Les Idéalistes

Kristopher Jansma · Chapitre 6 sur 30

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Les Idéalistes

Chapitre 4

 

Une heure plus tard, Waldo et moi étions assis sur le capot de la Lincoln dans le parking vide du stade et nous relisions ensemble la liasse de feuilles jaunes du bloc-notes. Les dernières minutes du match dé laient dans ma tête. Les Wizards avaient gagné et, au coup de si et nal, j’avais ressenti une exaltation inédite. L’explosion de la foule avait déferlé comme une vague et l’air s’était chargé d’une énergie stimulante. Waldo écrivait avec jubilation, sa con ance retrouvée. Alors qu’il annotait et retravaillait chaque phrase, il m’expliqua en n le contexte du discours.

La députée proposait une nouvelle loi dite « Déclaration des droits de l’étudiant ». Elle garantissait un certain nombre d’acquis attendus pour tout étudiant de l’État. Et surtout, elle posait en ligrane le cadre d’une réforme du système : hausse des nancements, prime pour les enseignants, diminution de la taille des classes et décentralisation des examens, en plus d’un allongement de la journée de cours de quarante-cinq minutes et un prolongement de l’année scolaire empiétant de deux semaines sur les vacances d’été. Le jardin d’enfants passerait de la demi-journée à la journée complète, la maternelle proposant les deux options au même prix. Pour nancer la réforme, la députée créerait un programme de partage des coûts dans lequel les communautés les plus riches allégeraient le budget des écoles des quartiers voisins plus pauvres. Les parents aisés de Pine Grove verraient leurs impôts fonciers augmenter de deux pour cent pour soutenir la communauté voisine d’Eastbrook, aux revenus inférieurs de cinquante-cinq pour cent. Et il y aurait un nouveau prélèvement sur les dotations des écoles privées comme Chumsford, assises sur des millions de dollars de dons d’anciens élèves déductibles des impôts, qui leur faisaient gagner des centaines de milliers de dollars en retour, également exempts d’impôts. Ce principe s’appliquait aussi aux dons faits aux associations de parents d’élèves qui fonctionnaient sur un modèle similaire, même lorsqu’elles étaient rattachées à des écoles publiques comme Pine Grove ; elles récoltaient chaque année auprès de parents fortunés des centaines de milliers de dollars qui pouvaient être dépensés à leur guise, de l’achat de nouveaux ordinateurs à l’embauche de conférenciers, pour avantager encore plus leurs enfants.

— On doit vraiment parler du redlining, s’emporta Waldo. Il ne s’agit pas seulement de transférer les enfants d’un district à l’autre, mais de redessiner la carte. Il ne devrait pas y avoir trois districts scolaires : Pine Grove, Eastbrook Nord et Eastbrook Sud. Il devrait y avoir un seul district qui partage la même cagnotte.

J’essayai d’imaginer l’apoplexie des parents de Pine Grove à l’annonce qu’un groupe de gamins d’Eastbrook seraient désormais scolarisés à Pine Grove, et que certains de leurs enfants iraient à Benjamin-Franklin ou James-Monroe. La scolarité était la seule raison pour laquelle la plupart de ces résidents avaient acheté une maison à Pine Grove. Ils seraient fous de rage. Sacrebleu. Et bien sûr, ils trouveraient mille façons de justi er leur colère qui n’avaient rien à voir avec le racisme – même si la majorité des enfants de Pine Grove étaient blancs et la majorité des enfants des autres écoles ne l’étaient pas. Ils protesteraient que le niveau scolaire allait être tiré vers le bas, juste avant le prix de l’immobilier. Et la violence des gangs ? Même s’il n’y avait pas de gangs à Eastbrook, bien sûr. Cela semblait le meilleur moyen pour que la députée perde son mandat à Pine Grove, mais j’imaginais que Waldo cernait une idée qui m’échappait. Une vision globale que je ne pouvais pas encore comprendre.

— Mais je suis plus à gauche que Trotski sur ce genre de sujet, avoua Waldo. Voilà pourquoi Teddy est la politicienne et pas moi.

— Depuis combien de temps tu travailles pour elle ?

— Moi ? Oh, nous deux, c’est une vieille histoire. Tu aurais dû la voir à l’époque où elle était anarchiste.

