Les Idéalistes

Kristopher Jansma · Chapitre 25 sur 30

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Les Idéalistes

Septième jour : Sion

SEPTIÈME JOUR

Sion

 

À soixante kilomètres au nord de Chicago, j’arrive à Sion, village rural paisible de vingt-cinq mille habitants dont la plupart devraient normalement se prélasser aujourd’hui sur la bande de sable au bord du lac Michigan, car le temps vire à la canicule. Au lieu de cela, ils sont rassemblés dans la rue principale et observent la longue le de caravanes blanches stationnées à proximité du lieu de tournage, leurs murmures couverts par le ron ement des générateurs qui fonctionnent à bloc pour rafraîchir les acteurs et actrices dans ces loges mobiles.

Les assistants de production arpentent les alentours d’un manoir de trois étages aux faux airs de chalet suisse, connu localement sous le nom de « Shiloh House » et construit en 1901 par le fondateur utopiste de la ville, l’évangéliste John Alexander Dowie. D’ordinaire, cette attraction touristique mineure de l’Illinois du Nord, siège de la Société historique, est louée pour des mariages et des collectes de fonds. Mais aujourd’hui, le manoir a été dépouillé de la signalétique et des câbles électriques. On a e acé toute trace des e XX et e XXI siècles a n que le bâtiment serve de décor à Sion, le pilote d’une nouvelle série historique. Je suis venu jusqu’ici pour rencontrer Madison, la femme de Waldo. Oui, elle existe.

Debout dans l’ombre, j’observe les cameramen et les perchmen qui s’a airent sur le plateau. Un éclairagiste robuste discute d’un point crucial avec le réalisateur. Madison n’est pas encore maquillée, mais elle est costumée : une robe édouardienne bleu pastel boutonnée jusqu’au cou, avec des manches pleines et une crinoline volumineuse sous la jupe longue. Pour se protéger du soleil cuisant, elle manie une ombrelle blanche brodée de eurs. Et alors que je suis littéralement en eau, me liqué ant dans mes vêtements en coton léger du siècle dernier, Madison est fraîche et s’apprête d’un moment à l’autre à se faire coi er.

— C’est fabuleux, m’extasié-je après les présentations. Désolé de réagir comme un gamin, mais les seuls studios que j’ai visités sont ceux des télés locales. Rien à voir avec ce plateau !

Madison s’évente avec un script manipulé maintes fois, aux marges couvertes de notes manuscrites, des mots surlignés en couleurs codi ées. Cela me rappelle, avec tendresse, les anciens blocs-notes jaunes de Waldo.

— J’espère que le pilote sera pris, dit-elle en croisant les doigts.

Une bonne centaine de personnes s’a airent autour de nous ; ils tirent des câbles, installent des projecteurs, ajustent les ombres. Le coût du tournage doit s’élever à des milliers, voire des centaines de milliers de dollars par jour.

— Ça vous arrive souvent de monter un tel décor et que la série capote ?

— Presque tout le temps. Il faut se dire que ça va marcher, sinon on devient fou.

Nous avons noué une amitié par e-mail et, ayant attentivement étudié sa page IMDb, je sais que Madison n’a pas encore décroché un rôle récurrent dans une série, bien qu’elle ait fait des apparitions dans toutes les séries policières populaires, joué dans des spectacles O -Broadway et suivi plusieurs troupes en tournée. Plus quatre rôles mineurs dans des lms importants, dont un Judd Apatow et un Van Cleeze. Elle double la voix du dauphin insolent sur la chaîne Nick Jr. Mais il est clair qu’elle n’a pas encore « percé ». Elle arrive tout juste à en vivre. En attendant le grand rôle. Et après un certain âge, soupire Madison, surtout pour les femmes, les chances de succès s’amenuisent.

Aujourd’hui, elle joue un personnage de premier plan : Jane Dowie, l’épouse du fondateur de la ville. Elle tourne une scène d’amour cet après-midi qui l’angoisse. Si un panel de spectateurs à Dubuque ou ailleurs ne croit pas à ce mariage étrange et compliqué, tout le projet s’écroule.

