Les Idéalistes

Kristopher Jansma · Chapitre 14 sur 30

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Les Idéalistes

Quatrième jour : Île Davis

QUATRIÈME JOUR

 

Île Davis

 

M-I-S-S/I-S-S/I-P-P-I. Un vague souvenir me revient en mémoire lors de ma méditation matinale : je me revois dans la cage d’escalier de la synagogue, où un ami m’apprend à épeler « Mississippi ». C’est le mot le plus long que j’arrive à épeler. Déjà à l’époque, j’ai conscience de son rôle dans la mesure du temps. Par la suite, lorsque mon père me dira : « Donne-moi juste dix secondes pour nir ma soudure », je me mettrai à psalmodier : un Mississippi, deux Mississippi, trois Mississippi…

Pourtant, je n’étais jamais allé dans cet État avant aujourd’hui. Je ne me souviens pas comment je l’imaginais à cet âge-là, mais certainement pas comme l’étendue de nature sauvage couleur émeraude qui dé le derrière les vitres de ma voiture en arrivant sur l’île Davis. Historiquement, c’était une péninsule, située sur la rive du

euve côté Louisiane, mais elle fait néanmoins partie du M-I-S-S-I-S-S-

I-P-P-I. Une couverture verte et marécageuse s’étend sur tout le paysage. Nichées dans des bois de grands arbres, j’aperçois les cabanes bicentenaires, décaties mais toujours debout. À quelle hauteur s’élevaient ces chênes lorsqu’on a construit ces maisons ? Où se trouvait la lisière des bois ? Ces baraques vont-elles s’e ondrer d’elles-mêmes ou être englouties ?

Ici, les terres sont inondées perpétuellement par les débordements du euve. Une heure plus tôt, sur une aire de repos, j’ai vu une carte ancienne accrochée dans un cadre ordinaire au-dessus de la machine à café. Un magni que entrelacs de bandes de couleurs vives : orange, rose, vert et bleu. Le cartographe Harold Fisk, lisait-on sur une plaque, en collaboration avec le corps du génie de l’armée de terre en 1944, a créé cette carte des méandres du Mississippi.

Une carte des méandres. Je n’en avais jamais entendu parler. Les di érentes bandes de couleur marquent l’emplacement du lit du Mississippi à diverses époques au cours du dernier millénaire. Un grand serpent arc-en-ciel qui se tortille, une tresse de couleurs témoignant des déplacements du euve sur des kilomètres dans un sens au cours d’un siècle, puis dans l’autre sens le siècle suivant. Qui l’eût cru ? Je suis resté devant la carte, abasourdi, jusqu’à ce que quelqu’un me demande de bien vouloir lui passer le pot de crème si je n’en prenais pas.

L’île (ou la péninsule) sur laquelle je me trouve actuellement abrite aussi la demeure historique de la famille Davis, celle de Je erson Davis, le premier et l’unique président des États confédérés d’Amérique. Je suis venu pour rencontrer un vieil ami de Waldo, pas pour m’imprégner de l’histoire humide et marécageuse des lieux, mais mon imagination se met en marche. À cette époque, à l’endroit de ces terres sauvages s’étendaient des champs de coton, les onze mille acres de la plantation Brier eld de la famille Davis. Il y a un musée à proximité où l’on peut voir la cravate de l’investiture de Je erson Davis, encadrée sous verre. Si le Sud avait gagné la guerre, cet endroit serait un site historique national – les citoyens de cette Amérique alternative s’y rendraient en masse comme nous allons visiter la maison de George Washington à Mount Vernon –, et nous y verrions peut-être aujourd’hui encore des esclaves cueillir le coton.

Dans les faits, les deux cents esclaves s’évadèrent lorsque les soldats de l’Union attaquèrent la propriété en 1862 ; la demeure voisine, appartenant au frère de Davis, fut incendiée et réduite en cendres. Don’t Tread on Me , « Ne me marche pas dessus », proclame l’étendard jaune gurant un serpent à sonnettes. J’ai vu autant de ces Gadsden Flags sur les pare-chocs des voitures ici que de drapeaux confédérés ou

de casquettes MAGA16. Essayez de m’empêcher de marcher sur les autres n’est pas un slogan aussi concis, je suppose, et il s’intègre moins bien dans une histoire révisionniste de la guerre civile qui, pour ma mère qui a grandi dans l’Arkansas voisin, était présentée comme « la guerre d’agression du Nord » par ses professeurs et expliquée principalement sous l’angle de la résistance au fédéralisme, avec une brève mention de l’esclavage. Ce n’est qu’après avoir quitté la maison qu’elle découvrit l’autre version, et comprit alors qu’elle avait vécu toute son enfance dans un pays di érent, avec une histoire di érente.

