Les Idéalistes

Kristopher Jansma · Chapitre 19 sur 30

Pages du PDF

Les Idéalistes

Cinquième partie

OceanofPDF.com

1

 

Ils étaient discrets, je leur reconnais cette qualité. Dans le bureau de campagne et sur le terrain, personne ne devinait que Teddy et Waldo étaient devenus plus que des collaborateurs. Comme ils étaient déjà très proches avant, et que tout leur entourage professionnel avait soupçonné une liaison à un moment ou un autre qui s’était révélée fausse, ils pouvaient désormais échapper aux radars sans avoir à garder leurs distances. Ils arrivaient au bureau, souvent à quelques minutes d’intervalle, et passaient toute la journée à travailler à trois mètres l’un de l’autre, sans que nul autre que moi ne sache qu’ils avaient passé la nuit ensemble et prévoyaient de ler à l’anglaise ce soir encore. Dans les réunions, ils s’asseyaient l’un en face de l’autre. Autour de la machine à café, ils bavardaient comme d’habitude des gros titres du jour sans que personne ne sache qu’ils avaient lu le même journal en prenant un café à la boulangerie DiGenova après le footing matinal de Teddy. Une fois, par la fenêtre de la cage d’escalier, je les vis discuter dehors dans l’atrium pendant la pause cigarette de Waldo. Je m’arrêtai et tendis l’oreille, certain de les prendre en faute, mais non.

— J’ai vu l’article sur la reprise de l’entraînement. Le bras d’Hector doit aller mieux ?

— Oui, il va chez un gars qui fait du reiki. Il prétend que ça l’aide.

— C’est un truc amérindien ?

— Non, c’est japonais.

J’entendis le si ement grave de Waldo.

— Et maintenant, il a une moyenne de puissance de 0,6 ? Je devrais essayer ce truc sur ma jambe.

— Je lui demanderai le numéro de son gars.

— J’ai passé trois semaines sur l’île de Taketomi… l’été 2002. Okinawa est un endroit incroyable.

Comment pouvaient-ils être si doués ? Je n’avais jamais su mentir, et je commençais à comprendre à quel point Waldo excellait dans l’art de la dissimulation. En tout cas, je tins parole et ne révélai leur liaison à personne – ou presque. Je nis par l’avouer à Kavya, à qui je ne pouvais pas cacher un secret bien longtemps. Elle ne fut pas choquée ni surprise. Immédiatement, elle me rappela qu’elle avait toujours soupçonné Waldo de préparer un mauvais coup, sauf qu’elle rejetait maintenant toute la faute sur Teddy.

— Au moins, lui a divorcé.

— Elle pourrait divorcer aussi si le moment n’était pas si mal choisi. Après la campagne, peut-être.

Nous baissâmes la voix, car il vivait encore chez nous. Et la tension était palpable dès que Kavya et lui se trouvaient dans la même pièce.

— En n quoi, ils ne pouvaient pas attendre quelques semaines ?

Ce genre de commentaire ponctué d’un « quelques semaines » revenait tout le temps maintenant. Elle ne le pensait pas, pas consciemment. Mais l’insinuation que nous allions perdre et que tout reviendrait bientôt à la normale m’irritait. J’étou ai ma contrariété sous un baiser et une remarque.

— Je n’aurais pas pu attendre quelques semaines pour être avec toi.

C’était un détail, de ceux qu’elle et moi avions tendance à omettre de notre histoire sentimentale. O ciellement, elle sortait avec Shabib lorsque nous nous étions rencontrés. Ils étaient convenus de poursuivre leur relation à distance quand les études universitaires les avaient séparés. Désignés comme binômes sur un projet à réaliser en cours, nous avions ressenti une étincelle. Je l’avais invitée à sortir, mais elle hésitait à aller plus loin, expliquant qu’elle voulait rompre avec Shabib de vive voix lors des vacances de Thanksgiving. En n de compte, nous ne tînmes pas jusqu’à Halloween. Il y eut des semaines embarrassantes de conversations téléphoniques discrètes avec Shabib où Kavya essayait de le dissuader de venir. Puis il s’était pointé dans sa résidence étudiante la deuxième semaine de novembre, la suppliant de lui expliquer ce qui se passait. Un moment si déplaisant que nous l’avions rayé. Nous avions tacitement e acé ce chapitre de notre histoire. C’était la première fois depuis très longtemps que je l’évoquais, même indirectement, et cela la surprit.

