Les Idéalistes

Kristopher Jansma · Chapitre 15 sur 30

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Les Idéalistes

Quatrième partie

 

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Avec le recul, je me souviens des grands moments de bonheur de cette période, quand la campagne venait de commencer et que tout était encore possible. Ces quelques semaines où ma relation avec Waldo avait atteint son apogée, où nous fonctionnions en synergie. Les « jours Sorensen », je les appelais intérieurement, car Waldo parlait beaucoup de Theodore Chaikin Sorensen à ce moment-là. De « Ted » et de l’époque où il travaillait pour John F. Kennedy, de « l’objectif Lune » et du discours au Rice Stadium en 1962. Quel pouvoir pur et inspirant ces deux hommes ont exercé ensemble : Nous choisissons d’aller sur la Lune, a écrit Sorensen. Et Kennedy l’a dit, et nous l’avons fait. Ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, a écrit Sorensen. Et Kennedy l’a dit, et nous ne l’avons pas fait.

Demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays. Fermez les yeux et vous l’entendrez, vous verrez le crayon gratter le papier. Le temps avant l’écriture de cette phrase a-t-il vraiment existé ?

Cette période avec Waldo était, pour moi, ce temps. Et c’est avec amour que j’évoque aujourd’hui ces brèves semaines où j’avais encore le sentiment de nourrir des espoirs. Ces quelques semaines entre l’annonce de la candidature de Teddy au poste de gouverneur et le dix-neuvième jamboree annuel des éclaireuses.

À ce stade, la candidature semblait verrouillée. Hector était revenu dans notre camp, et l’annonce s’était déroulée sans fausse note quelques jours après la date initialement prévue. Nous béné ciions d’un soutien solide de la part du Parti démocrate de l’État. Nos concurrents faisaient gure de poids légers. Il y avait une collégienne ambitieuse du nom de Georgette Decker qui s’était engou rée dans une brèche juridique de l’État qui permettait à quiconque, quel que soit son âge, de se présenter aux élections. Venait ensuite Butch Buckley, animateur d’une émission de radio locale, « L’Arbre à palabres de Butch Buckley », avec sa moustache grise de la taille de l’arche de Saint Louis. Il s’était déjà présenté trois fois sous la bannière socialiste sans jamais obtenir plus de trois pour cent des voix aux primaires. Pour Waldo, le seul adversaire dont nous devions nous mé er était un vétéran de la guerre de Corée, Mickey Varick. Amputé du bras gauche, il accrochait sa manche vide avec des épingles à nourrice, ce que d’aucuns trouvaient émouvant. Mais l’homme était octogénaire, et bien trop conservateur pour la plupart de nos électeurs.

— S’ils veulent un vieux Blanc qui promet des réductions d’impôts pour les petits patrons propriétaires, alors ils sont probablement déjà républicains, soutenait Teddy.

Néanmoins, Waldo prétendait qu’on ne devait pas sous-estimer l’attrait émotionnel pour un soldat blessé.

— Tu te souviens de Bob Dole ? Ce stylo ché dans sa main impotente ? Les gens adoraient.

— Peut-être, dis-je. Mais ils n’ont pas voté pour lui pour autant.

Béné ciant en n d’un véritable nancement de campagne, Francis recruta des collaborateurs organisés ayant une réelle expérience de la politique, dotés d’un vaste réseau de militants professionnels, et dont les applications n’avaient pas été développées par un jeune bachelier. Mais j’avais su samment bien managé les troupes de bénévoles pour qu’ils me gardent en place, ainsi que James, mon dèle superviseur général, qui avait obtenu sa lettre de recommandation élogieuse. Il attendait des nouvelles de Brown et d’une demi-douzaine d’autres universités pour lesquelles je l’avais convaincu de postuler en cas d’échec de sa stratégie de La Revanche d’une blonde. Au moins, il avait choisi sa matière principale, les sciences politiques, et rédigé une lettre de motivation qui avait été retouchée (légèrement) par un rédacteur de discours professionnel.

En parlant de Waldo, c’était un nouvel homme à tous points de vue. On lui avait o ciellement scié son plâtre dont nous brûlâmes les morceaux dans un feu de poubelle cérémoniel derrière le Carriage House. Il y avait aussi balancé ses béquilles tandis que Teddy et moi chantions « So Long, Farewell », Waldo se déhanchant comme sur la scène du HotHouse. Pour plaisanter, Teddy lui donna un bracelet d’alarme Allovie et lui demanda de le porter en permanence.

— Au secours ! s’écria Waldo. Je suis tombé et je n’arrive pas à me relever !

— C’est exactement ce que tu beuglais, s’escla a Teddy. Mets-le !

Il refusa et t mine de le jeter dans le feu. Ils continuèrent à se taquiner, à rire et à s’acclamer en buvant des bières belges au goulot, au diable les composés volatils, avant de balancer les bouteilles vides contre le mur extérieur où elles explosèrent et tombèrent en pluie sur le sol. Nous courûmes nous cacher dans la pénombre comme des enfants. Ah ! qu’il était bon de rire ainsi dans la nuit. J’avais un endroit où aller et un but dans la vie qui m’avaient fait défaut auparavant.