Heureusement, je ne tarde pas à arriver au bout du chemin de terre et à trouver la marina. Des bateaux à la peinture écaillée sont juchés sur des rangées d’échafaudages. Des traînées d’algues marbrent les coques, où des bernacles s’agglutinent comme des oignons sur un pied vieillissant. La plupart de ces bateaux sont à sec depuis des dizaines d’années. Certains, proches de la lisière des bois, disparaissent complètement dans les arbres, ayant été lentement grignotés par la forêt. En regardant mieux, j’en vois quelques-uns engloutis sous la verdure. On dirait des baleines préhistoriques qui nagent dans la forêt.

Près des quais, j’aperçois la cabane pour les travailleurs du euve. Certains s’a airent sur des bateaux, d’autres sont assis sur des chaises pliantes et fument une cigarette. Un vieux baril de pétrole, qui sert de brasero pour les soirées plus froides qu’aujourd’hui, est rempli d’emballages en carton de Budweiser. Un calendrier pin-up au-dessus de l’établi est resté gé sur avril et la rousse plantureuse qui chevauche une Corvette. Un faux billet de cent dollars à l’e gie du président est collé sur la caisse enregistreuse. Quelqu’un a dessiné un ruisseau de larmes sur ses joues au stylo bleu. Il y a des chats errants partout. Des chatons chassent les grillons et des bestioles plus grosses ; plusieurs gambadent autour de moi au cas où je laisserais tomber de la nourriture.

J’identi e facilement Matsui. Il ressemble à un père Noël torse nu : un homme bedonnant à la barbe fournie qui travaille sur un somptueux voilier en bois – à la di érence de la plupart des bateaux alentour en matériaux plus modernes, bre de verre ou aluminium. J’ai vu des photos d’Ono en ligne, mais il est plus impressionnant en vrai. Une goélette de vingt-six pieds à la voilure blanche, maintenant enroulée. Le bateau étincelant brille dans la lumière du soleil, des gerbes de sciure de bois jaillissent du pont où bricole Matsui. Le vrombissement cesse lorsqu’il m’aperçoit. Il pose ses outils, descend avec son masque poussiéreux et me salue.

Nous parlons pendant quelques minutes du chantier en cours : enlever les planches pourries à l’intérieur de la cabine. Il travaille pour un cabinet juridique à Jackson, à une trentaine de kilomètres de là. Il nous a demandé d’envoyer le contrat de con dentialité à l’avance, et il me le rend avec des corrections ici et là au stylo rouge. Des modi cations mineures, d’après ce que je peux voir, mais je lui dis que je devrai soumettre les changements aux avocats de Teddy pour

naliser l’accord.

— Vous avez été stagiaire chez Kendall & Associés à Atlanta ? En même temps que Waldo Woodson Jr ? je lui demande.

Matsui acquiesce et répète ce qu’il m’a déjà dit en ligne.

— Waldo aurait été un sacré bon avocat s’il n’avait pas démissionné. Un type intelligent. Un grand charmeur. Un original aussi ; il conduisait partout cette vieille Lincoln Continental énorme.

— Et vous exerciez dans quelle branche du droit ?

Matsui enlève ses gants et sort un soda orange uo d’une glacière. Il m’en o re un, que j’accepte volontiers. Il fait chaud et humide malgré la brise légère qui descend le euve et e eure nos visages. Le pétillement acide des bulles m’évoque l’enfance, et je me souviens tout à coup que ma toute première canette de soda était ce même Crush Mandarine, o erte par mon père. Elle sortait, ruisselante de condensation, d’un distributeur automatique situé dans un bureau terne du service des immatriculations où il faisait renouveler son permis de conduire.

