a reçu hier les modi cations de M. Otsuka. Ça nous va très bien, me dit-elle.
Je me demande si Matsui navigue sur sa goélette au vent du Mississippi, en rêvant à ses voiles neuves fabriquées à l’ancienne. Ned et Dianna devraient déjà avoir leur argent, celui de Madison ne tardera pas à arriver.
— C’est une mesure de précaution ; il y a trop de détails gênants qui traînent.
J’opine, détestant penser à Waldo comme à un détail gênant.
— Burdick déterre des dossiers ? Sur Waldo ?
Teddy hoche la tête.
— Cotter est énervé par mes commissions au Congrès. Il pense que je veux doubler tout le monde. La vérité, c’est que personne ne sait à quoi ressemblera le paysage dans les prochains mois. Je dois me tenir prête.
— Pour te présenter ?
Elle sourit.
— On est venus ici pour voir si le DCCC33 peut intervenir pour régler cette histoire avec Cotter avant que ça dégénère, mais j’ai peu d’espoir. On doit tenir prête notre propre version des faits avant que Burdick n’ait une chance de présenter la sienne.
La version de Burdick, j’ai réussi à la reconstituer. La membre du Congrès Teddy Ruiz est trop incivile pour briguer de plus hautes fonctions. N’oublions pas le scandale autour du suicide de son ancien directeur de communication. Les rumeurs persistantes sur leur liaison. Ils se sont connus, vous ne le saviez pas, dans les rangs des étudiants anarcho-gauchistes de Chicago, et ils ont déclenché une émeute sur le campus. Il y a eu des dégâts matériels mais, surtout, le propre frère de Waldo a failli mourir. Ce dernier a démenti la présence de Teddy Ruiz sur la scène de l’accident, et elle l’a sorti de prison. Puis papa Woodson a mis l’incident sous le tapis. Avance rapide, ils se retrouvent des années plus tard, dans une communauté hippie prônant l’amour libre où elle interrompt une grossesse non désirée (il paie l’avortement), puis il termine sa thèse pour elle. C’est une femme dangereuse ; une dissimulatrice et une menteuse.
Burdick veut coller les empreintes digitales de Waldo partout sur la carrière politique de Teddy. Il a peut-être des preuves de leur liaison, ou seulement des soupçons. Mais, dans les deux cas, la vie de Waldo
nit en tragédie quand la sienne prend le chemin du Congrès. Rien n’est entièrement faux, bien sûr. Même sous ce jour moins atteur, je ne voterais pas pour Cotter dans une future primaire présidentielle l’opposant à Teddy – mais j’ai conscience que nous avons perdu d’honorables candidats pour bien moins.
— Tu rempiles ? propose Teddy. On pourrait avoir besoin de toi à la com.
J’en doute. Sept ans plus tard, la Déclaration des droits de l’étudiant reste aussi éloignée de son adoption que ce premier soir sur le parking du Carriage House. Les enfants de Pine Grove, Chumsford et Eastbrook sont toujours victimes de la ségrégation – et probablement plus qu’avant. Parfois, je repense aux propos d’Hector la fameuse soirée chez lui, aux Prussiens et à tous les systèmes de sélection que nous avons implantés dans nos écoles. Le fossé entre la possession et la non-possession. Cela semble sans espoir. Je n’ai pas la foi nécessaire ni la détermination.
— C’est tentant, dis-je. Mais j’aime bien écrire en sous-marin. Cela dit, mon employeur semble me faire faux bond cette semaine. Mais je ne devrais pas extrapoler.
Teddy comprend mes réserves. Elle comprend le besoin de s’en assurer d’abord, puis le déni plausible. Et à quel point il est facile de se retrouver du jour au lendemain dans des situations juridiques inextricables dont on n’a fait qu’e eurer l’éventualité.
— Je continue d’avoir un goût douteux pour choisir mes patrons. Disons-le comme ça.
Elle éclate de rire et regarde par la fenêtre. Les nuages sombres qui inquiétaient James commencent déjà à se dissiper.
— Alors, tu as rencontré Madison hier ? me demande-t-elle.
J’opine.
— Je l’ai vue sur un plateau de tournage. Pas très loin d’ici. On a parlé du bon vieux temps.