Au début, l’entourage de John Kennedy considérait Ted Sorensen comme un mauvais choix. Un protestant sobre en tout, originaire du Nebraska, ne cadrait pas avec les brahmanes de Boston composant l’équipe (très catholique) du jeune sénateur. À l’adolescence, le père de Sorensen lui avait promis une pièce en argent d’un dollar s’il résistait aux sirènes de l’alcool et du tabac jusqu’à son dix-huitième anniversaire. Le père de Kennedy avait passé le même marché, mais la récompense pour Jack devait s’élever à mille dollars. Devinez qui toucha son argent ? Mais curieusement Kennedy aimait bien Sorensen, méprisé par la plupart de ses collaborateurs. Au moment de préparer son discours d’investiture, Kennedy reçut les avis non sollicités de tous les membres de son cercle intime et au-delà. John Kenneth Galbraith, nouveau secrétaire de cabinet, arriva dans le bureau de Kennedy pour sa première entrevue avec un brouillon de treize pages, dans l’espoir d’attirer son attention. Adlai Stevenson rédigea plusieurs ébauches également, et des collaborateurs enthousiastes lui envoyèrent des propositions de tout le pays. Mais c’est à Sorensen que le président élu con a la rédaction du premier grand discours de son mandat.

Waldo trouvait des excuses pour que je l’accompagne en tournée avec Teddy lors de la campagne. Elle était peu connue dans l’État en dehors de Pine Grove, et nous avions donc pas mal de terrain à couvrir. Chaque jour, un ou deux événements nous attendaient, plus parfois des interviews sur les radios ou chaînes de télévision locales. Il fallait rédiger des déclarations pour chacun de ces événements, puis les remanier, les réinventer et remettre notre métier sur l’ouvrage. Je passais ma vie dans les coulisses, à jongler avec divers blocs-notes jaunes, épuisant l’encre des stylos-billes en quelques heures. Je traînais sur les plateaux du direct, saluais les présentateurs de News12 qui se dirigeaient vers la régie. Waldo et moi nous retrouvions tous les soirs pour discuter sans n des interventions du lendemain ; je faisais o ciellement « partie du processus ». Chaque semaine, j’apprenais un peu mieux la signi cation de ce statut.

J’avais déjà séjourné dans des hôtels bon marché auparavant, en vacances et lors de voyages avec mon père. Avant l’arrivée du GPS, il avait un sixième sens pour dénicher un Holiday Inn, un Best Western ou un Red Roof Inn le long du parcours. Toutefois, enfant, lors de ces excursions dans les parcs nationaux ou même pendant les horribles voyages scolaires, je n’avais jamais dormi dans un motel au bord d’une autoroute. J’ignorais leurs caractéristiques jusqu’à ce mois de mars où débuta pour de bon la campagne.

Bientôt, je regrettai le matelas en mousse jaune et les sachets de café lyophilisé sur lesquels j’avais craché dans ma jeunesse. Ces hôtels coûtaient 49,99 dollars la nuit, et je découvris vite la di érence entre une chambre à 19,99 dollars et les éléments de confort nancés par les trente dollars supplémentaires : des cloisons plus épaisses, une moquette propre, des rideaux occultant réellement la lumière, des appliques avec des ampoules qui fonctionnaient, un téléviseur équipé d’un décodeur, des robinets qui ne gouttaient pas, des douches qui avaient de la pression, etc. Dans les motels sordides où Waldo et moi séjournions, les nuitées s’apparentaient plus au camping qu’à autre chose, sauf qu’il n’y avait pas la nature sauvage environnante – pas de nature du tout même, seulement le bruit infernal des camions sur l’autoroute mitoyenne.

C’est aussi là que je compris le sort réservé aux tableaux dans la chambre d’amis de Teddy le soir de la tempête de neige. Chaque fois que Waldo et moi nous arrêtions dans un motel, il disparaissait dans sa chambre pendant quelques minutes pour « s’installer ». À travers la ne cloison, j’entendais un sacré ramdam. Plus tard, à la n de la journée, lorsque nous rentrions pour nous détendre et naliser les interventions du lendemain, j’entrais dans sa chambre pour constater le décrochage de tous les tableaux, empilés sur le sol au pied du lit. En général, il s’agissait de croûtes tape-à-l’œil dans des teintes roses ou pêche d’un impressionniste local, ou de pâles reproductions de paysages pastoraux. Mais Waldo assurait n’avoir rien contre ces tableaux en particulier. Il aurait décroché de la même façon La Joconde. Il avait besoin d’un « espace dégagé pour penser », justi ait-il ainsi son comportement. Avant de quitter le motel, il remettait tout en place à l’identique.

— Comment va mon vampire préféré ? me demanda Kavya lors de notre appel quotidien à l’aube.

Elle préparait ses a aires avant d’attraper un train pour aller travailler alors que je m’e ondrais sur mon lit après une nuit douloureusement longue. Je dormais toute la matinée, me réveillant à l’heure du déjeuner pour enrichir et modi er les idées venues à Waldo pendant ses rares heures de sommeil.

— Je crois que je perds mes cheveux, lui dis-je.

C’était un demi-mensonge ; je ne le croyais pas, j’en étais sûr. Des

tou es de la taille d’un Tribble19 me restaient dans la main quand j’agrippais mes cheveux, la tête penchée au-dessus d’ébauches de discours.

— Si je rentre avec un crâne d’œuf, tu m’aimeras encore ?

— Bien sûr que non. Je te commande du Minoxidil dès que j’arrive au bureau.

— Donc tout ce temps, soupirai-je le visage contre l’oreiller, tu m’aimais pour mon physique.

— Que répondre ? Je suis une lle super cielle.

Elle poursuivit la conversation, mais je n’entendis rien. Je m’étais endormi. Quatre heures plus tard, à mon réveil, une série de textos de Kavya me demandait si j’étais vivant. Je répondis que je pensais l’être, avant de m’apercevoir que j’étais déjà en retard.

