Les Idéalistes

Kristopher Jansma · Chapitre 8 sur 30

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Les Idéalistes

Deuxième partie

 

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Les dix mots les plus célèbres écrits par un Américain dans la première moitié du e XX siècle furent prononcés par Franklin Delano Roosevelt lors de son discours d’investiture en 1933. Dix mots, une formule, au milieu de la cinquième phrase du discours : The only thing

we have to fear is fear itself 7. Dix mots pour donner le ton du sauvetage d’une nation embourbée dans la Grande Dépression et annoncer le New Deal qui allait changer la vision des Américains sur leur gouvernement pour le siècle à venir. Aujourd’hui, ces dix mots sont gravés en lettres capitales sur le mémorial du président Roosevelt, qui couvre une super cie de trois hectares près du Potomac, au cœur de la capitale de notre nation. Plus de trente millions de visiteurs les lisent chaque année. Parmi eux, seule une douzaine de touristes patriotes sait que ces mots n’ont probablement pas été écrits par Franklin Roosevelt, mais par un certain Raymond Charles Moley, originaire de Berea dans l’Ohio.

Un rédacteur de discours. Aujourd’hui une note de bas de page dans

les livres d’histoire, une réponse au Quizzo8 du jeudi soir dans les bars

de Georgetown : « Qui était l’aide de camp9 du président Roosevelt ? »

Et c’est le métier : tutoyer la grandeur, sans jamais être grand.

Il ne fallut pas longtemps pour que je le constate par moi-même.

Le matin du discours sur la Déclaration des droits de l’étudiant, après avoir dormi à peine deux heures, je me douchai, me rasai et j’avalai un petit déjeuner. Arrivé au bureau de campagne à huit heures trente, je trouvai porte close. La pièce était sombre et silencieuse comme un musée la nuit. J’étais certain que Waldo m’avait demandé de le retrouver ici. Je lui envoyai un texto pour savoir si je devais l’attendre. Pas de réponse. J’appelai deux fois, sans succès. Après une recherche rapide, je trouvai sa page Facebook et lui envoyai un message. Toujours pas de réponse.

Quand j’arrivai sur le parking du Carriage House, la Lincoln ne s’y trouvait plus. Teddy devait prononcer son discours au lycée Benjamin-Franklin à Eastbrook, dont elle avait été la directrice. Réalisant que je ne pourrais pas m’y rendre à temps, je rentrai chez moi et allumai News12 au moment où le présentateur passait la parole au journaliste sur place. Les mains moites, je textai à Kavya de penser à regarder. Teddy apparut à l’écran au milieu de l’introduction que Waldo et moi avions écrite.

« … m’allongeais sur le sol de la chambre, face à face avec les ombres sous le lit, et je rampais à la manière d’un soldat jusqu’à la fente de lumière du couloir. J’ouvrais la porte sans bruit… »

C’était parfait. Elle le disait exactement comme Waldo l’avait écrit. Comme je l’avais raconté. Comme si cela lui était arrivé. Elle marqua une pause au passage des ombres sous le lit, comme au souvenir de son e roi. Son ton était habituellement plus tranchant, plus autoritaire. Il devint grave au moment où elle décrivit sa vision, entre les barreaux de la rampe, de l’allocution de Reagan au journal télévisé.

« Tu ne m’as pas raconté cette histoire ? » m’écrivit Kavya quelques instants plus tard.

« Je lui ai prêtée », avouai-je.

À la n du discours, le présentateur souriant relata une anecdote sur son mari, Hector Ruiz, puis évoqua la réception impressionnante dans la neuvième manche du match auquel Waldo et moi avions assisté.

« Félicitations », envoyai-je à Waldo. Pas de réponse. J’attendis encore une heure, puis je retournai au bureau. Fermé. Je traînai dans le coin jusqu’à la n de la journée, à dix-sept heures. Personne ne vint. Et Waldo ne répondit jamais.

Le lendemain matin, le bureau de campagne était ouvert, mais, au lieu de Waldo et de l’équipe, il n’y avait que deux étudiants stagiaires qui ne savaient pas quel était le programme et qui ignoraient que Waldo m’avait – du moins, je le croyais – embauché au poste de coordinateur des bénévoles. Comme il n’y avait personne, je leur dis de passer des appels pendant une heure et de faire du porte-à-porte le reste de la journée.