— Par chance, s’escla e-t-elle, j’ai une grande expérience dans ce domaine.

Elle rit, mais je doute qu’elle trouve cela réellement drôle.

— Il y avait beaucoup d’autres femmes ?

Madison hoche la tête si légèrement que son acquiescement m’échappe presque.

— J’étais d’accord. En n, on était d’accord. On ne voulait pas connaître les agissements de l’autre quand on était séparés. Il m’avait promis qu’il n’y aurait que moi quand on était ensemble. Je ne pense pas qu’il ait tenu sa promesse. Mais on pouvait vivre ainsi – du moins, je le croyais.

Elle s’éclaircit la voix et regarde le ciel pour chasser son émoi.

— Dis-moi, pourquoi tu veux que je signe ces papiers ? Qui se soucie de Waldo ou de notre mariage, aujourd’hui ? Elle, je ne l’ai rencontrée qu’une seule fois.

J’explique, du mieux que je peux, que des individus – au moment où nous parlons – épluchent des dossiers et interrogent toutes sortes de personnes qu’elle a rencontrées. Des individus qui veulent dépeindre Waldo comme le con dent de toujours et l’homme d’in uence, le marionnettiste qui tirait les celles en coulisse pour bâtir sa carrière politique à partir de rien. Je lui dis que ces individus fouinent partout pour dénicher des miettes de scandale avant que je puisse les balayer sous le tapis. Idéalement, il s’agit de limiter les dégâts, ou au moins les anticiper. Et Madison sait de quoi je parle ; sa carrière dépend aussi des relations publiques, de l’image de marque. Ses espoirs de rôle peuvent, eux aussi, être réduits à néant par une mauvaise presse.

— Ça ne regarde que moi, déclare-t-elle. Je n’en parlerais à personne, même sans document légal. J’espère que tu le sais. Et j’espère qu’elle le sait aussi.

Bien sûr, Teddy le sait. Je n’en doute pas une seconde. Et alors que nous regardons en silence un accessoiriste passer en courant avec une soupière en argent requise dans une scène, Madison étanche en n ma soif.

Rien d’infamant. Rien à voir avec Teddy. Juste une dernière histoire sur Waldo, en souvenir du bon vieux temps.

— Quelqu’un t’a parlé de l’Alaska ?

Je plaisante que oui, je connais notre quarante-neuvième État.

Elle précise.

— Ce qui s’est passé en Alaska, au mariage de son meilleur ami.

Je lui réponds que je n’ai jamais entendu Waldo évoquer l’Alaska ou un meilleur ami, en y ré échissant bien. Alors elle me raconte.

C’était quelques années après l’université. Madison étudiait l’art dramatique à la Tisch School of the Arts à New York et auditionnait pour le théâtre sans grand succès. Sa colocataire, Laurie, sortait avec un humoriste, Abraham, qui tentait de percer dans le stand-up. Elles assistaient régulièrement à ses spectacles au Comedy Cellar. Il était plutôt drôle : des imitations de Bush qui faisaient sourire et des tranches de vie amoureuse inspirées directement de sa relation avec Laurie. Qui va payer le restaurant et quels types de signaux envoie-t-elle quand elle veut absolument que tu viennes, et que se passe-t-il quand tu arrives chez elle et que tu développes une allergie monstrueuse au chat de sa colocataire ? (Le chat de Madison !) Ce genre de sketchs. Et en allant au spectacle, elles tombaient immanquablement sur le colocataire d’Abraham : Waldo. Ils habitaient un trou à rats sordide du Lower East Side, au-dessus d’un restaurant sri-lankais. Madison n’y était allée qu’une fois et, durant toute la visite, ses yeux l’avaient piquée en raison de la vapeur pimentée qui traversait le plancher. Waldo avait suivi Abraham à New York après avoir déserté l’université. Il fuyait maintenant son père qui l’exhortait à étudier le droit et essayait d’écrire « le roman du siècle ».

