Les Idéalistes

Kristopher Jansma · Chapitre 10 sur 30

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Les Idéalistes

Troisième jour : Plateau

TROISIÈME JOUR

 

Plateau

 

Rohit m’envoie une opée d’e-mails avant d’embarquer pour le Tibet, et je réponds à ses missives en croquant les meilleurs ocons d’avoine de l’Alabama côtier, dans une boutique de gaufres qui empeste le sirop d’érable arti ciel. Quand j’ai ni, je pianote un texto pour ma mère. J’espère dormir chez elle et Linh quand j’arriverai près de Memphis. J’ai beaucoup pensé à elle ; le paysage le long des autoroutes d’Alabama me rappelle les quelques photos que j’ai vues de son enfance dans l’Arkansas. Des petites fermes en pointillé sur une nappe de verdure, des silos à grains et des châteaux d’eau qui hachurent l’horizon. Les automobilistes me font aussi penser à elle en roulant généralement à quinze kilomètres-heure en dessous de la limite. Je suis devenu un vrai conducteur de Floride, souvent en excès de vitesse sur la voie de gauche. Mais ici, contrairement à Miami, quand un véhicule me précède, il se range gracieusement.

J’espère arriver à Mobile avant le coucher du soleil pour rencontrer une femme nommée Dianna, une ancienne bénévole d’Habitat for Humanity de Caroline du Nord, avec qui j’ai discuté sur Facebook. Je conduis pendant des heures en écoutant une série d’anciens enregistrements de Rohit, à la recherche d’un élément qui pourrait servir de point de départ au prochain livre. Mais je regarde surtout la campagne dé ler, paisible et retirée. Des villages qui constituent un monde entier pour les ruraux qui y vivent de génération en génération. Chacun incarne l’Amérique pour eux. Le centre de la nation dans leur esprit – tout le reste étant vaguement lointain. Comment avons-nous cousu ensemble ce patchwork de petites Amériques ? Nous possédions une foi. Des idéaux communs. Des histoires que nous nous racontions de village en village, sur ce que nous nous devions mutuellement. Un fatras de contradictions dès le départ : nous sommes indépendants, nous sommes libres ; nous ne sommes pas du tout un « nous », mais nous prétendons tous l’être.

En n d’après-midi, je traverse les marais qui entourent la baie ; la vue s’étend jusqu’au golfe du Mexique et, droit devant, je distingue le centre-ville de Mobile. Depuis l’autoroute, il ressemble à la plupart des autres petits centres urbains : quelques tours de verre modernes, une rangée de grues et de conteneurs maritimes le long du port. Je distingue l’USS Alabama, un cuirassé transformé en navire-musée de la Seconde Guerre mondiale. Les rues sont bordées de clubs de jazz, de restaurants-barbecues et de bâtiments aux couleurs pastel avec des balcons en fer forgé que j’associe à La Nouvelle-Orléans et au carnaval du Mardi gras. Bientôt, je constate que des manifestations ont lieu ici

aussi. ACAB12 est gra té sur les murs d’une banque dont les fenêtres sont condamnées. Trois jeunes femmes avec des bandanas sur la bouche me dépassent. Elles portent des pancartes et se dirigent dans la direction opposée, vers un point de rassemblement. L’une d’elles trimballe un sou eur de feuilles vert sans l. Ils s’en servent pour repousser les nuages de gaz lacrymogènes ; je l’ai vu à la télé.

Mon hôtel se trouve quelques rues plus loin. Il possède une piscine sur le toit et un bar de l’époque de la prohibition, mais cela n’intéressait pas Dianna de m’y rencontrer. Elle m’a donné rendez-vous au Plateau, à quelques kilomètres au nord de la ville. C’est son quartier et elle préfère ne pas s’en écarter en ce moment. Je m’éloigne donc des grands immeubles pour pénétrer dans un tout autre monde. Un réseau de routes locales bordées de maisons à un étage entourées de gazon jauni par le soleil et de clôtures rouillées. D’énormes vieux micocouliers surplombent les rues et les jardins. Des chiens aboient sur ma voiture quand je passe devant leur propriété, et des enfants me dévisagent depuis les endroits où ils jouent. Ils sont tous noirs, et je me démarque su samment de la population locale pour mériter ces regards mé ants. Je roule doucement, adressant un petit salut de la main à quiconque croise mon regard a n de leur montrer que je ne lui veux aucun mal.

