Les Idéalistes
Septième partie
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1
C’était quelques jours après ce dernier coup de l. À mon réveil, une gaze rose enveloppait le monde extérieur. La brume, qui se dissipait toujours au lever du soleil, s’accrochait à la rangée d’arbres en bordure de la propriété. Je me levai doucement pour ne pas réveiller Kavya, et marchai sur la pointe des pieds jusqu’à la cuisine et la promesse d’un café, avec la sensation de rêver encore. Dehors, une fumée blanche onirique roulait comme des vagues. À un moment donné, les mains poudrées de café moulu, je vis le texto de Francis, arrivé tard dans la nuit.
« Tu as des nouvelles de Waldo ? Appelle-moi quand tu auras une minute. »
J’avais reçu sensiblement le même message de Teddy avant d’aller me coucher.
« Sais-tu si Waldo va bien ? Il ne répond pas à mes appels. »
Ces messages ne m’inquiétèrent pas outre mesure. Il arrivait à Waldo de disparaître. Il devait se trouver à Bucarest. Je répondis à Francis.
« Salut ! On s’est parlé lundi. Il partait en voyage. On doit boire un verre à son retour. »
À peine avais-je envoyé le texto que mon téléphone sonna. Francis Westendorf . Je décrochai en sortant de la cuisine.
— Salut, Francis. Je viens de t’envoyer un texto.
J’allais expliquer que Waldo se la coulait douce et admirait l’architecture communiste en buvant de la bière de l’ancien bloc soviétique quand Francis soupira.
— Waldo n’est pas à Bucarest.
— Ah oui. C’est Budapest.
— Non. Il n’est ni à Budapest ni à Bucarest.
— Oh. Alors je ne sais pas où il est, navré.
Francis t une pause.
— Écoute, je suis désolé. Je ne voulais pas être celui qui te l’annonce, mais… la police a découvert son corps il y a environ une heure.
Qui sait ce que je répondis ? « Mon Dieu » ou « Merde » ou simplement « Non ». Quel que soit le mot, il jaillit assez fort pour que Kavya sorte de la chambre.
— C’est Francis, du bureau de campagne, lui dis-je en montrant le téléphone. Waldo est mort.
Elle m’aida à trouver le canapé, s’assit à côté de moi et m’enlaça la taille, tandis que Francis me donnait des détails. Avec la voix d’un homme qui a pleuré.
On avait trouvé Waldo sur le siège avant de la Lincoln. Elle tournait dans le garage, porte close. Les voitures plus récentes, expliqua Francis, ont un coupe-circuit automatique pour éviter ce genre de drame, mais la Lincoln n’en était pas équipée. Un voisin qui entendait le moteur tourner, excédé que personne ne lui ouvre la porte, avait appelé la police pour se plaindre du bruit.
— Il a dû prendre une cuite, m’entendis-je murmurer. Et s’être évanoui.
— Non, il…
Francis se tut, choisit ses mots.
— Il a supprimé sa page Facebook juste avant. Il a envoyé un e-mail à son frère. C’était intentionnel.
Francis parla encore, et je l’écoutais, immobile, sentant mes membres s’engourdir. Il m’informa que tout le monde se réunissait chez Teddy. Elle était dévastée, mais Cecily veillait sur elle. Hector rentrait en urgence d’une série de matchs à Tampa. Je lui dis que j’arrivais, le temps de m’habiller.
— Il a écrit à son frère, répétai-je à Kavya après avoir raccroché.
Elle me serra dans ses bras, me témoigna son soutien. Elle allait prendre sa journée et contacter le Dr Sanders pour voir s’il avait un créneau de libre aujourd’hui. Je l’entendis à peine.
— Il a supprimé sa page Facebook…
C’est ce que les gens font aujourd’hui, pensai-je intérieurement. Ils e acent leur vie avant de se suicider. Je regardai par la fenêtre. La brume rose s’était entièrement dissipée, comme si plusieurs heures avaient passé, comme si elle n’avait jamais existé.