— Shabib et moi n’étions pas mariés. Et nous étions des ados. D’ailleurs, dis-moi, Hector était-il marié à la mère de Cecily quand il a rencontré Teddy ?

— Aucune idée.

Kavya avait déjà commencé à googler sur son téléphone en quête de potins ables sur le premier mariage d’Hector.

— Je parie qu’il était marié.

— Ce qui signi e ?

— Que c’est un schéma récurrent chez elle. Je ne supporte pas ce genre de femme.

— C’est une femme adorable, a rmai-je, mais Kavya était convaincue du contraire.

Doucement, je lui pris son téléphone des mains et lui demandai de laisser tomber.

— Je suis vraiment heureuse que ce soit bientôt ni et que tu ne travailles plus avec elle.

Malgré l’espoir de Kavya de nous voir perdre, je commençais depuis peu à croire que nous pouvions réellement gagner. Grâce au discours de l’UPU, nous avions repris de l’élan, et je pensais que nous gagnerions des points lors des débats dans quelques semaines. Les électeurs nous verraient en confrontation directe avec Kent, et je me sentais étrangement con ant sur l’issue ; ils réaliseraient à quel point elle manquait de consistance face à Teddy. Auquel cas, un poste permanent m’attendrait peut-être au Capitole, assorti d’un déménagement. Et même si nous perdions et que je revenais à l’enseignement, je cultivais l’espoir de demeurer proche de Waldo et Teddy.

— Inutile de t’inquiéter. Elle ne veut pas de moi.

Kavya m’embrassa et déclara alors que nous nous glissions sous la couette :

— Ce genre de femme ne sait pas ce qu’elle veut.

J’avoue que je fus surpris par la férocité de sa réaction, son empressement à accuser Teddy. Waldo ne devrait-il pas mériter le même opprobre ? Penser en termes de responsabilité partagée n’était sans doute pas pertinent. C’était la vie d’adulte ; les turpitudes que nos parents avaient dissimulées. Kavya soupçonnait son père d’avoir fauté lors d’un séminaire à Tallahassee. Elle se souvenait des disputes après son retour à la maison et des quelques semaines où il avait dormi au sous-sol. Puis personne n’en avait plus jamais parlé. Et que s’était-il passé toutes ces années avant la n e ective du mariage de mes parents ? Linh n’était sans doute pas la première femme avec qui ma mère avait couché. Mais qui avait besoin de savoir ces choses ? Omettre, omettre, omettre.

— Je ne pourrais jamais le faire, soupirai-je à Kavya dans la pénombre.

Curieusement, je n’arrivais pas à prononcer le mot « tromper » à ce moment-là.

— J’espère bien ! s’exclama-t-elle, ponctuant les mots d’un baiser.

— Je veux dire passer toute la journée sans un seul dérapage. Devoir se comporter en permanence comme des collaborateurs normaux.

— C’est ce qui les excite, dit-elle, plus coulante que je m’y attendais. Ce sont des préliminaires. Probablement qu’en rentrant à l’hôtel ils se jettent l’un sur l’autre pour libérer toute cette tension sexuelle.

— Beurk, arrête. Je ne veux pas imaginer la scène.

Nous cessâmes de parler pour qu’il ne soit pas évident que nos gestes étaient liés à nos récents propos. Elle m’enleva mon tee-shirt et je l’enlaçai, caressant la chute de ses reins, de moins en moins doucement. En embrassant sa gorge, je n’imaginais pas les ébats de Teddy et Waldo, mais je pensais à ce qu’avait dit Kavya : l’excitation créée par le fait de se retenir toute la journée. De faire semblant. Libérer tout cela au moment même où l’on refermait la porte de la chambre. Kavya avait raison. C’était excitant. Et perdu dans ce fantasme, sous la tente, je n’arrêtais pas d’imaginer ce que Kavya pensait, d’imaginer ce qu’elle pensait que je pensais, et de me demander s’il existait la moindre di érence entre nos corps et nos esprits.