Il y a du monde partout dehors. C’est un pays d’activités en plein air : dans les jardins, les cours, sur les perrons, dans les arbres. Par cette belle et chaude soirée d’été, des familles sont réunies en haut de la rue autour d’une piscine publique. Au bord, des barbecues à dôme rouge sont allumés. L’odeur de la fumée et de la viande dans l’air me fait fantasmer, mais la véritable attraction semble se situer sur le terrain de basket au coin de la rue : une simple surface bitumée, sans ligne à trois points ou autre, d’après ce que je vois en passant. Là, une douzaine d’hommes et d’adolescents jouent avec jubilation, parcourant le terrain comme des vagues qui entrent en collision, sous les encouragements des spectateurs. À proximité, un panneau jaune avertit de la présence de dos-d’âne et intime de ralentir, ce que je fais.

Dianna m’a demandé de la retrouver à l’extérieur d’un long bâtiment bas et blanc, où elle travaille à recueillir des récits et des objets matériels de la communauté. Beaucoup d’habitants sont des descendants directs des esclaves amenés en Alabama par le Clotilda, une goélette qui a capturé des hommes et des femmes au Bénin et au Nigeria pour les vendre dans la baie de Mobile en 1860, plus de cinquante ans après l’interdiction de l’importation d’esclaves. Les historiens pensent aujourd’hui que les captifs du Clotilda furent les derniers esclaves africains. Ils furent libérés en 1865 par les soldats de l’Union et les survivants fondèrent cette communauté et cultivèrent des légumes jusqu’à ce qu’ils puissent acheter la terre de la famille même qui les avait fait capturer et les avait vendus à leur pro t. Un malaise lancinant m’envahit, il y a une douleur di use qui plombe tout ici, encore. Je ne veux pas verser dans le New Age, mais écoutez quatorze heures de méditation et vous verrez ce qui se passe.

En attendant l’arrivée de Dianna, je me dégourdis les jambes, puis m’assieds sur le capot de la voiture en psalmodiant doucement l’un des mantras sanskrits que Rohit enseigne : Om Asato Maa Sad-Gamaya, Tamaso Maa Jyotir-Gamaya, Mrtyor-Maa Amrtam Gamaya, Om Shaantih Shaantih Shaantih .

« Conduis-moi de l’irréel au réel, conduis-moi de l’ombre à la lumière, conduis-moi de la mort à l’immortalité. Om paix paix paix. »

Alors que je récite cette prière, prononçant certains des mots les plus anciens écrits dans toutes les langues, je sors le clou de ma poche et le fais tourner entre mes doigts. Il y a maintenant des zones sur sa longueur auxquelles mon stress a redonné leur brillant, et il scintille dans le soleil couchant.

Je regarde la partie de basket. Le ciel s’en amme d’orange et de bleu. De ns nuages sillonnent les cieux. Puis j’entends une voix.

— Tu dois être l’ami de Waldo, dit cette voix féminine en arrivant derrière moi à petites foulées.

Je me retourne et vois une petite femme en legging Lycra et tee-shirt du Rocket City Half Marathon de 2019 à Hunstville. D’après ses publications sur Facebook, je sais que Dianna est une coureuse passionnée, qui participe à trois ou quatre marathons par an. Elle me salue comme si nous avions déjà discuté pendant plusieurs heures.

— J’ai retrouvé mes clés, annonce-t-elle.

— Oh, tant mieux, dis-je, ignorant qu’elle les avait perdues.

