Les Idéalistes

Kristopher Jansma · Chapitre 7 sur 30

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Les Idéalistes

Deuxième jour : Millpond Beach

DEUXIÈME JOUR

 

Millpond Beach

 

Me voici, au milieu de nulle part. Me voici, dix-sept heures d’autoroute plus loin. Me voici, à contempler l’immensité bleue du golfe du Mexique, le pavé brûlant sous mes semelles. Le GPS me situe à Millpond Beach, bien que je n’aie pas vu beaucoup de sable. C’est une partie du Big Bend du littoral de Floride, région où les eaux côtières sont denses et spongieuses, mélange de marais salants et de joncs noirs dont les réseaux de racines profondes retiennent le rivage.

Je l’imagine tel qu’il dut apparaître en 1501 au cartographe orentin Amerigo Vespucci, lorsqu’il a rma avoir devancé Colomb et découvert un véritable continent, Mundus Novus, le Nouveau Monde. Bien qu’en réalité Amerigo débarqua probablement dans le Yucatán… et seulement au terme de sa quatrième tentative – des historiens le soupçonnent d’avoir possiblement inventé les deuxième et troisième voyages. Depuis le début, l’Amérique est plus opaque qu’on le souhaiterait.

Je joue quand même le jeu. Je m’imagine fouler la terre ferme pour la première fois après des mois en mer, au lieu de fouler le pavé pour la première fois après huit heures d’autoroute en espérant que l’établissement Pelican Pete aura des toilettes propres.

Le Pete est une baraque de plage dont l’enseigne au néon au-dessus de la porte promet une bière gratuite à quiconque écrit un commentaire positif à propos de l’endroit sur son couvre-chef et le suspend aux poutres de la salle. De vieilles visières et des casquettes de toutes sortes oscillent dans les ux d’air des ventilateurs de plafond : Red Sox ou Mets, Jaguars ou Longhorns, Jimmy Bu ett ou Metallica, MGM Grand ou Caesars. Cet amalgame de demi-lunes en coton et en carton forme un seul grand chapeau au-dessus de nos têtes.

Parmi les tables du fond, je repère l’homme que je suis venu voir, la main plongée dans un seau de quarante ailes de poulet à trente-cinq cents. « Le Big Mother », comme le nomme le menu.

— Ned ? dis-je en me posant sur la banquette voisine.

— Ouais, mec, con rme-t-il en agitant sa main luisante de sauce.

Son tee-shirt délavé porte l’inscription SHAME OGRE en lettres gothiques, sans doute du death metal vu le nombre de pentagrammes et de cornes de chèvre. Mais Ned ne semble pas personnellement satanique. Un type avenant, un sourire chaleureux encadré par de longs cheveux grisonnants qui brillent comme une crinière. Il porte un bandana noir en collier et, sur la partie gauche du cou, un trio de croix tatouées. D’un anneau à l’oreille droite pend une plume noire et blanche.

— Eh bien, salut, mec, ça m’a fait plaisir d’avoir des nouvelles, dit-il, malgré les circonstances.

Malgré elles, en e et. Je le remercie d’avoir accepté le rendez-vous. Il m’o re quelques ailes de poulet, mais je décline. Végétarien depuis que je travaille pour Rohit, je me contente d’une branche de céleri.

— Waldo Woodson, toussote Ned en tournant la tête. Je n’ai pas pensé à ce mec depuis des lustres.

Ned était di cile à trouver. L’ancien groupe punk de Waldo, Pic$ou, s’était dissous avant l’époque de Myspace et Napster. O the Alley n’existait plus depuis vingt ans, le club HotHouse sur Balbo avait fermé en 2007. J’avais réussi à retrouver d’anciens étudiants en philosophie de l’université de Chicago qui avaient conservé un annuaire de leur promotion – et, bientôt, je tombai sur la trombine du jeune Waldo : un intello, mais large d’épaules et grand sourire. Cheveux hérissés et visage boutonneux. Teddy Grayson était, malheureusement, « non photographiée ».

Ses camarades de classe ne se souvenaient pas du tout de Waldo, mais lorsque j’avais mentionné « Bloody Ned », ils avaient immédiatement su de qui je parlais. Ned n’était pas un étudiant à l’époque, mais « le type » sur le campus disposant des contacts pour fournir de la drogue, des fûts de bière et un sous-sol pour organiser des fêtes. J’obtins un nom de famille : Boone, et su samment d’informations pour identi er un pro l Facebook. Devenus « amis », je lui avais dit que je l’appellerais si jamais je passais dans le coin.

