Les Idéalistes
Chapitre 2
L’enterrement eut lieu quelques jours plus tard en banlieue de Chicago. Kavya prit son vendredi et nous partîmes en voiture la veille pour passer du temps ensemble à l’hôtel. Cette fois, au moins, c’était un bel établissement. Allongés sur le matelas moelleux, nous mangions les salades du room service lorsque je me surpris à lui décrire les chambres miteuses des motels d’autoroute où j’avais séjourné avec Waldo : les couettes en polyester irritantes, les cloisons trop nes, les tables qui basculaient au moindre appui.
— On devrait décrocher tous les tableaux, suggéra-t-elle. En son hommage.
Or point de paysage champêtre insipide ni de port à mouettes ici, mais de magni ques œuvres abstraites d’un rouge profond, pleines de lignes de fuite et d’épais blocs de couleurs riches. Je me mis à les observer comme si nous regardions un lm ensemble. Chaque cadre, chaque carré ouvrait un portail vers une autre vie qui pouvait nous emporter. Je n’avais pas l’impression qu’il était mort. Plutôt qu’il était parti recommencer une nouvelle vie ailleurs.
— Au fait, dit Kavya alors que nous mangions des glaces en peignoir, je t’ai dit que mon oncle Rohit aimerait te parler ?
— Non. Qu’est-ce qu’il veut ?
Kavya leva les yeux au ciel et vola sur ma glace la cerise con te que je gardais pour elle.
— Il veut écrire un livre, répondit-elle la bouche pleine.
— Je ne sais pas comment écrire un livre.
— Il t’a rencontré au mariage. Il m’a dit : « Ce jeune homme sait de quoi il parle. »
Elle imita sa voix uette. Je ris en convoquant mes souvenirs.
— On a discuté pendant dix secondes ! Du Dr Seuss.
Elle pou a.
— Eh bien, quoi qu’il en soit, il t’aime bien. Et il est richissime. Tu ne devrais pas avoir honte de lui prendre des sous. Tu pourrais être un « écrivain fantôme », comme on doit dire maintenant.
Je me cachai sous les draps et imitai le hululement du fantôme.
— Hou hou…
Les obsèques de Waldo eurent lieu dans une maison funéraire, la première où j’entrais de ma vie. J’avais toujours considéré dans cette locution le terme « maison » comme abusif. Or lorsque Kavya et moi dépassâmes d’autres membres du cortège sur le trottoir, des inconnus, et franchîmes la porte, nous nous retrouvâmes e ectivement dans le vestibule d’une maison. La maison des O’Keefe, d’après la pancarte. Là, deux dames sympathiques en tailleur sombre accueillaient les invités et rangeaient leur manteau dans des placards profonds. Elles distribuaient des étiquettes numérotées pour les récupérer à la sortie.
— Patientez dans la le, je vous prie, ou bien asseyez-vous dans un des salons en attendant le début de l’o ce.
— Merci, répondis-je par automatisme. Vous avez une charmante maison.
Elle m’adressa un petit signe de tête approbateur avant de s’occuper des nouveaux arrivants.
— Ils vivent en haut ? demandai-je à Kavya, mais aussi à moi-même, alors que nous passions devant un escalier étroit tapissé de moquette verte.
— Et aussi en bas. Tu n’es jamais allé dans une maison funéraire ?
Nous entrâmes dans un petit salon au papier peint oral tape-à-l’œil, et nous posâmes sur un canapé hideux, vert-jaune tirant sur le vert chartreux, près d’une baie vitrée anquée d’arrangements oraux exubérants.
— Oh, mon Dieu, m’exclamai-je.
— Quoi ?
— Cet endroit. Les murs. Waldo aurait détesté.
J’imaginai son expression s’il avait été là. Le rire horri é que nous aurions tous entendu. Les bras croisés et la tête inclinée pour mieux savourer ce mauvais goût exquis. Je le vis si clairement que je dus détourner le regard. C’était comme une apparition, là, devant moi.
Sur un bu et contre le mur du fond s’alignaient des photographies dans des cadres élégants, mais dépareillés – comme glanés sur les appuis de fenêtre, étagères, manteaux de cheminée chez divers membres de la famille. Waldo à trois ans cramponné au siège des toilettes, tombant dans le trou. Waldo à sept ans en costume et cravate rouge, avec un faux air de Mister Bean. Waldo à dix ans dans un maillot ambant neuf des White Sox, batte de baseball sur l’épaule. Waldo à seize ans debout dans le garage, vêtu d’un tee-shirt Pink Floyd déchiré ; sangle de guitare en travers de la poitrine, il tire la langue et fait le signe des cornes du diable. Waldo à vingt-quatre ans en robe universitaire et mortier sur un terrain de football, sexy et boudeur. Waldo à trente-deux ans, manches retroussées et sourire radieux, serrant la main du président Barack Obama devant un mur de drapeaux américains. Waldo à trente-six ans au Taj Mahal, coi é d’un bob kaki de traviole. Waldo à trente-sept ans sur les marches de la mairie en costume noir, à côté d’une jeune femme en robe blanche, un certi cat de mariage à la main. Waldo à quarante ans sou ant les bougies pailletées d’un gâteau d’anniversaire au chocolat, les joues brillantes. Pour moi, seule la dernière photo lui ressemblait : prise peu de temps avant notre rencontre, lors d’une randonnée sur un sentier de montagne brumeux et enneigé, les yeux perdus au loin derrière la personne qui tenait l’appareil photo.
