Les Idéalistes
Cinquième jour : Memphis, Tennessee
CINQUIÈME JOUR
Memphis, Tennessee
Je n’avais jamais rendu visite à ma mère et Linh dans leur maison en banlieue de Memphis. Pendant longtemps, j’ai prétexté devoir rester à Pine Grove pour m’occuper de mon père. Puis il y a eu la campagne. En quand Kavya et moi avons déménagé en Floride, il était plus logique de les inviter chez nous pour qu’elles pro tent de la plage. Nous avions annulé un voyage avec elles en Arizona au début de l’été, à l’entrée en vigueur du con nement. Bref, je n’avais jamais vu le ranch où Linh et ma mère vivaient ensemble. Si j’avais évité cet endroit, je me persuadais intérieurement que c’était en raison du voisinage ; à en croire Facebook, ses amis et voisins regardaient Fox News. Mais en roulant dans les rues bordées de cornouillers et de carrés de pelouse verte, je savais que mon aversion pour cet endroit dépassait la politique. Recevoir ma mère sur mon propre terrain ne me dérangeait pas. Mais depuis le divorce, et Linh, j’éprouvais un malaise profond à l’idée de voir sa nouvelle vie de près. Une vie dont je n’avais jamais fait partie. Une vie dont elle rêvait alors qu’elle était coincée dans la nôtre.
J’aperçois ma mère au début de l’allée, dans un jogging en coton blanc et un sweat-shirt brodé d’un cœur composé d’étoiles rouges, blanches et bleues. Elle me fait signe pendant que je me gare, et je me demande si elle m’attendait, mais en réalité elle s’a aire au-dessus du bac de recyclage.
— Tu sais que tu peux laisser ta poubelle sur le trottoir ?
— Quoi ? crie ma mère.
— Tu peux la laisser sur le trottoir !
— Oh, soupire-t-elle. M. Roberts veut récupérer les canettes et les bouteilles.
Elle désigne une petite maison blanche de l’autre côté de la rue, avec un drapeau américain hissé sur un mât au milieu du jardin. Juste en
dessous, un drapeau noir POW-MIA25 otte au vent. Je me souviens que je le voyais partout quand j’étais plus jeune, moins aujourd’hui.
— Il les porte au centre de recyclage pour toucher la consigne, ce qui ne me gêne pas, mais il met le bazar en fouillant dans les ordures.
Elle repêche les canettes et les bouteilles, préalablement lavées, et les place dans un sac pour son voisin. Une fois que le camion des éboueurs qui remonte la rue a vidé la poubelle, nous emportons le sac chez M. Roberts et le laissons sur son porche.
— C’est très gentil de ta part, dis-je une fois de retour dans l’allée.
— Quoi ?
— C’est très gentil.
— C’est un sale bonhomme, répond ma mère. Il glisse des caricatures de la Bible sous notre porte. Linh pense qu’on devrait mettre une clôture, mais je préfère me conduire en adulte.
— Je suis de l’avis de Linh, dis-je.
— C’est leur quartier, soupire-t-elle. On essaie juste de s’intégrer.
— C’est votre quartier aussi. Vous vivez ici depuis plusieurs années.
— Mouais…
Nous revenons dans son jardin, peuplé de lys à oraison tardive, des touches de blanc sur fond d’asters mauves. Je me souviens des virées annuelles à la jardinerie locale pour la fête des Mères, où nous choisissions des cagettes de pensées et de chrysanthèmes à planter dans les bacs à eurs près du garage. Ici, le jardin est bien plus élaboré. Des pivoines, des gueules-de-loup et des variétés de serpolet cascadent comme de l’eau le long d’un haut mur de pierre. Ma mère a installé une table en fer forgé avec son livre de mots croisés et un cendrier près du bain d’oiseaux. Elle me montre du doigt des mésanges de Caroline, et nous apercevons un roitelet à couronne rubis, comme elle le nomme. Elle me propose de prendre un thé à l’intérieur, mais je décline.
— Linh se repose, explique-t-elle. Elle reste debout la moitié de la nuit. Insomnie. Elle n’arrive pas du tout à dormir.
