Les Idéalistes
Premier jour : Floride
PREMIER JOUR
Floride
— Le vent du changement est le maître, pas l’ennemi, déclare Rohit Subramaniam.
Debout près de la baie vitrée panoramique de ses bureaux en attique, nous admirons le paysage arachnéen de Miami, pastel de palmiers royaux, de béton et de vitrages vertigineux. Nous venons d’accomplir une heure de yoga kundalini de niveau quatre ; nous avons gagné en équilibre, en souplesse et en bien-être. Quelqu’un a disposé des tranches de papaye dorées et des verres de jus frais vert perruche. Le jour se lève et la vue s’étend jusqu’à l’horizon ondoyant des Everglades. La nuit dernière, de nouvelles manifestations ont eu lieu. Je ne sais plus depuis combien de temps le désordre règne. Il y a quelques jours, des contestataires ont incendié un poste de police près de l’autoroute, et une ne fumée grise otte encore sur la zone. Les citoyens en ont assez ; quelque chose doit changer ou tout va s’e ondrer. Les tessons de verre scintillent sur les trottoirs comme des confettis. Le calme est retombé maintenant. C’est une heure réservée aux imbéciles comme nous : ceux qui accueillent l’aube, ceux qui saluent le soleil. Nous nous vantons de ne pas avoir besoin de beaucoup de sommeil.
— N’aie pas peur ; ne te décourage pas ! ajoute Rohit.
Rohit Subramaniam fait son Rohit Subramaniam : il tente de me motiver en mâtinant son bouddhisme de carte postale de capitalisme de progrès. Méditez, travaillez dur, trouvez la paix intérieure, gagnez votre premier million, sou rez dans le confort . Il me xe comme un hibou, arquant ses sourcils broussailleux. À la fois dans l’attente et doué d’une in nie patience. Je travaille avec lui depuis assez longtemps pour connaître ses ruses – et pourtant, il est di cile de ne pas l’écouter quand il se montre insistant.
Mon employeur actuel a immigré aux États-Unis depuis le sud de l’Inde en 1977, à vingt-deux ans, avec huit dollars en poche et des babouches en mousseline. Il conduisait la nuit un taxi qui sentait les pieds, puis animait le matin un groupe de prière pour ses collègues chau eurs. Petit à petit, il a recruté des adeptes et a ni par fonder sa société : R.S. Future Enterprise. Rohit possède le don extraordinaire d’inciter les individus à écouter leur ange gardien : pratiquer un sport régulier, manger sainement, investir de manière responsable, etc. Sa propre vie incarne le rêve américain, et c’est si simple qu’il donne la recette à tout le monde. Autrefois, il vendait par correspondance des cassettes VHS de motivation à 19,95 dollars. Aujourd’hui, Rohit di use en permanence trente-cinq cours di érents sur son site web réservé aux abonnés, plus une douzaine d’extraits gratuits sur YouTube. Auparavant, il voyageait dans tout le pays et donnait des conférences dans des salles de taille moyenne. Aujourd’hui, les adeptes se pressent devant leur webcam pour assister à ses ateliers en ligne. Bref, il a su s’adapter.
Si cela peut paraître crapuleux, j’ajouterais que Rohit ne vend pas de multipropriété ni d’adhésions à une secte. Ses montages ne sont pas pyramidaux. Il n’exige pas d’être vénéré. Les soutiens de sénateurs et de chefs d’entreprise de la Silicon Valley sont, à ma connaissance, profondément sincères. Sa méthode brevetée en dix étapes continue de libérer chaque année le potentiel de centaines de milliers d’Américains. Rohit est convaincu qu’une nation plus en phase, inspirée et informée sera une meilleure nation.
Mon boulot consiste à le croire aussi.