Je ris, essayant de la visualiser.

— Sérieusement ?

— Le début des années 1990, vieux. C’était une autre époque…

Il semblait partagé entre l’envie de se remémorer ses années grunge et celle de répondre à l’appel de la page jaune. Cette dernière l’emporta. Il tourna rapidement les feuilles pour revenir à ses anciens brouillons, couverts de ratures, les marges bourrées de notes, dont beaucoup étaient également bi ées. Bien que le papier soit ligné, il avait tendance à ignorer ces nes délimitations bleues et à pencher ses phrases au l de l’écriture, donnant une forme parabolique à chaque paragraphe, de sorte que l’ensemble du discours s’élevait en volutes jusqu’au coin supérieur. Lorsqu’il trouva la page qu’il cherchait, il l’arracha et revint à ses précédents moutons. Une fois la phrase recopiée, il froissa l’autre feuille et la fourra dans sa poche de pantalon comme s’il se mé ait des poubelles publiques.

— Bon, notre travail n’est pas d’écrire un résumé en cinq pages du projet de loi, ni même de vanter ses mérites, expliqua Waldo. On vend la députée Teddy Ruiz. C’est du branding de marque pour la positionner dans l’esprit des électeurs comme la nouvelle voix fraîche de la réforme scolaire. On doit leur raconter une histoire. Créer un récit qui suscite la sympathie et l’attachement. La penser comme un personnage de roman.

Je ne voyais pas vraiment comment cela allait favoriser l’adoption du projet de loi, ni même l’obtention de la signature de notre gouverneur républicain, qui traitait les restrictions budgétaires comme un événement olympique, mais j’avais con ance dans l’expérience de Waldo. Je m’essayai à quelques lignes.

— Donc, on parle de sa carrière de proviseure, la plus jeune directrice d’école dans l’histoire de l’État ? Elle a fait monter le taux de réussite scolaire d’Eastbrook de quinze points…

Waldo secoua la tête.

— Pas besoin de son CV. On parle d’elle. Elle doit leur donner quelque chose de mémorable, de spontané. Alors… si on ouvrait par une description de la députée qui se relève en douce pour voir le discours. C’est parfait. Elle est en haut des escaliers. Observe ses parents qui regardent les infos…

Il parlait de mon histoire.

— On ne devrait pas plutôt utiliser un souvenir de son enfance ?

Waldo trouva ma suggestion hilarante.

— Oh, non. Écoute, je fais ça depuis des lustres. Fais-moi con ance. C’est la clé d’entrée ; une fois que tu as planté la bonne graine, tout se cristallise à partir de là.

— Mais ça ne va pas la déranger d’utiliser l’anecdote d’un autre ?

C’était, je le savais, un euphémisme bien pratique pour ne pas dire « mentir ».

— Pas du tout, répondit Waldo en chassant cette idée de la main.

Était-ce la façon habituelle de procéder ? Waldo avait démarré sur les chapeaux de roues, et plus il avançait, plus le récit lui donnait raison : nous ne pouvions pas retirer cette partie sans que tout le discours se délite. Elle en était le cœur. J’en étais le cœur.

Nous nous mîmes au travail. Triturant chaque phrase, chaque mot, pendant des heures. Debout, assis, en faisant les cent pas, en sautillant sur place. Nous dansions sur la musique des mots que Waldo couchait sur le papier. Il écrivait une ligne, tripotait son briquet vert en la relisant, en écrivait une autre, puis corrigeait la première, en écrivait une troisième, barrait la deuxième… Lentement, nous gagnions du terrain. Quand il avait une crampe ou besoin de se dégourdir les jambes, je prenais le relais jusqu’à ce qu’il se remette dans la course. Je

nis par m’agiter aussi, faisant tournicoter le clou de vingt centimètres

entre mes doigts au gré de la discussion. J’accélérais la rotation quand le débit s’emballait. Je le tapotais contre la page quand nous étions bloqués.