Les matelas trop ns me bousillaient la colonne vertébrale. Étonnamment, je perdais du poids malgré un régime alimentaire à base de plats industriels et de fast-food. J’avais mal aux doigts et aux poignets, et j’imaginais développer un syndrome du canal carpien à force d’écrire selon des angles bizarres sur tous types de surfaces. Ma jambe me faisait mal en permanence, sans doute parce que la semelle de ma chaussure gauche se décollait progressivement. Je n’avais jamais le temps de m’arrêter quelque part pour acheter une nouvelle paire.

Mais ma transformation en vampire allait bien au-delà des horaires nocturnes. Waldo détestait les notions abstraites dans un discours : des expressions de politique générale comme « réduire les e ectifs des classes », « augmenter la formation spécialisée » ou « atteindre l’équité salariale ». Il expliquait qu’on ne pouvait pas se contenter d’en ler des termes à la mode sur un l de phrases éculées pour produire de l’électricité au bout. C’était comme gre er un tissu mort sur un corps vivant ; cela ne servirait à rien et, à terme, tuerait l’organisme fragile auquel on avait rattaché le gre on.

« Un discours est un animal à sang chaud, déclarait Waldo à une ou deux heures du matin, alors que nous nous rendions compte que ce que nous avions fait était bon pour la poubelle. On doit sentir un battement de cœur. »

Autrement dit, une personne – une histoire humaine. Un enseignant débraillé que nous avions rencontré ce jour-là lors d’une réunion publique nous avait raconté des histoires poignantes d’élèves perdus dans notre société insensible : Lauren Z., le ventre vide en première heure de géométrie parce que le supermarché Pathmark avait fermé après l’arrivée de l’Aldi, et que l’Aldi ne prenait pas les bons d’alimentation ; Deshawn P., qui avait débuté sa scolarité avec une classe d’avance en lecture, mais dont le niveau avait dégringolé lorsqu’il avait cassé ses lunettes, car acheter une nouvelle paire coûtait trop cher ; Michael B., un lycéen homosexuel victime d’un arrêt cardiaque après que le professeur d’éducation physique l’avait obligé à faire des tours de piste supplémentaires pour « l’endurcir ». Parfois, nous restions assis pendant des heures à écouter ces témoignages, ces outrages – en nous demandant dans un coin de notre tête comment les restituer sur le papier.

Nous ne pouvions pas nous lancer sans ré échir dans un paragraphe sur l’école-toboggan-vers-la-prison. Il fallait se poser à trois heures du matin dans une chambre de motel mal éclairée et parler pendant dix minutes de Ricardo Z., rencontré plus tôt dans la journée : un ancien taulard qui voulait discuter des problèmes de réinsertion et de formation professionnelle pour les individus avec un casier judiciaire. Curieusement, c’était le seul moment où les phrases s’enchaînaient convenablement. Celui où la vie coulait dans les mots – aspirée du psychisme de ces citoyens par nous autres, les vampires de l’ambition politique –, s’in ltrait d’abord dans nos ordis, puis dans le prompteur de Teddy le lendemain. Tout comme Waldo s’était réapproprié mon récit de Challenger en août, il n’avait aucun scrupule à dépouiller des inconnus de leurs histoires. En tout cas, il ne cherchait jamais à obtenir leur autorisation, même quand je disposais de leurs coordonnées.

— On n’a pas le temps, déclarait Waldo. On crée des personnages de roman. Bien sûr, il arrive que leur histoire soit basée sur des faits réels. Il était une fois… Mais le romancier change leur nom, invente l’endroit d’où ils viennent… il les transforme en des personnes totalement di érentes.

— Personne ne se plaint jamais ?

Waldo passa un bras autour de mes épaules à la façon d’un coach sportif encourageant un joueur qui doute de ses capacités à monter dans la zone de but.

— On écoute. On observe. On essaie de les aider. N’oublie pas qu’on est les gentils dans l’histoire.

Nosferatu, prends-en de la graine : trouve un démenti plausible, avale un Stilnox et essaie absolument le Minoxidil.

Pour préparer le discours d’investiture de Kennedy, Sorensen relut tous les discours d’investiture des précédents présidents et les trouva peu inspirants. Il remarqua que les discours les plus éloquents furent souvent déclamés par les présidents les moins compétents, et leur préférait le discours de Lincoln à Gettysburg, modèle de simplicité. En deux cent soixante-douze mots, Lincoln avait prononcé certaines des phrases les plus mémorables et les plus puissantes de l’histoire des États-Unis. Sorensen aimait l’idée d’un discours bref (Kennedy aussi), qui présenterait son élection comme un tournant historique pour la nation, à l’instar de la bataille de Gettysburg en son temps.

Il avait aussi étudié à la loupe les précédents discours et écrits de Kennedy. Un refrain se dégageait : La nouvelle frontière n’est pas ce que je promets de faire pour vous. La nouvelle frontière est ce que je vous demande de faire pour votre pays. Et ailleurs : … ne représente pas ce que je promets au peuple américain, mais ce que je demande, et : Nous ne faisons pas campagne en martelant ce que notre pays va faire pour nous collectivement. Nous mettons l’accent sur ce que nous pouvons faire pour le pays, individuellement. Au l des centaines et des milliers de pages, cette même idée revenait sans cesse. Sorensen remonta le l jusqu’à un carnet de 1945 où Kennedy avait gri onné sur une feuille volante une phrase de Jean-Jacques Rousseau : Sitôt que quelqu’un dit des a aires de l’État, que m’importe ? on doit compter que l’État est perdu.