— De quoi ça parlait ? ris-je.

Madison agite la main.

— Oh. Un ado lunatique au passé trouble erre à la frontière mexicaine en lisant Nietzsche et Steinbeck. Il rejoint une communauté hippie et découvre le bonheur dans les bras d’une femme, au beau milieu d’un incendie de forêt. J’en ai lu quelques pages une fois, c’était nul.

— Et vous avez commencé à sortir ensemble ?

Madison rit. Non. Elle ne serait pas sortie avec Waldo même s’il avait été le dernier homme dans tout New York. Elle passait son temps à supplier Abraham de ne pas l’inviter à sortir avec eux.

Mais ensuite, 11-Septembre… Elle se souvenait de la fumée engorgeant tout le ciel, jusqu’à East Harlem où elles vivaient. L’appartement d’Abraham était plus proche du site de l’attentat, et il

nit par emménager chez elles pour s’éloigner des sirènes, de l’odeur,

de la fumée. Madison dormait mal, ne décrochait pas d’auditions, les salles de spectacle fermaient. Les imitations de Bush ne marchant pas, Abraham trouva un poste dans le marketing au Connecticut, et Laurie le suivit pour la maison de banlieue, etc.

Personne ne savait ce qu’il était advenu de Waldo. D’après Abraham, il avait quitté l’appartement le même jour que lui, quelques heures après la chute des tours, et il n’avait pas donné de nouvelles depuis. Ni contacté leurs amis communs. Madison reçut un appel pour faire un bout d’essai à Los Angeles, et obtint un petit rôle dans une comédie, où elle jouait la copine intello de l’héroïne amoureuse. (J’ai vu le lm et je la félicite pour son jeu. Elle me dit merci, que c’était un moment clé pour elle, même si elle voulait à l’époque tourner dans des lms plus artistiques.) Bref, elle nit par perdre de vue Abraham et Laurie. Mais un an plus tard, elle reçut un e-mail de Waldo. Curieuse de savoir ce qu’il devenait, elle ouvrit le message. Il était vide, à l’exception d’un scénario en pièce jointe : son roman désastreux, converti à la hâte au format script, avec des pages entières de voix o et de séquences rêvées. Six cent quarante pages au total. Elle nit par sauter à la n. La dernière scène relatait le crash des avions dans les tours du World Trade Center.

Elle ne lui avait jamais répondu.

Deux ans plus tard, Laurie l’appela. Abraham et elle étaient ancés ! Ils allaient se marier en Alaska. « Juneau en juin ! elle chantait au téléphone. Juneau en juin ! »

Madison accepta bien sûr le rôle de demoiselle d’honneur. C’était littéralement un honneur. Elle faillit oublier un détail, puis elle posa la question, redoutant la réponse. « Qui est le témoin du marié ? »

Alaska. Madison se souvient d’un mariage magni que. Un lieu enchanteur dans la forêt, au bord d’un lac aux eaux cristallines, avec vue sur un immense glacier qui scintillait au loin comme un diamant. Laurie et Abraham avaient logé tout le monde dans un hôtel thermal – il n’y avait qu’une cinquantaine de convives, car le voyage coûtait cher. Et c’est là, explique Madison, que Waldo commença à faire des problèmes. Il râlait que le vol lui avait coûté un bras et qu’il ne voulait pas dépenser quatre cents dollars de plus par nuit pour dormir à l’hôtel, d’autant qu’étant le témoin il avait dû arriver la veille pour la répétition et devrait rester un jour de plus. Il était fauché ; il travaillait comme serveur au restaurant sri-lankais, n’ayant en réalité jamais

quitté New York. Il étudiait, à contrecœur, pour le LSAT31. Pleurant la misère, Waldo cherchait désespérément à partager une chambre. Mais tout le monde était marié ou en couple, à part elle, et il n’était pas question qu’elle dorme dans la même chambre que lui.