— Pas trop, j’espère, s’escla e Teddy, et je perçois sa nervosité.
— Non. Pas trop. Elle m’a raconté une belle histoire sur leur rencontre.
— C’est bien.
— Apparemment, c’était lors d’un mariage en Alaska. Il avait…
Teddy m’arrête en levant la main.
— C’est bon. Je n’ai pas besoin de… C’est bon.
Je m’excuse.
— Ça m’a fait plaisir de parler à des personnes qui le connaissaient, avant.
— Tant mieux. Pour ma part, je préfère ne pas remuer le passé.
Il y a une pointe amère dans sa voix. Une lueur dans ses yeux. Elle tient d’une main les papiers signés que je lui ai apportés.
— J’adorerais t’avoir à nouveau dans l’équipe. Mais même si tu déclines, j’ai besoin que tu en signes un aussi.
Elle sort des feuilles de son porte-documents et les place sur la table entre nous. ACCORD DE CONFIDENTIALITÉ.
Je l’attendais, celui-là.
Celui-là est pour moi.
Après la mort de Waldo, j’avais essayé de faire ce que j’aurais dû faire la première fois. Je m’étais inscrit dans un groupe de soutien hebdomadaire pour les proches d’un suicidé. Frère, sœur, épouse, père, ami, enfant. C’est un groupe que Kavya avait commencé à fréquenter à mon insu lorsque je travaillais sur la campagne. Elle y avait puisé un grand réconfort, mais pour moi, c’était insupportable. Des personnes dévastées et en colère, qui s’en voulaient et ne savaient pas comment reprendre le cours de leur vie. Cela aurait sans doute pu m’aider si je n’avais pas passé toute la séance à songer à Waldo et au soir où nous étions descendus au sous-sol de l’église unitarienne. Des pensées qui me rendaient triste et furieux en même temps : comme s’il avait sciemment saboté ce recours au groupe de parole qui aurait pu m’aider à encaisser son suicide. Évidemment, c’était absurde.
Quand venait mon tour de parler, je restais muet. Je ne concevais pas de le résumer en mots. Comment expliquer qui il était, ou pourquoi je l’avais aimé. Chaque fois que j’avais essayé, je m’étais arrêté. Comme si entreprendre de le décrire allait distordre mes souvenirs, transformer son essence en une succession de phrases bâclées. Le Dr Sanders et Kavya prétendaient que je devais en passer par là pour faire mon deuil. Tourner la page. Je savais qu’ils avaient raison.
— On dirait que tu n’as pas dormi, me dit Teddy en salle de réunion, le trou blanc de l’accord de con dentialité posé entre nous sur la table.
Je n’ai pas dormi, je l’avoue. Je dors très mal, à vrai dire. Aujourd’hui encore.
— Je pensais qu’entre la méditation, le yoga et tout le reste… tu aurais dépassé ce stade. À quoi sert cette illumination si elle ne t’apporte pas la paix intérieure ?
Elle plaisante, et je ris, si on veut. Parce que c’est une très bonne question, et je me demande ce que répondrait Rohit. Quelle citation il utiliserait, et quelles phrases il construirait autour de ce socle. Le vrai sens de l’illumination consiste à contempler l’obscurité avec un regard intact . Peut-être. Vous pensez que l’illumination est autre chose que ce qui se passe en ce moment. C’est votre plus grande erreur. Mieux. L’illumination est le voyage de retour de l’esprit vers le cœur . Oh, il y a tellement de possibilités. Trop de choix.
J’essaie inlassablement de revenir par la pensée au moment où j’y ai cru pour la première fois.
C’était quelques semaines après avoir parlé à Shabib dans la bibliothèque de Chumsford. Kavya mentionna à nouveau que Rohit aimerait travailler avec moi. Je n’avais aucune piste d’emploi. Nous avions en n vendu la maison de mon père, mais il ne restait plus rien une fois les dettes et pénalités épongées. Je végétais, détaché de tout. Kavya m’exhortait à appeler son oncle pour en savoir plus sur ce projet de livre. Je ne cessais de remettre à plus tard.