Plus précisément, mon travail consiste à m’appuyer sur cette conviction pour écrire les mots que Rohit prononce pour qu’on y croie tous. Ma mission est d’animer sa voix. De manier ses cadences singulières et ses étranges placements de virgules. Où aime-t-il ses points-virgules ? À quelle fréquence emploie-t-il le tiret cadratin ? J’analyse en détail ses arbres syntaxiques pour chaque électorat et circonscription a n de pouvoir reproduire le mordant de ses expressions de compassion. Je parcours une vieille édition pourpre d’un Guide de poche des principes zen en surlignant des citations, futurs socles de paragraphes. Je les classe ensuite dans l’ordre idéal : Accroche scandaleuse. Humour terre à terre. Fait surprenant issu d’une véritable étude scienti que ! Appel à la raison. Transition. Anticipation du contre-argument. Transition. Appel à l’action ! Impératif, impératif, l’énoncé des valeurs. Une conclusion étrangement succincte qui donne envie de lire le chapitre suivant. Savonner, rincer, frotter jusqu’à ce que, ta-da, l’été dernier, son livre Power up entre directement dans la liste des best-sellers du New York Times, et plafonne en tête des ventes pendant seize semaines de folie. Je l’ai accompagné à des conférences dans des centres de congrès et des coulisses des talk-shows en journée et en soirée. J’étais toujours là, dans la loge : à préparer, observer, adapter.
Et aujourd’hui, on repart comme en quarante.
— Va voir cette femme, m’encourage Rohit en se servant deux tranches de papaye.
Hier, il m’a entendu au téléphone décliner l’invitation d’une vieille amie que je n’ai pas revue depuis l’époque où je travaillais dans la politique. Elle voulait que je vienne la voir pendant son séjour à Milwaukee, où elle rencontre des stratèges pour discuter de son avenir politique qui, au dire de tous, est brillant, brillant, brillant.
Il y a sept ans, « cette femme » n’était encore que ma députée locale, une ancienne directrice d’école que nous appelions tous Teddy, brillante femme noire qui menait une croisade pour la réforme scolaire et contre les inégalités de revenus. Aujourd’hui, Theodora Ruiz est membre du Congrès – très appréciée par la gauche et très critiquée par la droite. Cet été, on l’a vue sur tous les fronts : dé ler avec un groupe de Black Lives Matter le matin, poster un TikTok sur les e ets néfastes de la politique commerciale sur les adolescents l’après-midi, et rentrer chez elle à l’heure de grande écoute pour dialoguer avec les présentateurs de CNN sur Zoom. Je me réjouis pour elle, et pour ses actions béné ques ; nous avons besoin de cent autres personnes avec ses convictions et son énergie au Capitole.
Je ne suis pas sûr de pouvoir satisfaire sa demande, même si c’est pour une bonne cause.
Après ce que nous avons vécu ensemble il y a sept ans, je pensais ne plus jamais avoir de nouvelles de Teddy. Et aujourd’hui, elle me demande de lui rendre un service assez conséquent. Parce que nous crapahutions dans les tranchées ensemble. Parce qu’elle sait pouvoir me faire con ance pour garder des secrets ; je ne l’ai pas trahie avant.
— C’est une amie chère, me rappelle Rohit.
— Le premier commandement des Vedas, je lui rappelle aussi, est de dire la vérité. Satyam vatha.
Une somptueuse muraille de cumulonimbus, falaise rose de cent soixante kilomètres de large, s’élève lentement au-dessus des marécages hérissés de joncs bruns.
— Mais il y a une Vérité des vérités, réplique Rohit, qui est que toute vérité n’est pas bonne à dire.
Dans la vitre impeccable de la fenêtre, je distingue le contour de mon corps : épaules tombantes, bras maigres, grisonnement des tempes en avance d’une bonne décennie.
Il existe une vérité parallèle, où je suis le héros de l’histoire de ma propre existence, un homme qui fait les choix les meilleurs et les plus justes. Et il y a la vérité réaliste, dont j’ai plus de mal à me souvenir – car je me la suis trop bien cachée. C’est ce que nous faisons.
— Et si tu as besoin de moi au Népal ?
— Je n’ai pas besoin de toi ! me taquine-t-il. Je n’ai pas besoin de toi !
Depuis des mois, Rohit organise une expédition privée à Lhassa pour un groupe d’hommes d’a aires, une retraite dans un temple tibétain où ils se cloîtreront pour e ectuer une méditation profonde de phase quatre. Je ne veux même pas savoir combien cela va lui rapporter net.
— Et si j’ai besoin de toi, tu ne crois pas que je pourrais te joindre aussi facilement à Milwaukee que dans une piaule à Katmandou ? Inutile de rester assis là-bas à xer le plafond.