L’école publique doit garantir à chacun l’égalité des chances, indépendamment de la

couleur de peau, du genre ou du taux d’imposition. Il est temps pour nous de faire un acte

de foi ; il est temps de relever le dé d’un nouveau siècle. Nous disposons des ressources

nécessaires pour créer un avenir meilleur, non seulement pour nos propres enfants, mais

aussi pour les enfants de nos voisins et les enfants de leurs voisins. Nous savons – depuis

longtemps – comment y parvenir. Il su t de décider de le faire. Faire ce que nous savons

tous être bien, juste et américain. Dans notre État, dans notre pays, nous ne réussissons de

grandes choses que lorsque nous nous soutenons mutuellement…

Nous rentrâmes à Pine Grove en peau nant le discours dans la voiture, puis nous nous installâmes à une table du Carriage House, bar local datant de l’époque coloniale. Une auberge sombre et caverneuse, décorée de mousquets et drapeaux de la Révolution. Le juke-box contenait « Nashville Skyline Rag », que Waldo écouta deux fois. Ici, on servait correctement la bière belge, m’expliqua-t-il, dans un verre tulipe portant l’inscription de la marque : Nouveau Monde. Nous bûmes et chantâmes les louanges des moines, puis nous écoutâmes « Nashville Skyline Rag » une troisième fois. Nous ne regagnâmes le parking qu’à la fermeture du bar.

Là, Waldo se calma un peu et ouvrit le paquet orange de Pall Mall Ultra Lights qu’il n’arrêtait pas de secouer. Par principe, il ne s’autorisait à allumer une cigarette qu’à chaque n de partie du discours.

— Parle-moi du métier d’enseignant.

Je lui dis que c’était grati ant, j’aimais avoir la chance de former de jeunes esprits. Il voulait en savoir plus, toujours plus. Alors je lui parlai de M. Pervers Pépère et des notations sévères de Mlle Parkinson-Terlizzi, du jour où notre équipe de Discours et débat avait participé au concours régional. Il réagissait comme si tout cela le fascinait au-delà de l’imagination.

— Tu as toujours voulu écrire des discours ? demandai-je à un moment.

— Oh, non, s’amusa-t-il. Je voulais être un guitariste punk.

— Toi ?

— Ben, oui. J’étais un trublion à l’époque. Mon père était un juge du tribunal de district à Oak Park, au nord de Chicago, et il voulait que mon frère et moi fassions du droit. Depuis sa naissance, mon petit frère Ritchie est le genre de gars qu’on nomme à la Cour suprême. Il a étudié à Harvard et tout le bazar. Alors que j’étais plutôt du style à

nir en prison pour avoir volé la bagnole de mes parents.

J’indiquai la Lincoln de la main, et il opina.

— C’est la mienne maintenant, de toute façon, s’escla a-t-il. Mon seul héritage.

— Pourquoi tu l’as volée ?

Waldo poussa un soupir comme s’il devait traverser le continuum espace-temps pour revivre les événements en question.

Malgré un diplôme de Saint Ignatius obtenu de justesse, m’expliqua-t-il, son père avait tiré su samment de celles pour le faire admettre dans une bonne université de Chicago. Waldo opta pour une vengeance froide en devenant major en philosophie – le genre d’étudiant à argumenter jusqu’à deux heures du matin sur l’incompatibilisme et le libre arbitre, sans jamais rédiger de dissertation ni se présenter à l’examen nal.

— Mon père pensait qu’en me gardant à la maison il pourrait me surveiller. Mais c’était impossible.

Faisant de l’incompatibilisme, Waldo avait déterminé que son destin serait d’être un musicien punk rock. Il avait formé avec d’autres jeunes peu recommandables du quartier le groupe Pic$ou. Ils se badigeonnaient les cheveux au blanc d’œuf pour durcir leurs crêtes et se tatouaient avec des stylos Bic fendus et des aiguilles à coudre stérilisées au Zippo. Waldo remonta sa manche de chemise jusqu’à l’épaule et me montra une croix papale triple au centre d’un cercle distordu.

— C’est le symbole des Hüsker Dü, précisa-t-il, bien que cela n’y ressemblât en rien.

Ils répétaient quelques jours par mois dans la piaule en sous-sol du batteur, Bloody Ned, un gars du quartier qui travaillait dans une boucherie et se produisait sur scène dans son tablier taché de sang. Waldo écrivait les chansons et se concentrait sur leur « message ».