Et Sorensen remonta encore plus loin : à Thucydide et à La Guerre du Péloponnèse. Il y a deux mille ans, à la n de la guerre, il avait reconstitué l’oraison funèbre prononcée par Périclès en l’honneur des soldats athéniens morts au combat. Mais au lieu de l’habituel refrain élogieux sur leur bravoure individuelle et leur sacri ce, Périclès avait élargi son regard. Il clamait que ces grands hommes re étaient la grandeur d’Athènes. Il parlait de leur culture, de leurs croyances, de leur pays. Il terminait en s’adressant aux vivants : C’est ainsi qu’ils se sont montrés les dignes ls de la cité. Les survivants peuvent bien faire des vœux pour obtenir un sort meilleur, mais ils doivent se montrer tout aussi intrépides à l’égard de l’ennemi ; qu’ils ne se bornent pas à assurer leur salut par des paroles.

Ne demandez pas ce qu’Athènes peut faire pour vous, mais ce que vous pouvez faire pour votre cité.

Je comprenais mieux pourquoi j’avais à peine parlé à Waldo au cours des mois qu’il avait passés sur le terrain lors de la précédente campagne. Non seulement les journées étaient intenses et épuisantes, mais arrivait un stade où l’on devait déléguer totalement certaines tâches. Je rencontrais les organisateurs locaux pour m’assurer qu’ils recueillent des témoignages spontanés des personnes présentes dans la foule, puis je rejoignais Waldo sur une chaise pliante au fond de la salle commune des vétérans ou de l’Elks Lodge où nous nous trouvions, pour écouter des vieillards fripés contester des mesures scales et des règlements de construction incroyablement spéci ques.

— C’est quoi cette nouvelle caserne de pompiers sur la route 202 ? demandait l’un d’eux. Ils n’ont même pas encore trouvé quoi faire de l’ancienne.

Teddy opinait avec intérêt, poussait des soupirs empathiques, et prenait des notes sur cette question qui ne relevait pas de sa responsabilité directe, même si elle devenait gouverneure. Le gars déblatérait sur l’augmentation des impôts locaux pour nancer le nouveau bâtiment et l’équipement technologique de pointe qui…

Puis, sans prévenir, Waldo se précipitait vers la sortie et je le suivais.

Un propos de l’homme avait provoqué une étincelle, et son inspiration une fois allumée ne supportait aucune latence.

Ce qui pour moi ressemblait à une litanie de plaintes était, pour Waldo, la musique des sphères. Nous participions à des réunions de mamies activistes dans l’arrière-salle de librairies-papeteries qui faisaient aussi o ce de club de lecture ou de tricot. Immanquablement, certaines apportaient le livre dont elles étaient censées parler ou des chaussons vert pâle au point mousse pour un de leurs petits-enfants. Puis l’une d’elles se lançait dans une diatribe plus ou moins cohérente sur un problème local, tel le déversement des déchets agricoles dans un cours d’eau, ou dans des allégations de cruauté envers les animaux dans les fermes du voisinage, ou encore dans la publicité mensongère d’une boulangerie locale sur des produits « sans gluten », ou…

Boum. Waldo fonçait vers la porte, m’entraînant dans son sillage.

Mystérieusement, dans ces plaintes ultra-spéci ques, il entendait un combat universel. Les déchets agricoles devenaient le point d’ancrage d’un choriambe sur la responsabilité civique, le mu n sans gluten, une métaphore de notre époque d’incertitudes. La fenêtre de tir ne s’ouvrait qu’un bref instant ; s’il la ratait, il devait recommencer à la réunion suivante.

Je passais entre huit et dix jours d’a lée sur le terrain avec Waldo. Parfois, je me trouvais à moins d’une heure de la maison, mais j’étais si a airé, si absorbé par la campagne, que je ne concevais même pas de rentrer et de discuter avec Kavya de choses normales : la téléréalité, la rhinoplastie ratée de la copine de sa sœur, le dernier épisode de la saga indécente de son collègue sur le compte Drumstick. Je n’étais pas moi-même, trop obnubilé par le prochain événement, le prochain discours. Plusieurs fois, je dormis dans un motel inconfortable non loin de chez moi.

D’un autre côté, je découvris qu’avec l’absence mon amour grandissait. Je passai l’intégralité de ma première « perm » à la maison avec Kavya, quasiment sans sortir de la chambre. Elle s’était fait porter pâle et nous restâmes nichés sous la couette, ce que nous faisions souvent au début de notre relation et que nous appelions en plaisantant « entrer sous la tente ». À l’époque où Kavya habitait dans le Queens avec deux colocataires, elle avait déjà cette grosse couette, utile uniquement quand on vit dans le Dakota du Nord. Lorsque nous rentrions d’une sortie en amoureux, nous discutions poliment avec les colocataires avant de prendre congé d’elles pour aller dans la chambre où nous allumions des bougies. Malgré la porte fermée et la musique de sa chaîne stéréo, nous entendions tout ce que faisaient ses colocataires : le tambour du lave-linge, le cliquetis du clavier lors d’envoi d’e-mails, les voix étou ées au téléphone. Cela nous donnait l’impression que tout ce que nous faisions dans sa chambre était parfaitement audible pour elles. Mais lorsque nous nous abritions sous la couette, ces bruits disparaissaient magiquement. C’était le silence total, sauf pour elle et moi. Et cela devint notre façon de recréer notre intimité.