Alors Waldo décida de loger ailleurs, à une dizaine de kilomètres, dans une cabane à louer. Pas d’eau courante. Un poêle à bois. Il n’avait pas de voiture – à quoi pensait-il ? Ce n’était pas le moment de réaliser ses fantasmes à la Jack London. Mais il n’en démordait pas. Abraham dit de le laisser faire son délire, que Waldo se débrouillait toujours, d’une manière ou d’une autre.

Il arriva avec quarante-cinq minutes de retard au dîner de répétition, maculé de boue après sa longue marche sur le chemin de terre, avec des plaies aux mains qui saignaient encore pour avoir essayé de couper son propre bois de chau age dans l’après-midi. Il ne faisait même pas froid ; pourquoi avait-il coupé du bois ? Madison avait envie de l’étrangler, mais… eh bien, son discours était charmant, plein d’esprit et bien tourné. Il écrivait carrément mieux que ce qu’elle pensait, et elle fut presque tentée de lire le scénario qu’il lui avait envoyé – presque. Il porta un toast à l’amitié et cita Ralph Waldo Emerson (« l’autre Waldo ») : La gloire de l’amitié n’est pas la main tendue, ni le sourire bienveillant, ni la joie de la camaraderie ; c’est l’inspiration spirituelle qui vous vient lorsque vous découvrez qu’un autre croit en vous et est prêt à vous faire con ance en vous accordant son amitié . Il raconta leur road trip à Los Angeles ; Abraham et lui avaient mis du rouge à lèvres rose vif pour embrasser la tombe de Marilyn Monroe à Westwood, puis ils avaient longé la côte paci que en picolant et traversé la frontière jusqu’à Tijuana, sans jamais ôter leurs perruques de Marilyn.

Madison se souvient d’avoir pensé qu’il avait bien évolué et, quelques hors-d’œuvre plus tard, ils bavardaient joyeusement. Il la t rire en lui racontant ses mésaventures de bûcheron débutant, son projet d’intégrer une école de droit en Géorgie pour devenir un avocat commis d’o ce. Il avait des opinions très arrêtées sur la peine de mort. Elle s’excusa de ne pas avoir lu son scénario, et il s’en avoua soulagé ; il avait brûlé ses propres exemplaires. Elle plaisanta qu’il aurait dû en garder quelques-uns pour le poêle de la cabane au lieu de s’échiner à couper du bois. Il éclata de rire.

Puis il lui con a quelque chose qu’il n’avait encore dit à personne, pas même à Abraham – il ne voulait pas gâcher le mariage ni ternir leur bonheur. Il avait reçu un appel de Chicago juste avant d’embarquer pour Juneau : son père venait de mourir. Ils étaient brouillés depuis des années. Au point qu’il pensait possible qu’il soit mort depuis longtemps sans que personne ne l’ait prévenu. Il avait un frère, plus jeune, mais ils n’avaient jamais été proches, lui a rma-t-il.

— Intéressant. Il avait l’air bouleversé ?

— Plutôt indi érent. Comme s’il n’y croyait pas vraiment. Comme si cela n’avait pas de réalité tant qu’il se trouvait en Alaska. Mais de fait, il a dû changer son vol de retour pour atterrir à Chicago. Il allait manquer les funérailles, mais il jurait que ça l’arrangeait. Seulement, il fallait régler la succession, et il ignorait combien de temps ça prendrait. On a couché ensemble ce soir-là, poursuit Madison.

Pas dans la cabane, mais dans sa chambre d’hôtel. À son réveil, il était parti. Il n’avait pas pris de douche. Il n’avait pas mangé le petit déjeuner qu’ils avaient commandé à l’avance en priant de le déposer devant la porte. Il avait laissé derrière lui un paquet de cigarettes vide, mais pas de mot. Elle fulminait. Au point qu’elle passa plusieurs minutes à chercher le chemin de la cabane pour aller lui tordre le cou. Mais elle fut bientôt happée par ses tâches de demoiselle d’honneur ; Laurie avait besoin d’une craie pour masquer des traces sur sa robe, et il y avait des problèmes avec la styliste et le photographe. Madison n’avait pas de temps à perdre avec Waldo et elle ne voulait pas plomber le grand jour de Laurie en mentionnant la situation. Elle devait seulement vivre sereinement les vingt prochaines heures, puis elle reprendrait avec bonheur le cours de sa vie sans jamais revoir Waldo Woodson Jr.