— J’avais une grande vision, dit-il en riant. Je voulais dénoncer tous les maux du capitalisme, ce putain d’Exxon Valdez et l’opération Tempête du désert. Sauver la planète en montant sur la scène du HotHouse et en hurlant dans un micro pourave face à d’autres étudiants qui s’emmerdaient. Je pensais que j’allais mener la révolution. J’en étais persuadé.

Je ris.

— Que s’est-il passé ?

— On était nuls, voilà ce qui s’est passé. Carrément inaudibles. Même pour des oreilles férues de punk rock…

Il secoua la tête comme s’il était douloureux de l’admettre.

— Quel est le rapport avec le vol de la voiture de ton père ?

— Eh bien, je m’étais convaincu qu’on ne décrochait pas de concerts parce que Pic$ou n’était pas assez politique. On devait prendre position. Gra ter des symboles anarchistes sur les marches du palais de justice. Balancer une brique dans le pare-brise d’une voiture de police. Être plus comme Naked Raygun ou Black Flag. Je pensais que notre problème venait d’un manque de mauvaise réputation.

— Plutôt que d’un manque de talent ?

— Exactement.

— Bref, un soir on répétait dans ce vieux garage près du campus comme d’habitude, et qui débarque ? Teddy Ruiz. Sauf qu’à l’époque elle s’appelait Grayson, c’était avant son mariage. Teddy Grayson. Le plus joli piercing nasal que t’as jamais vu. Un jean noir déchiré au genou. Une grosse mèche rose Manic Panic. Des Dr. Martens brunes. Tout droit sortie d’une agence de casting.

— Elle aimait votre groupe ?

— Oh, non, me rassura Waldo. Elle avait correctement évalué notre nullité. Elle voulait juste qu’on fasse moins de bruit parce qu’elle et ses amis des ESJS, les Étudiants soucieux de justice sociale, en réunion à côté, essayaient d’organiser une manifestation sur le campus. Mais ils n’arrivaient pas à s’entendre penser avec le boucan.

— Ah ah.

— Ned et les gars voulaient l’envoyer bouler, mais j’ai ré échi à notre problème : l’angle politique. Alors je me suis excusé. J’ai fumé une clope, je lui ai demandé son nom et ce qui révoltait tellement ses amis et elle. Il se trouve que c’était la discrimination positive.

— Ils étaient contre la discrimination positive ?

— Non. Pour, bien sûr. En Californie, le conseil d’administration de l’université UC avait voté pour mettre n à cette politique et un groupe d’étudiants avait décidé de manifester en signe de protestation. Ils avaient contacté d’autres groupes, comme celui de Teddy, pour les convaincre de les rejoindre. Pour une « Journée nationale de mobilisation », comme ils l’appelaient.

— Ça ne ressemble pas aux manifs où l’on vend des tee-shirts déchirés, observai-je.

Waldo acquiesça.

— Ce n’était pas ce que j’espérais. C’est d’ailleurs ce que je lui ai dit grosso modo. Je lui ai dit : « Si tu veux que les gens se mobilisent et protestent, tu dois leur donner du sexe, de la drogue et du rock and roll, non ? » Elle m’a répondu : « Quelle personne saine d’esprit voudrait l’une de ces trois choses venant de vous quatre ? » (Il mima la douleur causée par sa remarque.) Alors je lui ai parié mille dollars que je pouvais faire venir cent personnes à sa manifestation, et elle a répondu qu’elle serait étonnée que j’aie mille dollars. J’ai dit : « Je connais des gens qui ont mille dollars. » Elle m’a rétorqué qu’elle ne me croyait pas.

— Tu veux dire que vous avez eu un coup de foudre ?

Waldo répondit qu’il n’emploierait pas exactement ce terme.

— Par quel stratagème prévoyais-tu d’envoyer tant de personnes à sa manifestation ?

Waldo sourit en joignant deux doigts.

— Avec une Fender 400 PS et trois enceintes dix-huit pouces que des potes d’O the Alley pouvaient emprunter aux Bollweevils pour la soirée.

Je ne savais pas ce que ça voulait dire, et cela se vit.

— On parle de vrais ampli cateurs à tubes. Quatre cent trente-cinq watts. Cent quarante-huit décibels. Comme si tu étais sur le pont d’un porte-avions au décollage d’un Rafale.