— Kendall était spécialisé dans la défense des condamnés à mort, explique Matsui. Dénoncer les abus policiers, repérer les lacunes dans les éléments de preuve, identi er les témoignages sous in uence, et cætera.

— Un travail grati ant, commenté-je.

— En réalité, je n’ai jamais eu d’avis tranché sur la peine de mort avant d’entrer chez Kendall, mais, à force d’entendre Waldo en parler, je m’y suis intéressé. Je me souviens qu’il était passionné. Il disait qu’il voulait sauver des vies, faire le bien à l’échelle universelle. Venant de lui, ça m’a séduit d’une certaine manière.

Je con rme que je comprends ce qu’il veut dire.

— J’ai retrouvé cette photo au fond d’une boîte. Je ne sais pas si vous la voulez.

Matsui sort une vieille photographie de son sac, en évitant de la poudrer de sciure. Je la prends avec précaution et souris de voir, encore une fois, un autre Waldo. Il est assis derrière un bureau en costume sombre et cravate rayée, les cheveux rasés comme s’il sortait de l’armée. C’est drôle de le voir prendre un air sérieux. Adulte. Cela lui va aussi mal que le costume, trop grand et auréolé de sueur, peut-être à cause du vélo.

— Waldo m’a aidé à comprendre les cas de jurisprudence : Furman contre la Géorgie, Gregg contre la Géorgie, Coker contre la Géorgie… À croire que l’histoire de la peine capitale aux États-Unis se résume à la volonté de la Géorgie d’exécuter des hommes pour leurs crimes.

Nous rions tous les deux, même si ce n’est pas drôle.

— J’étais utile dans la phase des recherches. Ça a toujours été mon point fort. Waldo avait du talent pour préparer les questions. Rédiger les allocutions d’ouverture et de clôture. Nous devions tous nous imprégner des arguments et de la logique de ces a aires passibles de peine de mort. Mais Waldo intériorisait la pensée de M. Kendall. Il connaissait le style de l’homme. Sa diction. Il m’a dit un jour que le truc consistait à entendre, avec « l’oreille de l’esprit », comment Kendall allait prononcer sa plaidoirie. Comme un jeu d’acteur. Serait-il drôle ou sombre ? Détendu ou tendu ? Citerait-il des statistiques ou jouerait-il la carte de l’empathie ? Feindrait-il l’indignation morale, et si oui, avec quelle force ? Vous voyez le genre.

J’opine.

— Ça semble plutôt complexe.

— Complexe, oui. Il y a un enjeu énorme. La vie des condamnés repose entre nos mains. Tout le monde veut se battre pour obtenir justice, mais personne ne réalise qu’en cas d’échec on participe à l’injustice. Du moins, c’est ce que l’on ressent. On ne déçoit pas que soi-même.

Matsui me parle ensuite de l’événement qui a conduit au départ précipité de Waldo. Une grande partie du travail consistait à suivre M. Kendall au tribunal, à étudier sa façon de parler et ses choix de mots. Observer Kendall développer les arguments qu’ils avaient écrits a n de voir ceux qui coulaient naturellement des lèvres de leur patron, et ceux qui tombaient sur le parquet de la salle d’audience avec un op retentissant.

C’est dans cette optique que Matsui et Waldo vinrent assister en observateurs aux conclusions dans l’a aire contre Harris Jenkins, un homme de trente-quatre ans accusé de plusieurs meurtres. Kendall prononça sa plaidoirie – leur plaidoirie – en invoquant une procédure policière abusive lors de l’interrogatoire du suspect, ainsi qu’une possible altération des preuves. Tout se passa comme prévu ; les mots écrits par Waldo frappaient par leur puissance et leur agencement. L’idée était de déclencher le pathos. Il su sait de convaincre un seul juré de ne pas tuer cet homme par vengeance – la peine de mort ne pouvait être prononcée qu’en cas de verdict unanime.

