Les Idéalistes

Kristopher Jansma · Chapitre 16 sur 30

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Les Idéalistes

Chapitre 2

 

À la n de la semaine, des panneaux bleus ROBERTA KENT GOUVERNEURE quadrillaient l’État, et nous nous empressâmes d’en commander des wagons à l’e gie de Teddy. L’entrée en lice de Kent compliquait la situation. D’abord, elle était lumineuse et nouvelle, piquant l’intérêt de la presse qui passa les deux semaines suivantes à bouder nos événements pour se concentrer uniquement sur sa campagne d’outsider. Pire, elle était populaire exactement dans les mêmes secteurs que nous : à Pine Grove, et dans des enclaves suburbaines similaires de tout l’État. Les gens la connaissaient et l’appréciaient. C’était une gagnante. Intelligente, organisée, solidement

nancée, mariée à un homme d’a aires qui portait avec élégance le

cardigan en laine. Et sa sagesse de lle de la campagne correspondait à ce que les habitants de tous les Pine Grove de la région recherchaient : « Ben, je lui ai dit qu’on allait checker ça » et « Je sais reconnaître une magouille ! » (Rires.) Tous ses actes et ses propos étaient une promesse de stabilité et de remise en ordre, sans aucun drame, ce qui dans notre État constituait un bon argument de vente.

Et elle était bien, très bien. Si je n’avais pas rencontré Waldo et la députée et que je n’avais pas été obnubilé par les détails pratico-pratiques des budgets de l’Éducation, j’aurais probablement voté pour Roberta Kent sans ciller ni ré échir. Mais ce que je percevais autrefois comme pragmatique et centriste me paraissait aujourd’hui ambivalent et dangereux. Une nouvelle subvention pour ceci, un nouveau crédit d’impôt pour cela. Une table ronde pour discuter de ceci, une commission pour débattre de cela. Je trouvais maintenant que c’était des conneries. Waldo avait déteint sur moi, j’imagine. Aujourd’hui, ça me dérangeait que Kent accepte les dons de groupes d’intérêts

spéciaux22 – même si nous le faisions aussi. Et ça me dérangeait qu’elle ne prenne pas de positions claires sur les problèmes, mais, surtout, je ne supportais pas que ses discours soient un tel ramassis de foutaises. Entendre les électeurs applaudir et rire à ces formules clichées faisait insulte à l’intelligence, insulte au talent de Waldo.

La candidature de Kent incita le Parti démocrate de l’État à répartir équitablement son soutien pour ne pas faire de favoritisme, donc à réduire notre nancement. Bref, ils misaient sur les deux chevaux, mais en faisant pencher les plateaux de la balance vers Kent, du moins selon Waldo. Elle nous rattrapa rapidement dans les sondages et, la semaine suivante, elle nous devançait de trois points. C’était écœurant, terri ant. Mais n’avais-je pas toujours préféré le combat à la victoire facile ? Je voulais gagner, mais je voulais aussi la battre. Prouver que les mots et les idées pesaient dans la balance.

Rapidement, nous fourbîmes notre stratégie : si nous éliminions les poids légers et ramenions le choix à deux candidates avant le débat des primaires, puis motivions les syndicats d’enseignants à nous aider à franchir la ligne d’arrivée, nous gagnerions. C’était faisable à condition que personne ne dorme jusqu’en juin.

Le rythme s’intensi a et Waldo fut bientôt convié à des réunions de niveau trop élevé pour que j’y assiste, ce qui le rendait grincheux. Si la complainte d’un ancien pompier ou d’une veuve de guerre lui fournissait un sou e d’inspiration, une heure en compagnie de Francis et l’équipe publicitaire produisait l’e et inverse. Waldo rentrait au motel vidé, comme si on lui avait siphonné la matière grise. En général, Francis voulait qu’il donne son avis sur le slogan d’une nouvelle annonce pour un mailing ou une publicité numérique. Ils se trituraient les méninges pendant des heures sur trois ou quatre mots, les ordonnant, désordonnant, réordonnant. Valait-il mieux dire « la vérité au pouvoir » ou « le parler-vrai au pouvoir » ? Devait-on écrire « parler avec force » ou « énergie » ? Était-ce le bon mot, ou voulait-on plus une notion de « puissance » ? Pas « puissance » en soi, mais un terme comme « puissance » ?