En « entrant sous la tente », nous ne faisions plus qu’un. C’était tellement plus intime que mes autres expériences passées avec une petite amie. Être totalement enveloppé avec une autre personne, ignorer si un oxygène frais circule, sentir la chaleur corporelle irradier dans l’espace – quel espace ? Nous n’en laissions pas entre nous, et la couette nous entourait étroitement de part et d’autre. Je l’assimilais au séjour dans un utérus avec un jumeau, en beaucoup plus drôle. Un monde aplati. Nous passions de trois dimensions à deux. Mamelon, front, cuisse gauche, lèvre inférieure, lobe de l’oreille, boucle de cheveux, nuque, nombril, petit orteil, aisselle droite, arrière du genou. Le mien ou le sien ? Lequel de nous deux était tourné de quel côté, et lequel était tourné vers l’autre ? Nous nissions par transpirer et nous mélanger. Mais nous restions sous la tente aussi longtemps que possible : avant, pendant et après.

Lorsque en n nous ouvrions la couette, c’était un choc brutal. Un assaut violent des sens. Trop de lumière ! Trop de bruit ! Trop d’espace ! Horreur, le monde n’avait pas disparu. Le plus souvent, nous replongions sous la couette, regrettant notre décision de quitter la grotte. Et nous recommencions tout depuis le début si nous le pouvions – à l’époque, nous le pouvions.

Pendant mon absence, Kavya avait obtenu une promotion assortie d’une augmentation, et elle avait rénové la cuisine, les salles de bains, puis notre chambre et la chambre d’amis. Partout dans la maison

eurissaient des bricoles Crate & Barrel et des babioles Pier 1 que je

ne connaissais pas. Kavya s’empressait de me les présenter ; nous dînions sur un plateau à fromages en teck avec des couverts gravés à nos initiales. Elle me préparait des smoothies verts dans un Vitamix, pour tenter, selon ses termes, de me « redonner des couleurs ». Avec des piques en nacre, nous trempions des sablés carrés dans une fondue au chocolat tandis que Kavya m’exposait son projet d’inviter parents et amis pour des dîners somptueux ou des week-ends. Elle avait amoureusement décoré la chambre d’amis en bleu vert et l’avait garnie de plantes vertes.

J’essayais de m’ancrer avec elle dans le moment présent. Mais il y avait un tel contraste avec les expériences vécues dans les di érents motels toute la semaine que j’avais l’impression de subir un choc physique, comme l’accident de décompression du plongeur qui remonte trop vite à la surface.

Puis, alors que je m’étais réhabitué aux douches chaudes, aux bons petits plats et aux vidéos en streaming, je me réveillais à nouveau dans un motel Blue Moon vibrionnant, séparé de Waldo par une cloison, et m’endormais bercé par le bruit assourdissant des semi-remorques qui avalaient les kilomètres de l’autoroute adjacente.

Waldo avait beau m’avertir que ça portait la poisse, je commençais à rêver en secret du jour où je travaillerais pour le bureau du gouverneur au Capitole. Kavya et moi regardions déjà les annonces immobilières ; réduire de moitié son temps de trajet la réjouissait. Nous habiterions de nouveau dans une vraie ville. Même si elle était plus petite que celle où nous avions commencé notre vie, certaines choses nous manquaient cruellement : les plats à emporter disponibles après vingt et une heures. Des restaurants servant autre chose que de la cuisine italienne. Un vrai théâtre accueillant des spectacles de Broadway en tournée. Un musée d’art digne de ce nom. Je commençais à réviser mes attentes à la hausse, même si cela porte malheur. Et je suis heureux de pouvoir me souvenir de ces jours où je pensais que les événements se dérouleraient autrement.

Ce qui m’amène au jamboree des éclaireuses. Dans notre État, le rassemblement a lieu au début du mois de mars et réunit quelques centaines de lles et leurs guides sur le plus grand terrain de camping local. Un week-end d’activités autour des feux de camp, du débroussaillage, de l’apprentissage des nœuds, etc. J’avais passé toute la journée à regarder les albums photo du jamboree de l’année précédente : des visages souriants, des bérets en feutre vert, des écharpes olive bardées de badges du mérite. La députée était conviée à s’exprimer en public lors des cérémonies de clôture aux côtés d’autres femmes remarquables de l’État, dont Gwen Campanella de News12, Ilene McCa rey, présidente d’une franchise de soutien scolaire, et la maire Roberta Kent. C’était notre quatrième événement de la semaine et Waldo venait juste de se taper le discours de la conférence sur le leadership des petites entreprises, aussi je lui proposai de me charger des scouts. J’y travaillai seul au motel l’après-midi de la veille du jamboree, faisant tournoyer le clou entre mes doigts comme si ma vie en dépendait, et produisis trois pages et demie satisfaisantes sur le bénévolat et la communauté. Mais quand Waldo revint du cabinet de l’avocat ce soir-là pour jeter un coup d’œil au discours, il le jeta à la poubelle au bout de dix secondes de lecture.

— Viens, me dit-il, déjà en route pour le parking. On recommence.

Pour hâter le pas, il devait balancer sa jambe en demi-cercle. Elle n’avait donc pas guéri correctement ? Waldo prétendait que tout allait bien, qu’elle était juste un peu raide.

— Ce sont des llettes, protestai-je. Elles ne votent même pas.

J’étais contrarié de voir mon travail révoqué si rapidement, mais Waldo enfonça le clou.

— Leurs mères votent. Leurs frères et sœurs majeurs votent. Leurs moniteurs votent… et il n’y a aucune excuse valable pour un travail bâclé.

Je voulais répondre que je pensais avoir fait du bon travail, merci beaucoup, et ajouter que nous cartonnions déjà parmi les électrices, qui ne ra olaient pas vraiment de Buckley ni de Varick. J’avais juste envie de dormir un peu. Mais je ravalai mes propos et essayai de me rappeler que c’était lui qui trouvait les formules magiques, pas moi.