— C’est malheureux. Elle a essayé la mélatonine ? Ça existe en gomme à mâcher maintenant. La mère de Kavya ne jure que par ça.
Un in me sourire.
— Comment va Mme Viswanathan ?
Elle ne cherche pas à prononcer le nom correctement. Elle ne fait jamais cet e ort.
— Appelle-la Padma, dis-je. Elle va bien. Pankaj a un ulcère, il est resté au lit toute la semaine.
Ma mère maugrée et je n’insiste pas. Elle aime beaucoup Kavya, mais elle ne s’est jamais entendue avec les Viswanathan. Elle pense que Pankaj est une brute, que Padma est une épouse soumise. J’ai tenté de lui expliquer que Pankaj est ino ensif, juste à moitié sourd et égocentrique. Leur déférence est purement culturelle. Et non, cet homme ne soliloque pas, même si c’est parfois drôle. Ce n’est pas parce que son divorce est la meilleure chose qui soit arrivée à ma mère que c’est la solution aux problèmes de tout le monde.
Il y a beaucoup de choses dont on ne parle pas, évidemment.
— Où vas-tu au fait ? demande-t-elle.
— Voir un ami à Milwaukee.
Elle fronce les sourcils.
— Ça fait de la route.
— J’aime bien conduire.
Je lui explique le projet sur lequel Rohit et moi travaillons. Linh et elle ont reçu un exemplaire de Power up pour Noël, mais je parie qu’elles ne l’ont pas lu, pas plus qu’elles ne liront le suivant.
— Il aurait dû appeler le prochain livre Shut up, « Fermez-la » ! plaisante-t-elle. On se porterait tous mieux si tout le monde se taisait plus souvent.
— La suite tant attendue du best-seller Power up… Occupez-vous de vos oignons.
Ma mère allume une cigarette (elle sait que je déteste ça), et je l’aide à nir une grille de mots croisés. Pendant un moment, nous sommes bien. En contemplant le jardin, je remarque des objets de l’ancienne maison. Des objets que j’avais oubliés : un nain de jardin, une causeuse en bois avec des pommes d’or peintes sur le dossier. Une mangeoire pour colibris que nous avions achetée lors d’un voyage en famille dans les montagnes – je me souviens d’une auberge où ils en avaient accroché une à toutes les fenêtres. Âgé de huit ou neuf ans, j’observais avec ravissement le ou vert s’agiter, puis s’arrêter, prendre la forme nette d’un minuscule oiseau le temps de quelques becquées de nectar, avant de redevenir ou.
— C’est magni que ici, dis-je. Est-ce que Linh jardine aussi ?
Ma mère chasse sa fumée de la main et secoue la tête.
— Elle est allergique à tout. Chaque fois que je rentre, je dois me doucher ou elle se tape une crise d’éternuement.
— C’est gentil, dis-je sans ré échir.
— En quoi est-ce gentil ?
— Ben, ça… je ne sais pas. Que tu aies cette attention pour elle. Et réciproquement.
Mon père et elle n’ont jamais fait d’e orts mutuels. Ou peut-être que si, mais d’une manière qui m’a toujours échappé. Je repense à mes escapades nocturnes pour les espionner à travers la rampe d’escalier, seuls ou en compagnie d’invités que je connaissais à peine.
— Tu te souviens quand la navette Challenger a explosé ?
— La navette spatiale ? Je me souviens du drame, mais pas du moment précis.
— Tu l’as vu avec papa au journal télévisé du soir. Le discours de Reagan ?
Je lui récite le vers. Rompre les lourdes attaches de la Terre. Mais elle ne sait absolument pas de quoi je parle, sans grande surprise pour moi.
Je lui relate mon souvenir de la scène ; j’étais sorti en douce du lit et j’avais rampé dans le couloir – de cela, elle s’en souvient. Je lui explique comment Waldo et moi avons réadapté l’histoire, il y a sept ans maintenant.
— C’est drôle, dis-je. L’année dernière, elle a publié son autobiographie, sans doute écrite en partie par quelqu’un d’autre. Je l’ai feuilletée en librairie, et toute l’histoire était là, au début du deuxième chapitre. Mot pour mot, exactement comme je lui ai raconté cette nuit-là.