— Ce mec est fou à lier, éructa Waldo un soir. Et je parle de folie au sens propre. Je ne sais plus si je te l’ai dit, mais il a été interné trois mois dans un asile.

— Voyons, il n’aurait pas pu être nommé directeur de campagne.

— Je ne l’invente pas, marmonna-t-il. Murs capitonnés, camisole de force et tout le tintouin.

Puis il soupira bruyamment pendant plusieurs minutes en frottant sa jambe douloureuse.

Le lendemain, lors d’une visite au bureau, j’eus l’occasion de prendre une tasse de cappuccino avec Teddy et je lui parlai discrètement du lent délitement de Waldo. Fruit ou non de mon imagination, j’aurais juré qu’elle xait ma calvitie naissante en m’écoutant.

— Vous avez besoin de resserrer les rangs. Ça va devenir de plus en plus dur. Je peux demander à Monica de vous aider, si tu veux, proposa-t-elle.

Monica était, comme James, une jeune bachelière promue récemment assistante de Teddy. Une lle intelligente et joyeuse qui passait pas mal de temps avec James, à mon grand plaisir. Il ne parlait plus de Brown ni de son ex-petite amie depuis l’apparition de Monica.

— Je ne pense pas que Waldo voudra former une novice un mois avant le débat.

— Elle est douée, insista Teddy. J’ai bien aimé sa façon de gérer

l’organisation du BBQ&R23.

— Je croyais que Francis l’avait renommé « Tchat à table » ?

— Non, Waldo a rechangé le nom.

— Il aime BBQ&R ?

— Je te l’ai dit. Il a besoin qu’on l’aide, répéta Teddy, avant de prendre une décision à laquelle elle avait déjà ré échi. Tu sais quoi ? Je vais participer à des séances d’écriture avec vous deux. J’aurais dû le faire il y a longtemps.

J’en informai Waldo le soir suivant, après une réunion exténuante de six heures au sujet du slogan du bus de campagne : « Elle se bat pour vous » (et si on écrivait « Elle se bat pour VOUS » ? Est-ce que « se battre » était le verbe qu’ils voulaient ?) Plus les choix de couleur, d’empattement et de crénage.

— Qu’en pense Francis ? demanda Waldo au plafond délabré en stuc. Une électrice va voir notre bus sur la 202 et penser : « J’aime bien cette députée, et je veux que mes enfants béné cient d’une bonne éducation, mais ce crénage est trop déroutant. »

— Les gens ne se tiennent pas au courant de tous les programmes et déclarations comme nous. Beaucoup vont tirer sur le levier qui leur semble le meilleur pour eux.

— Voilà, soupira Waldo en se pendant avec une cravate invisible. Waldo Woodson Jr. Cause de la mort : debilium tremens.

— On a besoin d’aide.

— On a besoin d’un aiguillon à bétail pour obliger Francis à prendre une décision en moins de sept minutes.

— Je croyais que tu serais content de voir Teddy plus souvent.

Waldo s’assit sur le lit et se frotta les yeux avec les pouces.

— Elle va me distraire.

— Mais ce sont ses discours, non ? Le petit côté causerie au coin du feu de Sorensen et Kennedy ?

Waldo me toisa d’un air supérieur et las.

— Elle est censée être sur le terrain à embrasser des bambins et serrer des paluches. Pas perdre son temps à m’aider. C’est pour ça que tu es là.

Sa pique me vexa, c’était l’e et escompté.

— J’essaie. Mais on n’y arrive toujours pas. Et ça se voit.

— Et que va dire Kavya ?

— Si on écrit avec Teddy ? Elle s’en che.

— Avec Teddy, dans la chambre, jusqu’à trois heures du matin ?

Kavya et moi avions une con ance inébranlable en l’autre. Elle travaillait tard le soir, parfois avec des collègues masculins, alors que je me trouvais à l’autre bout de l’État. Ses amitiés masculines ne me posaient pas de problème – à part Shabib, que je n’aimais pas parce qu’il ressemblait à un rugbyman. Leurs familles venaient de la même région d’Inde et tout le monde avait espéré qu’ils se marieraient et auraient de beaux enfants pondichériens. Mais à part Shabib, non, je ne m’inquiétais pas. Je voulais le dire à Waldo, mais je n’en s rien.