Quand j’étais en déplacement, Kavya aimait m’envoyer des articles pour me montrer qu’elle pensait à moi. Des papiers sur la campagne que j’avais généralement déjà lus, et d’autres qui apparaissaient dans ses divers ls d’actualité, les algorithmes calculant à tort qu’elle s’intéressait de près à la politique. Une fois, elle m’envoya une vidéo de Peggy Noonan sur C-SPAN reprochant au président de « s’avachir sur le podium » et de « manger la n des mots », ce qui rendit Kavya furieuse : « Pour qui se prend-elle ???!! »

J’allais me lancer dans une longue explication – Peggy Noonan était l’une des plumes de Reagan devenue éditorialiste et chroniqueuse sur le câble, et l’auteure de mon discours préféré de tous les temps –, avant de comprendre que c’était une fausse question. Pour la petite histoire, Noonan avait commencé sa carrière à la radio CBS comme rédactrice dans l’émission de Dan Rather. Mais son rêve, comme elle en informait tous ses interlocuteurs, était d’écrire pour le président Reagan. Comme dans les lms, Noonan projeta son rêve dans l’Univers, et un jour elle reçut un appel. Elle avait gardé le petit papier rose du message où on lui demandait de rappeler la Maison-Blanche pour xer un rendez-vous.

« Tout le monde a, dans sa vie d’adulte, un président de cœur, qui est celui qui l’a touché, dit-elle en interview. Le mien, c’est Reagan. »

L’un des autres rédacteurs de l’équipe t remarquer qu’il aimait son « esprit caustique » et que son physique de grande blonde lui évoquait une « réincarnation de Carole Lombard ». Un autre louait son « esprit irlandais ». Ce ne serait pas la dernière fois qu’elle recevrait de tels « compliments » de la part de ses pairs masculins, mais j’imagine que cela n’avait pas d’importance pour elle, pas plus que le fait que Nancy Reagan s’opposa apparemment à ce qu’on l’engage dans l’équipe de rédacteurs de son mari. En vain.

Noonan participerait à la révolution. Elle travaillerait pour cet homme qui la touchait.

Deux autres semaines épuisantes passèrent. Je commençais à remarquer des détails incriminants. Était-ce parce que Waldo et Teddy devenaient négligents ? Ou parce que je les scrutais à la loupe ? Un col de chemise froissé, une trace de fard à paupières. De temps en temps, Teddy sentait légèrement la cigarette, mais moi aussi, parfois. Teddy s’impliquant désormais dans l’écriture des discours, il était plausible que ça vienne de là. Hector l’interrogeait-il sur l’odeur de cigarette, comme le faisait Kavya, lorsqu’elle rentrait à la maison le soir ? Heureusement pour eux, il était sur la route la plupart du temps, et nous aussi. Ce qui m’inquiéta vraiment, c’est quand Waldo réduisit sa consommation à une seule cigarette par jour. Certes, il prétendait tourner une nouvelle page de sa vie, mais le milieu d’une campagne électorale stressante n’était pas le meilleur moment pour changer une habitude aussi tenace.

Je trouvais étrange aussi qu’il ait soudain retrouvé une humeur positive. Plus de ronchonnements après les réunions. Non, il se comportait comme le jour de notre rencontre. Des rires sonores traversaient les portes closes des salles de conférences. Dans la Lincoln, il écoutait de vieux morceaux punk rock à plein volume, du moins jusqu’à ce que Teddy l’implore de mettre une musique moins « migraineuse ». L’écriture de Waldo avait repris des couleurs également ; un ton moins cynique, des phrases plus exubérantes. Lorsque je lui apportais mes brouillons, il ne les froissait pas immédiatement pour les jeter en boule dans la poubelle.

Non, il s’exclamait plutôt « Chau e, Marcel ! » et « Hé hé, on cuisine au napalm ! ». Il tenait comiquement les pages du bout des doigts. Elles brûlaient, vous comprenez.