En regardant les photographies dans l’ordre chronologique, on avait l’impression de voir une vie entière. Pas une vie écourtée ou tourmentée. Mais qu’y avait-il dans l’espace-temps séparant les cadres entre les photos ? Quels étaient les moments omis ? Non mémorisés, non représentés ?
Il me faudrait des années pour combler ces trous : un renvoi de l’université. Un tour de la côte du Paci que Nord-Ouest sous l’emprise de la drogue. Un été dans une communauté hippie en Californie du Nord. Abandon des études de droit. Perte d’un poste au bureau d’un membre du Congrès après l’élection. Éviction de la campagne par Bob Burdick. Sa promesse à Madison. Puis June, Teddy et qui sait combien d’autres femmes. Tous les échecs inhérents à l’existence – qui en faisaient une vie, même s’ils la rendaient insupportable.
Je fus pris d’un violent étourdissement. Puis j’entendis une voix proche de mon oreille.
— Tout va bien, disait cette voix, masculine. Tout va bien.
Cet homme me guida vers le canapé hideux. À travers le brouillard, je distinguai vaguement une masse de cheveux blancs et un visage éteint. Il portait un costume noir à rayures.
— Comment avez-vous connu mon frère ? s’enquit-il après m’avoir installé sur une causeuse.
Ritchie. Je l’avais imaginé plus jeune. Mais je vis alors qu’il était jeune, du moins dans ses yeux. La fausse impression provenait de ses cheveux blancs et de son visage entaillé de petites cicatrices quand on l’examinait de près – ce que j’essayais de ne pas faire.
— On a travaillé ensemble sur la campagne. La dernière, précisai-je.
— Oh. Il m’a dit que vous aviez perdu d’un cheveu.
— Je suis navré… pour votre frère.
Ritchie opina.
— Oui. Un accident vraiment tragique.
Puis il aperçut des personnes à saluer. Il posa une main chaleureuse sur mon épaule en me remerciant d’être venu et s’excusa.
Kavya réapparut quelques instants plus tard et s’assit sur la causeuse avachie.
— Ça va ? s’enquit-elle. C’était le frère de Waldo ?
— Oui, con rmai-je, puis je lui expliquai qu’il avait évoqué une mort accidentelle.
— Eh bien, n’est-ce pas ce que les gens font ? C’est… ce que nous avons fait.
Elle avait raison, bien sûr. Mais un détail me chi onnait. Cette nuit-là, quand j’avais vu Waldo fumer à la fenêtre, je lui avais dit que la cigarette le tuerait, et il avait rétorqué qu’il préférait mourir d’un cancer du poumon.
— Il m’a dit qu’il ne voulait pas mourir dans un accident, expliquai-je à Kavya. Qu’il voulait voir la mort venir.
Malgré ses e orts, elle ne comprit pas mon raisonnement. Je ne pouvais pas l’expliquer.
Quelques minutes plus tard, Teddy déboula dans le salon vert chartreux. Elle semblait bouleversée, normal dans ces circonstances, mais, surtout, elle regardait anxieusement autour d’elle pour s’assurer que personne n’entendrait ses propos. Ses yeux se posèrent sur Kavya, et je réalisai seulement maintenant qu’elles ne s’étaient jamais rencontrées. Je les présentai rapidement l’une à l’autre.
— Oh, Dieu merci, soupira Teddy, puis elle ajouta : Pardon. Vous étiez au courant ?
— De quoi ? demanda Kavya, plus rapide que moi.
— Pour sa femme.
Je regardai autour de moi, un peu coupable de mon enthousiasme.
— Elle est là ?
— L’entrepreneur de pompes funèbres vient de me la présenter. Je me suis sentie mal.
Nous jetâmes un coup d’œil par la porte qui donnait sur le salon funéraire. À côté du cercueil fermé se tenait une femme en robe noire, les cheveux blonds, les narines presque chevalines et les yeux maquillés à outrance.
— Oh, s’extasia Kavya. C’est elle. L’actrice de ce lm. On l’a vu, tu t’en souviens ?
Et alors que je voyais Madison pour ce qui aurait dû être la première fois, je compris que ce n’était pas le cas. Certes, je l’avais vue dans le
lm dont Kavya parlait, mais aussi dans la vraie vie. Une seule fois. Et
quand le souvenir de ce jour me revint, je me mis à rire.
Teddy et Kavya me dévisagèrent comme si j’avais perdu la tête. Ce n’était pas faux.
— Tu vas bien ? s’inquiéta Teddy.