Il se hissa sur son lit, signe qu’il ne lui restait plus que quelques minutes de conscience éveillée.

— Je ne veux pas qu’elle me voie dans cet état, avoua-t-il.

— Tu es bien, lui assurai-je. Rien qui ne résiste à un sommeil réparateur de cinq heures.

— Bon sang ! Tu imagines ?

— On peut faire un essai, suggérai-je.

— Peu importe, bâilla Waldo. Je pense que c’est une mauvaise idée.

— Tu es bizarre, m’escla ai-je, mais il s’endormait déjà.

Teddy aménagea donc des créneaux dans son emploi du temps pour plancher avec Waldo et moi. Au début, c’était seulement dans la journée, mais bientôt, elle nous rejoignit aussi le soir, dans les chambres d’hôtel où nous travaillions tard. Je lui soumettais un premier jet avant de l’envoyer à Waldo, et elle le réduisait au tiers, sinon au quart de sa longueur, et Waldo avait très peu de commentaires à nous faire à la n de la journée. Teddy pouvait avoir un langage clair et concis. Elle pouvait verser dans le lyrisme, mais aussi… autre chose. Un ton que Waldo et moi devions toujours composer auparavant. Comment le quali er ? Une touche féminine ? Même si lui et moi n’étions pas particulièrement « machos » au niveau stylistique, ici et là nous insu ions une énergie puissante. La testostérone ne marquait pas le choix de vocabulaire, mais transparaissait dans la ponctuation des discours de Teddy.

Dans un monde où les femmes politiques devaient constamment a rmer leur solidité, cela nous semblait un plus. Or maintenant qu’elle apportait cette touche, je réalisais que nous avions cruellement manqué de féminité, et par conséquent elle aussi. Parfois, Teddy allait chercher une sincérité à laquelle nous n’aurions pas pensé. Bientôt, ses discours semblèrent plus uides. Même si Waldo et moi n’en parlâmes jamais directement, nous savions l’un et l’autre que sa remontée dans les sondages n’était pas un hasard.

Francis et l’état-major comprirent que nous avions une chance de gagner des points lors de la réunion annuelle de l’Union des professionnels de l’université qui se tenait la deuxième semaine d’avril, sur le campus de la principale université publique de l’État. Pendant que Waldo préparait nos premiers spots TV avec Francis, Teddy me demanda de commencer avec elle le discours de l’UPU. Cinq minutes. Ni plus ni moins. Je me souvins que Waldo m’avait prévenu il y a plusieurs mois, et il avait raison. J’aurais écrit dans la journée un discours de cinquante minutes. Au lieu de cela, je rédigeai jour et nuit pendant une semaine d’a lée l’intervention de cinq minutes de la députée. Et à vingt heures de l’échéance, je trouvais toujours que le résultat était désastreux.

En réalité, le choix qui s’o re à nous est très clair. Regarde-t-on le passé pour trouver des

solutions d’avenir ? Regarde-t-on l’histoire pour identi er les rêves de la prochaine

génération ? Nous devons choisir de penser aux enfants, qui dépendent de nous à bien des

égards. Qu’allons-nous leur répondre lorsqu’ils viendront vers nous, si mal préparés, dans

les prochaines années, nous interroger sur le monde et les absurdités fascinantes que nous

avons créées ? Allons-nous leur dire que nous avons surchargé leurs classes et réduit les

budgets alloués aux enseignants dans le seul but d’obtenir une nouvelle réduction de nos

impôts fonciers ? Pour o rir une nouvelle niche scale aux entreprises qui…

Lorsque Teddy me rejoignit cet après-midi-là dans ma chambre de motel, j’étais assis sur le lit avec un bloc-notes jaune couvert de gribouillis illisibles et de trous dus à la pointe du clou avec lequel j’exprimais ma frustration. Mon ordi était au coin, dans l’angle opposé de la pièce, en train de ré échir à ses erreurs. J’aurais souligné l’ironie de la situation si j’avais été capable d’une pensée au second degré.

— Le truc que je t’ai envoyé est terriblement mauvais, annonçai-je d’emblée.