Généralement, Waldo retournait au bureau dès la n de la plaidoirie, car il avait toujours du travail qui l’attendait, mais, ce jour-là, Kendall lui demanda de rester pour discuter. Il avait l’intention de lui proposer un poste une fois qu’il aurait obtenu son diplôme et réussi l’examen du barreau. Waldo resta donc et écouta le procureur présenter les arguments de l’accusation. Ce n’était pas la première fois qu’il entendait quelqu’un plaider en faveur de la peine de mort, mais cette a aire était particulièrement sordide. Jenkins avait forcé à monter dans sa voiture son ex-petite amie et son nouvel amant, ainsi que ses trois enfants, dont son propre ls. Puis il avait roulé à cent soixante kilomètres-heure sur l’autoroute et avait intentionnellement percuté la culée d’un pont, tuant tous les occupants du véhicule sauf lui.

Malgré le bien-fondé des réclamations de Kendall au sujet de l’interrogatoire de police et de la manipulation des preuves, l’avocat t valoir l’évidence de la volonté criminelle de l’homme. Il avait même con é à un ami son intention de tuer. De nombreux témoins l’avaient vu utiliser un revolver pour faire monter tout le monde dans la voiture. Ils avaient trouvé l’arme dans l’épave, couverte de ses empreintes digitales. Le fait qu’il y ait eu une erreur au laboratoire et qu’un des cinquante prélèvements ne correspondait pas ne remettait pas en question la validité des quarante-neuf autres. Le fait que la police ait écrasé la tête du type contre une table dans la salle d’interrogatoire était en soi un délit, mais cela n’e açait pas les crimes de l’accusé.

Les jurés se prononcèrent à l’unanimité en faveur de la peine de mort, et Kendall et Waldo repartirent au bureau sur une défaite.

Waldo raconta plus tard à Matsui que cela l’avait ébranlé. Matsui l’avait emmené dans un bar voisin, et Waldo nit par avouer que le verdict l’avait soulagé. Il était heureux que cet homme soit exécuté pour ses crimes.

— J’ai dit que je le croyais opposé à la peine de mort, il a répondu : « C’est ce qui me terri e. Jusqu’à aujourd’hui, j’étais contre. Et je m’y opposerai peut-être encore demain. Mais qu’est-ce que ça signi e si ma boussole morale vire à cent quatre-vingts degrés après une plaidoirie de trois minutes ? » J’étais d’accord avec lui, d’une certaine manière. Comment pouvais-je être opposé à un principe d’un point de vue juridique si, au fond de moi, je souhaitais le contraire. J’ai répondu que la loi existait pour cette raison même : empêcher nos pulsions primitives, animales de triompher du bien dans une société juste. J’ai cru que j’avais réussi à le convaincre.

Je suis incapable de l’expliquer à Matsui, mais je comprends pourquoi Waldo était si ébranlé – j’éprouve le même malaise, aujourd’hui encore. Devenir la voix de quelqu’un, intégrer sa façon de penser, vous ouvre à lui. Quand vos mots deviennent les siens, vos idées deviennent les siennes… La première fois que vous vous en rendez compte, ça vous terri e littéralement.

— Il était ivre ?

— Non, répond Matsui. Je n’arrêtais pas de lui o rir des verres, mais il les refusait. Je lui ai proposé de partir du bar s’il ne voulait pas boire. Mais il disait qu’il avait besoin d’être là, entouré de gens. Qu’il ne voulait pas être seul. Pour être franc, j’ai cru qu’il me draguait.

— Mais ce n’était pas le cas ?

— Non, je ne pense pas, plus maintenant. Il se sentait seul. J’ai eu des nuits comme ça, pas vous ?

Je con rme, même si, lorsque je déprime, je préfère le plus souvent être seul.

— Normalement, quand on sortait, c’est lui qui posait des questions. Sur ma vie, sur les clients du bar qu’il trouvait amusants. Mais ce soir-là, il s’est mis à parler de lui. Il m’a dit qu’il n’était pas seulement secoué par l’histoire au tribunal. Au moment du verdict, il avait reçu un appel d’une ancienne amie. Pas vraiment une ex, car ils n’avaient jamais été ensemble. Mais visiblement, il avait des sentiments pour elle. On sait tous les deux de qui je parle.

J’opine en ayant l’impression de subir un contre-interrogatoire.