Seulement Waldo ne vint pas à la répétition de l’après-midi. Au moment des photos de groupe, il manquait toujours à l’appel. Et à l’approche de la cérémonie, il restait introuvable. S’était-il perdu ? Était-il bloqué dans la cabane ? Se vidait-il lentement de son sang à cause d’un coup de hache malheureux ? Avait-il été dévoré par un ours ? Même si ces hypothèses réjouissaient Madison, son absence stressait Laurie, et il fallait résoudre ce problème. Abraham demanda à son oncle d’emprunter un quad à l’hôtel et de partir à la recherche de Waldo. Le rabbin pria tout le monde de patienter. Ils allaient commencer dans une demi-heure, avec ou sans le témoin du marié (et l’oncle maintenant). Finalement, au bout d’une heure, le quad revint avec Waldo et l’oncle – sains et saufs, sans membre arraché par un ours.

À ce moment-là, l’ambiance s’égaya. Waldo sauta du quad et sprinta vers le groupe au moment où l’orchestre commençait à jouer. Les convives applaudirent et la cérémonie s’ouvrit. Abraham n’eut pas d’autre choix que d’en rire et prétendre trouver amusante la facétie de Waldo. Mais Laurie refusa tout contact visuel avec Waldo, ce qui passa inaperçu, car elle avait bien d’autres personnes à regarder. La cérémonie était magni que et, avec le retard, le ciel s’assombrissait et les étoiles apparaissaient, rehaussant la magie du moment. Le couple s’enlaça sous une houppa en bois de bouleau, brisa un verre, puis l’orchestre joua tandis qu’ils s’embrassaient. On se serait cru dans un

lm, se souvient Madison ; un lm dont elle aimerait être la vedette un

jour. C’était la première fois depuis longtemps qu’elle imagina se marier.

Après la cérémonie, l’ambiance se détendit. L’épisode de la disparition du mystérieux témoin alimentait toutes les conversations. Personne n’osait l’aborder directement, préférant quérir des informations auprès de l’oncle, d’Abraham, des convives. Waldo avait volé la vedette à la mariée, qui s’enfuit en larmes. Madison passa vingt bonnes minutes à calmer Laurie, puis à la remaquiller pour qu’elle puisse aller couper le gâteau et ouvrir le bal. La situation rétablie, Madison se dirigea droit vers le coin où Waldo traînait avec l’intention de lui anquer un genou dans les roubignoles. Elle se contenta de lui balancer de la glace dans le dos, sur son smoking.

— Je vais attraper une pneumonie, se plaignit-il.

— Va te faire foutre, lui si a-t-elle à l’oreille. Il fait dix degrés. Juneau en juin.

— Un mariage entier organisé autour d’un mauvais jeu de mots32.

Madison le fustigea à voix basse pendant un moment. Elle lui reprocha son égoïsme et son arrogance. Elle était navrée que son père soit mort, mais cela ne lui donnait pas le droit d’être cruel et insensible. S’il prenait le temps de s’intéresser aux autres, il saurait que Laurie était une enfant de militaire. Elle avait visité tous les États sauf l’Alaska, voilà pourquoi elle avait voulu se marier dans son cinquantième État. Elle réalisait un rêve d’enfance, l’objectif d’une vie, ce qui supplantait, selon elle, tout ce que Waldo accomplirait durant le temps qu’il lui restait sur Terre.

