Les Idéalistes
Chapitre 2
Arriva le mois de mai et notre débat contre Roberta Kent. Nous étions épuisés, irritables, cramés. L’un des bénévoles que James supervisait s’endormit au volant de la Chevrolet Suburban de sa mère et t un tonneau sur l’autoroute. Heureusement, il n’y eut pas de victimes et aucun journaliste n’eut vent de l’accident. Nous nous en remettions à peine que, le lendemain, un jeune de vingt ans se retrouva à l’hôpital avec un ulcère hémorragique. Nous tombions tous comme des mouches à cause d’une grippe de n de saison. Des graviers me broyaient le cerveau. J’avais mal à la mâchoire à force de la serrer en permanence et sûrement une carie sur une dent du fond. Mon nez coulait vingt-quatre heures sur vingt-quatre, tout ce qui se trouvait entre mes narines et mes lèvres était à vif à force d’essuyer frénétiquement le uide dégoulinant. Je commençais à penser que ma matière grise se détachait et s’écoulait hors de moi. Nous fonctionnions tous en pilote automatique, prêts à tout pour gagner.
Le débat devait se dérouler dans l’auditorium de l’université publique locale, cadre idéal pour notre message politique. Nous espérions que le public serait composé d’étudiants, d’enseignants et d’autres personnes susceptibles de réagir favorablement à nos propositions pour l’éducation. La courbe des sondages a chait le rythme sinusal d’un tracé ECG. L’élection intéressait tout le monde, et les journaux et les informations du soir intensi aient leur couverture de jour en jour. Il y avait de plus en plus de tâches à accomplir quotidiennement : des déclarations à publier et des interventions à relire, alors même que nous devions dégager des heures supplémentaires pour la préparation fastidieuse du débat. Il était di cile de savoir ce qui se passait entre Teddy et Waldo depuis la soirée au lycée Franklin. Dans l’agitation ambiante, lui et moi étions rarement seuls, même aux heures indues où nous nous retrouvions à la maison avec Kavya.
Waldo squattait toujours la chambre d’amis et se comportait en hôte irréprochable. Il lavait sa vaisselle, jetait ses ordures, nettoyait sa salle de bains. Kavya y voyait une marque de respect, à juste titre, mais je savais aussi que Waldo était un maniaque de la propreté qui ne supporterait pas de laisser traîner une assiette sale. Aussi, je ne fus pas surpris de le trouver dans la cuisine le matin du débat en train de laver une tasse à thé au Palmolive.
— Salut, dis-je en prenant la bouilloire. Tu as vu l’e-mail de Francis ?
Waldo con rma d’un hochement de tête silencieux. Son comportement était bizarre. Chaque fois que j’essayais d’attirer son regard, il se détournait de moi.
L’e-mail concernait la publication par le lieutenant-gouverneur de son projet de budget pour la prochaine session parlementaire, qui comportait de nombreuses coupes budgétaires, notamment dans l’Éducation. Les syndicats d’enseignants discutaient déjà d’organiser une grève à l’échelle de l’État au cours des dernières semaines de l’année scolaire, ce qui perturberait les examens nals et la remise des diplômes. Les bals de n d’année risquaient d’être annulés sans le chaperonnage du corps professoral. La députée souhaitait se ranger du côté des enseignants protestataires, et Francis craignait que cela lui coûte le vote de nombreux parents en colère. Si nous ne le faisions pas, bien sûr, nous pourrions perdre le soutien des professeurs, qui restaient nos partisans les plus enthousiastes.
— Tu crois que le lieutenant-gouverneur a fait exprès ? demandai-je à Waldo. Parce qu’il savait que les enseignants se mettraient en grève ?
Kavya descendit, plongée dans un magazine people avec Oprah en couverture. La légendaire animatrice de talk-show levait les mains en l’air et a chait un sourire de mille kilowatts. Transformez vos blessures en sagesse, intimait le titre jaune poussin.
— Il reste du café ? s’enquit Kavya.
Waldo, qui n’avait pas dit un mot, secoua la tête et indiqua le congélateur, où il savait que nous conservions un bocal de Folgers moulu en cas d’urgence.
Kavya, absorbée par son article, ne vit pas sa réponse.
— Je vais en refaire, proposai-je.
