Les Idéalistes

Kristopher Jansma · Chapitre 3 sur 30

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Les Idéalistes

Première partie

 

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Waldo. Dans mon enfance, on voyait ces livres1 partout, le pull à rayures blanches et rouges, le bonnet blanc à pompon rouge et la canne – où était-il ? Mais le Waldo qui travaillait au bureau de campagne de la députée locale n’était ni mince ni jovial comme le Waldo des bouquins. Il a chait une corpulence solide, avec des bras qui touchaient presque les murs de son bureau lorsqu’il s’étirait dans une pétarade de craquements d’os. Ainsi fut ma première vision de Waldo Woodson Jr, de dos et tout en épaules, lorsque je pénétrai, un peu dérouté, dans son espace de travail trop bien rangé.

Un nounours, ça se voyait. De ceux qui vous tapent dans le dos. Le genre d’homme dont on quali e le rire de tonitruant. Qui peut bien décider de tourner son bureau vers le mur pour ne pas voir la porte ? Eh bien, maintenant, je le sais : une plume politique. Le dircom de la députée de notre district, chargé de rédiger les déclarations publiques. Cette année-là, je m’étais présenté au bureau de campagne de la députée Ruiz à la n de l’été pour leur o rir mon temps à titre bénévole après avoir perdu successivement mon père et mon poste de professeur d’histoire au lycée public de Pine Grove.

C’est surtout ma femme, Kavya, qui voulait me faire sortir de la maison. Pour que je cesse de stresser au sujet de la succession de plus en plus embrouillée de mon père, et que je panse mes plaies. Elle m’avait déjà aidé à trouver un nouvel emploi à l’Académie Chumsford, l’école préparatoire réputée qu’elle avait fréquentée, jeune lle, dans le nord de l’État. Elle avait gardé le contact avec plusieurs camarades de Chumsford ; son ex-petit ami Shabib travaillait au bureau du doyen. Malgré mes protestations, elle lui avait demandé de glisser un mot en ma faveur, et ça avait marché. Dans quelques jours, j’allais enseigner l’histoire passée et actuelle des États-Unis en tant que membre junior du corps professoral de la faculté. C’était mieux payé que Pine Grove, pour moins d’heures de cours et, cerise sur le gâteau, des classes moins nombreuses. Le poste s’accompagnait en plus d’une pléthore d’avantages sociaux et de privilèges. Les élèves recevaient chaque année la visite de grands penseurs et défenseurs de la paix comme Noam Chomsky, Malcolm Gladwell et Toni Morrison. On préparait ces enfants à devenir les leaders de demain, m’expliquait Kavya ; elle avait toujours voulu que je travaille là-bas. Je pourrais être un maître de conférences. Je pourrais être un surveillant ! Je pourrais porter un blazer marine avec un écusson chic cousu sur la poitrine. Des coudières, sans être ridicule. Je pourrais apprendre un hymne scolaire en latin. Esse quam videri, proclamait leur devise. « Être plutôt que paraître. » Un idéal su samment noble pour l’adopter jusqu’à la n de ma vie.

Alors pourquoi me tenais-je dans l’embrasure de la porte de Waldo Woodson Jr, un CV à la main, plongé dans la contemplation de sa colonne vertébrale ?

Aucune tonsure ne semblait menacer les cheveux blonds et ns de cet homme, malgré sa quarantaine bien entamée. Une chemise blanche impeccable soigneusement rentrée ; des chevilles enroulées autour des roulettes de son siège pivotant. Ses souliers, comme les ailes d’un papillon brun, battaient au rythme de l’e ort alors qu’il écrivait, ou essayait d’écrire, le discours qui serait prononcé lors du point presse du lendemain. Ce mouvement cessa lorsque je toquai, puis il se tourna d’un seul bloc vers moi. Dans sa grosse pogne, un stylo Pilot noir ordinaire de la taille d’une cigarette. Et bien que je ne sois pas du genre à le remarquer, une alliance en or à l’annulaire gauche. Deux yeux, trop bleus, me scrutèrent.

— Monsieur Woodson ? m’enquis-je.

Il avança tout son corps pour me serrer la main.