— Elles étaient chez mon frère, évidemment. Il va devoir me les envoyer par la poste parce que je ne vais pas me retaper toute la route. Ce ne serait pas un problème si ces réparateurs n’avaient pas fermé ma porte en sortant. Je leur ai dit : « Je n’ai rien à voler, inutile de fermer. Je dépense mon argent en pèlerinage. »

C’est un refrain qui revient souvent dans ses publications en ligne. L’année dernière, elle est allée à Madrid, en Terre de Feu et elle a fait une croisière en Alaska. Elle aime prendre en photo la chaise vide à côté d’elle à table, où son mari, Harry, serait assis s’il n’était pas décédé il y a trois ans. « Paix à son âme », légende-t-elle.

— Je suis un livre ouvert, je t’ai prévenu. Je te dirai tout ce que tu veux savoir si je peux m’en souvenir, ce qui est généralement le cas si on me laisse le temps. J’ai une mémoire visuelle parfaite.

Elle tapote sa tempe du doigt.

— Tu as ni ton jogging ?

— Oh, non, répond-elle avec insouciance. J’ai encore dix kilomètres à courir, mais je peux faire une pause.

— Eh bien, faisons vite, dis-je, inquiet qu’elle termine sa course à la nuit tombée. Tu as connu Teddy Grayson en Californie ?

Immédiatement, elle sourit.

— C’était deux ou trois ans après cette terrible tempête de feu. Six cents hectares réduits en cendres, et trois mille maisons détruites près d’Oakland. Beaucoup de ces familles avaient tout perdu, et la plupart ne s’en sont pas remises.

J’ai entendu un ash d’information spécial lors de mon trajet ce matin. La Californie brûle, et en raison du changement climatique, c’est pire que les incendies meurtriers des années 1990. En un peu plus d’une semaine, quatre cent mille hectares du Golden State ont brûlé et brûlent encore, le mur de ammes étant à peine à moitié contenu, et pas de n en vue. Les incendies ont ravagé le pays des vignobles, anéanti les forêts de séquoias et traversé les collines jusqu’à la Silicon Valley. Une zone de la super cie du Rhode Island s’est transformée en cendres et en mort en un après-midi. Dans les endroits hors de la zone de danger, l’air est si lourd de suie et de fumée que personne ne peut sortir de chez soi. Dans les journaux, les photos montrent le ciel de San Francisco ressemblant à l’atmosphère de Mars. La fumée a traversé tout le pays ; les ammes à San Francisco ont eu pour conséquence que le ciel était exceptionnellement couvert jusqu’à Westchester.

— Et Waldo était là aussi ? Comme bénévole ? je demande.

— Il vadrouillait, se souvient Dianna. Il faisait de la randonnée, je suppose. Il se baladait. Comme beaucoup de jeunes de vingt ans à l’époque, après avoir fait tout un tas de conneries.

— De quels détails de son passé te souviens-tu ?

— Oh, presque aucun. Il avait un peu d’argent, un héritage, je crois, qu’il ne pouvait ponctionner que de temps en temps. Il n’achetait rien d’utile avec. Tu aurais dû le voir ! Il faisait du stop dans un velours côtelé si usé qu’on voyait à travers. Il parlait sans cesse de Nietzsche et du Voyage avec Charley. Il aimait porter ce vieux tee-shirt gris de Harvard – sauf qu’il n’a pas fait Harvard, j’en suis sûre. C’était peut-être censé être ironique ? Le pauvre gars se prenait pour Jack Kerouac, mais c’était le cinquantième Kerouac que je rencontrais cette année-là. Quoi qu’il en soit, il est venu rendre visite à… je peux dire son nom ?

— Bien sûr, lui assuré-je.

Dianna n’a rien signé encore, et il n’y a personne dans les parages de toute façon. Pourtant, elle semble soudain mal à l’aise.

— On peut juste dire « colocataire », si c’est plus facile, proposé-je.