Les cheveux de Waldo brillaient d’un éclat qu’ils n’avaient pas avant. Un produit que Teddy lui avait conseillé d’utiliser ? Ou était-ce le fruit de mon imagination ? Seulement comment expliquer l’amélioration de sa garde-robe ? Tout le monde pouvait constater que ses vieilles groles avaient évolué vers des chaussures marron crème en cuir italien authentique. Un matin, il arriva avec une montre manifestement haut de gamme : suisse, en argent, avec une constellation de cadrans qu’il observait constamment. Si Teddy lui achetait de somptueux cadeaux, était-elle prudente ? Quelqu’un devait gérer les nances d’Hector – ou celles du ménage. Les comptes bancaires d’une députée n’étaient-ils pas soumis à une forme de contrôle public ? Mais il est vrai que tous les fonctionnaires de l’administration locale et gouvernementale trouvaient toujours le moyen de cacher les traces de corruption ; il devait exister des solutions.

Fantasmer sur les mille et une façons dont ils pourraient se faire prendre me distrayait à peine de ma véritable hantise : qu’ils se fassent coincer à cause de moi. Chaque fois que Francis entrait dans le bureau en demandant après Waldo ou Teddy, et que j’ignorais où ils étaient, je paniquais. Je redoutais que mon expression les trahisse, même s’il s’avérait qu’ils étaient simplement partis chercher à déjeuner ou faire des photocopies dans la réserve. Je les voyais jeter un coup d’œil à des messages sur leur téléphone : ils gardaient l’écran près de leur poitrine. Ce n’était pas des messages postés dans l’application que nous utilisions habituellement pour nous envoyer des photos de gra tis des toilettes, mais dans un autre programme à fond vert qui, je le soupçonnais, cryptait leurs messages et les détruisait après lecture comme dans Max la Menace. « Cette cassette s’autodétruira… », etc. Mais si je remarquais la di érence de fond d’écran et captais des bribes de leurs messages d’un regard en coin, comment être sûr que personne d’autre ne le faisait ? Si, à la réunion de l’équipe, j’entendais Teddy fredonner l’air de « Love My Way », chanson qui la veille au soir avait traversé les cloisons d’une chambre de motel, il était impossible que personne d’autre ne soit en mesure de faire le lien. Parfois, j’avais l’impression qu’il lui parlait en silence, articulant des mots qu’elle lisait sur ses lèvres d’un bout à l’autre de la table de réunion. À la n de chaque journée passée sans être démasqués, un ot de soulagement m’inondait.

Abstraction faite de mon aversion pour les idées politiques de Noonan, j’avais trouvé ses mémoires délicieux. Son écriture était chaleureuse, et elle avait su capter ce sentiment d’être écorchée vive, emportée dans un tourbillon qui nous dépassait. Comme moi, elle préférait écrire tard le soir, quitte à arriver au bureau bien après les autres, sur le coup de neuf heures trente. Son astuce pour démarrer consistait à rédiger une lettre ctive à une amie. Souvent, les premières versions de ses discours commençaient par « Chère Peggy » gri onné en haut de la page. Et en raison de son sexe, les autres doutaient de son talent à chaque étape ; certes, une femme pouvait pondre des lignes pour une cérémonie du thé ou autre, mais pas un discours politique sérieux. Chaque fois qu’il y avait une intervention « émotionnelle » à écrire, le chef de cabinet disait : « Allez chercher cette lle… vous savez, demandez-lui de le faire. » Mais pour écrire le discours prononcé le 6 juin à la pointe du Hoc lors de la commémoration du quarantième anniversaire du débarquement, le choix de la plume de Noonan fut considéré comme une insulte.

Elle souligna la fureur que suscita chez les hommes, notamment au ministère de la Défense, le fait qu’on lui con e cette mission. Une honte que le discours soit écrit par quelqu’un qui n’avait jamais servi dans l’armée, et par une femme en plus ? Peu importe si, à l’époque, le second cas excluait le premier. Noonan dut se battre contre les tentatives de démolition de son discours. Et au nal, ce sera l’un des meilleurs discours de Reagan, et l’un de ses préférés. Il lui évoquait son

poème favori, « Au champ d’honneur26 », lui avait-il dit. C’était ce qu’elle avait toujours voulu : créer pour lui un chef-d’œuvre impérissable. Et les hommes ne voyaient pas que c’était pour cela qu’elle était si douée.