Et me voici là, face à « Bloody » Ned Boone en personne.

Nous avions déjà replanté le décor en ligne : Ned travaillait dans une boucherie sur South Racine Avenue et avait été le batteur de Pic$ou pendant un an. Mais Waldo n’avait pas mentionné que « Bloody Ned » était amérindien, une dimension soigneusement omise. En fait, d’après Ned, c’était la seule justi cation de son surnom. Il réfutait le fait d’avoir porté un tablier de boucher sanguinolent durant les répétitions de Pic$ou.

— Lui et les autres étudiants se foutaient de ma gueule en m’appelant « Grand Chef sioux » ou « le Comanche ».

— Je suis désolé, dis-je comme si le fait s’était produit en ma présence.

J’avais du mal à imaginer Waldo proférer ce genre d’insulte, mais le crétin souriant de l’annuaire aurait pu le faire.

Ned rit.

— Pas de souci. Je ne me rappelle même pas comment je les appelais.

— Tu es de quelle tribu ?

— Les Miccosukee, de la nation séminole. C’est là qu’ils vivaient, avant Christophe Colomb. J’ai des cousins dans la réserve de Tampa ; ils travaillent au Hard Rock Hotel.

Il fait le signe semi-ironique des cornes du diable et termine sa bière.

— Tu connaissais Teddy ? demandé-je, avant de me souvenir d’utiliser son nom de jeune lle. Teddy Grayson ?

Ned secoue la tête.

— Pas vraiment. Pour être honnête, je ne l’ai jamais aimée. Trop politique.

— Tu ne soutenais pas les actions en faveur de la discrimination positive ?

— Si, bien sûr. Mais pas les activistes, explique Ned. Au moins, elle n’était pas comme Waldo, à vouloir faire croire qu’elle n’était pas une Américaine pure souche. Au contraire, c’était l’opposé. Mais ses amis et elle n’ont jamais essayé d’organiser une marche pour les ouvriers exploités par l’industrie, ni de se battre pour le droit à la terre des autochtones comme moi – ce qui aurait eu du sens. Non, ils se contentaient d’agiter des pancartes pour interdire les armes nucléaires ou protester contre la guerre du Golfe. Très bien, mais il y a des vrais combats à mener si tu te soucies tant que ça de la société.

— Comme casser les fenêtres du bureau des admissions ? plaisanté-je.

Ned étou e un soupir.

— Que sais-tu de cette nuit terrible ?

Je raconte le récit de Waldo sur les amplis, le concert guérilla et l’émeute qui avait suivi. Puis son arrestation pour le vol de la Lincoln.

Ned écoute en silence jusqu’à la n, puis il s’étonne :

— Pour vol ?

Je lui dis que c’est la version de Waldo, et il grogne.

— Eh bien, ce n’est pas exactement la version dont je me souviens.

— Raconte.

Ned fronce les sourcils et se replonge dans les ailes de poulet.

— Je croyais que je n’étais pas censé en parler.

Je le rassure, nous aborderons cette partie plus tard, mais il semble mal à l’aise. C’est peut-être à cause d’une table voisine où viennent de s’installer trois bikers, les bras couverts de tatouages de crânes du Punisher. Sur le blouson de l’un d’eux est imprimé un drapeau américain noir et blanc avec une seule ligne colorée en bleu. Un autre arbore sur son tee-shirt le visage souriant de l’ancien président. Mais ils s’occupent de leurs ailes de poulet et leurs bières et ne s’intéressent pas à nous.

Puis Ned me pose une question.

— Depuis combien de temps tu connaissais Waldo ?

— Un peu moins d’un an.

— Je n’arrive pas à croire qu’il travaillait pour le gouvernement. Tu as entendu parler d’une véri cation des antécédents en ce qui le concerne ?

— C’était le dircom de la députée locale, dis-je. Il écrivait les discours, les communiqués de presse et autres. Rien qui nécessite une accréditation.

— Mais quoi, elle pense qu’elle en aura besoin maintenant ? Elle va se présenter à la présidence ? chuchote-t-il pour que les bikers n’entendent pas.

Je hausse les épaules.

— Mon salaire ne me permet pas de le savoir.

Ned est nerveux, et je sens qu’il est sur le point d’en venir à la véritable histoire.

— Tu suis son actualité ? Tu t’intéresses à la politique ? (Il jette un regard oblique vers les bikers.) Je ne m’y intéresse pas. Une grosse perte de temps, à mon avis.