Puis, par une nuit d’insomnie, en fouillant dans une caisse contenant des objets de l’ancienne campagne, je trouvai le DVD que la femme m’avait donné à la réunion des NA ce fameux soir avec Waldo. C’était la nouvelle lune, il faisait nuit noire dehors. Je baissai le volume, insérai le disque dans le lecteur. Je naviguai dans des menus complexes avant de tomber sur un chapitre appelé « Premier jour ». Je lançai la séquence associée.
Après un fondu enchaîné ringard, l’humble et chaleureux Rohit Subramaniam apparut à l’écran. D’une voix douce et rassurante, il expliqua une série d’exercices de respiration basiques. Je me pliai au jeu. Je fermai les yeux, ouvris les narines et remplis mes poumons d’air. Je respirai ainsi, longuement, tandis qu’il parlait posément de l’Univers, des chakras, du Bouddha et de grands principes.
Alors que j’écoutais, jambes croisées, sa voix apaisante me guider dans ma première méditation, le temps fondit.
À un moment, une image apparut dans le vide de mon esprit. Derrière mes paupières closes, je vis quelques étoiles scintiller au loin. Puis d’autres, de plus en plus nombreuses, de plus en plus brillantes, constellèrent le ciel noir de mon esprit. Bientôt, elles rempliraient tout l’espace, claires, cristallines et immobiles. Leur présence semblait si réelle. Mon sou e rythmé résonnait dans le vide. J’eus la sensation de pouvoir m’y perdre pour toujours, et de m’y perdre déjà. Puis, lentement, je pris conscience du sol sous mes pieds – alors que je me savais assis en tailleur sur le canapé, je sentais la solidité de la pierre. Baissant les yeux pour regarder mes pieds, je vis une étendue de roches grises à perte de vue. Des champs lunaires gris, stériles, une in nitude rocheuse. Des failles et des montagnes dentelées au-delà, incroyablement loin. Quand je s un pas en avant, ma masse corporelle otta en apesanteur. J’avais l’impression de sauter d’une falaise sans tomber. Mon cœur tambourinait. J’appelais à l’aide, mais j’étais absolument seul. Sur ma gauche, je voyais le magni que marbre bleu et vert de la Terre, emmailloté de nuages blancs. Tous ceux que je connaissais, tous ceux que j’aimais se trouvaient là-bas, à deux cent trente-huit mille neuf cents kilomètres. J’attendais de me réveiller, comme d’un mauvais rêve, mais chaque fois que j’atteignais le moment de panique où, normalement, je me lèverais d’un bond, trempé de sueur, ici, rien ne se passait.
Seule l’immobilité.
C’était un supplice. Combien de temps devais-je rester ici ? Sans air, sans couleur, sans poids, sans personne ?
Puis j’entendis la voix de Rohit me tirer de ma transe, et je vis son visage sur l’écran de télévision, chez moi. Le soulagement et la paix m’envahirent. Pendant un long moment, je restai assis en tailleur à
xer le tourbillon bariolé ondulant derrière le générique de n, au son
d’un trio de luths qui jouait un air enjoué dans un crépitement de vinyle.
Plus tard, je regarderais sur YouTube une vidéo des premiers pas sur la Lune de la mission Apollo 11 et constaterais que ma construction mentale du paysage lunaire était en grande partie exacte, des décennies après l’avoir vu pour la dernière fois – un fait que je ne peux pas entièrement expliquer. Rohit m’a rmera alors que ce voyage astral représentait un exploit remarquable pour un esprit aussi peu entraîné que le mien.
Mais alors que j’étais assis ce soir-là dans mon sous-sol, je me souvins de ma frayeur, enfant, quand je regardais la Lune au télescope avec mon père. J’imaginais à quel point il serait terri ant de otter là-haut, loin de ses amis et de sa famille, complètement coupé des personnes qu’on aimait.
Curieusement, je trouvai dans ce moment un début d’apaisement. Une paix troublée. D’une certaine façon, je compris l’impossibilité de vivre dans le désespoir in ni que l’on doit ressentir pour commettre le geste de Waldo, et de mon père. Je n’avais pas à être d’accord ni à l’approuver. J’avais seulement besoin d’accepter sa réalité. Et alors, je pourrais commencer à m’en détacher.