L’équipe de campagne était rassemblée chez Teddy lorsque je me garai une heure plus tard dans son allée. J’imaginais revenir dans le même palais glacial qu’en janvier. Mais nous étions au milieu de l’été, et les eurs inondaient le jardin ; de petits oiseaux gris et bruns gazouillaient et barbotaient dans la fontaine dorée. Cela semblait faux, en décalage avec le moment présent. Au loin, un jardinier manœuvrait un tracteur-tondeuse d’un bout à l’autre de la pelouse gigantesque, traçant des lignes interminables et parfaitement parallèles. Comment avais-je pu croire que Teddy quitterait cet endroit ? Je commençais à comprendre que même Waldo n’avait pas été assez stupide pour le croire – contrairement à moi.
Francis ouvrit les portes d’entrée ornementales, talonné par Cecily. Ils m’accueillirent et me proposèrent du vin, bien qu’il soit à peine dix heures. James, Monica et plusieurs bénévoles étaient présents, ainsi que des amis de Teddy. J’en reconnus certains, croisés lors des collectes de fonds. Cecily m’informa que son père avait embarqué dans le premier vol.
— Il est dans l’avion, con rma pour la énième fois Francis à Teddy pour la rassurer.
Elle était assise sur un canapé blanc, dans la pièce où nous avions pris le thé quelques mois plus tôt. Sur les conseils de Kavya, je lui avais apporté un café de chez DiGenova et des pâtisseries sélectionnées à la hâte. Cecily alla les poser dans la cuisine.
— Je suis désolée, soupira Teddy. Je devrais m’occuper de vous, mais je n’arrête pas de pleurer.
Je lui répondis prestement de ne pas s’en faire, que nous étions là pour elle, réalisant en même temps que personne n’était au courant de toute l’histoire. Je me sentis nauséeux.
— Je chiale depuis ce matin… et je sens que ça va me reprendre, s’excusa Francis.
— J’ai pleuré sans arrêt pendant une heure, mentis-je.
Je n’avais pas pleuré. La vérité, que je jugeais préférable de taire, c’est que je ne ressentais pas de tristesse. Pas même un voile. Non, j’éprouvais uniquement de la colère. Au-delà de la colère même, une fureur aveugle.
Comment avait-il pu commettre ce geste ?
Ça peut sembler égoïste. Peut-être que ça l’est. Peut-être que c’est médiocre et facile. Mais le chagrin, je l’avais appris, ne se raisonne pas. Il ne se maîtrise pas. Alors je me contentai de tenir une tasse de café, mentir et faire semblant d’éprouver de la peine. À ce moment-là, c’était un e ort herculéen.
Durant l’heure suivante, je bus trois tasses de café tandis que nous parlions de Waldo, de ses drôles de manies et des choses qui nous manqueraient à chacun. Francis se souvenait de son entretien d’embauche, et d’une histoire de moutarde sur une cravate. La sienne ? Celle de Waldo ? J’écoutais à peine. Lorsque tous les regards se tournèrent vers moi, je racontai notre rencontre ; l’ordinateur portable puni au coin, la virée impromptue au match des Wizards, l’exposé sur les bières belges sur le capot de la Lincoln.
Il était mort dans la Lincoln. Il était mort dans cette stupide bagnole déglinguée. Cela m’obsédait. Quand je fermais les yeux, je voyais son unique phare jaune éclairer le mur nu du garage. Peut-être qu’il avait gardé les feux éteints. J’ignorais ce détail. Je n’avais jamais vu son garage ; je n’avais jamais vu sa maison. Mais, dans mon esprit, je le visualisais, immobile et pâle, sur le siège conducteur. Je le voyais depuis le siège passager, d’où je l’avais regardé, pendant des jours et des jours, circuler sur toutes les voies rapides et les routes secondaires de l’État. Ses yeux brillaient d’excitation en roulant vers la promesse d’un nouvel horizon. Comment avait-il pu nir ainsi, en xant un mur devant lui ?
— Tu te souviens quand il s’est cassé la jambe ? s’escla a Teddy. Le soir de la réélection. On était tous dans la salle de réception, à nous préparer pour le discours, quand j’ai reçu son texto…
Je vis les larmes lui embuer les yeux tandis qu’elle racontait avec émotion notre sprint sous la pluie sur le parking sombre du toit, et la position grotesque dans laquelle nous l’avions trouvé, étendu dans une
aque d’eau comme une tortue retournée sur sa carapace…
Seulement maintenant, je me posais la question : avait-il vraiment glissé ?