Je sortis le bocal en plastique gelé et l’ouvris en souhaitant que la caféine cristallisée pénètre mes voies nasales bouchées et se dilue dans mon sang.
Kavya leva les yeux et grimaça.
— Je regrette les anciennes boîtes en métal. On les disait mauvaises pour l’environnement mais ça ne peut pas être pire que tout ce plastique.
Waldo haussa les épaules et se dirigea rapidement vers l’escalier menant au sous-sol.
— Pourquoi tu ne parles pas ? le questionna Kavya en posant le magazine sur le comptoir.
Il t mine de se trancher la gorge avec le pouce en grimaçant.
— Tu as perdu ta voix ?
Il tapota sur sa montre en me regardant. Nous étions en retard.
— Tu es malade ? insista-t-elle.
Nouveau haussement d’épaules. En vérité, nous étions tous malades. Tout le monde dysfonctionnait. L’équipe formait une chaîne humaine de vitamine C et de zinc en poudre. En plaisantant, nous avions évoqué l’idée d’e ectuer la dernière répétition du débat, ce matin-là, avec des masques chirurgicaux pour éviter les contaminations.
— C’est peut-être une angine à streptocoque, avança Kavya. Tu devrais consulter un médecin.
Irrité, Waldo tapota à nouveau sur sa montre. Pas le temps. Il verrait un docteur demain. Ou plus probablement en juin.
— Si c’est ça, tu es très contagieux, insista-t-elle. Tu vas la re ler à tout le monde. Écoute, il y a un cabinet médical sans rendez-vous sur Wendell Boulevard. C’est sur ma route. Tu en auras pour une heure, maximum.
Il me regarda pour que je proteste à sa place, mais je palpais déjà mes ganglions lymphatiques, espérant ne pas avoir de streptocoque. Non, toutes les bactéries se concentraient dans mes sinus.
— Je passerai te chercher dans une heure, promis-je. Teddy peut commencer sans nous. Ce n’est pas un problème.
Francis avait installé la salle de préparation du débat dans l’église unitarienne près du campus de l’université. Nous avions prévu de répéter toute la journée et de partir directement d’ici dans la soirée pour l’événement. Je connaissais cette église ; ma mère m’y avait emmené assister à des messes de Noël et de Pâques. Pour une raison qui m’échappait, on avait construit l’édi ce sur le modèle des anciennes missions espagnoles, avec un clocher rectangulaire et un toit en tuiles d’argile orangé. Dans l’entrée, les enfants de la garderie avaient suspendu des banderoles bariolées, recouvertes de leurs empreintes de main. AGIS, intimait l’une d’elles. CHERCHE. PARTAGE. AIME. Partout, des arcs-en-ciel. Généralement deux, voire trois guitaristes acoustiques jouaient pendant le service, souvent un interlude de Woody Guthrie, et il n’était pas rare de conclure la messe par un cercle de tambours. Aujourd’hui, ils collectaient des fonds pour
aider les immigrants menacés par l’ICE27, et étaient totalement neutres en carbone à en croire un écriteau près de la porte. Ils avaient ce système de toilettes sèches où tout tombait dans une sorte de cuve de compost souterraine, et, même avec le nez bouché, je détectais une odeur suspecte.
— Nous sommes une religion d’alliance, sans credo, lis-je sur un autre panneau à l’attention de Teddy qui montait l’escalier derrière moi. Nous sommes liés par nos relations fraternelles et nos intentions bienveillantes dans la quête de la vérité… Grands dieux.
Au début, je crus que Teddy portait sa tenue de jogging du matin, les cheveux relevés, le foulard autour du cou, mais, en l’examinant mieux, je compris qu’elle n’avait pas couru. Elle sortait du lit. Elle fronça les sourcils et montra sa gorge en grimaçant. Comme Waldo, elle était nerveuse et regardait autour d’elle pour s’assurer que personne d’autre ne la voyait.
— Toi aussi ? gémis-je.
— Il est malade ? chuchota-t-elle d’une voix enrouée.
— Waldo ? Ouais… Kavya pense que ça peut être une angine aiguë.
— Il est là ?
Je secouai la tête.
— Et toi ?