— Donc, c’est fort ?

— Pas seulement fort, pou a Waldo. Mais un son fracassant, à décorner les bœufs, à crever les tympans, à ne plus s’entendre penser.

Là, je commençai à me demander si le volume sonore généralement élevé de la voix de Waldo ne résultait pas d’une perte d’audition.

— Alors que s’est-il passé ? demandai-je.

Il m’expliqua qu’il y avait eu un léger problème quand la nouvelle s’était répandue. Au lieu de la centaine de fans de punk rock du coin et la douzaine de membres des ESJS avec leurs pancartes et leurs slogans, le concert guérilla de Pic$ou avait attiré plus de cinq cents personnes dans la cour carrée devant le bâtiment des admissions. Pour être honnête, précisa Waldo, le public de leurs précédents concerts n’avait jamais dépassé vingt personnes. C’est l’idée d’un concert illégal sur le campus qui avait séduit tout le monde. Ce qui con rmait sa théorie, dans une certaine mesure. Mais à un moment donné, pendant l’interprétation de « Linoleum » du groupe NOFX (même si personne ne reconnaissait le morceau), il était possible que quelqu’un ait déclenché une petite émeute qui avait conduit quelques centaines de personnes à prendre d’assaut le bureau du doyen des admissions et à casser quelques vitres avant que la police du campus n’intervienne et mette tout le monde dehors. Quelques étudiants furent blessés, dont un assez gravement. Et Waldo s’était fait cueillir par la police de Chicago alors qu’il tentait de s’enfuir dans la Lincoln, dont il avait « emprunté » les clés à son père. Dans sa fureur, le très honorable Waldo Woodson Sr avait déclaré le véhicule volé et fait brièvement co rer son ls.

— Les esprits se sont calmés ? demandai-je.

— En quelque sorte, répondit Waldo en observant la volute de fumée qu’il venait d’exhaler. En quelque sorte.

— La discrétion…, le taquinai-je.

— Est mère de sûreté, continua-t-il.

— As-tu réussi à impressionner Teddy au moins ? Ou à l’énerver ?

Waldo haussa les épaules.

— Un peu des deux. Ce qui compte, c’est qu’elle se soit pointée pour payer ma caution ce soir-là, même si c’était avec les mille dollars que j’avais gagnés.

— Où a-t-elle trouvé mille dollars ?

— Oh, elle les avait piqués à son mec plein aux as.

— Son mec plein aux as ? Depuis quand il y a un petit ami riche dans cette histoire ?

Waldo faillit glousser, mais se retint.

— Depuis toujours, mi amigo. Pour citer le Barde… Il en va toujours ainsi .

L’université l’avait renvoyé, mais le rôle de Teddy dans l’événement avait été tellement minimisé qu’aucun blâme n’avait sanctionné les Étudiants soucieux de justice sociale. Et bien qu’aucune de leur demande n’ait été satisfaite, le nombre de membres avait augmenté d’une centaine de personnes la semaine suivante, et Teddy avait été interviewée dans une demi-douzaine de journaux locaux au sujet des mesures de discrimination positive.

Selon Waldo, ce moment marqua le début de sa carrière en politique.

— Je m’en attribue tout le mérite, plaisanta-t-il. Et j’imagine que j’essaie toujours de faire passer son message, à ma façon. Mais aujourd’hui, au lieu d’amplis à tubes saturés, je n’ai pour tout matériel qu’un stylo et un papier.

— Qu’est-il arrivé au matériel que vous aviez emprunté ?

— Oh, tout a été détruit. On était carrément des parias après ça.

— Ça a sonné le glas des Pic$ou ?

Waldo hocha la tête.

— Au moins, il en est sorti quelque chose de bien.

Soyons francs : nos rêves ont un coût réel. Mais nous ne pouvons pas faire les choses à

moitié. Nous ne pouvons plus di érer l’avenir que nous devons à nos enfants et à nous-

mêmes. Quand je pense à hier, à cette petite lle qui regardait la télé en cachette, je me

souviens de mon sentiment de vivre dans un pays qui n’a pas peur d’essayer. Qui n’a pas

peur de rêver. Aujourd’hui, je vous demande de faire ce premier pas avec moi en plaçant

nos objectifs plus haut que nous n’avons osé viser avant. Si haut que nous nous

souviendrons de ce moment où nous nous sommes permis pour la première fois de croire à

l’impossible, et nous dirons à nos enfants que tout est possible.