Le jour suivant, je trouvai le directeur de campagne au travail dans le bureau du fond. Francis avait le physique d’un petit taureau dégarni, mais aux sourcils si fournis qu’ils semblaient remplacer la racine des cheveux. La sueur perlait sur son front, et la température extérieure ou intérieure ne semblait pas être déterminante. Je me présentai et expliquai que Waldo m’avait engagé pour remplacer June.

— Il n’est pas autorisé à recruter, déclara Francis en évitant de croiser mon regard.

— J’ai travaillé avec lui sur le discours sur l’éducation l’autre jour. Il a dû le mentionner ?

— C’est possible, répondit-il comme s’il n’en avait franchement aucune idée.

— Je n’arrive pas à le joindre.

— Waldo ? Il est au Capitole avec Teddy. Il doit être débordé. Elle enchaîne les interviews à la radio. La nouvelle session législative commence demain. Ils seront là-bas toute la semaine. Je devrais être parti depuis une heure, grogna-t-il en regardant sa montre. Pourquoi ne pas rentrer chez toi et je t’appellerai quand on aura réglé cette histoire ?

C’était la n de l’aventure, je le sentais, à moins de trouver un moyen de conserver le poste.

— J’ai des bénévoles sur le terrain aujourd’hui, je vais rester pour contrôler leurs résultats.

Francis était perplexe.

— Quels bénévoles ? On est en août. On n’a pas encore de bénévoles, à part ce prof de lycée.

— C’est moi. Je suis l’enseignant du secondaire.

Francis était agacé maintenant.

— Toi ? Tu es prof ?

— Oui, j’enseigne l’histoire des États-Unis et les politiques gouvernementales. Je coache l’équipe de Débat. Et j’ai aidé Waldo à écrire le discours de la députée sur la Déclaration des droits de l’étudiant.

Francis agita la main.

— D’accord, d’accord. Reste. Finis ton travail. On t’appellera.

Après son départ en trombe, je m’assis dans la pièce, seul, et j’observai la poussière voleter dans les rayons du soleil, ne sachant comment m’occuper. Je n’arrivais pas à croire que Waldo ait passé toute une soirée à discuter avec moi, à s’intéresser sincèrement à mes histoires, à me raconter des anecdotes sur son frère comme si nous étions des vieux potes, pour disparaître du jour au lendemain. Kavya avait déjà appelé et supplié Shabib de convaincre le doyen de me laisser prendre le poste après les vacances d’hiver. Je songeai à rentrer chez moi et à admettre ma naïveté. Mais je ne pouvais pas avouer mon échec. Pas une nouvelle fois. Ma seule solution consistait à poursuivre mon action.

Je devais coordonner de vrais bénévoles d’une manière ou d’une autre, et rapidement, pour avoir des résultats tangibles à présenter à Francis lundi, dès son retour. Je tripotais nerveusement le clou en repensant à la nuit où Waldo et moi avions écrit le discours. C’est alors que je sus qui pourrait sauver la mise et je le cherchai immédiatement sur le web.

Raymond Moley enseignait l’économie avant d’être professeur de droit à l’université Columbia. Franklin Roosevelt, alors gouverneur de l’État de New York, découvrit ses travaux et persuada Moley d’intégrer son brain trust de conseillers. Moley présenta à Roosevelt le concept économique de « l’homme oublié » : celui qui est ignoré par les politiques gouvernementales. Il avait l’intuition que ces citoyens délaissés seraient sensibles à un e ort sincère de reconnaissance. C’est donc à l’homme oublié que Roosevelt s’adressa dans ses discours de campagne présidentielle. Et en 1932, ces hommes oubliés votèrent

e ectivement pour FDR. En plein Dust Bowl10, alors que les banques paniquaient, ils élurent Roosevelt à la tête d’une nation comptant un quart de sa population au chômage, meurtrie et fatiguée des anciennes méthodes. Et c’est à ces hommes oubliés que FDR déclara lors de son investiture que la seule chose dont ils devaient avoir peur était la peur elle-même.