Je n’ai pas besoin de préciser qui est « lui » ; elle le sait.
Ma mère renâcle.
— J’en ai tellement marre de la politique que je pourrais…
Je dois faire une drôle de tête en repensant à Waldo – bien que je n’aie jamais vraiment cessé de penser à lui. Quoi qu’il en soit, elle le remarque, encore sensible, je suppose, à la douleur de son enfant, malgré le temps et la distance.
— Ton voyage a un rapport avec cet homme ? demande-t-elle.
Je hoche la tête et réponds que oui, sans expliquer.
— Il comptait beaucoup pour toi, murmure-t-elle tendrement.
J’opine et con rme que oui, il comptait beaucoup. Chagrin : grief en anglais, employé pour la première fois au e XIII siècle pour désigner « la douleur mentale ou l’angoisse ». Dérivé de l’ancien français grever, « injustice, malheur, calamité », mais aussi « alourdir, oppresser ». Et du latin gravare, « poids, surcharge ; oppresser, aggraver ». Durant la conquête de l’Ouest, on disait d’une expédition infructueuse qu’elle se terminait en « peau de chagrin ». Chariots renversés, chevaux évadés dans la prairie. Les rations au plus bas, l’arrivée de l’hiver. Peau de chagrin . C’est ainsi que je le comprends aujourd’hui. Moins une a iction qu’une destination à laquelle on arrive inévitablement, et par accident. L’échec, inhérent. Oui, j’en suis réduit à peau de chagrin.
Un long silence s’installe entre ma mère et moi ; seul grésille son mégot de cigarette quand elle l’écrase dans le cendrier humide. Je xe les cases blanches et noires de la grille de mots croisés. Les lettres majuscules qu’elle trace pour remplir de mots improbables ces espaces ordonnés. Elle se frotte les poignets après chaque lettre, et je me demande si elle ne fait pas de l’arthrite. Me le dirait-elle ?
— C’est un truc de dingue, s’exclame-t-elle.
J’acquiesce, bien que je ne sois pas sûr de savoir de quoi elle parle.
Est-ce dingue de perdre les êtres qui nous entourent ? Est-ce dingue de tomber en amour pour eux tant qu’ils sont encore là ?
Est-ce cela que je suis venu lui dire ? Que j’ai aimé un homme dans ma vie. Que ce n’est pas la même chose que ses sentiments pour Linh, mais que c’en est plus proche que je ne l’avais réalisé alors, et que, quelle que soit la zone oue où cet amour existait, elle le voit peut-être plus clairement de son angle que du mien.
— Quand j’ai rencontré ton père, je n’avais jamais connu quelqu’un comme lui. Il était « étrange ». C’est le quali catif que j’utilisais pour le décrire aux autres. On me répondait : « Oh, donc il est beau ? Séduisant ? » Je disais qu’il l’était, et en même temps je pensais : Il n’est pas vraiment beau, il est « étrange ». Mais c’est une forme d’amour. Tu as envie de comprendre l’autre pour te rapprocher de lui. C’est comme faire un puzzle. Ah, j’ai trouvé une pièce de lui, tu te dis. Et encore une autre. Et ce n’est que plus tard que tu te rends compte qu’il manquait depuis le début des pièces dans la boîte.
Ma main est chée dans ma poche, repliée autour du clou, et je frotte la tête plate du pouce comme si c’était une patte de lapin.
— Et tu as réussi ? Tu as compris papa ?
Elle soupire, sa main tremble en allumant une nouvelle cigarette.
— C’était un homme malade. Ce n’était pas sa faute. Tu ne lui reprocherais pas d’avoir un cancer, non ? Ni d’attraper une pneumonie. J’y pense de cette façon. Parfois, je regrette de ne pas l’avoir vu plus tôt. On aurait pu l’anticiper. Mais j’ai vraiment essayé de te préserver de tout ça… aussi longtemps que j’ai pu le supporter.
Puis elle me lance un regard que je ne connais que trop bien. Un regard de honte, un regard de dé . D’avoir échoué dans une mission qui, on le réalise seulement maintenant, était impossible depuis le début. De savoir que cela n’invalide pas le fait d’avoir essayé, même si la n est tragique.