— Colocataire fait croire qu’on louait un joli loft en ville.

— Où viviez-vous ?

Dianna se mordille la lèvre.

— Dans un ranch, une sorte d’exploitation agricole dans les collines avec d’autres personnes, où tout le monde mettait la main à la pâte.

Je fronce les sourcils.

— Donc on pourrait appeler ça une communauté ?

— Disons plutôt une « communauté intentionnelle ».

— Hum. Et cette communauté avait-elle un nom ?

En posant la question, je sais déjà que je n’ai pas envie de connaître la réponse. J’essaie d’imaginer Teddy et Waldo sous le soleil brûlant, en train de cueillir des avocats avec une bande de Californiens d’une vingtaine d’années, en sueur.

— Quelque chose comme… le Collectif exalté de mère Gaïa.

— Quelque chose comme ?

— Qui s’en souvient ?

— Ça fait un peu secte, soupiré-je.

— Seulement un peu, m’assure-t-elle.

— Waldo et Teddy étaient-ils amoureux à cette époque ?

— Eh bien, hésite Dianna, je dirais qu’il y avait entre eux une vibration romantique, mais je suis quasiment certaine que ce n’était pas sexuel, si c’est ta question. Elle avait un petit ami et Waldo couchait avec moi, entre autres.

Dianna rougit.

— Comment ça, entre autres ? demandé-je comme s’il existait d’autres façons de le dire.

— L’une des, euh, règles du ranch, disons, était « l’amour libre ».

À mon expression, je devine qu’elle comprend qu’il s’agit pour moi d’une mauvaise nouvelle.

— Mais Teddy n’était pas concernée par cet… aspect de la… euh, communauté intentionnelle ?

Dianna secoue la tête.

— Non. Elle était là en observatrice. Elle travaillait sur sa thèse universitaire. Quelque chose sur l’enseignement communautaire alternatif et les idées à y puiser pour réformer le système scolaire public.

— Il y avait des enfants au ranch ?

— Oh, bien sûr. De tous les âges. De toutes les origines. À l’époque, il n’y avait pas beaucoup d’endroits comme le nôtre. Ouvert à tous. Une communauté pour tous, un lieu où se reconstruire.

— Et Teddy ?

— Elle était là, elle prenait des notes, elle observait, mais elle essayait aussi de vivre parmi nous. Jane Goodall chez les hippies déjantés. Et éprise d’un gars qui travaillait dans un des restaurants du coin. Un endroit chic, avec des nappes blanches. Je ne me souviens pas de son nom, mais il était sous-chef cuisinier et elle était assez mordue. Bref, elle ne participait pas à… comment tu l’as appelé ? Cet aspect ?

Soulagé de savoir que Teddy n’aura qu’à expliquer aux électeurs qu’elle était une membre non pratiquante d’une communauté d’amour libre, je passe à la question qui m’intéresse.

— Comment a-t-elle repris contact avec Waldo ?

— Ils se sont croisés par hasard quelque part. Je crois à un rassemblement de Greenpeace. Les baleines, les océans. Un truc nautique. Elle avait beaucoup de projets pour sa ville natale après avoir

ni sa thèse. Elle voulait faire de la politique et sauver les écoles…

exactement ce qu’elle a fait.

— Et Waldo partait à vau-l’eau, tu as dit ?

— Oh, oui. Et j’aime à penser que je l’ai remis sur les rails. Il se défonçait quand je l’ai rencontré. Je l’ai aidé à se sevrer. On parlait pendant des heures des maisons brûlées à reconstruire. Il n’arrêtait pas de dire qu’il allait m’accompagner et prendre contact avec les bénévoles d’Habitat sur place. Faire quelque chose de bien pour le monde.

— Il l’a fait ?

— Je suis sûre qu’il en avait l’intention, soupire Dianna. C’était inscrit sur son visage. La culpabilité, tu vois ? Il avait fait quelque chose de terrible. J’ai de l’intuition pour déceler la douleur d’autrui.