— Elle l’avait appelé, n’avait pas laissé de message. Il ne savait pas quoi faire. Je voyais bien qu’il avait envie de la rappeler, mais un truc le préoccupait. Finalement, il m’a déballé toute l’histoire – ou ce qui semblait l’être. Il avait abandonné cette personne dans un moment di cile, il y a longtemps. Elle se trouvait là, m’a-t-il dit, la nuit où il avait embouti sa voiture dans une épicerie et failli tuer son propre frère – situation qui faisait écho à celle de notre client cet après-midi-là.

— Il ne l’a pas fait exprès, souligné-je. Ce n’est pas du tout pareil.

— Je pense que dans son esprit, à ce moment-là, il ne voyait pas la di érence. Ça devait être étrange, non ? Avoir des nouvelles de cette personne le jour – presque à l’instant même – où vous êtes assis dans un tribunal et voyez un homme être condamné à mort pour un accident similaire. Un crime pour lequel on vous a pardonné, du moins légalement. Vous ne trouvez pas ?

Mon estomac se tord et je ressens le besoin de m’asseoir rapidement sur un tréteau à proximité. Si Matsui a raison à propos de l’état d’esprit de Waldo à ce moment-là, alors je ne veux même pas penser aux implications du fait qu’il désirait, à l’encontre de ses convictions intimes, que le coupable soit mis à mort pour ce crime.

— Autre chose ? je demande en espérant qu’il répondra non.

— Un détail, dit-il en riant doucement à ce souvenir. Mais c’était tellement drôle que ça m’a marqué. On parlait de cette personne, et du fait qu’ils s’étaient connus quand elle faisait ses études. Et il s’est vanté, très er de lui, d’avoir rédigé la n de sa thèse à sa place.

— Il a fait quoi ?

— Sa thèse. Elle écrivait une thèse volumineuse, et il l’aidait, je crois, pour certaines recherches. Mais elle a dû subir une intervention chirurgicale ou un truc du genre et elle se rétablissait lentement, alors il a terminé la thèse à sa place. Il disait que c’est pour cette raison qu’il avait dû retourner à l’université et nir ses études – ce qu’il a fait, je suppose.

— Revenez à la partie où il a terminé sa thèse…

— Eh bien, il a dit que c’était un pari qu’elle avait fait avec lui, ou lui avec elle. Le pari qu’il pouvait l’écrire avec son style à elle. Imiter sa voix, son raisonnement. Et qu’elle pourrait la remettre à son directeur de thèse sans que personne ne voie la di érence, jamais.

— Et elle l’a fait ?

Matsui hausse les épaules.

— C’est ce qu’il prétendait, et je le crois. Il était doué, comme je vous ai dit.

Croisant les mains devant moi, j’essaie de digérer cette dernière information. J’imagine déjà le scandale : Ruiz accusée de plagiat. Le comble pour une icône de la réforme de l’Éducation, se gausserait probablement Burdick.

Puis je nis par demander :

— Waldo a-t-il rappelé Teddy cette nuit-là ?

— Je pense que oui, répond Matsui.

— Comment ça, vous pensez ?

— Eh bien, on réglait l’addition. Il avait déjà sorti ses clés pour me déposer chez moi.

— Et il a reçu un appel ?

Matsui opine.

— Tout à fait. Et il a dit : « C’est encore elle », avant de répondre à l’extérieur du bar pour mieux entendre. J’ai attendu pendant un moment qu’il revienne, en vain. Quand je suis sorti voir ce qui lui était arrivé, il n’était plus là. Et la Lincoln non plus.

Il rit comme si cela lui paraissait drôle seulement maintenant.

— J’ai pensé qu’il m’avait oublié. Il était tellement préoccupé, et j’étais tellement bourré que je ne me souviens pas comment je suis rentré chez moi. Je ne me suis pas inquiété jusqu’au lendemain, quand Waldo ne s’est pas présenté au travail. Kendall ignorait où il était. Personne ne le savait. Là, j’ai commencé à m’inquiéter. J’ai cru qu’il s’était fait agresser ou pire. Alors j’ai appelé la police pour signaler sa disparition. Ils ont dit qu’ils allaient enquêter, mais je suppose qu’ils n’ont rien fait.

Avant que je contacte, il y a quelques semaines, des personnes qui avaient travaillé au cabinet Kendall, Matsui n’avait pas la moindre idée de ce qu’il était devenu.