J’hésite. Je décide que le moment est venu de changer de sujet.

— C’est chouette ici, dis-je en contemplant le golfe. Quelles sont les activités sympas à faire ?

— La pêche, c’est pas mal. Il faut aller assez loin à cause de la prolifération des algues. La Dead Zone, on l’appelle. Comme un lm de zombis.

Ned explique qu’en raison des pluies diluviennes et des chutes de neige plus intenses en hiver le Mississippi est inondé par les produits chimiques agricoles, les eaux usées et même les désherbants de gazon des particuliers. Tout ce ux se déverse dans le golfe. Ironie du sort, le problème n’est pas la boue toxique, mais l’excès de nutriments. Les algues se gorgent du phosphore et de l’azote contenus dans les engrais et « prolifèrent » au point de couvrir une étendue équivalente à celle du Delaware. L’e orescence aspire tout l’oxygène de l’eau, ce qui asphyxie les poissons. C’est réellement comme un lm de zombis quand on y regarde de plus près.

— Tu devrais revenir en octobre, dit Ned. Mes cousins et moi participons à la reconstitution. Tu connais la seconde guerre séminole ?

— Vaguement.

À Pine Grove, j’avais consacré une semaine à l’histoire des autochtones, de Hernando de Soto à Zachary Taylor en passant par la Piste des larmes et Andrew Jackson. Les élèves détestaient ce cours, car il était relativement di cile de mémoriser les noms et les dates de dizaines de traités que le gouvernement américain avait bafoués par la suite – ce qui était secrètement le but de mes interros sur le sujet. En résumé, ce fut le con it le plus long, le plus sanglant et le plus coûteux de l’histoire américaine avec les tribus indiennes. Les Séminoles rassemblaient des dizaines de tribus hétérogènes qui avaient déjà été déplacées dans le Panhandle ou corridor de Floride. Ils avaient été brutalisés, contaminés et assassinés par les colons européens depuis l’époque du Mundus Novus. Un « nouveau » monde seulement si on faisait abstraction de tous les peuples qui vivaient là depuis des siècles.

Le président Andrew Jackson avait regroupé tout le monde et déplacé les Indiens dans une réserve au cœur de la région marécageuse prise aux Espagnols. Ils n’étaient là que depuis quelques années lorsqu’on leur demanda, à nouveau, de partir. Cette fois, ils devaient migrer jusqu’à l’ouest du Mississippi. Les tribus résistèrent ; une nouvelle guerre éclata. Les États-Unis envoyèrent des milliers de soldats pour soudoyer, tuer ou déplacer un maximum d’individus. Au

nal, le gouvernement américain déboursa quarante millions de

dollars pour massacrer, a amer et asservir toute la population autochtone. À la n de la guerre, il restait à peine une centaine de Séminoles, qui avaient été déplacés jusqu’aux Everglades. Dans les années 1940, la zone devint un parc national et ils furent forcés de déménager une fois de plus.

— Comment se passe la reconstitution ? Vous vous déguisez et vous vous attaquez dans les marais ?

— Quelque chose comme ça, répondit Ned. D’abord, on campe pendant quelques jours dans la réserve, pour nous préparer. On rassemble généralement une trentaine de gars. Ils viennent de partout : Texas, Géorgie, Oklahoma. Plus trente autres du camp états-unien qui s’installent sur le site de l’ancienne plantation.

— Et les gens viennent voir ça ?

— Oh, ouais. De partout. Ils font venir des groupes scolaires en bus. Les tribus vendent de l’artisanat et des plats traditionnels. L’année dernière, on a eu environ trois cents spectateurs venus assister à l’embuscade.

Ned se met à tracer des lignes de bataille sur la table de pique-nique, utilisant les os de poulet rongés pour marquer l’emplacement des trois lignes de soldats et l’endroit où les Indiens lanceraient leur attaque avant d’être nalement repoussés dans une zone plus basse, puis se regrouper pour l’assaut nal, sous une pluie d’obus et de tirs d’artillerie.

— Je vais mourir cette année, annonce gaiement Ned. J’ai répété mon rôle.

Il mime l’impact d’une balle dans la poitrine et bascule en arrière en s’étreignant le cœur et en émettant des bruits grotesques qui semblent amuser les bikers.

— Que se passe-t-il ensuite ?

— Rien d’autre. On bat en retraite et tout le monde se défonce pendant deux jours.

— Et tes amis font tout ce chemin pour reconstituer une bataille que vos ancêtres ont perdue ?

Ned sourit.