Tourmentés par la faim et la gueule de bois, en manque de caféine, Waldo et moi nous mîmes à déambuler dans le centre-ville, aucun de nous n’étant assez frais pour prendre le volant de la Lincoln. À cinq heures du matin, tout était fermé sauf, t remarquer Waldo, une boulangerie de l’autre côté de la voie rapide, DiGenova. Depuis mon adolescence, je n’avais jamais erré aussi tard dans Pine Grove. J’avais oublié ce spectacle merveilleux des rues désertes, éclairées de façon féerique par le halo blanc des réverbères pittoresques d’antan. La lune était énorme, et la nuit était si claire que je distinguais à l’œil nu toutes les étendues sombres sur sa surface. Mon père m’avait appris qu’on les appelait des « mers » : la mer de la Tranquillité, Mare Tranquillitatis, où avait aluni l’Eagle, le module lunaire de la mission Apollo 11. Pendant des heures et des heures, nous restions dans le jardin, le télescope pointé vers le ciel, à nommer les mers. La mer de la Connaissance, la mer de la Sérénité. La mer du Froid. L’océan des Tempêtes. Ces noms magni ques que nous leur avions attribués, plusieurs siècles avant de savoir qu’elles n’étaient que des plaines sèches basaltiques et minérales, et non des étendues d’eau lunaire. Point de déesse blanche, là-haut dans le ciel, mon père me l’avait souvent répété : la Lune était un accident cosmique, comme tout le reste ; le résultat d’une collision entre notre Terre encore en formation et une protoplanète de la taille de Mars, environ 4,5 milliards d’années avant l’existence de la vie.

C’était un accident ; nous étions tous un accident. Nos vies étaient régies par le hasard et par le choix. Je détestais ce discours de mon père.

« Nous choisissons d’aller sur la Lune, l’avais-je entendu répéter un million de fois, citant le président Kennedy, et de faire d’autres choses encore, non parce que cela est facile, mais bien parce que cela est di cile. »

Pour lui, c’était le sens de la vie. Il voulait que je le comprenne plus que toute autre chose.

Comme s’il lisait dans mes pensées, Waldo demanda :

— Tes parents vivent toujours dans le coin ?

Immédiatement, je vis se dessiner les contours du reste de ma vie. Waldo était le premier inconnu que je rencontrais depuis le suicide de mon père, et je me trouvais face à un dilemme. Dire la vérité et laisser le malaise envahir cette soirée jusqu’à présent extraordinaire, ou l’éluder et risquer que cela devienne problématique par la suite ? Je savais déjà que je voulais travailler pour Waldo et la députée. J’allais côtoyer cet homme pendant longtemps. À un moment donné, je

nirais par lui dire la vérité, alors pourquoi ne pas le faire

maintenant ? Il était tard et il m’avait fait des con dences sur son passé, mais je n’arrivais pas à formuler ma phrase. La raison, me dis-je, était que je ne voulais pas le bouleverser. En réalité, je ne voulais pas craquer devant lui.

Je tentai une diversion.

— Ils ont divorcé il y a plusieurs années. Ma mère vit aujourd’hui à Memphis avec sa compagne.

— Compagne ?

— Elle s’appelle Linh.

— Mais elles sont… ?

Là, ce n’était pas une omission. Honnêtement, je ne connaissais aucun détail de la seconde vie de ma mère, version lesbienne, au Tennessee, car elle mettait un point d’honneur à ne pas m’en parler. En vérité, même s’il était évident depuis des années que ma mère et Linh étaient plus que de simples amies, elles ne s’étaient jamais appelées autrement que « Linh » et « Connie ». Elles ne se tenaient pas la main, ne s’embrassaient pas et ne se montraient pas a ectueuses en public. Ce n’était pas si di érent de sa vie avec mon père.

— Donc ton père vit à Tampa avec un certain Sven… ?

J’avais cru esquiver habilement, mais un grand silence s’ensuivit, me forçant à répondre quelque chose. J’optai pour une vérité partielle ; un petit pas vers la vérité.