En disant cela, elle me tapote la rotule. Je frémis à l’idée de la douleur qu’elle perçoit en moi.

— J’étais folle de lui. Il parlait tellement bien, et quand il était sobre, il brillait comme un soleil. Je ne sais pas comment le dire autrement. Il a ressuscité. On restait éveillés toute la nuit et il parlait de philosophie et de libre arbitre et… j’adorais ça. Il me lisait des livres écornés qu’il trimballait partout avec lui. Il réparait les fuites d’eau, les planches cassées. Il me montrait ses poèmes ou peut-être des paroles de chanson qu’il écrivait. Bien sûr, il y avait des choses sombres dans ses textes, mais il reprenait du poil de la bête. On passait beaucoup de temps dehors, en randonnée et en camping. Je ne pense pas qu’il avait fait beaucoup d’activités en plein air avant. Et là, il pêchait, il dormait à la belle étoile et tout le tralala. Je suis sûre qu’il était heureux. J’en suis sûre.

Dianna sort une vieille photo de Waldo, gentil géant à moitié visible à la lueur du feu de camp, portant le tee-shirt gris élimé de Harvard, un livre de poche en lambeaux à la main. Il contemple la lisière sombre d’une forêt de séquoias, l’air très inspiré.

— A-t-il construit des maisons ?

Elle secoue la tête.

— Non, non. Il avait toujours une excuse. Et tout s’est délité quand Teddy est tombée enceinte.

Je marque une pause. Cette information est nouvelle pour moi, mais je ne veux pas qu’elle le sache.

— Que s’est-il passé ?

— C’était en octobre, on campait sur les hauteurs. Teddy, le sous-chef cuistot, Waldo et moi. On était en pleine nature et on ignorait qu’un grand incendie s’était déclaré dans le comté de Marin. On était à une centaine de kilomètres du foyer, près de la baie de Suisun, mais quand on s’est réveillés, toute la forêt était enfumée. On ne voyait pas à trois mètres devant nous. On ne savait pas ce qui se passait – ça ressemblait à la n du monde.

Des images des nouvelles du matin se superposent dans mon esprit au Waldo de la photo qu’elle m’a montrée. Il ouvre sa tente et découvre un monde drapé de gris. De la suie et des cendres tombent des arbres comme de la neige. Se couvrant la bouche avec le col de son tee-shirt Harvard avec lequel il a dormi, il se dirige vers l’autre tente, où la femme qu’il aime dort encore. Il redoute qu’elle soit en danger. Incapable de l’entendre l’appeler comme il n’entend pas les cris de la femme dans sa propre tente. En toussant, les yeux larmoyants, il tend le cou pour voir s’il aperçoit des ammes au loin. Ses doigts pincent et descendent la fermeture éclair de la tente voisine. À l’intérieur, il trouve Teddy réveillée, à moitié habillée, seule. Les yeux rouges de pleurs. « Où est… ? » il demande en la tirant vers lui. « Il est dans le camion, répond-elle d’abord. Il essaie de faire marcher la radio. » Et Waldo hoche la tête et tente de distinguer le camion au loin, mais c’est sans espoir. Il se demande s’ils vont tous mourir ici, et combien de temps cela prendra. Il a entendu dire qu’on meurt asphyxié avant d’être brûlé. Et c’est alors qu’elle l’avoue, comme si c’était sa seule chance de le dire. « Je suis enceinte. » Et il la serre dans ses bras, ils tentent de respirer à travers le même carré de drap humide, et ils sondent leurs regards brûlants, sans savoir ce qui se passera ensuite.

— Ça devait être terri ant, dis-je à Dianna.

— Quand monsieur Sous-Chef a compris qu’on n’allait pas mourir, ça allait mieux. On a rassemblé nos a aires et on a roulé jusqu’au poste du garde forestier pour obtenir de l’aide. Waldo et Teddy étaient absolument silencieux ; je n’ai su la raison que plus tard. Après le départ du cuistot.