Puis je compris que je savais déjà, au fond de moi, qu’il n’avait pas glissé. À la n de la journée, j’aurais entrepris de remettre en question des centaines de faits.
Cecily s’approcha de moi avec la cafetière et me demanda à voix basse si je pouvais faire sortir Francis de la maison quelques minutes.
— Il embête Teddy ? demandai-je.
— Elle culpabilise parce qu’il n’est pas au courant.
— Au courant de quoi ?
Mais je savais.
— De sa liaison avec Waldo.
Qu’est-ce que ça peut foutre maintenant ? avais-je envie de crier. Putain, pourquoi était-ce encore à moi de les couvrir ?
Mais au lieu d’exploser, je m’étonnai :
— Tu sais ?
Elle soupira, comme si cela n’avait rien d’extraordinaire.
— Je les ai surpris une nuit, il y a quelque temps.
— Comment sais-tu que je suis au courant ?
— Teddy me l’a dit. Ce matin. Et elle m’a demandé de ne pas en parler, sauf à vous.
Je faillis lui répondre de me rappeler de remercier sa belle-mère pour cette con dence.
— Tu ne vas pas le dire à ton père ? Même maintenant ?
Cecily me dévisagea comme si j’étais débile.
— Surtout pas maintenant.
— Alors tout le monde fait comme s’il ne s’était rien passé ?
Elle haussa les épaules. Elle paraissait déçue par ma réaction : ignorais-je que les adultes agissaient ainsi ? Même elle le savait – ou pensait le savoir.
— Quel gâchis, putain, lâchai-je malgré moi.
Mais Teddy perdrait sans doute encore plus en détruisant son couple maintenant, surtout maintenant.
Cecily gloussa.
— Pardon, je vous vois toujours comme mon prof. C’est drôle de vous entendre jurer.
— Merci.
Étrangement, la remarque me sembla adorable de sa part.
— Alors Francis, d’accord ? me rappela-t-elle avant de s’éloigner.
Finalement, je n’eus pas à inventer une excuse pour entraîner Francis dehors. À simuler le besoin de prendre l’air ou de me dégourdir les jambes. Quand je revins avec le café, il xait son téléphone de son air ronchon habituel.
— Elle pense qu’on devrait publier une déclaration.
Il me fallut une seconde pour comprendre qu’il parlait de Teddy.
— Au sujet de Waldo ?
— Un truc simple. Membre regretté de l’équipe. Situation tragique. Annulation de tous les événements cette semaine pour et cætera, et cætera.
Je le dévisageai, perplexe, pendant une seconde avant de réaliser ce qu’il demandait.
— Et tu veux que je l’écrive ?
Au moins, il a cha une mine contrite.
— Elle est encore sous le choc.
— Très bien, soupirai-je. Prends tes a aires et allons dehors.
La minute d’après, Francis et moi arpentions le parc de la propriété. Les rayons chauds du soleil traversaient le feuillage des arbres. Nous marchions dans ce jardin que Waldo et moi avions contemplé de la chambre d’amis cette nuit-là. Chaque fois que je me tournais vers la maison, je m’attendais à le voir penché à la fenêtre, en appui sur sa bonne jambe, la tasse de mégots en équilibre sur le rebord.
— Hector et moi sommes dévastés par le décès de notre ami très cher, Waldo Woodson Jr, proposai-je après un moment, en prenant la voix de la députée. Nous présentons nos plus sincères condoléances à sa famille. Waldo était un membre apprécié de notre équipe et un conseiller précieux. Sa gentillesse et sa grandeur d’âme vont terriblement nous manquer. Nous l’aimions beaucoup.
Francis notait tout sur son téléphone, les pouces s’activant sur le clavier pour suivre mon débit.
— Nous l’aimions beaucoup ?
— Oui.
— Et ensuite ? Il manque une conclusion. Une citation peut-être ?
Il a été fauché en plein vol, j’avais envie de dire. Il a succombé à une longue maladie.
Mais je ne pouvais pas. Je ne voulais pas. Je ne lui écrivais pas un éloge ni une élégie. Du moins à ce moment-là, dans ma fureur, j’étais certain de ne jamais le faire.
— Non, dis-je. C’est tout.