Lors d’un vol, se souvenait Sorensen, Kennedy attira son attention sur la vente aux enchères d’une première version du discours d’investiture de Roosevelt récemment découverte. Elle était partie à deux cent mille dollars. Kennedy comprenait l’importance du mythe entourant ces moments charnières, l’émotion créée par la vue du célèbre discours écrit de la main de Roosevelt. L’idée du grand homme politique américain gri onnant jusqu’à deux heures du matin pour trouver la formulation exacte. Moley ne s’était pas encore manifesté pour en revendiquer la copaternité, mais Kennedy connaissait mieux que personne le rôle joué par les plumes politiques – l’illusion qu’ils créaient ensemble.

D’habitude, à une heure aussi tardive, nous roulions jusqu’en ville pour trouver une brasserie ou un bar où un vieil ivrogne plaintif accepterait de s’épancher au tarif d’une pinte de Budweiser. Mais la veille au soir du jamboree, Waldo partit en direction des collines boisées et des fermes au nord de Pine Grove. Il me fallut un moment pour comprendre qu’il nous emmenait au parc national où se tenait l’événement, près des terrains de camping.

— Je ne pense pas qu’on devrait déranger une bande d’éclaireuses en pleine nuit.

Waldo acquiesça.

— Oui, il vaut mieux éviter ce genre de gros titre.

Il gara la Lincoln près d’un accès fermé par une chaîne, sur une route graveleuse plongée dans l’obscurité. Être désorienté, perdu, cela faisait partie du processus, je le savais maintenant. Se retrouver en territoire inconnu à minuit, piétiner des cailloux gris et du gravier. Un silence ponctué de hululements, les cris des chasseurs nocturnes en plein ciel. La lune, énorme et blafarde, suspendue dans un berceau de branches au-dessus de nos têtes. Pas de tentes ni de feux de camp en vue, ni campeuses ni monitrices. Manifestement, il n’y avait pas âme qui vive à des kilomètres à la ronde.

Parfois l’idée neuve naissait d’une frayeur.

— Qu’est-ce qu’on fout ici ? chuchotai-je.

— Je vais te montrer. Viens.

Waldo accéléra le pas, e ectuant ce demi-cercle bizarre d’une jambe, jusqu’à la clôture. Teddy avait envoyé un texto plus tôt pour nous prévenir que Bob Burdick serait présent au jamboree en compagnie de sa tante, la maire, qui prenait également la parole.

En marchant dans la nuit, je cherchais la lueur spectrale de la lune, cachée derrière les nuages. Nos semelles crissaient sur la ne couche de givre dans l’herbe. Le mois de mars s’évertuait à sortir de scène comme un vieux lion, mais il faisait encore assez froid pour voir la vapeur de notre sou e. Puis une lumière blanche et pleine perça l’épaisse couche nuageuse, à la verticale de nos têtes. La vaste Lune nous observait : mer des Crises. Mer des Pluies. Mer des Vapeurs. Mare Cognitum, à gauche du centre. La mer de la Connaissance. Si vous pensez que j’invente ces noms, détrompez-vous.

— J’oublie toujours que tu n’aimes pas le baseball, déclara Waldo, brisant en n le silence.

— Quel est le rapport avec le baseball ?

— Il existe une légende au sujet de Babe Ruth, expliqua-t-il. On prétend qu’il allait sur le diamant la veille d’un grand match pour

ramasser une motte près du marbre20. Sentir la terre et toucher la pelouse. En fait, c’était peut-être Jackie Robinson.

— Je pense que c’était dans Jusqu’au bout du rêve, dis-je.

Il simula un rire.

— Il s’agit de préparation mentale.

Je comprenais l’importance de la con ance, mais je trouvais qu’il allait trop loin.

— D’accord, mais on n’est pas dans la Série mondiale. On doit juste écrire un discours de trois minutes sur l’intérêt de s’impliquer davantage dans la communauté.

Waldo m’ignora, enjamba une barrière et accéléra le pas. Je voyais sa tête dodeliner au clair de lune tandis qu’il boitillait sur les branches mortes et les racines jonchant le chemin. À ce rythme, il allait se péter l’autre jambe. Au moins, il était excité, comme si nous arrivions dans un endroit qui comptait réellement pour lui.

— Je parie que tu es venu ici en sortie scolaire quand tu étais gamin, s’écria-t-il en sautillant.

Il me fallut une bonne minute pour comprendre où nous étions : à mesure que mes yeux s’adaptaient à la pénombre, je voyais le lieu apparaître. Nous nous trouvions dans la zone du parc national connue sous le nom de « village historique des shakers », ensemble de vieilles structures en bois blanc conservées au titre de musée vivant. Et je me souvenais e ectivement d’y être allé en CM2 pour voir un homme en tenue d’époque nous parler de la conservation de la viande dans des blocs de glace provenant du lac voisin, du tannage du cuir, du barattage du beurre et tout le toutim. J’avais beau me creuser la tête, impossible de deviner pourquoi nous étions là. Je ne savais encore rien de la Californie ni du ranch qui s’y trouvait.

— En quoi se balader la nuit au milieu d’anciennes fermes quakers va nous inspirer ?

— C’était des shakers pas des quakers, fut la seule réponse de Waldo.

— Je pensais que les shakers étaient des quakers.

— Tous les shakers étaient des quakers, expliqua Waldo en dessinant un diagramme de Venn dans l’air, mais les quakers n’étaient pas tous des shakers.