— Il est mort il y a quelques mois. Il était malade depuis un moment.

J’avais imaginé que la nouvelle mettrait Waldo mal à l’aise, or l’inverse se produisit. Il s’arrêta, articula « Waouh », et avant que je puisse l’arrêter, il m’enveloppa dans un câlin d’ours. Une étreinte fraternelle, puissante. Ma joue reposait sur le tissu souple de sa veste de costume tandis qu’il pressait une paume contre ma colonne vertébrale et me tapotait gentiment le dos de l’autre. Le câlin ne dura que quelques secondes, mais c’était si déroutant et sincère qu’il me déstabilisa. Aucun homme ne m’avait pris dans ses bras depuis mon père, il y a des années.

— Tu as écrit l’éloge ?

Pour faire bonne gure, je récitai les premières lignes de mémoire. Waldo parut impressionné. Nous en discutâmes un peu, et c’est là qu’il m’instruisit de la di érence entre élégie et éloge. À mon grand soulagement, la conversation ne revint pas sur la cause du décès de mon père, et je décidai dorénavant de servir cette réponse. « Il était malade depuis un moment. » C’était su samment vrai pour crédibiliser cette version si je la racontais à toutes les personnes rencontrées dans ma nouvelle vie.

Tandis que nous marchions, Waldo alluma ce qui devait être sa huitième cigarette en une heure.

— Je t’en o rirais bien une, mais ces saloperies te tueront.

— Et pas toi ?

— Les principales causes de décès aux États-Unis sont en un les maladies cardiaques, en deux le cancer. Le tabagisme bousille les artères et nique les poumons. Quatre fois plus de risques de provoquer une crise cardiaque. Vingt-cinq fois plus de chances d’avoir un cancer du poumon.

— Ça ne t’e raie pas ?

— Pas autant que le numéro trois, dit-il en levant trois doigts à la façon du salut scout. La troisième cause, ce sont les accidents. Collision sur la route. Glissade sous la douche. Chute dans les escaliers.

— Tu préfères avoir une crise cardiaque ou un cancer plutôt que de mourir dans un accident ?

— Je veux la voir venir, dit-il. Je veux être couché et lui dire : Je t’attendais.

Je n’avais jamais rencontré quelqu’un comme lui.

Nous parvînmes en n à la boulangerie DiGenova et nous retrouvâmes bientôt avec deux cafés fumants et un sac de beignets chauds au glaçage rose et doré, fourrés à la crème fouettée et à la gelée de framboise. La vieille dame derrière le comptoir, une DiGenova en personne, connaissait bien Waldo, et elle plaisanta sur sa coupe de cheveux en nous servant. Les gars en cuisine le connaissaient aussi et le saluèrent de la main avant d’apporter notre commande. Ils voulaient lui o rir le café et les beignets. Il insista pour payer, en vain. Alors il glissa un billet de vingt dollars dans le pot à pourboires. Grazie, grazie, i miei ringraziamenti.

Nous nous assîmes sur des tabourets près de la vitrine, d’où l’on voyait la rue en pente à travers les lettres peintes à l’envers. Il me raconta des anecdotes sur l’année qu’il avait passée, dans sa jeunesse insouciante, à voyager en stop dans le nord de la Californie et la région du nord-ouest du Paci que avant de se joindre à un groupe de l’organisation Habitat for Humanity qui reconstruisait des maisons détruites lors d’une saison d’incendies particulièrement violente.

— Certaines des plus belles personnes que j’ai rencontrées dans ma vie.

À un moment donné, je remarquai qu’il ne cessait de dévier le regard vers le haut de la rue. La boulangerie se situait au pied d’une colline qui o rait l’un des plus beaux panoramas sur la ville. Les premières lueurs du jour pointaient, mais tout était calme. Que regardait-il ? Il xait le sommet de la côte. Au même moment, une silhouette solitaire apparut en haut de la rue, se découpant sur l’aube rose orangé. Elle semblait courir, ce qui n’avait rien d’inhabituel. Il n’était pas rare de voir des joggeurs courir avant leur journée de travail. Il devait être spectaculaire de nir sa course à cet endroit en ammé par les couleurs de l’aube. De sentir son corps otter jusqu’en bas de la colline.