— Tu vois, j’avais pensé entrer et dire : Ton truc est terriblement mauvais, mais j’ai eu peur que tu te jettes par la fenêtre.

— On est au rez-de-chaussée.

— Ce n’est pas un hasard.

— C’est sans espoir, soupirai-je. On va devoir attendre le retour de Waldo. Il m’aurait fait recommencer, même si ça avait été génial.

Mais Teddy secoua la tête.

— Il ne revient pas ce soir. On est livrés à nous-mêmes.

C’était absurde. Elle avait forcément tort. Où pouvait-il être ?

— Il a rendez-vous avec sa femme chez l’avocat cet après-midi, m’apprit Teddy. Ils signent les papiers du divorce. Elle est en ville pour la journée. C’est le seul moment qu’ils ont pu trouver.

Je gémis, imaginant l’angoisse que Waldo devait ressentir, où qu’il soit, et aussi parce que je m’en voulais de l’avoir laissé tomber. Nous devions forcément avoir un texte utilisable dans un vieux brouillon quelque part. Que faire ? Que ferait Waldo ?

Soudain, je me levai et me dirigeai vers la porte.

— Viens. Allons faire un tour.

Teddy me suivit jusqu’à ma voiture, demandant seulement :

— Où va-t-on ?

— Je ne sais pas. Un endroit où il y a du monde.

La saison de baseball commençait à peine, et les Wizards jouaient toute une série de matchs à l’extérieur. Franchement, malgré l’amour de Waldo pour ce sport et le dîner avec le mari de Teddy, je n’accrochais toujours pas au baseball. Mais le village shaker ne m’apporterait pas non plus le déclic voulu. J’essayai de penser à un endroit inspirant pour moi : une pièce où j’avais imaginé la meilleure version de moi-même, autrefois. Seul l’atelier de mon père apparaissait dans mon esprit, et je ne pouvais pas y retourner, même si je l’avais voulu. Les huissiers avaient posé des cadenas sur les portes. La banque prétendait que mon père n’avait pas remboursé son deuxième emprunt immobilier, et la ville réclamait le recouvrement de taxes foncières impayées. Je n’avais tout bonnement pas eu le temps de m’en occuper. Ne restait de l’atelier que le clou dans ma poche, que je frottais d’une main comme une patte de lapin en conduisant. Teddy avisa les panneaux d’autoroute.

— Le centre commercial du Mont Je erson n’est pas loin, t-elle remarquer.

Des scènes de ma jeunesse remontèrent en un clin d’œil. Je n’y avais pas mis les pieds depuis des années, mais je me souvenais des virées shopping déprimantes en famille, des premiers rendez-vous maladroits de la puberté, et, curieusement, c’était des bons souvenirs.

Bientôt, nous étions assis dans une aire de restauration éclairée au néon, mangions du poulet teriyaki dans une boîte en polystyrène et buvions des boissons de la fontaine à soda comme des adolescents. Autour de nous, des familles qui allaient au cinéma et des premiers rendez-vous amoureux. Des frères, des sœurs, des amis.

— C’est dingue, dis-je en balayant la salle. Cet endroit n’a pas changé.

Sauf qu’en le disant je savais que c’était totalement faux. Certes, le carrelage laiteux, les hauts plafonds et les tables au coin arrondi étaient les mêmes, mais le centre commercial était plus triste, plus vide. Il comptait beaucoup de magasins inoccupés aux grilles métalliques baissées, aux vitrines masquées par du papier kraft. Trop de clients e ectuaient leurs courses en ligne. Depuis combien de temps n’étais-je pas allé dans une galerie commerçante ? L’aire de restauration qui accueillait autrefois plusieurs enseignes nationales de fast-food se composait essentiellement aujourd’hui de restaurants locaux. Une foule s’agglutinait de l’autre côté de l’atrium devant un stand de chaussures : a priori des baskets collector produites en nombre limité, réservées à ceux qui attendaient toute la journée en ligne, et qui coûtaient, d’après les pancartes, des centaines de dollars. Tout cela n’avait aucun sens pour moi. Pourquoi des pompes ? Mais pourquoi pas, après tout ? En quoi serait-il plus étrange de collectionner des baskets que des timbres ou des trains électriques ? Je frétillai d’enthousiasme : peut-être que ce discours devait parler des forces économiques ! Ou de l’évolution démographique ! Ou des guerres culturelles ! L’un après l’autre, ces boulevards se transformèrent en impasses. On ne force pas l’inspiration.