Je compris immédiatement sa question. Si moi ou d’autres collaborateurs l’avions aussi, tout irait bien. Mais si jamais seuls Waldo et elle avaient une angine à streptocoque, la conclusion s’imposerait d’elle-même.
Ils passaient des heures ensemble, souvent avec moi. Mais ma gorge allait bien.
— Je vais dire que je l’ai aussi, murmurai-je. Ne t’inquiète pas.
Mais Teddy secoua la tête en me regardant tristement et se pencha vers moi.
— Assure-toi juste qu’il va bien, d’accord ?
Elle fut prise de vertiges, et je la s asseoir par terre.
— Reste là, lui dis-je. Je vais chercher Francis.
Elle opina, et je fonçai vers la salle suréclairée de la congrégation où Francis beuglait des ordres à des stagiaires près de l’estrade en jetant des regards contrariés vers son classeur, la bacchante chagrine.
— Teddy a une angine aiguë, lui criai-je.
— MERDE ! hurla Francis en réponse, alarmant toutes les personnes présentes.
— Elle vient d’arriver. On devrait appeler un docteur.
Francis aboyait déjà à Monica d’appeler le médecin personnel de Teddy. Puis il m’interpella.
— Waldo est venu avec toi ?
Francis savait qu’il habitait chez moi, et je ne voulais pas être pris en
agrant délit de mensonge.
— Ma femme l’a emmené chez un toubib il y a une heure.
— MERDE ! vociféra de nouveau Francis, puis il pointa un doigt en l’air. Va voir s’il va bien. On va faire venir le médecin de Teddy ici. Ne t’approche pas trop d’elle.
J’acquiesçai d’un signe de la main et je ressortis de la salle en trombe.
— Attends, s’écria-t-il. Quand tu reviendras, tu ferais mieux de porter ça.
Il me lança un masque chirurgical emballé dans un sachet en plastique. Il tomba entre les sièges et quelqu’un le relança vers moi. Apparemment, on ne plaisantait plus.
Des personnes se trouvaient déjà auprès de Teddy lorsque je retournai dehors. Je leur expliquai que Francis voulait qu’elle se repose dans une pièce annexe en attendant son médecin. Je devais trouver Waldo.
— On va devoir reporter le débat ? demanda James.
— Je ne sais pas. Mais il ne faudrait pas qu’elle ressemble à un zombie.
Alors que je me précipitais vers le parking en envoyant un texto à Waldo, je ne remarquai pas la BMW noire garée près de ma voiture. Jusqu’à ce que le conducteur baisse sa vitre. C’était la dernière personne sur Terre que j’avais envie de voir en ce moment : Bob Burdick, qui me dévisageait à travers une paire de Ray-Ban.
— Tu nous espionnes ? demandai-je.
Il mâchouillait un chewing-gum.
— Te la pète pas. On va vous dégommer.
— Alors qu’est-ce que tu fais là ? Waldo est occupé.
Il me t signe avec deux doigts d’approcher. Je le dévisageai sans bouger.
— Très bien. Je suis venu te dire bravo.
— Je croyais que tu allais nous dégommer.
— Je te félicite toi, pas les autres. Toi. Le sang neuf que tu insu es dans les discours.
— Oh, c’est…
J’allais expliquer que ça venait de Teddy quand je me souvins que je parlais à l’ennemi.
— Ce n’est pas moi, dis-je à la place.
— Ce n’est pas Waldo. Il n’a pas écrit comme ça depuis 2010.
Il fouilla mon regard à la recherche d’un indice.
— Écoute, les gars avec qui je travaille dans le Wisconsin cherchent du sang neuf. Ce serait du consulting au début, mais qui sait ?
Il parlait de travailler pour le sénateur. Il parlait d’une campagne de réélection.
— Tu veux Waldo, le corrigeai-je.
— Non, s’escla a Burdick.
— Pourquoi ?
— Parce que Waldo ne veut pas gagner. Il veut avoir raison. Ce n’est pas la même chose.
Puis il remonta sa vitre et démarra.
Quand j’arrivai au cabinet médical situé dans le centre commercial entre les boutiques Five Guys et PetSmart, Waldo n’était pas là. L’employé à l’accueil s’évertuait à répéter qu’il ne pouvait pas communiquer d’informations sur les patients. Waldo n’avait pas répondu à mes textos.