Cette dévotion, je la comprenais. Et je la comprends toujours.

Événement majeur de la candidature de Teddy, nous avions décroché une longue interview sur News12 avec Gwen Campanella pour discuter de la réforme scolaire et de la campagne. Ils voulaient la réaliser en direct d’un lycée local, sous forme de débat public avec les élèves qui lui poseraient des questions. Nous avions sollicité le soutien o ciel du journal local ; le comité de rédaction prendrait sa décision en n de semaine.

Ce soir-là, alors que nous travaillions dans la chambre de motel de Waldo, je suggérai de faire l’interview à l’école publique de Pine Grove, qui disposait d’un nouvel auditorium ultramoderne nancé en grande partie par Hector, car Cecily avait joué dans la troupe de théâtre en troisième. L’émission se déroulerait en direct en présence de membres de la communauté locale. L’idée de revoir mes anciens collègues et élèves me faisait chaud au cœur.

— Pine Grove symbolise pour nous le genre d’école que tout élève devrait pouvoir fréquenter, non ? arguai-je.

Mais Teddy le voyait comme un retour en arrière.

— Tu restes bloqué sur les électeurs de banlieue.

— Pas du tout, protestai-je.

À ce moment-là, elle enleva machinalement son pull et je vis qu’elle portait en dessous le vieux tee-shirt Harvard délavé de Waldo. Je ne savais pas (encore) comment il se l’était procuré, mais je lui avais demandé un jour pourquoi il le portait s’il avait fait ses études à Chicago. « Harvard n’est pas à Chicago ? avait-il ironisé d’un air horri é. Je vais me faire rembourser. »

Mon regard s’envola vers la fenêtre aux rideaux ouverts. Francis occupait la chambre voisine et il lui arrivait de nous rejoindre quand il n’arrivait pas à dormir.

En toussotant, je pointai du doigt Teddy et le tee-shirt. Waldo suivit mon index.

— Hé, c’est le mien, plaisanta-t-il d’une voix que je n’avais jamais entendue avant.

— Plus maintenant, répondit-elle sur le même ton.

Un instant, je crus qu’elle allait l’ôter devant moi et je détournai le regard. Mais elle en la un sweat-shirt propre par-dessus et rembraya sur son argument en reprenant sa voix normale.

— Si on fait un débat public dans une belle école où les enfants n’ont pas besoin d’aide, je ne vais pas avoir de vraies questions et les téléspectateurs qui le verront penseront que les écoles sont très bien.

Waldo était d’accord avec elle, sans surprise. Je savais qu’elle avait raison, mais j’insistai quand même.

— On peut s’en servir pour montrer aux électeurs dont les enfants fréquentent des écoles sous- nancées ce à quoi elles pourraient ressembler avec des subventions plus conséquentes.

— Les gens savent à quoi ressemblent les belles écoles, s’escla a Waldo. Ils regardent 90210.

— 90210 ? Dans quelle décennie tu vis ? le taquina Teddy.

— Désolé, je n’ai pas la télé, dit-il.

— Oh, un quadra de la génération X qui n’a pas la télé.

— On a la télé, soulignai-je. Elle est dans le salon.

Teddy sourit.

— Il veut dire qu’il ne regarde pas la télé. Il est trop intelligent et cultivé, tu vois ?

Elle lui donna un petit coup de poing dans la poitrine et t semblant d’avoir mal à la main.

— Non, ça veut dire que si j’avais une télé, je me collerais devant et ne ferais rien d’autre.

— Mais on a une télé, criai-je presque, mais Teddy revenait à nos moutons.

— Le problème, c’est que les gens ne savent pas à quoi ressemblent les autres écoles. Parce que si leurs enfants n’y vont pas, ils ne les voient pas. Si on organise l’événement à Franklin, on pourra leur montrer.