— C’est bizarre, nit par dire Teddy. On baptise tous ces lieux du nom d’anciens présidents pour leur rendre hommage, mais personne ne pense jamais à eux une fois sur place.

— Cleveland, dans l’Ohio, porte-t-il le nom de Grover Cleveland, ou bien l’inverse ?

— Tu vois ? Ça illustre mon propos.

— Et si on en parlait dans le discours ?

— Non. Mais fais-moi un topo de quelques minutes sur Thomas Je erson.

— Thomas Je erson, commençai-je en poussant mes brocolis dans son assiette, a été le premier père fondateur à proposer un système scolaire public.

— Voilà, sourit Teddy. On y est.

Elle connaissait sans doute l’histoire, mais elle savait aussi que de la parole jaillissait la source de l’inspiration.

— Dans ses Observations sur l’État de Virginie, il a proposé un système d’éducation publique, plus de cinquante ans avant qu’Horace Mann n’en fasse son cheval de bataille dans le Massachusetts. Dans l’optique de « di user plus largement le savoir chez les masses populaires », Je erson a proposé que l’État de Virginie crée des circonscriptions scolaires où les enfants, garçons et lles, âgés de six à huit ans puissent « recevoir une instruction » gratuite pour apprendre à lire, à écrire et acquérir des « notions générales » de géographie.

— Et après leurs neuf ans ?

— Une école intermédiaire pour les ls de bonne famille, et pour un garçon pauvre par circonscription, qui serait « ramassé dans le caniveau ».

— Sympa, commenta Teddy d’un ton acide.

— Ces petits chanceux de neuf ans béné ciaient d’une éducation étendue aux bases du grec, du latin, de la géométrie, aux principes élémentaires de la navigation…

— Bien entendu.

— Et « aux faits utiles et aux bons principes ». Je erson pensait qu’entre huit et seize ans un garçon avait la capacité d’assimiler ces connaissances, mais que si la fenêtre de tir se refermait, il ne pourrait plus jamais les apprendre par la suite. Comme un corps qui n’a jamais fait de sport.

— Et ça concernait uniquement les garçons ?

— Oui.

— Blancs ?

— Euh, oui.

La bouche de Teddy se tordit.

— J’adore Je erson. De loin, mon père fondateur préféré.

J’arrêtai de mâcher, car j’avais du mal à la croire. Était-elle sarcastique ?

— Pour de vrai ?

Elle hocha la tête en coupant un morceau de brocoli.

— Il était fou de bons vins, il a rapporté de France la crème glacée, et il a failli nir à la rue parce qu’il adorait collectionner les objets. Il

s’esquivait du Congrès continental24 pour écumer les boutiques d’antiquités et acheter plein de conneries. On dit qu’il est mort complètement fauché.

— Et tu trouves ça charmant ?

— Je trouve qu’on peut s’identi er à lui, répondit Teddy. Pour moi, c’est le seul de ces grands hommes des cours d’histoire qui ressemble à une personne normale. Pas d’abattage de cerisiers, ni de traversée du Delaware dans le brouillard, ni de culte du héros de guerre. Quand la révolution a commencé, il se bourrait la gueule en France. Respect.

— Et Sally Hemings ? demandai-je.

Elle sourit.

— Oh. Eh bien, quoi ?

Là, je savais qu’elle se moquait de moi. Je l’entendais rire intérieurement de me voir m’embarquer dans cette histoire.

Je me lançai néanmoins.

— Elle était son esclave ; ils ont eu six enfants ensemble.

Teddy t semblant d’être choquée.

— Vas-y ! Raconte.

— Je dis juste… tu ne trouves pas ça… immonde ?

Teddy haussa les épaules.

— Ils avaient tous des esclaves. Washington, Franklin.

— Ils ne leur faisaient pas d’enfants. Des enfants qui sont devenus des esclaves, en plus. Je erson ne les a pas a ranchis jusqu’à sa mort.

Teddy s’anima.

— Tu savais que Sally Hemings était la demi-sœur de Martha Je erson ?