— C’est vrai. Les shakers font les meubles ; les quakers font

l’avoine21.

Le rire de Waldo retentit dans la nuit et je me demandai vaguement s’il y avait des Rangers par ici et si le port d’armes était autorisé. Peut-être pour les ours ou les loups, raisonnai-je, et ensuite, bien sûr, je m’inquiétai des ours et des loups. J’agrippai le clou dans ma poche, histoire de crever l’œil du prédateur avant de me faire croquer.

— Ce village comptait autrefois cent soixante habitants, répartis en trois familles, expliqua Waldo.

— Un pool génétique peu étendu.

— En théorie, oui. Seulement les shakers ne faisaient pas l’amour.

— Ils quoi ?

Waldo hocha la tête.

— Des célibataires purs et durs. Pas de mariage, pas de sexe, pas d’enfants.

— Tu as pourtant parlé de familles.

— Des familles fondées avant leur conversion. La religion ne pouvait survivre qu’en recrutant de nouveaux membres, et comme tu l’imagines, ce n’était pas des plus facile.

— À cause de la chasteté.

— Oui.

Waldo alluma une cigarette et nous marchâmes dans les rues anciennes, entre la caserne, l’église et une maison transformée en boutique de souvenirs et baptisée Aux cadeaux simples. J’imaginais que nous étions au e XIX siècle, au cœur de notre village en bois, deux shakers dans la neige. J’avais lu quelque part que dans l’ancien temps les gens se couchaient avec le soleil et se réveillaient souvent au milieu de la nuit pour discuter avec leurs voisins ou lire à la chandelle avant de se recoucher. Cela faisait un moment que ni lui ni moi n’avions parlé. Waldo le sentit aussi, ce silence, car il le brisa.

— Mon oncle avait une ferme près d’une communauté shaker en Pennsylvanie. Quand j’étais gamin, mon frère et moi passions une partie de l’été chez lui. Il n’y avait qu’une demi-douzaine de shakers dans ce village. Mon oncle les prenait tous pour des illuminés mais, avec mon frère, on allait les voir prier. Ils se mettaient en cercle au milieu du village en se tenant par la main, se balançaient d’avant en arrière – d’où leur nom de shakers, les « agités » – et chantaient ces vieux hymnes. ’Tis a gift to be simple, ’tis a gift to be free…

Il avait une voix merveilleuse. Profonde, mélancolique, même sur un vers ou deux.

— C’était pur. Rien à voir avec les hymnes latins poussiéreux qu’on devait apprendre à l’église. C’était de véritables chants spirituels. Je rêvais de fuguer pour les rejoindre.

— Je parie que tu as enterré ce projet à la puberté.

— Eh bien, soupira Waldo, on peut toujours se dire : l’an prochain.

— Pour rejoindre une congrégation bâtie autour de la non-procréation ? Elle-même au bord de l’extinction ?

Dans le genre chronique d’une mort annoncée… mais Waldo trouvait cela inspirant.

— Ils étaient sûrs d’avoir trouvé comment vivre heureux, dans la bienveillance, et ils agissaient en ce sens. Ils connaissaient la paix de l’esprit. Ils ne remettaient pas tout en question. Ils ne doutaient pas de chaque tournant de leur vie. Tu n’as jamais eu envie de sentir que ta vie avait un but aussi clair ? Savoir où est le bien, avec une telle certitude, que tu combattrais tes instincts humains les plus basiques ? Disposer de ce moyen de… de… réparer le monde ?

À dire vrai, j’assimilais les shakers à une secte, et je ne pensais pas grand-chose de la religion, qu’elle encourage ou interdise les rapports sexuels. Mon père était juif, ma mère chrétienne. Elle m’emmenait aux messes de Noël et de Pâques ; je m’a alais sur le banc et lisais tandis qu’elle essayait de trouver une révélation dans les chants liturgiques. Mon père, par esprit de compétition, avait essayé plusieurs fois de me traîner à la synagogue et d’instituer un rituel allégé du sabbat à la maison, mais je n’avais jamais adhéré. Ma mère nit par se désintéresser du culte, et mon père fut soulagé de pouvoir renoncer au sien – synonyme de quelques heures de plus passées chaque semaine dans son atelier, son seul véritable temple. À la n, mon père s’était tellement éloigné de la communauté juive locale que j’ignorais s’il voulait un rabbin à son enterrement.

Néanmoins, je voulais o rir une histoire à Waldo en échange de son souvenir des shakers. Et un de ses propos avait ressuscité une image de la synagogue : le sermon du rabbin lors des Grandes Fêtes. Je me remémorais la forme et le poids du livre posé sur mes petits genoux. Le livre qui s’ouvrait à l’envers, le titre sur la couverture : Portes du repentir. Le même ouvrage cité par Clinton dans son discours du petit déjeuner de prière. De la pulpe de l’index, je traçais inlassablement les sillons des mots creusés dans la reliure en cuir sombre : d’abord en hébreu, puis en anglais. Je racontai la parabole à Waldo.