Waldo claqua dans ses mains et ils se mirent à lister des arguments pour présenter l’idée à Francis. Je cachai ma déception ; je savais qu’ils avaient raison. Je renonçai à contrecœur à mon souhait de retourner à Pine Grove, de revoir Mlle Terlizzi et même Zeke. De montrer à tous que je me battais pour eux. Je voulais croire qu’il s’agissait encore de cela.

Un autre élément de la biographie de Noonan commença à faire écho en moi à cette période. Une frustration grandissante à l’égard du processus. Il était loin le temps où un candidat et sa dèle plume se prélassaient au coin du feu, sirotaient du porto et examinaient ensemble les brouillons. Noonan était une des rédactrices de l’équipe présidentielle, comme Sorensen et Moley. Mais la Maison-Blanche s’était éto ée et son dispositif de communication s’était complexi é pour répondre à la multiplication des médias. Désormais les textes rédigés par Noonan n’arrivaient plus directement sur le bureau de Reagan. Les discours devaient être « sta és » : passés à la moulinette bureaucratique où jusqu’à cinquante personnes de divers services du gouvernement annotaient et modi aient le texte. Noonan comparait cela à « envoyer un magni que faune nouveau-né dans la nature sauvage où d’infâmes prédateurs transperceraient sa tendre chair et lui laisseraient des blessures mortelles. (Pause pour accroître l’e et.) Mais peut-être que je minore la réalité ».

Noonan n’était pas familière du monde de Washington DC et elle ne savait pas quels changements étaient de simples suggestions et quels autres étaient des ordres formels. Tous les Tom, Dick et Harry du gouvernement américain se sentaient en droit d’émettre des remarques pédantes sur ses choix de mots. Ils exigeaient des modi cations pour servir leur objectif personnel : faire en sorte que le président passe la brosse à reluire à une personne de leur chapelle, voire tenter de réécrire des mesures politiques qui leur déplaisaient.

Dans un discours du président aux Jeux olympiques de Los Angeles, se souvenait Noonan, elle avait mentionné dans une phrase la « gaieté » de l’événement, avant que l’un des conseillers de Reagan ne l’appelle pour lui dire qu’on avait l’impression que le président traitait les athlètes d’homosexuels.

« Écoutez, avait-elle répondu. Je vous l’a rme du fond du cœur : absolument pas. »

Pour nir, le mot fut quand même retiré.

Vingt-cinq ans plus tôt, lorsque Teddy était élève au lycée Benjamin-Franklin, c’était l’un des établissements scolaires les moins bien cotés de l’État. Un taux de réussite désastreux et des classes surchargées. Les enseignants, qui avaient depuis longtemps abandonné tout espoir de changer les vies, faisaient perdre leur temps à tout le monde. Les élèves comme Teddy avaient de la chance s’ils trouvaient un seul professeur capable de les aider à supporter l’ennui, le chaos, le nihilisme – tous les jours pendant quatre ans. Teddy avait survécu grâce à la détermination d’une professeure de chimie, Mme Herrera. Elle n’était plus de ce monde, mais lorsque Teddy était la directrice adjointe de l’établissement, elle avait fait baptiser la cafétéria du nom de Herrera et apposer une plaque rutilante en bronze au-dessus des portes pour honorer sa mémoire. C’est l’histoire que Teddy racontait à Gwen Campanella et à l’équipe de tournage de News12, dans le couloir cet après-midi-là, a n d’avoir des plans de coupe à di user avant les questions du public.

Malgré les nombreuses transformations de Franklin depuis cette triste époque, l’école avait toujours une population étudiante dix fois supérieure à celle de Pine Grove, et des problèmes budgétaires bien pires. À côté de notre charmant bâtiment en brique et en marbre de style néocolonial orné d’un be roi, Franklin s’apparentait à un bloc de béton d’architecture brutaliste qui s’étendait sur quatre cents mètres au sol et s’élevait sur quatre étages grisâtres et austères qui masquaient le soleil sous presque tous les angles. Il y avait des détecteurs de métaux à l’entrée, des clôtures grillagées et des renforts en grillage à poule devant toutes les fenêtres en double vitrage. Le lycée avait été construit à la hâte dans les années 1960, lorsque le district s’était agrandi, et aujourd’hui des traînées calcaires suintaient des joints entre les blocs de béton.