Non, je l’ignorais, ce que j’exprimai en manquant de m’étou er avec mon poulet teriyaki.

— Je l’ai lu quelque part le mois dernier. On pense que le père de Martha a couché avec la mère de Sally.

Mes régurgitations ravirent Teddy.

— C’est digne d’une tragédie grecque.

Heureuse de m’avoir retourné la tête, elle s’adoucit et m’expliqua.

— À l’école, j’adorais l’histoire mondiale. Quand on étudiait Gengis Khan, par exemple, on apprenait qu’il avait cinq cents femmes. Ou la soif de pouvoir de Jules César qui lui a valu d’être poignardé dans le dos par ses amis aux ides de Mars. C’était palpitant. On avait l’impression qu’ils étaient des gens normaux. Les événements de leur vie arriveraient à toute personne que je connais « en vrai » si elle devait gouverner la majeure partie de l’Asie, l’Empire romain ou autre. Mais ensuite, on étudiait l’histoire américaine et les profs encensaient Washington et Lincoln comme s’ils étaient des saints. En n, comment est-ce possible qu’on soit le seul pays au monde où des gens bien et respectables dirigent l’État ? C’est impossible. Voilà pourquoi j’ai un faible pour Je erson ; il avait un côté humain.

En regardant les allées du centre commercial se vider, je me demandais ce que Je erson aurait pensé de cet hommage. Si, dans quelques centaines d’années, nos descendants dînaient dans un centre commercial spatial du nom de Barack Obama ou George W. Bush. Ou de Teddy Ruiz. Pourquoi pas ?

— Tu venais ici enfant ?

Après un court silence, Teddy répondit.

— Non, on n’allait jamais au centre commercial.

— Jamais ?

Elle se tut et je remarquai pour la première fois l’heure tardive ; les clients partaient les uns après les autres. C’était si calme que j’entendais maintenant le gazouillis des oiseaux au-dessus de nos têtes, provenant des chevrons du haut plafond de l’aire de restauration. Toute une famille de petites silhouettes sombres vivait là-haut, dans un nid confectionné avec de vieux emballages et des pailles de soda.

Teddy décida de poursuivre.

— Le dimanche après la messe, mon père nous emmenait sur la colline, là où se trouvait l’hôpital. Un homme de notre congrégation, M. Carter, travaillait comme agent d’entretien dans la salle des urgences. Et j’imagine que, souvent, les patients qui en laient la blouse d’hôpital laissaient leurs vêtements dans la salle. Certains étaient aiguillés vers d’autres services, et ils oubliaient en partant une chemise, une robe ou une paire de chaussettes. Bref, M. Carter ramassait les a aires abandonnées, les faisait laver et les rangeait dans un placard. Il connaissait tout le monde dans le quartier, donc il savait ce qu’on aimait porter et ce dont on avait besoin, et il nous donnait des vêtements quand on passait le voir.

— Quelle incroyable gentillesse, m’extasiai-je.

Elle en convint.

— Oui, c’était un homme bon. C’est là mon propos. Les saints, dans ce monde, ne se trouvent pas dans un bureau ovale. Bref, une fois, je ne l’oublierai jamais, une fois, je jouais dans le jardin et mon père bricolait sous le porche. Un inconnu a traversé la rue, visiblement furax, est passé devant ma sœur et moi en tenant une batte de baseball en aluminium rutilant et s’est dirigé droit vers notre père. On a vu qu’il s’apprêtait à lui défoncer le crâne. Ma sœur et moi avons crié de toutes nos forces, mais il ne nous entendait pas. Mon père…

Elle indiqua d’un geste son oreille gauche.

— Ah, d’accord. Mince, que s’est-il passé ?

— Le type s’est mis à hurler. « Je vais te tuer, Elias ! Je suis au courant de ta liaison avec Sarah Ann… » Et là, il lève la batte au-dessus de son épaule…

Elle mima le geste, et pendant un instant je pensai à son mari.

— Merde…

— Ma sœur et moi, on s’est gées parce que notre père ne s’appelle pas Elias… Il s’appelle Gregory. Et juste au moment où le gars allait faire un swing, il s’arrête et lâche la batte. Mon père le remarque en n. Il se tourne et lève les yeux vers lui, ignorant qu’il a frôlé la mort. Et l’homme s’en va comme s’il avait vu un fantôme.