Le jour de la virée au stade des Wizards. J’en étais sûr maintenant. La femme en blazer rose bonbon le long de la première ligne de base. C’était elle. C’était sa propre femme que Waldo avait vue là-bas, alors qu’il utilisait ses places gratuites avec un ami. C’est pour cela qu’il s’était réfugié au poulailler.
Mais pourquoi ?
— Je t’expliquerai plus tard, dis-je à Teddy en guise de réponse.
Un problème d’une autre nature la tracassait.
— Ils la présentent comme sa veuve, chuchota-t-elle.
Kavya fronça les sourcils.
— Ils étaient divorcés, non ?
Je la rassurai.
— Oui. Il a signé les papiers.
— Peut-être que ce n’était pas le jugement dé nitif ? suggéra Kavya.
— Il m’a juré qu’il était divorcé, a rma Teddy.
Kavya rougit, embarrassée pour elle.
— Est-ce qu’elle sait ? sou a Teddy.
— Je ne sais pas ce qu’elle sait !
Alors je vis la panique traverser le regard de Teddy, et ses yeux se poser sur les lèvres de Madison, puis sur celles du frère de Waldo, qui discutaient ensemble dans l’autre pièce.
— Allez, arrête, dis-je en lui tapant sur l’épaule. Ne te rends pas malade.
On aurait dit qu’elle allait vomir. Kavya passa un bras autour d’elle.
— Tu veux nous accompagner près du cercueil ? Il est fermé. J’ai véri é.
Teddy secoua la tête.
— Je ne peux pas aller là-bas. Je ne devrais pas être ici. Je ne peux pas être ici.
Elle se dirigea vers la porte, mais Kavya l’arrêta.
— Écoutez, vous êtes son amie. Vous l’aimiez, comme tout le monde.
Teddy hocha la tête, les joues en feu, le regard perdu. Puis elle se tourna vers moi.
— Et toi ? demanda-t-elle.
— Est-ce que je l’aimais ?
— Oui.
— Bien sûr.
— Peux-tu le dire ? Dire « Je l’aimais ».
— Je l’aimais.
Ce n’était pas di cile ; c’était la vérité.
— Je l’aimais, répéta-t-elle.
On aurait dit qu’elle s’entraînait à prononcer ce verbe, qu’elle me l’empruntait quelque temps.
— Tu l’aimais. Je l’aimais. Nous l’aimions, déclina-t-elle.
— Je l’aimais aussi, à ma façon, soupira Kavya.
— Oh, oui, vous l’aimiez sûrement, assura Teddy.
— Tu vois, c’est normal, dis-je en passant un bras autour de ses épaules. Nous l’aimions tous. Je l’aimais. Tu l’aimais. Kavya l’aimait. Rien de mal à ça.
— Non, dit Teddy en se convainquant elle-même. Rien de mal à ça. D’accord. Très bien.
— Viens.
Bras dessus bras dessous, nous entrâmes dans la pièce, nous approchâmes du cercueil en bois d’acajou lisse, lui murmurâmes que nous l’aimions, déclarâmes à son frère que nous l’aimions, déclarâmes à sa femme que nous l’aimions, puis nous allâmes nous asseoir parmi les autres personnes qui l’aimaient. Nous aimions l’homme dont parlaient les di érents orateurs qui se succédèrent sur l’estrade, d’autant plus quand il ne s’agissait pas du Waldo que nous pensions avoir connu. Quelle joie de savoir qu’il existait tant de Waldo, même si tous avaient disparu aujourd’hui.
— Je connaissais mal Waldo Woodson Jr, déclara le prêtre. Mais on m’a raconté que lorsqu’il était enfant, il rêvait de devenir pilote. Un jour, il a sauté du toit d’un hangar avec des ailes en papier Canson, ce qui lui a valu une commotion cérébrale. Puis il a passé l’été à construire des maquettes d’avion qu’il suspendait au-dessus de son lit et contemplait en s’endormant. Ça m’a rappelé une citation d’Orville, le frère Wright qui a volé pour la première fois, par un jour venteux de décembre, en s’élançant d’une dune en Caroline du Nord. Le désir de voler est une idée qui nous a été transmise par nos ancêtres qui, dans leurs voyages éreintants à travers les terres sans piste à l’époque préhistorique, regardaient avec envie les oiseaux voler librement dans l’espace, à toute vitesse, au-dessus des obstacles, sur la route in nie de l’air. Nous espérons et nous prions pour que Waldo ait trouvé son chemin vers cette route in nie. Nous espérons qu’il mesure notre immense gratitude pour le temps que nous avons passé avec lui sur cette Terre.
Alors que le prêtre récitait une prière, je vis le frère de Waldo sangloter. Les larmes roulaient sur son visage, empruntant les sillons cicatriciels. Il se passerait des années avant que je découvre ce qui lui était arrivé. Avant de comprendre la signi cation de la présence de Ritchie à l’enterrement de Waldo. Puis Teddy pleura, Kavya pleura. Et Francis pleura. En n, je pleurai.
Et nous l’aimions à cet instant.
Faire abstraction de certains événements ne rendait pas ce sentiment moins vrai.
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