Nous étions parvenus au bout de l’allée que nous avions empruntée. Une promenade était en pleine réfection. Des bancs en fer forgé disposés le long de la clôture donnaient sur la rivière sombre en contrebas.
— Écoute, déclara Francis. Je ne sais pas si c’est le bon moment, mais je voulais te remercier pour ta discrétion. Au sujet de l’autre chose.
Comme je le regardais sans comprendre, il ajouta à contrecœur :
— Avec June. Barnabas.
— June Barnabas, et alors ?
Au moment où je prononçais ce nom, le souvenir me revint en mémoire : la coordinatrice des volontaires, mon contact au bureau de Pine Grove l’année dernière.
— Entre June et Waldo. La raison de son départ. Je croyais qu’il t’en avait parlé.
Je secouai la tête et Francis grimaça comme s’il allait développer un ulcère sur-le-champ.
— Ils couchaient ensemble. Son mari l’a appris et a menacé Waldo d’obliger June à porter plainte contre lui pour harcèlement. Elle avait signé un accord de con dentialité, Dieu merci.
— Oh. D’accord. Donc…
Mais ensuite, je me tus. Donc Waldo savait précisément où elle se trouvait le jour où j’avais débarqué dans son bureau. Et il trompait déjà sa femme. J’aurais préféré que Francis ne me dise rien. Je ne voulais pas savoir que Waldo m’avait menti dès notre premier échange, en m’informant que June Barnabas avait quitté la campagne pour un poste de consultante. Je commençais seulement maintenant à comprendre que Waldo n’était pas du tout l’homme que je croyais. Seulement maintenant, alors qu’il n’était plus rien. Seulement maintenant, alors qu’il avait fui ce monde, cette vie.
— Waldo m’a dit un jour que tu avais séjourné dans un hôpital psychiatrique. C’est vrai ?
— Moi ? s’escla a Francis. Non. Pourquoi il aurait inventé un truc pareil ?
J’avais ma propre théorie, mais peu importe.
— Mon père s’est suicidé, lâchai-je.
Francis parut décontenancé. Nous n’étions pas amis, il ne s’attendait pas à ça. Mais qui s’y attendrait ? J’en avais tellement marre de ne pas savoir comment en parler.
— Quand ?
— Il y a environ un an.
— Seigneur, soupira Francis. Je suis désolé.
— Merci.
— Pourquoi a-t-il… je veux dire, y avait-il une… ?
— Il se disloquait, dis-je. Depuis un moment.
— Seigneur.
Je songeai à Hector. Après sa crise au lycée Franklin, Teddy avait expliqué que son mari sou rait d’un trouble bipolaire. Grâce aux traitements médicaux et aux thérapies comportementales et cognitives, Hector avait pu non seulement survivre, mais aussi s’épanouir dans sa carrière sportive exigeante et stressante. Nous avions assisté ce jour-là à un simple dérapage – ils se produisaient encore fréquemment. Il vivrait ainsi jusqu’à la n de sa vie.
— Waldo devait être comme lui, murmurai-je, le regard dans le vide. Et je n’ai rien perçu.
Francis posa maladroitement une main sur mon épaule.
— Hé, ce n’était pas ton rôle, d’accord ?
— C’est le rôle de qui, alors ?
J’avais envie de lui demander ce que nous faisions tous ici, sinon nous réconforter.
Francis ne répondit pas. J’aurais voulu m’excuser de lui avoir parlé de mon père, de lui avoir collé ce poids sur les épaules, seulement j’avais besoin de le con er à quelqu’un parce que je ne l’avais jamais dit à Waldo. Si je l’avais fait ce dernier soir, lorsqu’il m’avait posé la question, ou même la première nuit, j’aurais pu lui expliquer le chagrin d’être abandonné par un proche de cette façon brutale. Waldo m’aurait alors avoué qu’il n’avait pas vraiment glissé sur le parking mouillé ; il était monté sur le rebord pour sauter dans le vide, avait paniqué et était tombé en arrière, sur le béton. Cela aurait marqué le début de la conversation qui l’aurait sauvé. Mais j’avais préféré mentir. Un mensonge par omission reste un mensonge. Longtemps je m’étais convaincu que je lui en voulais de m’avoir caché la vérité. En réalité, c’était exactement l’inverse.
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