À l’intérieur, le décor était plus gai : des murs en carrelage taupe tapissés d’annonces multicolores pour des ventes de gâteaux, concours de poésie, matchs de basket-ball et tournois d’échecs. Des résidus d’autocollants grattés et des gra tis au feutre indélébile recouvraient les rangées de casiers métalliques, un peu comme à Pine Grove. Mais au plafond, les néons étaient accrochés à l’intérieur de cages de protection. Leur lumière blafarde projetait un re et vert sur les sols en linoléum défraîchi. L’équipe de tournage de News12 discutait âprement de l’endroit où il serait possible de lmer un « walk and talk » : Gwen et la députée deviseraient en marchant sur les taux de décrochage scolaire et les enseignants en dépression, tout en passant devant des microscopes et des projections Mercator.

— J’ai été tellement émue par votre discours devant les éclaireuses, con a Gwen à Teddy.

Je m’attendais à ce qu’elle se tourne et nous désigne, du moins Waldo, en lui en attribuant la paternité. Mais bien entendu elle n’en t rien.

— Merci beaucoup, sou a Teddy la main sur le cœur, les yeux dans les yeux. C’était un poids dont j’avais besoin de me libérer.

Peut-être était-ce dû aux projecteurs, au maquillage, à ma contrariété de ne pas avoir pu retourner à Pine Grove, mais ma babine se retroussa. J’avais envie d’intervenir et dire que j’avais assisté à la naissance des premières lignes dans un champ au clair de lune, le givre sous nos semelles, parmi les fantômes des shakers. Mais bien sûr, ça ne se faisait pas. Et la situation ne dérangeait pas Waldo, assurément. Bouche bée, ébloui, il admirait les gros plans de Teddy avec la erté d’une mère impresario.

— Tu connais l’histoire de Raymond Moley ? demandai-je à Waldo.

Il ignora ou n’entendit pas la question.

— Cet endroit est fabuleux, non ? dit-il en sortant son téléphone pour photographier l’iconique Bob Marley qu’un élève avait tagué sur les casiers plus loin. Regarde-moi ça !

Sa bonne humeur m’irritait crescendo. Nous étions là précisément parce que cet endroit n’était pas fabuleux. Parce que même si Teddy accomplissait des miracles, Franklin restait un lycée surpeuplé et sans ressources, gangrené par les mauvais résultats scolaires, la violence et la démotivation des enseignants hélas indéboulonnables.

— J’ai l’impression que je vais choper un staphylocoque si je pose ma main quelque part, marmonnai-je.

Waldo pou a.

— Tu imagines Teddy marcher dans ce couloir avec son cartable ?

Son rire tonitruant résonna sur les casiers métalliques et nous valut à tous les deux un chut du perchman de News12. Waldo articula une excuse silencieuse destinée à Teddy alors qu’ils retournaient la séquence qu’il venait de gâcher.

Au lieu de rester immobile et silencieux, Waldo se mit à courir partout, à examiner chaque salle de classe et chaque tableau d’a chage comme un anthropologue débarquant sur le territoire de la tribu qu’il avait étudiée toute sa carrière. Persuadé que cet endroit allait lui permettre d’en découvrir plus à leur sujet.

— Qui-tu-sais est en déplacement cette semaine ? demandai-je à voix basse.

J’avais très envie de saboter sa parade nuptiale, et je ressentis une joie intérieure en voyant son sourire s’e acer. J’avais besoin de voir qu’il prenait la situation au sérieux, qu’il reconnaissait à quel point leur liaison était dangereuse, pas seulement pour eux deux, mais pour nous tous et le grand projet que nous souhaitions accomplir.

— Non, il est en ville, marmonna Waldo. Et il paraît qu’il pose beaucoup de questions ces derniers temps.

Je feignis un sourire pour la galerie.

— Ça te stresse ?