— Waldo, je préfère. Et on se tutoie ici. Que puis-je faire pour toi ?

— Je cherche June Barnabas.

Il balaya la pièce vide d’un regard théâtral et comique.

— Elle n’est pas là.

Puis, boum, le rire tonitruant : e XVIII siècle, origine écossaise. Un bon gros rire sonore et communicatif. Je ris aussi, incapable de me retenir.

— Je sais. La députée m’a conseillé de m’adresser plutôt à toi.

Waldo jeta un œil derrière moi vers l’endroit où sa patronne se trouvait il y a quelques minutes. Elle était entrée en réunion avec un donateur dans une pièce adjacente.

— Ah ouais ? Eh bien, les amis de Teddy sont mes amis.

Je n’étais pas un « ami » de Teddy. La députée m’avait adressé la parole deux fois durant tout l’été. La plupart du temps, elle a chait un sérieux intimidant au bureau et se déplaçait avec assurance dans l’espace exigu, le remplissant du cliquetis des perles en argent qui s’entrechoquaient au bout de ses tresses. Elle portait des vêtements chers aux couleurs vives et à la coupe en biais. Elle conduisait un SUV Mercedes blanc à côté duquel nul n’osait se garer. Je la connaissais auparavant comme la belle-mère d’une de mes étudiantes, la jeune Cecily, envers qui j’avais une petite dette, du moins dans mon esprit.

— June se trouve peut-être dans l’autre bureau ? suggérai-je à Waldo, tendant gauchement mon CV d’une main molle.

Il était censé exister une séparation drastique, type séparation de l’Église et de l’État, entre le bureau politique du bâtiment du Capitole et celui-ci, mais d’après ce que j’avais compris, les mêmes personnes travaillaient dans les deux instances : June, Waldo et un directeur de campagne râblé et moustachu, Francis Westendorf. Ils se plaignaient souvent de l’exiguïté et de l’indécence de ce bureau de campagne : environ quatre-vingt-dix mètres carrés à l’arrière d’un bâtiment en béton gris de deux étages, à l’écart de l’artère principale de la ville. Il avait pour autres locataires un cabinet dentaire, le bureau syndical de l’Ordre fraternel de la police qui était toujours fermé, et un studio de yoga qui occupait l’étage inférieur.

June était la coordinatrice des bénévoles à qui je rendais compte chaque jour. J’alternais les appels téléphoniques et les parcours à pied dans les recoins du district pour recueillir des informations sur les électeurs pour la députée. Heureusement, Teddy Ruiz jouissait d’une grande popularité dans notre district et les concurrents dans la campagne de réélection ne couraient pas les rues. Mais June m’envoyait quand même frapper aux portes : des portes en acajou avec poignée en laiton, des portes-moustiquaires branlantes, des portes gardées par des cerbères agressifs. Portes simples, portes doubles, portes rouges, portes bleues. Plus je cochais d’adresses sur ma liste, plus il en retombait le lendemain. Et ça me plaisait vraiment. J’aimais parler aux citoyens, découvrir leur vie. Conduire, me balader au soleil. J’avais le sentiment pour la première fois de ma vie d’accomplir une forme de travail manuel, et j’en tirais une telle satisfaction que je commençais à me demander si je ne pourrais pas faire plus. Contribuer à la sensibilisation dans les écoles. Peut-être organiser une intervention de la députée à Chumsford, où je prenais mon nouveau poste dans quelques jours. Voilà quelle était mon intention en repassant au bureau déposer un CV pour June Barnabas. Au cas où. Seulement, elle était introuvable.

— Sais-tu quand June sera de retour ? demandai-je à Waldo.

— June est…, dit-il, puis il t une pause, cessant de faire semblant de la chercher dans son bureau. Partie.

— Partie ?

— On prétend que la discrétion est mère de sûreté.

— Je pense que c’est la « prudence ».

Waldo me regarda droit dans les yeux. Un regard profond, conspirateur. Puis il se toucha le nez, comme s’il communiquait en code. Prudence, oui.

— Tu es de mèche avec le FBI ? chuchota-t-il. Si c’est ça, tu dois me le dire.