— Pour moi, l’histoire existe, qu’on le veuille ou non, mais personne n’est obligé de l’accepter sans rien dire. On la rejoue pour que les gens se souviennent au moins qu’on s’est battus, tu vois ? Imagine que je doive me trimballer ici en pensant que mes ancêtres ont baissé les bras et abandonné. C’est déjà assez dur comme ça, non ? Je dois honorer leur bravoure au combat.

Ned descend la n d’une Budweiser et nous regardons les bikers broyer leurs emballages et les laisser sur la table avant de repartir chevaucher leurs motos. L’ambiance est plus légère sans leur proximité. Ned se penche en arrière et revient à la réalité.

— Waldo n’a pas été arrêté pour avoir volé cette bagnole, déclare-t-il. Il s’est encastré dans une putain d’épicerie en essayant de fuir la police.

Je lui dis que je l’ignorais.

— Il y a eu des blessés ?

Ned me regarde comme si j’étais débile.

— Tu as déjà rencontré son frère, Ritchie ?

J’opine.

— Une fois.

— Tu as vu son visage alors ? Il a traversé le pare-brise et atterri dans un rayon de chips Lays. Il a eu des lésions cérébrales aussi. Permanentes. Il était censé entrer à Harvard mais, après l’accident, c’était foutu. Waldo ne te l’a jamais dit, hein ?

Je reste silencieux pendant un moment, plongé dans mes souvenirs. Puis je secoue la tête.

— Non, il n’a pas mentionné la présence de Ritchie.

— Ce gamin vénérait le sol qu’il foulait. Évidemment qu’il était venu voir le concert. Waldo a tenté de l’ex ltrer de l’émeute, à sa décharge. Voilà pourquoi ils étaient tous dans la voiture.

— Tous ? Pas seulement Waldo et Ritchie ?

— Non, mec, dit Ned en baissant la voix. Elle était là aussi, tu ne le savais pas ?

Je secoue la tête.

— Je n’ai jamais entendu cette version.

— Eh bien, ils ne pourront jamais le prouver. Elle était partie quand les ics sont arrivés. Waldo a prétendu que ses a aires étaient dans l’épave seulement parce qu’il les gardait pour elle.

— Mais tu sais que c’est faux.

— Je l’ai vue monter en voiture avec eux, si c’est ta question.

J’ai froid partout, et pas seulement à cause de la brise qui vient du golfe, cette montée soudaine d’air glacial qui annonce une forte pluie. Le long de l’horizon, de gros nuages gris planent au-dessus de l’eau, leur sommet plat comme une enclume à cause des vents. Au loin, les silhouettes des plateformes pétrolières paraissent minuscules sous ces nuages.

— Alors, on passe aux choses sérieuses ? demande Ned comme je m’y attendais.

Je hoche lentement la tête et sors de mon sac une liasse de papiers que les avocats de Teddy ont déposée à mon hôtel ce matin.

En haut de la première feuille, on peut lire : ACCORD DE CONFIDENTIALITÉ .

Je passe une fois de plus en revue les termes du contrat avec Ned : il prend en compte tout ce qu’il m’a dit, ainsi que tout ce dont il se souviendra à l’avenir au sujet de Waldo Woodson Jr ou Teddy Grayson.

— En ce qui te concerne, expliqué-je, c’est comme s’ils n’avaient jamais existé. D’accord ?

Ned acquiesce et je lui montre où signer, à côté d’un autocollant vert

uo, au-dessus de l’inscription : PARTIE DIVULGATRICE.

— Dois-je m’attendre à ce que quelqu’un vienne me poser des questions ?

J’hésite.

— Si tu entends parler d’un certain Bob Burdick, envoie-moi un message via l’application qu’on a utilisée jusqu’ici. Tout de suite.

Puis je lui assure qu’il recevra son chèque sous trois à cinq jours ouvrables à l’adresse qu’il nous a indiquée. Il va acheter une voiture d’occasion, m’explique-t-il, une Corvette bleue que son cousin a retapée à Tampa.

— Ah ouais ? Raconte, dis-je en mâchant mon céleri.

Je n’ai pas envie de partir. Je veux entendre parler de la Corvette, de Ned et de sa vie. Il existe un être en moi qui se nourrit encore de ce genre de récit. Une partie de moi qui désire connaître son histoire. Bientôt, le crépuscule tombera et je rentrerai dans un motel. Mais, pour l’instant, je me réjouis de parler à quelqu’un qui connaissait mon ami, même si aucun de nous ne l’évoquera plus dans la conversation ce soir.

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