Imaginez-vous dans le public en 1933. Entendre cette reconnaissance. Retrouver du courage, de la solidarité et une raison de vivre. Mais comment se sentit Moley, en coulisse, quand il entendit ces dix mots acclamés par la foule ? Célébré ? Oublié ? L’un et l’autre.

J’appelai le café Pine Grove près de la gare. J’espérais que James Forte, mon ancien élève, y travaillait encore ; j’avais mentionné ce job dans sa lettre de recommandation pour l’université. À mon grand soulagement, non seulement James décrocha, mais il était heureux de m’entendre. Il m’apprit qu’il était libre jusqu’à dix-huit heures, quand son équipe de Donjons & Dragons reprendrait sa campagne contre les armées du Roi Liche. Je m’y rendis sans attendre en voiture avant de changer d’avis.

Il était là, derrière le comptoir, le même visage benêt et grêlé d’acné, vêtu d’un tee-shirt beige, le diagramme de la molécule de caféine

oqué sur la poitrine. Le café au mobilier hétéroclite et bariolé était

chaleureux et cosy, le menu écrit à la craie sur des ardoises. On s’attendait presque à voir Phoebe Bu ay jouer de la guitare acoustique près de la fenêtre, et j’allais sortir la vanne avant de réaliser que James était sûrement trop jeune pour comprendre la référence. Je me contentai donc de le saluer chaleureusement en l’invitant à m’appeler par mon prénom maintenant que je n’étais plus son professeur.

— Je pensais que tu serais déjà reparti à l’université, dis-je. Les cours ne reprennent pas après la fête du Travail ?

— Oh, je prends une année sabbatique. Je mets de l’argent de côté.

— C’est malin. Beaucoup de jeunes font ça maintenant. Une année pour sou er.

— Je n’ai pas été admis à Brown, l’université que je voulais.

Je hochai la tête, me souvenant de sa che cartonnée dans le couloir.

— Tu n’as pas postulé ailleurs ?

James secoua la tête.

— Ma petite amie a été acceptée sur dossier, alors je n’ai postulé que là-bas. C’était un peu stupide parce que maintenant elle y est et pas moi…

— C’est dur, James. Navré pour toi.

— C’est bon. On a prévu de se parler tous les soirs et je trouverai bien un moyen de booster ma candidature cette année. Si je suis accepté et que j’obtiens mon prêt, je la rejoindrai très vite.

Je simulai l’enthousiasme, même si je doutais fort que la petite amie de James passe le trimestre sans nir dans les bras d’un autre. Kavya et moi nous étions rencontrés lors de sa première année, alors qu’elle entretenait une relation à distance avec Shabib. Mais je n’allais pas le raconter à James, en train d’ôter la peau du lait avec une spatule en bois.

— Dis-moi, quel est ton projet pour booster ta candidature ?

James regarda la salle de café à moitié vide et ne répondit pas. J’inspirai à fond et lui exposai le plan que j’avais concocté en chemin.

Quand je retournai au bureau le lundi suivant, l’activité battait son plein. Waldo était dans son bureau, porte fermée. Teddy prenait des appels dans la pièce voisine. Quand Francis me vit arriver, il me t signe d’approcher. Avant qu’il ait le temps de parler, je lui tendis une pile de porte-blocs avec des plannings sur feuilles vertes et lui annonçai que j’avais recruté six « jeunes in uenceurs experts en réseaux sociaux » qui avaient passé le week-end à démarcher en porte-à-porte et par téléphone. Ils avaient récolté plus de neuf cents dollars en petits dons et distribué quatre-vingt-deux pancartes de campagne à planter sur les pelouses des maisons. C’était la stricte vérité – en omettant de préciser que mes in uenceurs étaient les partenaires de James à Donjons & Dragons et que je les avais soudoyés avec des pizzas. J’omis aussi de préciser que j’avais octroyé à James le titre bidon de « capitaine de district » et promis que la députée lui écrirait une lettre de recommandation pour sa candidature à Brown en septembre.

— L’un des gars est un as de la programmation, assurai-je. Ils vont nous créer une nouvelle application mobile qui sera directement reliée à la base de données principale.

En vérité, j’ignorais si ces gamins pouvaient programmer autre chose qu’un four micro-ondes. Mais ils semblaient du genre à pouvoir tenir mes promesses. Le cas échéant, j’assumerais la responsabilité de l’échec.