— Je ne suis de mèche avec personne.

Je commençais à ipper.

Puis Waldo éclata de rire.

— J’ai failli t’avoir. June a changé de boulot. Consultante. C’est notre lot à tous. Hélas. Mais je pourrais peut-être t’aider ?

— J’étais bénévole cet été. Et j’aimerais continuer de m’impliquer dans la campagne. La députée m’a dit de te laisser mon CV si June n’était pas là. Je suis enseignant, je reprends les cours dans quelques jours.

— Qu’est-ce que tu enseignes ?

— L’histoire. Principalement des États-Unis.

— Ah. Malheureusement, notre département d’histoire est au complet.

À ce moment-là, je remarquai une faible lueur sur le mur du bureau de Waldo. Dans un coin sur le sol se trouvait un ordinateur portable, à l’envers, mais ouvert et allumé.

— Qu’est-ce qui est arrivé à ton ordinateur ?

Il xa l’objet au sol pendant un moment.

— Manque de coopération. Il est au coin, le temps de ré échir à ses erreurs.

En jetant un coup d’œil sous son bras, je constatai que son bloc-notes ne coopérait pas non plus, car il était gribouillé d’un vortex de cercles noirs. Je lui montrai du doigt en grimaçant.

— Après, il ne restera plus que la tablette de pierre.

— Ne jamais régresser jusqu’au burin, convint-il.

Au moment où j’allais le remercier de m’avoir reçu, Waldo repoussa sa chaise et se leva. Je fus surpris de voir à quel point il remplissait l’espace.

— Tu fais quelque chose maintenant ?

— Moi ? Non. Je te donne mon CV.

— Bien, dit-il en me le prenant des mains. CV donné, CV pris. C’est bon. Suis-moi.

Pensant que nous sortions du bureau pour parler à Francis ou à la députée, je suivais Waldo avec plaisir. Mais il trottina vers la cage d’escalier et dévala les marches deux par deux comme un gigantesque chiot. Était-ce l’heure de sa pause clope ? Il tira un briquet vert citron et un paquet de Pall Mall de sa poche, mais ne se dirigea pas vers le hall du rez-de-chaussée où les assistants dentaires se calmaient les nerfs à la nicotine. Non, Waldo poussa les doubles portes dans un bruit de ferraille et nous sortîmes sur le parking mouillé. Il alluma sa cigarette en marchant, ne s’arrêtant qu’aux con ns de l’aire de stationnement, où il avait garé sa voiture.

— On va quelque part ? demandai-je.

— On va faire un tour. Se rafraîchir les idées. Tout le toutim.

De loin, la Lincoln Continental décapotable noire de Waldo impressionnait, mais de près, il s’avérait qu’elle tenait littéralement par du ruban adhésif. Un seul phare fonctionnait. À l’intérieur, les sièges en cuir étaient gri és comme un arbre à chat. L’ensemble du véhicule tangua péniblement lorsque Waldo grimpa sans grâce sur le siège conducteur en enjambant la portière qui, je le devinai, ne s’ouvrait pas.

— Viens, dit-il. Tu n’as rien à faire, n’est-ce pas ?

Ayant déjà répondu non, je montai en ciseaux par l’autre portière. Waldo sourit et m’informa que celle-ci s’ouvrait normalement.

Qu’est-ce que je faisais ? Où allions-nous ? Aucune idée. Je savais seulement que j’aimais parler à cet homme, qui semblait voir en moi un ami, denrée devenue rare dans ma vie.

— Quel âge a cette voiture ? demandai-je alors que nous nous engagions sur la voie rapide.

— C’est une question métaphysique, tonna-t-il dans le vacarme du vent et du moteur.

— Ah bon ?

— Tu connais l’histoire du bateau de Thésée ?

— Thésée, le gars de la Grèce antique ?

Waldo hocha la tête et ajusta la paire de lunettes de soleil en équilibre instable sur son nez.