— Avez-vous continué de défendre des condamnés à mort ?

Mastui secoue la tête, non.

— Kendall ne m’a jamais aimé comme Waldo. Je m’en che. Je ne suis pas devenu avocat pour sauver des vies. Du moins, pas exactement.

— Vous l’êtes devenu pour quelle raison ?

Matsui caresse le anc de la goélette et me fait signe de l’imiter. J’écarte les doigts et touche le bois, qui est étrangement frais par cette chaleur étou ante. Le vernis qui recouvre les planches est doux et lisse. De près, le grain du bois ancien m’évoque une carte des mondes perdus.

— Mon arrière-grand-père est arrivé aux États-Unis en 1922. Il était pêcheur en Californie. Il était censé ouvrir une a aire avec son frère, Akihiro, à son arrivée. Mais les lois ont changé en 1924, interdisant l’immigration japonaise.

Nous avons fait un cours d’histoire sur ce sujet et je devine où il veut en venir.

— Avec le peu de temps et d’argent dont mon arrière-grand-père disposait, il a construit son bateau, et il avait l’intention de le transmettre à mon grand-père un jour. Seulement Roosevelt a promulgué le décret présidentiel 9066 en 1942. Mon arrière-grand-père, sa femme et mon grand-père alors enfant ont été internés à Tule Lake. Mais la veille de leur départ pour les camps, mon arrière-grand-père a scié son bateau en dix morceaux. Lui et mon grand-père les ont enveloppés dans du tissu et cachés au fond des bois, dit-il en désignant les arbres comme s’il s’agissait des mêmes bois. Ils ont passé trois ans dans un camp d’internement. Mon arrière-grand-père y est mort, et

après Endo17 en 1945, mon grand-père est retourné à l’endroit de leur ancienne maison, il a fouillé les bois et retrouvé les morceaux du bateau. Il a fallu des années pour le remettre en état. Il l’a donné à mon père, et mon père m’a appris à l’entretenir. Je ferai la même chose avec mon ls quand il grandira.

Je le remercie pour cette histoire, même si elle n’explique pas pourquoi il est devenu avocat.

Il désigne le bateau.

— Quand le bois est pourri, la plupart des gens le traitent. Ils colmatent avec des produits. Mais la moisissure revient. La seule solution consiste à découper la planche. Remplacer toutes les parties qui sont même légèrement moisies par du bois neuf. C’est la seule façon de s’assurer que les champignons ne reviendront pas. Pour moi, c’est une métaphore de la loi : tout un tas de planches pourries qui

doivent être remplacées au fur et à mesure. La décision Korematsu18 n’a jamais été cassée. Ça m’empêche de dormir la nuit ; ça devrait empêcher tout le monde de dormir.

Je lui dis que je comprends et je lui souhaite toute la chance du monde. J’ajoute qu’une fois que les avocats du Wisconsin auront approuvé les modi cations de l’accord ils enverront la somme convenue.

— Je me renseigne sur les voiles. Il y a un type à Kyoto qui les fabrique à l’ancienne.

En retournant à ma voiture, je ré échis aux paroles de Matsui. Aux scénarios contrefactuels qui n’ont jamais vraiment été rayés. Ils ont brûlé le manoir des Davis et libéré ses esclaves. L’île est envahie par la végétation, mais elle n’est pas oubliée. Des visiteurs viennent encore voir la cravate sous verre. Ils s’arrêtent pour admirer les statues de Davis et de ses généraux et saluent le drapeau rebelle. Le Sud, a rment-ils, se relèvera. M-I-S-S/I-S-S/I-P-P-I.

On ne peut pas l’e acer. Quand tous les souvenirs ont été déboulonnés, l’histoire demeure. Nous gardons ce dont nous avons hérité, la pourriture et le reste.

 

16. Make America Great Again, la casquette rouge des partisans de Donald Trump.

17. Mitsuye Endo, lle d’immigrants japonais à l’origine de la n des camps d’internement des Japonais-Américains.

18. Après l’attaque de Pearl Harbor (1941), le décret présidentiel 9066 ordonne l’internement dans des camps des Japonais-Américains, décision contestée jusqu’en Cour suprême par Fred Korematsu, ancienne victime d’internement.

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