— Qu’est-il arrivé au sous-chef ?

Dianna secoue la tête.

— Teddy lui a parlé de la grossesse et il a décampé. C’est Waldo qui l’a emmenée à la clinique et qui s’est occupé d’elle. Je suis sûre qu’il a tout payé aussi, elle n’avait pas beaucoup d’argent.

Je hoche la tête.

— Teddy voulait avorter ?

Dianna opine.

— Quelques jours plus tard, elle a rendu sa thèse et quitté le ranch pour rentrer chez elle. Waldo est parti à peu près au même moment pour rejoindre un copain à New York. C’était comme ça, à l’époque. Les gens entraient et sortaient de votre vie en permanence… Mais il m’arrive encore de penser à Waldo.

Je lui rends la photo, mais elle la repousse.

— Garde-la.

Je la remercie et range le cliché dans ma poche de chemise.

— Je vais te laisser nir ton jogging. Je ne voudrais pas perturber ton rythme.

— Oh, s’escla e-t-elle. Je m’en che de nir. J’aime courir, c’est tout. Harry, mon mari, se faisait toujours du mouron, car chaque fois qu’il venait assister à un marathon, il les voyait embarquer quelqu’un dans une ambulance. Une fois, une dame qui faisait la moitié de ma taille s’est e ondrée juste devant lui. Il m’a suppliée d’arrêter. Mais j’ai dit que je préférais mourir en courant. Il n’a jamais compris, mais il a appris à respecter ma passion et, d’une certaine façon, c’est ce qu’on peut espérer de mieux parfois.

— Sage conseil.

— Et nalement, c’est moi qui l’ai vu mourir.

— Ça a dû être horrible.

— Pendant longtemps, oui. Je n’arrivais plus à dormir. Je fermais les yeux et je le voyais au pied des escaliers où il était tombé, le corps mou et froid. Puis un jour, une amie m’a demandé s’il était en couleurs. « Comment ça, en couleurs », j’ai dit. « Quand tu le vois, est-ce qu’il est en couleurs ou en noir et blanc ? » Alors j’ai répondu : « En couleurs, je suppose. » Et elle m’a dit : « Tu dois e acer la couleur. C’est lié au fonctionnement de la mémoire. Change l’image. Fais-la passer en noir et blanc et tu ne le ressentiras pas de la même façon. »

— Ça a marché ?

— Cette nuit-là, je me suis allongée dans mon lit, j’ai fermé les yeux et j’ai attendu mon fantôme. J’ai fait comme si j’avais un pinceau. Comme si c’était une simple image que je pouvais décolorer. J’ai commencé par peindre en gris son visage et ses mains. Puis ses cheveux, en blanc, et en n ses vêtements. Une chemise verte en

anelle, un pantalon marron. J’ai déteint la couleur, et les vieilles

bottes bleues qu’il aimait porter pour jardiner. Il les avait aux pieds parce qu’il allait s’occuper des butternuts, tu sais.

Elle semble penser me l’avoir déjà raconté, à un autre moment, dans une conversation que nous n’avons jamais eue.

— Puis j’ai peint l’escalier, la rampe, la fenêtre, le papier peint. Cette nuit-là, j’ai dormi comme un bébé. Je n’ai plus eu de problèmes depuis.

— Super, dis-je en prenant note de creuser la question, car c’est le genre de chose que Rohit adore.

— Essaie, tu verras, répond-elle avant de se lever pour se dégourdir les jambes.

Avant qu’elle ne reparte, je sors les papiers de mon sac et lui fais signer l’accord de con dentialité. Plus d’histoires sur Waldo, plus de sacs bourrés de drogues, ni de jolies Hollandaises avec des amis douteux à Amsterdam.

— C’était il y a trente ans, dit-elle. J’ai du mal à imaginer que ça intéresse quelqu’un.