— Je dois écrire le prochain livre.
— Alors écris le prochain livre ! Écris-le sur les autoroutes et les chemins de traverse américains. N’est-ce pas ainsi que toi et l’infâme Mister Waldo avez pondu ensemble vos meilleurs discours ?
Il évoque là une con dence d’un soir, après ma sixième caïpirinha, et depuis il ne me lâche plus avec cette histoire. Le désavantage de travailler avec un gourou du développement personnel, c’est qu’il essaie toujours de suturer vos plaies, même si vous vous êtes habitué à vos blessures. Pour moi, un bon jour est un jour où je ne pense pas à « l’infâme Mister Waldo ». J’avoue, ces jours sont rares.
— Ce n’est pas le bon moment, plaidé-je. Kavya entame son troisième trimestre.
— C’est le moment idéal ! s’exclame Rohit en posant la main sur ma poitrine, entre le cœur et l’estomac.
Dans son livre, il indique que nous possédons un rayon lumineux jaune à cet endroit, un chakra du plexus solaire qui nous confère à tous le pouvoir de suivre notre chemin de vérité et d’être responsable de notre vie. Il le croit ; je l’écris.
Je ne peux pas tellement aller plus loin. Voilà le vrai problème.
— Va. Va et sois un tout. Pourquoi as-tu si peur ?
J’ai envie de répondre que je suis déjà un tout : un tout plein de trous. Un homme amputé de certaines parties de lui-même. Des pans sentimentaux sectionnés par ma propre main et éparpillés à travers le pays. Ce n’est pas parce que Teddy a appelé que je dois aller les déterrer : ma foi, ma famille, mes échecs, mes amis, mon avenir.
Ce nuage bas au-dessus des Everglades. Si je reste ici assez longtemps, je le verrai grossir et s’assombrir, le rose virer au violet. Le violet devenir noir alors que les rayons du soleil évaporent l’eau des marécages dans l’atmosphère. Des trillions de gouttes qui se condensent paisiblement, en ent heure après heure jusqu’à ce que, vers quinze heures trente chaque jour, la masse libère une pluie torrentielle aux re ets argentés. Elle tombe pendant dix minutes et se dissipe jusqu’au lendemain après-midi.
Mais combien de temps cela peut-il durer ? En caressant le soir le ventre rond comme un melon de Kavya, je murmure à notre lle en gestation : « Ne sors jamais, petit poisson. » Les campagnes ambent ; la peste et la dévastation ont gagné tout le pays. Il fut un temps où nous pensions bons et loyaux nos amis et nos voisins, avant qu’ils ne portent au pouvoir des fous furieux, qui balancent chaque jour une nouvelle atrocité à la une des journaux et des bandeaux d’information. Je ne peux pas dire, à l’heure actuelle, si nous pourrons revenir en arrière.
Oh, petit poisson, où est l’Amérique que j’aimais ? Que je voulais pour toi ?
Mais Rohit m’assure que c’est la même Amérique qui a toujours existé. Que je découvre seulement ses dimensions réelles pour la première fois. Dans une autre vie, j’ai pris soin d’enseigner à mes élèves du secondaire que notre Amérique n’a jamais été le pays de la vie, de la liberté et de la justice. Loin de là. Professeur d’histoire, je savais que c’était vrai – mais d’une façon qui me permettait de croire qu’il y avait aussi autre chose. J’ignore aujourd’hui si cette autre chose existe encore.
— N’aie pas peur, ne te décourage pas.
Rohit l’aime bien celle-là. Celle-ci aussi : Il n’y a pas de honte à échouer, l’échec est de ne rien tenter . Une leçon que j’ai apprise de mon père, puis de l’infâme Mister Waldo, et que je semble pourtant toujours avoir besoin d’expérimenter.
Et puis, si notre histoire est une histoire d’échecs, alors cela vaut doublement pour les cauchemars du présent dont nous essayons aussi de nous réveiller – et donc, oui, j’ai peur. Et donc, oui, je suis découragé. Pourtant, même si je pars a ronter des fantômes, je dis à Rohit que je vais y aller. En prenant la route maintenant, je devrais passer avant la pluie.
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