Mer des Îles, mer Marginale, mer des Écumes, mer du Nectar.
Tous ces beaux noms pour de pauvres étendues in nies et solitaires de poussière grise.
Mais c’est pour cela qu’on leur donne des noms. On peut transformer la laideur en beauté par le pouvoir des mots.
Assis en face de Teddy, dans ses bureaux, je souhaiterais pouvoir lui expliquer. Je me demande si ça l’aiderait à guérir de l’unique chose que nous partageons encore. Cette perte.
— La rumeur court que tu écris un livre, dit Teddy en s’éclaircissant la voix.
— Eh bien… je suis censé écrire une suite de Power up avec Rohit.
— Pas ce genre de livre. Tu sais de quoi je parle.
C’est ce que je craignais : devenir un détail gênant, moi aussi. Pire, un fouille-merde. J’ai contacté des personnes sur Facebook, posé des questions. J’ai reni é les poubelles de l’histoire et elle le sait. Voilà pourquoi j’ai été convié à cette réunion. On doit me museler, moi aussi.
— Tu n’as pas à t’inquiéter, lui promets-je.
Elle devrait savoir que je garde les secrets.
— Alors tu ne devrais avoir aucun problème à signer ces papiers.
Je xe les feuilles à nouveau.
— Tu savais qu’il avait écrit un roman ?
Teddy pou e malgré elle.
— Waldo ?
— Oui. Madison me l’a appris hier. Un roman désastreux et un scénario encore plus nul, apparemment.
Teddy est secouée d’un fou rire. Je lui expose les grandes lignes du roman. Ritchie, la Californie, les feux de forêt, le 11-Septembre… mais elle le sait déjà.
— Une sorte de roman d’apprentissage, le passage à l’âge adulte, la découverte de soi.
— Doit-on se découvrir pour écrire ? Ou juste devenir adulte ?
Je hausse les épaules.
— J’imagine que c’est pour ça qu’il a ni par le jeter.
Je contemple la feuille blanche entre nous, puis je ramasse mon sac et j’en sors quelque chose pour elle. Un dernier détail, et ce sera ni. Je serai libre.
Je glisse mon propre document sur la table, presque identique au sien.
— Tu veux que je signe un accord de con dentialité ? s’étonne Teddy. À quel sujet ?
— Moi, j’explique. Il couvre la période de l’été précédant ta réélection.
Elle le feuillette, parcourt les formules juridiques standards – exactement les mêmes que dans l’accord qu’elle veut me faire signer.
— Pourquoi tu en as besoin ? demande-t-elle.
Je lui dirais bien que c’est parce que j’ai besoin d’aller jusqu’au bout. Passer d’écrivain fantôme à fantôme. Disparaître complètement.
— Parce que j’écris un livre, réponds-je nalement.
Tout le monde a, dans sa vie, un être qui le touche. Quelqu’un qui nous inspire un poème ; un texte fragile qui doit survivre à la nature sauvage et aux animaux primitifs.
Mais peut-être que moi aussi, je minore.
— Ma propre version des événements. Mais je vais utiliser un pseudonyme. Et changer son nom. Le tien aussi. Je dirai qu’il s’agit d’une ction, ainsi personne ne saura jamais quelles parties sont vraies.
Mes lèvres articulent en silence un mot.
« Omettre ». Début du e XV siècle, du latin omittere. « Laisser aller ou laisser tomber. » Le pré xe insistant ob, avant le verbe mittere : « expédier, comme une missive, en mission ».
Il faut me laisser aller ; il faut m’expédier. Et m’omettre.
Je m’attends à ce qu’elle proteste, tente de me menacer ou de m’acheter. Mais au lieu de se battre, elle soupire.
— Ils te paieront bien plus si tu dis que tout est vrai.
— Si on pouvait m’acheter si facilement, je n’aurais jamais pu travailler pour toi.
Elle rit et concède que j’ai raison.
— Mais ne m’envoie jamais ton livre, d’accord ?
Je lui promets.
Nous restons assis quelques secondes de plus en silence, bientôt rompu par le grattement de la plume sur les papiers que nous signons l’un et l’autre.