— Dis-moi, Linh est vraiment là ? je demande en indiquant la maison du menton. Elle ne m’évite pas au moins ?
Ma mère rougit.
— Non, elle est là. Elle fait ces rêves bizarres… Ça semble dingue, mais… elle rêve d’événements qui ont eu lieu avant le départ de sa famille du Vietnam. Elle n’avait même pas quatre ans. Comment peut-on avoir des souvenirs qui remontent aussi loin ? Je ne comprends pas.
— Tout ce que je comprends aujourd’hui, c’est que je ne comprends pas grand-chose.
— Tu parles comme ton patron.
Je m’escla e que ce sont les risques du métier, ce qui est vrai.
— Comment va Kavya ? Elle doit accoucher dans quoi, trois mois ?
— En novembre. En principe, le jour de notre anniversaire.
Elle sourit.
— Quelle époque pour mettre un enfant au monde.
Ce n’est pas une critique, du moins je n’en ai pas l’impression. C’est plus une peur, la même qui m’empêche de dormir. Linh et moi devons être insomniaques aux mêmes heures – seuls dans notre cuisine sombre, les yeux rivés sur notre téléphone. Il su rait d’appuyer sur une touche pour se parler, sauf qu’aucun de nous ne le ferait.
— Je ne sais pas, dis-je. L’arrivée du bébé me redonne un peu d’espoir.
C’est un mensonge, mais j’aimerais tellement que ce soit vrai que ça pourrait aussi bien l’être.
Ma mère acquiesce, elle ment aussi, mais je suis content pour elle.
— Tu restes pour dîner ? demande-t-elle.
Ce n’est pas vraiment une question. Je sais qu’elle prépare la poitrine de bœuf que la mère de mon père lui a appris à faire pour qu’il soit heureux en ménage. J’en sens le fumet subtil s’échapper par la fenêtre. Kavya cuisine ce plat une fois par an, pour mon anniversaire, et c’est devenu mon seul écart annuel au régime végétarien… J’ai envie de rester, d’entrer dans la maison, de savourer la poitrine de bœuf et de discuter avec Linh de nos insomnies. J’en ai très envie, et pourtant je m’entends répondre :
— En fait, je dois y aller. Je suis censé être à Saint Louis ce soir.
— C’est à quatre heures de route, soupire ma mère.
Elle est tellement déçue que je n’ose pas la regarder.
— J’ai pris du retard, j’explique. Et je dois rattraper le temps perdu.
Tout est faux. Je ne fais qu’inventer de nouvelles excuses pour couvrir les autres.
— Rohit atterrit à Lhassa ce soir et il va appeler pour prendre des nouvelles.
À cet instant, un tintamarre éclate au bout de l’allée. Un homme, qui ne peut être que M. Roberts, renverse un sac-poubelle rempli de canettes en aluminium sur la boîte aux lettres.
— Vous les avez écrasées ! hurle-t-il. Écrabouillées !
Il crache et shoote dans le sac, qui atterrit avec fracas sur le bitume. Puis il s’en va.
Ma mère vide le cendrier dans la terre.
— Linh s’ennuie le soir et broie toutes les canettes que j’ai mises à la poubelle. Elle sait que ça le rend furieux.
— Elle me plaît bien, nalement.
— Ne commence pas.
J’embrasse ma mère sur le front et je lui promets de l’appeler sur le trajet du retour, probablement la semaine prochaine. Je ne peux pas expliquer pourquoi le fait d’avoir perdu un parent me pousse à agir comme si l’autre était déjà mort. Comme si la tenir à distance allait rendre sa disparition moins pénible, alors que je sais que cela ne fera qu’accroître mes regrets. Je veux lui dire que ce n’est pas seulement avec elle, que je suis comme cela avec tout le monde dorénavant. Décevoir les autres chaque jour un peu plus avant qu’ils puissent me rendre encore plus malheureux.
Peau de chagrin. Je vous montre le chemin.
25. Drapeau honorant les prisonniers de guerre (prisoners of war) et les soldats disparus au combat (missing in action).
OceanofPDF.com