— S’il vous plaît, expliquai-je à l’homme. C’est mon patron et je m’inquiète pour lui. Ma femme l’a déposé il y a une heure. Est-ce qu’il est reparti ? Est-ce qu’il va bien ?
Mais il ne voulait rien lâcher. Puis quelqu’un derrière moi m’interpella.
— Ce type ? Ouais, il était là.
Je me tournai vers lui. C’était un homme âgé, la main enveloppée dans des sachets de glaçons et des serviettes en papier. Il était assis à côté d’un hévéa et lisait le même magazine people que Kavya plus tôt. Je me retrouvais encore face à l’expression bienveillante d’Oprah qui m’exhortait à transformer mes blessures en sagesse.
— Un grand gaillard ? Ils l’ont emmené aux urgences. Il s’est évanoui sur sa chaise tout à l’heure.
Le réceptionniste nit par céder, comme s’il craignait qu’on lui reproche quelque chose.
— Il avait quarante de èvre. Une ambulance l’a emmené à Mercy North.
— Il a fallu trois in rmiers pour le soulever sur le brancard !
Appuyé contre la réception, je sentis mes jambes se dérober.
Le vieux me lança un regard inquiet.
— Ça va, petit ?
En arrivant à l’hôpital, je franchis les mêmes portes vitrées de la salle des urgences où Teddy et moi avions conduit Waldo en novembre après sa chute sur le parking. Ce jour-là, des aides-soignants étaient sortis pour le transporter de la voiture aux urgences en fauteuil roulant. J’avais garé la Lincoln et laissé Teddy accompagner Waldo à l’intérieur. Je n’avais plus cette possibilité aujourd’hui ; j’étais contraint d’a ronter ma hantise.
À peine entré dans la salle d’attente, je me mis à transpirer et me demandai si je n’avais pas une infection plus grave, mais non, ma gorge était indolore. Au fond de moi, je savais que c’était la combinaison blouses bleues, masques, éther, néons et linoléum qui me rappelait des événements auxquels je ne voulais pas penser.
Les urgences de Mercy North où nous avions amené Waldo en novembre étaient aussi celles où j’avais accompagné mon père de nombreuses fois. Le jour où il avait avalé trop de pilules – par accident, m’étais-je convaincu moi-même. Le jour où il s’était coupé la paume avec un cutter et avait perdu près d’un demi-litre de sang.
Étourdi, je tentai de me concentrer. Pas de Waldo en salle d’attente. Je me rendis à l’accueil où une assistante me tendit un formulaire à remplir : nom, assurance, symptômes… Je le repoussai vers elle.
— Je ne suis pas malade. Avez-vous un patient du nom de Waldo Woodson ? Junior ? Un type costaud, forte èvre, arrivé en ambulance dans la dernière demi-heure ?
— Vous êtes de sa famille ?
— On vit ensemble, répondis-je.
Elle ne savait pas trop comment interpréter cette information. J’allais lui fournir des explications lorsque le poste de télévision derrière son bureau attira mon attention. Elle regardait une émission du matin, et il y avait de nouveau Oprah – rayonnante, le regard chaleureux. Un micro à la main, elle parcourait le public conquis du studio. Étrangement, sa présence m’apaisait. Regarder son sourire aimable et patient m’aidait à tenir le coup.
— Je croyais que son émission s’était arrêtée ? m’étonnai-je.
— Elle a lancé sa propre chaîne, m’informa la réceptionniste.
— Et elle anime une émission ?
— Elle anime toutes les émissions.
Un bandeau dé lait en bas de l’écran :
Vous serez maintes fois blessés dans votre vie. Vous commettrez des erreurs. Certains les
appelleront des échecs, mais j’ai appris que l’échec est en réalité la façon dont Dieu nous
dit : « Excuse-moi, mais tu vas dans la mauvaise direction. »
— Je peux mettre la chaîne sur la télé là-bas, dit-elle en levant sa télécommande.
J’allais répondre que ce n’était pas nécessaire lorsque je sentis mon bras se dérober. Ma tête faillit heurter le comptoir.