— C’est quoi ce délire ?

— Exactement. Pendant des années, je n’ai pas compris ce qui s’était passé. J’ai vraiment cru que Dieu avait arrêté son geste, qu’il avait parlé à cet homme et l’avait raisonné.

La barquette de riz gluant était vide depuis longtemps. À tour de rôle, nous perforions le polystyrène à coups de fourchette, créant de drôles de motifs avec les trous.

— Je ne saisis pas. Pourquoi il pensait que ton père était cet Elias ?

— Les vêtements, expliqua Teddy. Mon père bricolait avec une vieille chemise en anelle orange. Une des a aires récupérées par M. Carter. De loin, je suppose que mon père ressemblait à son ancien propriétaire.

Teddy but une gorgée de soda et regarda autour d’elle.

— Bref, non, on ne faisait pas de shopping au centre commercial. Plus tard, quand j’étais au lycée, il est arrivé que des garçons m’emmènent manger une glace ici.

J’avais des frissons. Je ne trouvais pas les mots. Je voulais lui dire que j’étais heureux d’être devenu son ami, heureux qu’elle n’ait pas choisi d’omettre cette vérité sur sa vie.

— C’est une bonne histoire, conclus-je nalement. Pardon si j’outrepasse mon rôle, mais les gens veulent entendre ça. Ils ont besoin de l’entendre. La vraie réalité.

Teddy avait l’air fatiguée, et je comprenais pourquoi.

— Les gens ne veulent pas la réalité quand il s’agit de ma vie. Ils ne veulent pas en entendre parler. Ils veulent continuer de croire que ça ne se passe pas juste à côté de chez eux.

— Mais les gens d’à côté justement ? Tu ne te bats pas pour eux aussi ?

Teddy ne répondit pas. Sans l’exprimer, nous le savions tous les deux : si Waldo avait été là, il aurait dégagé cette idée plus vite que son ombre. C’était un territoire vierge pour nous, et pour elle aussi dans sa vie politique.

Waldo se plaisait à dire que nous étions là pour « poncer son côté rugueux » et « muscler » son style. Même si nous ne l’avions jamais admis, je savais au fond de moi ce que cela signi ait vraiment.

Teddy m’observa en silence sortir le bloc-notes et le stylo. Je voyais déjà se dessiner la trame du discours. Il me su sait d’appuyer la mine sur le papier pour le faire émerger. Il s’ouvrait sur l’anecdote, les dimanches aux urgences avec M. Carter. C’était une histoire sur ce qu’un homme faisait pour ses lles. Pour les habiller. Pour les envoyer à l’école dans des vêtements presque neufs a n qu’elles s’instruisent sur Thomas Je erson et ses propositions qui avaient donné naissance à cette école publique qui les recalait, elles et leurs amis. Le discours portait sur les malentendus. Le pardon. La grâce. Sur le fait de venir d’un endroit où les gens pensent que vous avez besoin d’être dégrossi. Ramassé dans le caniveau. Je posai la pointe du stylo sur le papier. Les mots jaillirent. Teddy me regardait tandis que je me mettais à écrire, de plus en plus vite.

— Tu l’as ? demanda-t-elle avec enthousiasme.

Tout en hochant la tête, je trouvai que mes phrases sonnaient faux. Finalement, je levai le stylo et tournai le carnet sur la table, poussant le polystyrène perforé sur le côté. Teddy prit le stylo. Je n’eus pas besoin d’expliquer. Elle repartit d’où je m’étais arrêté. Je me déplaçai de l’autre côté de la table pour lire par-dessus son épaule. Nous restâmes assis là pendant des heures, tandis que les enseignes lumineuses de l’aire de restauration s’éteignaient, une par une. Un agent de sécurité vint nous avertir de la fermeture imminente et nous levâmes les yeux pour nous apercevoir qu’il ne restait plus que nous deux dans le centre commercial.

 

22. Organisations qui cherchent à in uencer le pouvoir pour défendre collectivement un intérêt spéci que (cf. lobby).

23. Jeu de mots entre BBQ et Q&R (séance de question/réponse).

24. L’assemblée légistlative commune aux colonies britanniques qui sont à l’origine des États-Unis (1774-1789).

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