— Voilà ton amorina, le taquina la vieille dame tandis que les hommes, en cuisine, roucoulaient en faisant des bruits de baiser.

Waldo leur intima l’ordre de se taire, sans jamais détourner le regard de la vitre.

La joggeuse était une grande brune aux cheveux nattés. Elle se trouvait à une centaine de mètres et le manque de sommeil brouillait ma vision, mais à mesure qu’elle se rapprochait, je la reconnus.

— Ce ne serait pas la députée ?

Waldo ne répondit pas. Il xait sa silhouette en mouvement, la lumière rasant les muscles de son dos et son épaule. À un signal musical dans ses écouteurs, que nous ne pouvions pas entendre, Teddy ferma les yeux et balança le cou d’un côté puis de l’autre. Chantonnant dans sa tête, elle prit de la vitesse et dévala la colline, traversant avec

uidité notre champ de vision derrière la vitrine du boulanger, tel un

corps aqueux glissant sur le verre. D’un bond, elle disparut, s’éloignant dans la ville plus bas.

— Elle vole vraiment, m’extasiai-je.

— Elle a étudié à la fac grâce à une bourse d’athlétisme, expliqua Waldo. Elle détenait le record de l’État.

Peut-être qu’il était fatigué, ou peut-être qu’il s’en chait. En tout cas, Waldo ne t aucun e ort pour cacher ce que je décrirais comme du pur désir. Ce n’est qu’à cet instant-là que je me rappelai qu’il portait une alliance. Seulement lorsque je regardai sa main, elle avait disparu. L’avais-je imaginée ?

— Écoute, dit Waldo brusquement. Je vais dormir quelques heures. J’habite par là. Je prends l’allée qui traverse ce parc là-bas.

— Et la Lincoln ?

— Je reviendrai la chercher plus tard. Tu as besoin d’un taxi ?

— Non. Je n’habite pas très loin.

— OK, dit-il en se tournant pour partir.

Puis, après coup, il agita le bloc-notes jaune avant de pousser la porte.

— N’oublie pas, le discours est à dix heures.

Il me salua de dos en sortant. Je le regardai traverser la rue et se diriger vers le parc. Il disparut bientôt entre les arbres.

L’aube naissante me suivit dans la rue comme un millier de doigts lumineux roses. Je rentrai à pied, épuisé et exalté à la fois. J’arrivai au moment où Kavya se réveillait. Je me glissai dans le lit à côté d’elle. D’habitude, elle avait le sommeil incroyablement lourd mais, cette fois, elle se retourna dès que je m’allongeai sous la couette.

— Tu as fumé ?

— Non, protestai-je. Pardon. Je peux me doucher. C’est l’ami avec qui j’étais qui fume.

— Quel ami ? Zeke de Pine Grove ?

Je me blottis contre elle. La respirai. Je me sentais bien avec elle, j’étais chez moi.

— Non, c’est ce type, Waldo, du bureau de la députée. En fait, il veut que je travaille pour la campagne. Que je l’aide à rédiger les discours.

À ces mots, Kavya s’éloigna et attrapa ses lunettes sur la table de nuit. Elle les chaussa et m’observa pour voir si j’étais sérieux. Elle dut en conclure que je l’étais.

— Et Chumsford ?

— Je ne sais pas. J’ai le sentiment que c’est une occasion unique de changer la société.

Alors que je lui parlais du projet de loi et du discours, je compris que cela n’expliquait pas la force de ma détermination à m’engager dans la campagne. Mais Kavya le savait aussi bien que moi, sinon mieux. Elle pouvait m’expliquer mieux que moi-même.

— Tu pourrais prendre le poste à Chumsford l’année prochaine ; j’appellerai Shabib. Si tu crois vraiment à tout ça, alors tu devrais accepter.

Par « tout ça », elle voulait certainement dire la députée et sa candidature. Le projet de loi pour venir en aide aux étudiants de l’État, et aux écoles qu’ils fréquentaient. Aux enseignants comme moi. Et à dire vrai, je trouvais ce projet très attrayant ; il était important, noble et tout le reste. Mais alors que je m’endormais au lever du soleil, c’est à Waldo que je pensais. C’est en lui que je croyais.

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