Elle appuya sur un bouton pour appeler des collègues. En moins d’une minute, je me retrouvai dans un fauteuil roulant, poussé vers la zone de triage. J’avais peut-être le même virus que Teddy et Waldo après tout. Le plafond était bas et lumineux. Des cloisons suspendues quadrillaient tout l’espace, isolant les lits. C’était un labyrinthe, et plus nous nous y enfoncions, plus je doutais de retrouver mon chemin pour en sortir. Quelqu’un me glissa un formulaire dans la main au passage. Je cherchais Waldo, mais ne le voyais nulle part. Seulement une succession de corps : hommes, femmes, vieux, jeunes, des intubés, des perfusés, des endormis, des gémissants, des cruciverbistes, des personnes assises avec leurs proches, des personnes seules.
Je me vis, dans un lit, les cheveux blanchis. Dans un autre, je vis mon père, et moi à côté de lui, en train de corriger des copies, aveuglé par des œillères, ne voulant pas savoir la vérité.
Les mots « dissocier » et « disjoindre » signi ent la même chose. « Séparer des éléments qui étaient unis » ou « désunir ». La logique sémantique de la dernière dé nition supplante la première, bien que le premier terme soit préféré, car il est plus court. Pourtant, le second est plus courant dans le langage parlé. Dissocier. Disjoindre.
Au fond, ce ne sont que des enchevêtrements de lettres. Des sons lestés de poids.
Nous étions là, dans un dortoir, les in rmières posaient des perfusions de sérum et demandaient des examens. Alors que l’aide-soignante essayait de m’aider à me lever, je laissai tomber mon téléphone épileptique, saturé de textos et d’appels de Francis. Quelque part au loin, j’entendis un vieil homme gémir qu’il avait mal à la tête, et quelqu’un demander : « Quand êtes-vous allé à la selle pour la dernière fois ? »
— Restez tranquille, disait l’aide-soignante. On va vous allongerez ici.
— Vous allonger, m’entendis-je la reprendre.
— Quoi ?
— Au futur proche, le verbe aller est suivi d’un in nitif. « Allongerez » est…
Puis la voix d’Oprah retentit. « Nous sommes heureux d’accueillir notre prochain invité ! »
Je réalisai alors qu’il y avait une télévision dans la pièce en face.
« C’est un guérisseur spirituel védantique et un grand maître de la motivation… Rohit Subramaniam !
Je pivotai vers la source sonore, et la réalité commença à se distordre. Je n’arrivais pas à organiser mes pensées, m’exprimer à voix haute. J’entendais un brouhaha confus : applaudissements, bips, cris, rires. Au moment où mes yeux se posèrent sur le visage souriant de l’étrange petit homme que j’avais rencontré au mariage de la cousine de Kavya, ma vision s’assombrit et ma tête s’embruma comme si on avait remplacé ma cervelle par du coton. Tout à coup, la fatigue me terrassa, et je balbutiai à quelqu’un à côté de moi que j’avais besoin de m’allonger une seconde. Et soudain j’étais bien, libre comme l’air nocturne, en apesanteur, ne sentant plus rien en dessous ou au-dessus de moi…
Puis je vis un néon au plafond, avec des têtes rondes qui masquaient la lumière blanche à tour de rôle. Des mains me saisissaient et me soulevaient la tête pour glisser un oreiller dessous. Je compris alors que j’avais perdu connaissance à l’accueil des urgences. Sans doute une demi-seconde, mais j’avais l’impression de me réveiller d’un sommeil de cent ans.
— Je vais bien, dis-je.
— On véri e que vous n’avez pas une commotion cérébrale. Vous vous êtes cogné la tête en tombant.
— Je vais très bien.
— Vous êtes tombé raide.
Je voulais expliquer que c’était une construction incorrecte ; on pouvait « tomber raide mort » ou « tomber raide dingue », mais pas « tomber raide » tout court. Mais au lieu de cela, je tins des propos confus que nul ne comprit autour de moi.
— Je n’aime pas les hôpitaux, tentai-je d’articuler.
Une publicité pour les lingettes Sanytol passait à la télé. Depuis combien de temps étais-je dans les vapes ? Avais-je halluciné l’oncle de Kavya ? Je ne trouvais plus le téléviseur que je pensais avoir vu plus tôt.
— S’il vous plaît, restez allongé sans bouger.
— Je vais bien, balbutiai-je, inaudible.