Il l’écouta, puis il s’excusa. Sincèrement. D’être parti ce matin-là. D’avoir perdu la notion du temps dans la cabane. Il s’était réveillé en ressentant l’urgence d’écrire, à cause d’elle et pour son père, un éloge funèbre. Même s’il ne le lirait pas aux funérailles, il avait eu besoin de l’écrire. Et il n’avait pas vu le temps passer. Il était désolé. Elle lui dit de retourner dans sa stupide cabane et de se faire dévorer par Croc-Blanc. Il lui demanda si elle viendrait avec lui. Jamais de la vie, répondit-elle. Seulement après quatre ûtes de veuve-clicquot et un slow de Whitney Houston, elle se vit comme dans un rêve grimper à l’arrière du quad et partir avec Waldo, laissant derrière eux la tente blanche scintillant dans la nuit, le swing de l’orchestre, les côtelettes d’agneau et la pièce montée. Elle les regarda se fondre au loin en un seul point lumineux et disparaître. Alors qu’ils roulaient dans l’obscurité, elle s’accrocha à son dos, réchau ant son smoking encore humide. Laurie serait furieuse ; Madison s’en chait. L’intrépidité était jouissive. Pourquoi aller jusque dans la nature sauvage si on ne s’aventurait pas dans l’inconnu ?

Madison est bouleversée par son récit, et lorsqu’elle conclut, je m’excuse de lui avoir fait revivre ces moments tout en la remerciant de m’avoir permis de penser de nouveau à Waldo avec le sourire. Elle lisse son costume.

— Ne t’excuse pas, c’est parfait. Je vais m’en servir. J’aime bien parler de choses tristes juste avant de tourner.

Ce sentiment me semble familier, mais je ne dis rien. Elle se tait aussi.

— Tu as pu lire l’éloge funèbre ?

— Oui, répond-elle.

— Il était bien ?

— Pourquoi crois-tu que je l’aie épousé ? Putain.

J’ai envie de lui dire que je suis jaloux, mais je suppose qu’elle s’en doute.

— Tu permets ? dit-elle en tendant la main, mais j’hésite à lui donner les papiers.

— C’était ton mari. Tu devrais pouvoir dire ce qui te chante.

Mais Madison prend le contrat et le signe volontiers.

— Tout ce que je veux, c’est garder ma propre version de Waldo. Ça a toujours été ma seule exigence. Il me doit bien ça.

En me collant la feuille signée dans la main, Madison me fait promettre de rester en contact. Je lui assure que je regarderai sa série quand – et non pas si – elle sera di usée.

Puis elle s’en va, et je me promène dans la rue ancienne, admirant la ville qui a retrouvé, grâce à l’équipe de décorateurs, son visage d’un autre siècle.

Le Dr Dowie, fondateur de ce lieu, prétendait être le prophète Élie ressuscité, et posséder le pouvoir de guérir par l’imposition des mains. Il baptisa sa nouvelle cité « Sion », car elle incarnerait la cité idéale, fondée sur les principes chrétiens, une nouvelle expérience de vie, de liberté et de poursuite du bonheur. Arrêtez-moi si vous avez déjà entendu cette histoire. Dans plusieurs mois, la série de Madison démasquera l’escroquerie de l’Église de Dowie, qui s’enfuira au Mexique avec les millions volés à la communauté. Était-ce son projet initial ou s’est-il imposé au l du temps ? Dowie était-il un croyant illuminé, soucieux de bâtir une société meilleure ? Ou un menteur et un escroc, heureux de ponctionner ses brebis jusqu’à leur dernier sou ? Dans les deux cas, le miracle de la fondation d’une Amérique meilleure ne dura pas. L’essentiel tient peut-être dans le fait d’essayer.

Je n’ai pas eu de nouvelles de Rohit.

Ce matin, je n’ai pas reçu le virement de mon salaire, et le paiement du loyer des bureaux de la tour Grand Vista vient d’être rejeté. Kavya m’apprend que deux agents fédéraux sont passés à la maison ce matin, demandant quand je serai de retour.

 

31. Law School Admission Test : examen d’entrée à une faculté de droit.

32. Juneau in June, en anglais.

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