Nous nous levons pour faire nos adieux, puis Teddy déclare qu’elle doit partir. Je lui demande la permission de rester quelques minutes pour prendre un appel de Rohit, un mensonge. Personne ne doit m’appeler – pas Rohit, en tout cas. Je n’aurai pas de ses nouvelles avant plusieurs mois. Et même alors, le contact se fera par l’intermédiaire d’avocats et tout sera consigné par écrit. C’est l’autre raison, plus immédiate, pour laquelle j’ai dû demander à Teddy de renoncer légalement à parler de moi. Car elle sera bientôt interrogée sur cette même réunion, par des individus cherchant à établir mon itinéraire et localiser mon dernier contact avec mon employeur. Les fadettes montreront que je n’ai reçu aucun appel ce matin-là, que mes dizaines d’appels sortants et textos sont restés sans réponse de Rohit. Cela contribuera à apporter la preuve que j’ignorais réellement où il se trouvait.
Sincèrement, je ne le sais pas. Je n’ai jamais voulu le savoir.
Voilà ce que je sais : de retour à l’hôtel après la réunion, il n’y aura pas de nouvelle carte American Express pour moi à la réception. En revanche, des messieurs du sc m’attendront, très intéressés par ce que je sais sur le montant colossal des impôts que Rohit leur doit. Prouver l’étendue de mon ignorance sur le sujet pourrait bien prendre plusieurs années.
Mais on ne fait pas mon métier sans savoir exactement ce que l’on veut ignorer. Cela au moins, je l’ai appris avec le temps.
Mais ces emmerdes sont encore devant moi au moment où je m’attarde dans la salle de réunion des bureaux de Teddy en prétextant un appel. En vérité, j’avais envie de rester quelques minutes pour contempler, par la baie vitrée, la ville et le lac Michigan dans la lumière du soleil. Je baisse les yeux vers les rues animées. Des manifestants se rassemblent autour du palais de justice, une légion d’hommes et de femmes venus de tout le pays qui dé lent tous les jours, exprimant espoir, mécontentement, fureur, amour. Des rumeurs font état de plans visant à reproduire la stratégie expérimentée dans d’autres villes : occuper un quartier décrété zone autonome pour fonder une Amérique dans l’Amérique, avec ses propres lois égalitaires. Sa propre gouvernance. Des tribunes pour les discours, des médicaments pour les malades, des vêtements pour les dévêtus, des repas pour les a amés et des craies pour que les enfants dessinent sur les trottoirs. Des appels à la justice, aux chances, au changement et à l’équité. Des réparations, des rêves plus grands, des unions plus parfaites. Je pense n’avoir jamais vu un tel moment de frustration et d’espoir. Jamais vu si clairement à quel point chaque tournant décisif constitue un point de non-retour.
Que te dirai-je quand tu seras là, petit poisson ? Quand je te bercerai la nuit pour te rendormir ?
Je te dirai qu’avec toutes les planches et les gréements que nous avons remplacés chemin faisant ton Amérique n’est plus la même qu’avant, ni que celle d’encore avant. Si la puissante colonne vertébrale du Mississippi, notre axe central, peut serpenter sur des kilomètres, d’un côté puis de l’autre, et rester le même euve jusqu’au bout, cela ne peut-il s’appliquer au reste ? Grâce à chaque pont détruit et reconstruit au même endroit, je prie pour que nous progressions vers l’unité que nous n’avons jamais connue au cours de notre histoire courte et sanglante. L’un après l’autre, les échecs donnent naissance à une autre idée, un autre lieu. Ce lieu ne réside qu’à l’intérieur de nos esprits : un endroit où nous sommes tous libres, et unis, les deux en même temps, en quelque sorte. Pour l’instant, nous connaissons dix mille solutions qui ne fonctionnent pas. Il y a toujours une chance que la dix mille unième soit celle qui produise une lumière qui restera allumée. Je te dirai qu’il faut sans cesse essayer. Que je ne vois rien d’autre qui vaille la peine d’être tenté.
Je vais te montrer ma dernière trouvaille.
Cette fois, crois-moi, ça va faire un malheur.
33. Democratic Congressional Campaign Committee, comité de campagne qui soutient les candidats démocrates.
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