— Malheureusement, ça intéresse certaines personnes. Des individus qui veulent salir la réputation de Teddy. Et en raison de ce qui est arrivé à Waldo, c’est… eh bien, c’est beaucoup plus compliqué.

J’en ai déjà trop dit, je le sais. Et Dianna le sait aussi. Elle sautille sur place. Elle aimerait en nir vite, alors elle signe d’un grand geste. Je lui parle de l’argent, qui arrivera sur son compte dans trois à cinq jours. Elle prévoit de faire un voyage, me dit-elle, en Croatie, pour une course organisée l’année prochaine le long du littoral méditerranéen.

— C’est très rocheux, ajoute-t-elle.

— L’enfer.

— Oh, tu ne sais pas prendre du bon temps.

— C’est vrai, avoué-je. Ça ne te dérange pas de courir la nuit ?

— Pas du tout. Je pourrais courir les yeux fermés.

— C’est sûr, je veux dire ?

Elle me regarde avec pitié.

— C’est mon quartier. Je connais chaque personne qui vit ici. Et chacune me connaît.

Je mets une heure à parcourir le trajet de seize kilomètres jusqu’à mon hôtel. Les manifestants ont bloqué la circulation à deux endroits, et la police barre une autre route. À la radio, j’entends deux hommes en colère échanger leurs opinions sur le déboulonnage par la ville de la statue d’un amiral confédéré. « Ils veulent e acer notre histoire, ne cesse de s’o usquer l’un d’eux. Notre histoire ! » Comme s’il n’y avait rien de plus précieux dans la vie.

Sur le blog historique de Dianna, il y a une photographie : une femme de son âge se tient devant chez elle et brandit une paire d’anneaux en fer attachés à une chaîne entortillée. Elle les a trouvés sous le lit de son grand-père après sa mort. Ce sont les fers qu’il avait aux pieds lorsqu’il a traversé, jeune garçon, l’océan Atlantique dans la cale du Clotilda.

Le navire a été brûlé dans le euve par ses ignobles propriétaires, qui ont prétendu pendant des décennies qu’il n’avait jamais existé. L’épave n’a été retrouvée que récemment, apportant en n une preuve irréfutable.

Et ils parlaient à la radio d’e acer l’histoire ? Alors que, dans le grand ordre de l’Univers, c’était à peine hier ?

J’arrive à l’hôtel à temps pour appeler Kavya. Aucune nouvelle de Rohit. Il est dans l’avion, je lui dis. Elle se sent bien, quelques crampes. Elle essaie de boucler un projet avant de partir en congé maternité. Elle nit par poser le téléphone sur le côté, contre la courbe de son ventre, et je m’adresse à notre petit poisson. Parfois, je lis des Upanishad, mais ce soir, j’opte pour une vieille chanson américaine – considérée comme vieille au regard de l’histoire américaine, en tout cas.

« ’Tis a gift to be simple, ’tis a gift to be free, je chantonne à ma future

lle. ’Tis the gift to come down where I ought to be… »

Plus tard, fendant en silence l’eau de la piscine sur le toit de l’hôtel, j’essaie de m’épuiser su samment pour réussir à dormir. Je fais des allers-retours, m’arrête, repars sur le dos, otte et me perds dans un ciel nocturne, baigné des lumières roses de la ville qui occultent la lueur des étoiles.

Est-ce que j’e ace l’histoire ? J’aimerais surtout pouvoir mieux la faire disparaître.

Quand je ferme les yeux maintenant et que je vois mon père dans le garage, ce cordon électrique est gris. Même si je sais qu’il était orange, je ne le vois pas en couleurs. Depuis bien longtemps. Et cela me laisse espérer que je pourrais enlever la couleur de l’autre image qui est maintenant gravée dans mon esprit. Le cercle jaune miel d’un phare unique. Mais j’ai beau essayer, il garde la même couleur, une grande lune pleine qui se lève dans un ciel froid.

12. All cops are bastards : « Tous les ics sont des salauds ».

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