Je n’étais pas er de mon stratagème, mais il fonctionna. Francis fut intrigué par l’idée de l’application et soulagé de ne pas perdre un temps précieux à chercher un nouveau coordinateur des bénévoles. Il m’o rit un salaire qui me t regretter ma paie de l’école publique. Heureusement, c’était un emploi temporaire : l’élection avait lieu dans quelques semaines et ensuite, précisa Francis, le bureau de campagne fermerait jusqu’au prochain cycle électoral, dans deux ans. J’aurais achevé ma mission à temps pour accompagner Kavya à un mariage familial à la mi-novembre. Puis, après les fêtes de n d’année, je serais d’attaque pour prendre le poste à Chumsford comme promis.

Après avoir signé mon contrat avec Francis, j’allai annoncer la bonne nouvelle à Waldo. La porte de son bureau était ouverte, mais il était vide et plongé dans la pénombre, à l’exception de la lueur de l’écran de l’ordi, au coin. Dehors, point de Lincoln.

Alors que je cherchais une table libre ou un endroit pour m’installer, la députée sortit de son bureau pour se servir un café. Elle tenait à la main les plannings verts que j’avais remis à Francis plus tôt. Je la saluai en souriant èrement.

— Je suis la nouvelle June Barnabas ! Autrement dit, le nouveau coordinateur des bénévoles.

Mais cela ne l’enthousiasma guère.

— Tu peux dire à ces imbéciles que tu as dégotés de véri er les adresses la prochaine fois qu’ils passeront des appels. Ça part dans tous les sens.

Je m’excusai et promis de m’en occuper immédiatement. Puis je lui demandai si elle savait, par hasard, quand Waldo reviendrait.

— Je ne suis pas sa secrétaire, rétorqua-t-elle en évitant de me regarder.

— Non, m’escla ai-je. Bien sûr que non. Je pensais simplement qu’il vous l’avait peut-être dit.

— Nan.

Il y eut un silence tandis qu’elle replaçait la cafetière presque vide sous le ltre. Elle grésilla sur la plaque.

— Tu veux bien refaire du café ?

Je ne pouvais pas prétexter être occupé à une tâche plus importante.

— Bien sûr, dis-je en prenant le ltre pour le vider dans la poubelle.

— Il faut bien le laver dans l’évier. Ça se dégueulasse vite, sinon.

Au cours de la semaine suivante, je tentai plusieurs fois de papoter avec la députée, en l’interrogeant sur Hector et les Wizards, sur Cecily, sur les projets législatifs. Je n’obtins que des réponses laconiques tenant en un seul mot. Et pourtant, avec les autres bénévoles, elle était bavarde, chaleureuse et amicale – ceux du moins dont les rangs recommençaient à grossir de manière organique, les retraités et les épouses désœuvrées évoqués par Waldo. Je ne voyais pas ce que j’avais pu faire pour susciter une telle froideur de sa part. Idem pour Waldo, d’ailleurs, qui n’était plus qu’un fantôme au bureau.

Certains jours, c’était une maison de fous, et d’autres, c’était si calme que je devenais dingue. J’essayais d’être proactif en me rendant à la bibliothèque pour consulter des ouvrages de plumes politiques. Je lus le travail de Ted Sorensen avec JFK, et je parcourus deux mémoires de Peggy Noonan ainsi que son manuel sur l’art de bien parler, On Speaking Well . C’est elle qui avait cité le poème dans le discours de Reagan sur Challenger. Elle avait écrit toute l’allocution.

Je lus aussi un passage sur Raymond Moley dans une biographie de FDR qui dépassait les deux mille pages. Seule une vingtaine de pages était consacrée à son rôle dans l’histoire, au début de l’ouvrage. J’appris qu’au moment où Raymond Moley travaillait sur le discours d’investiture un autre rédacteur avait intégré le brain trust : Louis McHenry Howe. Moley se querellait constamment avec lui, chacun étant jaloux de la proximité de l’autre avec le candidat ; chacun réécrivait en secret les ébauches de l’autre et rivalisait pour que son discours ait la préférence de Roosevelt.