— Un homme va voir son rabbin et lui dit : « Ce monde est un désastre ! Les gens meurent de faim et vivent dans l’oppression partout où le regard se porte ! Je dois faire quelque chose pour y remédier ! » Le rabbin l’examine de haut en bas et s’étonne : « Vraiment ? Ton pays va si bien que tu te sens prêt à réparer le reste du monde ? » L’homme ré échit un moment, puis déclare : « C’est vrai, mon pays est un désastre. L’iniquité et la misère nous entourent. C’est cela que je dois réparer ! Mais comment ? » Et le rabbin de répondre : « Laisse-moi te poser une question d’abord. Ton quartier est-il si paradisiaque qu’il te laisse le loisir d’aller remédier aux maux du pays ? » L’homme ré échit à nouveau. « C’est vrai. Mon quartier est une caricature grotesque du consumérisme futile et des guéguerres de statut social ! Mais par où commencer pour y remédier ? » Le rabbin le regarde à nouveau et l’interroge : « Ta famille est-elle si parfaite que tu as le temps de te préoccuper de la famille de ton voisin et de celle de son voisin ? » L’homme opine : « Tu as absolument raison, rabbin. C’est vrai, ma femme est malheureuse, mes enfants sont égoïstes. Mais comment puis-je y remédier ? » Alors le rabbin dit : « Et dis-moi, es-tu si parfait que… »

— C’est bon, c’est bon. J’ai compris, m’interrompit Waldo, tout bas.

Durant mon laïus, la lune s’était cachée et je distinguais moins bien son visage. Impossible de dire dans quelle dimension il planait. Je percevais des chuchotements étou és. Psalmodiait-il le chant des shakers ? Répétait-il une phrase d’introduction potentielle ? Ou bien priait-il ? C’était la même sonorité. Puis, sans prévenir, il me lança les clés de la Lincoln.

— Viens, allons-y.

Nous rejoignîmes la voiture en silence, n’écoutant que le crissement de nos pas et les cris des hiboux qui chassaient dans la nuit.

Ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous ; demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays. Un demi-siècle plus tard, Sorensen a rmera qu’il ne se souvenait pas qui avait écrit ces lignes. Son brouillon original s’était perdu, et il prétendait n’avoir jamais pensé à le comparer à la version nale – impossible à croire, d’après moi. Quelle que soit la vérité, Sorensen préféra préserver le mystère. Il déclara seulement ceci : « Il est moins important de savoir qui a écrit ces mots que de faire perdurer ces principes. »

Vers cinq heures du matin, Waldo avait e ectivement produit un texte. Trois cents mots sur le sacri ce, la raison d’être et la poursuite d’une vocation noble, qu’il n’aurait jamais réussi à écrire si nous étions restés dans la chambre de motel toute la nuit.

Il existe une version de nous-même que chacune considère comme la bonne version. Celle

que l’on prétend être pour les autres et, une fois seule, pour soi-même. Peut-être qu’elle sait

mieux écouter. Peut-être qu’elle est douée pour les études. Peut-être qu’elle est patiente,

aimante ou audacieuse… alors que nous ne le sommes pas. Au début, la di érence est

subtile, mais, avec le temps, elle prend de l’ampleur. Jusqu’à ce que nous nous demandions

comment nous avons pu devenir celle que nous sommes. C’est pourquoi la raison de notre

présence à tous ici aujourd’hui est si importante. Entraînons-nous à être une version

meilleure de nous-même. Parce que le monde va essayer de nous en éloigner, nous avons

besoin de groupes comme le vôtre, construit autour de la communauté, de l’amour et de la

sororité, pour nous rappeler que nous sommes très proches de la bonté – et encore plus

lorsque nous sommes ensemble.

Lorsque la députée prononça, le lendemain, ces mots ampli és par le micro et les haut-parleurs qui les di usaient à l’assemblée de mères et de lles, je me tenais à l’écart et contemplais le village des shakers, non plus perdu dans la nuit et le temps, mais veillant sur nous. Nous avions marché sur la ligne des bases et touché la pelouse ; nous nous sentions en terre conquise.

— C’est de toi ? demanda une voix rauque dans mon dos.

Pas besoin de me retourner pour identi er Burdick. Heureusement, Waldo faisait la sieste dans une étable un peu plus loin.

— Du pur Waldo, dis-je en évitant de croiser son regard.

— Bien sûr, obtins-je pour toute réponse.

À la n du discours, lorsque les applaudissements s’élevèrent, j’observai ces lles cavaler dans leur uniforme de scout, discutant des sorties du week-end prochain et des fêtes d’anniversaire du week-end passé, de celles qui étaient mal coi ées et de celles qui avaient des chaussures cool. Trois llettes passèrent en trombe avec un drap noué autour du cou en guise de cape, utilisant leurs superpouvoirs imaginaires de lanceuses d’éclairs et de tornades sur une horde invisible de méchants garçons. Chaque nez morveux, chaque genou écorché ou chaque tresse dénouée ramenait mes pensées à Kavya et à l’avenir. J’avais tenu parole et nous avions commencé à essayer, comme elle disait. Je n’étais pas forcément là lorsque le calendrier indiquait les jours féconds, mais nous nous débrouillions. Debout dans la fraîcheur matinale, avec ce grand ciel bleu et ces enfants partout, je ressentis pour la première fois le désir d’être père. D’aller au-delà de tenir parole et rendre Kavya heureuse.

C’était bizarre de nourrir tant d’espoir pour l’avenir avec Bob Burdick à côté de moi.

— Vous avez fait tout le trajet juste pour voir votre tante parler aux éclaireuses ?

— J’ai pris un congé du bureau du sénateur. Il se passe des choses intéressantes ici.

Burdick se dirigea vers le parking, me laissant dans le ou total jusqu’à ce que Roberta Kent se lève pour prendre la parole. Après les platitudes et clichés habituels, elle annonça son ambition de devenir la prochaine gouverneure de l’État.

19. Créature de Star Trek ressemblant à une boule de poils.

20. Base correspondant au point de départ des batteurs, là où ils frappent la balle.

21. Quaker Oats, marque de ocons d’avoine.

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