Je ne trouvais pas mes mots ; j’avais échoué, une fois de plus. Échoué à trouver Waldo. Échoué à le couvrir. Échoué à veiller sur mon père. Je manquais à tous mes rôles : de plume politique, de mari, de
ls, d’ami. J’avais échoué, c’est-à-dire que j’avais échoué à échouer de la
bonne manière américaine. Un échec touchant mon esprit, mon cerveau, mon corps, mon âme, ma vie et mille autres choses qui ne fonctionnaient pas.
Une voix traversa le brouillard. Familière, mais enrouée.
— Hé, coloc.
— Waldo ?
— T’es tombé comme une tonne de briques, coassa-t-il.
Voilà. C’était ça.
Quand je tournai la tête vers lui, le monde s’éclaircit, s’illumina en même temps que le sang désengorgeait ma tête pour circuler à nouveau dans mon corps, accompagné de picotements.
Waldo était allongé dans une ne blouse verte, d’où dépassaient absurdement ses jambes poilues, les bras perfusés de tubes où s’écoulait goutte à goutte le contenu de poches argentées transparentes. Il semblait avoir rétréci de moitié.
— Je n’aime pas les hôpitaux.
— Apparemment, si a-t-il.
— Tu arrives à parler ?
Il montra une veine piquée.
— Les stéroïdes. Ils m’ont shooté.
Je fermai les yeux, et il s’empressa de s’excuser.
— Pardon, pardon, pardon. Bon sang. Tu ne plaisantes pas.
Quand je rouvris les paupières, ma vision était constellée de points, mais je ne perdis pas connaissance.
— Je t’ai envoyé un texto, dis-je. Teddy a aussi une angine aiguë.
Les yeux de Waldo s’arrondirent, puis il fut pris d’une quinte de toux incontrôlable. Elle fut si longue et si violente que, pendant un moment, je crus qu’il allait mourir sous mes yeux. Il pleurait et des spasmes lui secouaient la poitrine, spectacle évoquant une crise cardiaque. Puis je perçus des courtes quintes de rire, comme des gloussements d’enfant.
— Qu’est-ce qu’il y a de drôle ? demandai-je, réussissant en n à m’asseoir.
Les poumons si ants, il essaya à plusieurs reprises de reprendre son sou e.
— Je n’ai pas d’angine, réussit-il à articuler.
— Alors qu’est-ce que tu as ?
— J’ai une putain de mono.
— Mononucléose ? hasardai-je, ignorant le nom d’autres maladies débutant ainsi.
Waldo s’étrangla de rire. Parce que s’il avait une mono, Teddy l’avait probablement aussi. Et son médecin était probablement en train de la diagnostiquer en ce moment même. Ça allait être encore plus di cile à expliquer que le streptocoque.
Dieu merci, je n’avais pas dit à Francis que je l’avais aussi.
— Qu’est-ce qu’on fait ? demandai-je calmement.
Waldo fut incapable de parler pendant un moment. Je l’observai du coin de l’œil alors qu’il reprenait son sou e et acceptait lentement la situation. Puis il formula une réponse.
— Tu connais le sénateur Cotter dans le Wisconsin ? Je ne l’ai dit à personne, mais Burdick m’a demandé d’être consultant pour sa réélection.
Je me sentis mal, car soit il mentait, soit Burdick m’avait menti.
— Il fait froid dans le Wisconsin, déclarai-je.
Waldo se tut et je crus qu’il somnolait et se rêvait au volant de sa Lincoln roulant vers de nouveaux horizons. En partance vers un lever ou un coucher de soleil. Destination nulle part, un coin paumé d’Amérique, un endroit où tout était simple, où le passé et l’histoire n’existaient pas. Un fantasme ; une angoisse. Mais il ne dormait pas, il
xait les lampes au plafond, perdu dans les gaz uorescents des tubes
néon. Perdu dans un grésillement électrique d’argon, xénon, néon, peu importe. Je l’entendis murmurer – à moi, à lui ou à un être qu’il était le seul à voir, je ne saurais le dire :
— Je ne t’aime pas beaucoup.
Puis, sans prévenir, il sombra dans un sommeil profond.
27. US Immigration and Customs Enforcement, agence de police douanière et de contrôle des frontières du département de la Sécurité intérieure des États-Unis.
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