Quelques jours avant l’investiture, Moley se rendit à Hyde Park pour remettre le premier jet de son discours à Roosevelt, à l’insu de Howe. Le président élu dîna avec Moley, puis il s’installa dans son bureau et recopia le texte à la main. Ainsi, Howe ne soupçonnerait pas que l’auteur original était son rival. Puis, buvant un whisky devant un feu de cheminée, les deux hommes peau nèrent le discours jusqu’à ce qu’il les satisfasse tous deux. On raconte que Moley jeta ensuite son brouillon dans le feu en déclarant à Roosevelt : « C’est votre discours maintenant. »

Certes, ils réussirent à duper Howe, mais l’histoire ne retint pas le rôle de Moley dans la rédaction du discours. Le texte manuscrit du président fut accrochée pendant des décennies dans la bibliothèque de Hyde Park avec une note, signée par Roosevelt, déclarant qu’il l’avait écrit seul dans un hôtel la veille de l’investiture, veillant jusqu’à une heure trente du matin pour le terminer. Ce sera le récit historique o ciel pendant des dizaines d’années, jusqu’à ce que Moley décide en n de s’exprimer.

Waldo disparut des radars ; aucune réponse à mes demandes par e-mail de participer à la rédaction d’autres discours. Francis prétendait que Waldo travaillait de nouveau hors du bureau, en déplacement dans la capitale de l’État. Mon message Facebook resta sans réponse, ainsi que mes photographies de gra ti prises dans les toilettes du Carriage House. Quelqu’un avait gri onné au-dessus du lavabo : ELLE M’A AVEUGLÉ AVEC LA SCIENCE ! Un classique, avais-je pensé, certain d’attirer son attention. Mais non.

Et n’étais-je pas allé dans les toilettes un soir avec un marqueur permanent pour gri onner le titre d’une chanson des Hüsker Dü sur la pissotière du fond ? CHARITY, CHASTITY, PRUDENCE, AND HOPE. Charité, chasteté, prudence et espoir.

Était-ce mieux si je n’envoyais jamais la photo ? Ou pire ?

À la n de l’année 1933, Moley et Roosevelt se brouillèrent. Moley désapprouvait de plus en plus le contenu des discours qu’il rédigeait pour Roosevelt. Il écrira plus tard qu’il avait commencé à comprendre « à quel point les mots grandiloquents peuvent griser non seulement ceux qui les entendent, mais aussi ceux qui les prononcent ». Bien qu’il ait continué d’écrire pour le président de manière o cieuse pendant des années après sa démission, Moley ne croyait plus au coûteux New Deal et il le critiquait régulièrement dans la National Review. Devenu républicain, il témoigna même contre l’administration de Roosevelt devant la Cour suprême.

Puis, dans l’un de ses mémoires, Moley révéla son véritable rôle dans la rédaction de la première version du discours d’investiture, réfutant l’a rmation d’Eleanor Roosevelt selon laquelle « La seule chose dont nous devons avoir peur est la peur elle-même » était l’adaptation d’une phrase de Thoreau que le président avait lue dans sa chambre d’hôtel la nuit où il avait rédigé le discours. Moley déclara qu’il s’était inspiré de l’accroche publicitaire d’un grand magasin, mais il ne put retrouver la publicité en question ni prouver ses allégations. Le seul exemplaire de son propre brouillon avait été réduit en cendres dans la cheminée du bureau de Hyde Park des années auparavant.

Combien de temps peut-on supporter de voir un autre s’attribuer tout le mérite ? Cela doit nir par laminer d’être l’humble serviteur, le fantôme derrière la présence corporelle.

Juste une voix, facile à remplacer.

Mais nalement, renoncer aux mérites, être un serviteur dèle – pour la bonne personne… – ce ne serait pas si mal. Ce serait peut-être même un honneur. Tomber dans l’oubli n’était pas si dramatique. Mieux vaut être une note de bas de page dans l’histoire que ne jamais y entrer. Après tout, à quoi servent dix mots ou cent sans la voix capable de les clouer au rmament ?

 

7. « La seule chose dont nous devons avoir peur est la peur elle-même. »

8. Jeu de questions façon Trivial Pursuit organisé dans les bars américains.

9. En français dans le texte.

10. Série de tempêtes de poussière qui s’est abattue sur les États-Unis dans les années 1930.

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