— Un problème de philosophie élémentaire. Thésée rentré vainqueur de ses quêtes, les Athéniens décident de conserver son bateau légendaire dans le port comme une pièce de musée. Avec le temps, le ra ot commence à tomber en ruine. Petit à petit, on remplace les planches, les voiles, les cordages, les hublots… et, au bout de deux cents ans, quelqu’un déclare : « On a remplacé au moins une fois toutes les planches et tous les bouts de celle de ce vieux ra ot. » Et Plutarque de questionner : « Donc, est-ce toujours le bateau de Thésée, ou pas ? » Est-ce le même bateau qu’à l’origine ou est-ce un nouveau bateau ? Et s’il est nouveau, à quel moment a-t-il cessé d’être l’ancien bateau ? Dès lors qu’on a changé le premier écrou hexagonal ? Quand il était exactement à mi-chemin ? Ou seulement lors du remplacement de la dernière pièce d’origine ?

J’opinai, pas sûr de tout comprendre.

— Donc, si mon père, l’honorable Waldo Woodson Sr, a acheté cette Lincoln ambant neuve en 1977 et qu’au moment où j’en ai hérité, trente-six ans plus tard, il avait déjà remplacé la calandre, le pare-brise, les pneus, etc., et qu’ensuite j’ai fait remplacer le moteur, le capiton des sièges, les portières…, bref, à peu près toutes les pièces, je dois me poser la question de savoir si c’est une Lincoln Continental de 1977… ou si c’est autre chose. Tu vois ?

— D’accord, dis-je après un moment. C’est la pire panne d’inspiration que j’aie jamais vue.

Mais Waldo agita l’index.

— Je n’ai pas de panne d’inspiration. Je procrastine. Très di érent.

À ce moment-là, il tourna à droite et rejoignit l’autoroute. À quel moment est-on « kidnappé » ? Au moment où on monte dans la voiture d’un inconnu ? Au moment où on réalise que l’on ne peut pas en sortir ? À mi-chemin entre les deux ?

— Tu aimes le baseball ? beugla-t-il dans le vent.

— Pas vraiment, criai-je. Pourquoi ?

— Parce qu’on va voir un match des Wizards !

— Pourquoi un match des Wizards ?

— Parce que le baseball est le sport des rois !

— Ce serait plutôt la course hippique.

Waldo ré échit.

— Tu as sans doute raison. Alors c’est parce que le baseball est le sport de l’homme du peuple. Le monsieur Tout-le-Monde. Les masses laborieuses. Le vulgum pecus.

— Tu inventes tout ton discours en parlant, observai-je.

— C’est l’idée, convint-il. On doit être spontané. Se lancer dans une boucle, non ? Tu sais, voir comment les mots se…

Il s’interrompit, bloquant sur le verbe, et e ectua un geste circulaire de la main pour désigner le « ux ». Puis il me demanda :

— Quel est ton discours préféré ?

La question me prit au dépourvu. Je ne savais pas. Mais je sentais que s’il y avait plus d’une bonne réponse possible, il y en avait un paquet de mauvaises.

— Discours politique préféré ?

— Évidemment. Allons, tu as coaché l’équipe de Débat. Enseigné la politique au lycée.

— Comment le sais-tu ?

— J’ai lu ton CV.

Je biglai sur la feuille, roulée dans le vide-poches de la portière.

— Tu ne l’as pas lu.

Il éclata de rire.

— Bien vu. En vérité, je t’ai googlé le jour où tu as commencé à faire du bénévolat.

— Pourquoi ?

Waldo me regarda avec sympathie, indiquant que sa réponse ne devait pas m’o enser.

— On est à deux mois d’une élection quasiment imperdable. Nos bénévoles sont en majorité des retraités et des femmes au foyer qui s’emmerdent. Quand je t’ai vu parler à June le premier jour, je n’ai pas pigé ce que tu faisais là. Mais ensuite, j’ai lu sur Internet toutes les infos sur toi et la manifestation au lycée. Et j’ai compris.

Je ne dis rien pendant un moment. J’étais gêné, je suppose, mais aussi atté d’avoir vaguement intéressé ce bonhomme qui m’intriguait beaucoup. Flatté qu’il ait compris une chose qui m’échappait en partie : pourquoi je faisais tout cela.

 

1. Where’s Waldo? est la version américaine de la série Où est Charlie ?

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