— Ce type peut balancer une balle à cent trente kilomètres-heure. Évidemment, c’est stressant.

— Mais sinon, ça va ?

— Avec… ? dit-il en jetant un coup d’œil vers Teddy, qui posait en photo avec son ancien proviseur.

Je l’observais, et dès que les yeux de Waldo atterrirent sur le visage de Teddy, c’était comme si quelqu’un l’avait embrassé. Sa gorge se serra, ses pupilles se dilatèrent. Il inspira fort par le nez et des rougeurs apparurent sur l’hélix de ses oreilles.

— Elle a cette énergie que j’avais il y a un million d’années. On ne dort pas de la nuit. Tous les deux, on se connaît depuis toujours, mais on n’a jamais vraiment fait connaissance. La semaine dernière, on a parlé pendant des heures d’un poète iranien qu’on adore tous les deux. Et puis, elle n’a aucune culture musicale. C’est adorable. L’autre jour, je lui ai fait écouter « A Pair of Brown Eyes », parce qu’elle a les yeux marron, et tu te rends compte, elle n’a jamais entendu parler des Pogues ?

— Incroyable, dis-je, alors que je ne connaissais pas non plus ce groupe.

— En fait, on remonte le temps. Et on reprend tout depuis le début.

Ses yeux brillaient à l’idée des nuits à venir, des disques à écouter, des histoires à lui raconter sur les Pic$ou, la période de vadrouille en sac à dos, les études de droit – et toutes les phases intermédiaires. C’est alors que je compris ce qui me contrariait, et j’en fus honteux. J’avais beau vouloir me cacher derrière la noblesse de la moralité et des enjeux politiques, en réalité j’étais jaloux. Je voulais être celui à qui il parlait des Pogues jusqu’à trois heures du matin. Je voulais revivre, inlassablement, cette première soirée envoûtante au Carriage House. L’entendre parler toute la nuit de son groupe punk et de ses voyages au bout du monde. C’était pour cela que j’avais envoyé valser ma vie toute tracée, pour le rejoindre dans cette croisade politique.

Puis les projecteurs braqués sur Teddy se tournèrent brusquement dans notre direction, alors qu’elle et Gwen discutaient en avançant dans le couloir. Waldo se rapprocha de moi, et nous fîmes semblant d’examiner les feuilles que je tenais, alors que l’équipe de tournage poussait ses lourdes caméras et ses perches. Quand Teddy passa devant nous, je l’entendis prononcer une phrase que j’avais écrite pour elle la semaine précédente.

— Nous tolérons la mauvaise foi du gouverneur actuel et de l’ancien gouverneur depuis trop longtemps. Les brillants esprits de demain se trouvent ici aujourd’hui. Nous ne pouvons pas laisser cette lumière s’éteindre. Je ne le permettrai pas.

Elle marqua une pause et lança un regard de dé à Gwen tandis que la présentatrice hochait la tête en concluant : « Merci beaucoup, madame la députée Ruiz. »

Quelqu’un déclara que la prise était dans la boîte. Les projecteurs s’éteignirent. Gwen et la députée clignèrent des yeux et soupirèrent de soulagement lorsqu’on coupa les caméras. Elles s’éloignèrent l’une de l’autre en riant d’un propos que je n’entendis pas. Alors que Gwen partait discuter du plan-séquence avec son producteur, Teddy nous rejoignit en souriant.

— Ça se passe bien pour vous ? demanda-t-elle.

Dans son dos, un cameraman se tourna pour la suivre, sa main faisant la mise au point sur l’objectif. Est-ce qu’il lmait toujours ?

Et si elle disait quelque chose ? Faisait quelque chose ?

Puis, dans un instant d’égarement où mon cœur s’arrêta, Waldo prit la main de Teddy. Il allait parler lorsqu’il réalisa son erreur et lâcha sa main.

— Tu préfères cette phrase ici ? Ou là ? demanda-t-il en désignant une page.

Une légère rougeur apparut sur ses joues alors qu’elle regardait la feuille. La caméra se tourna vers Gwen – qui invitait à faire un gros plan des détecteurs de métaux à l’entrée du lycée.

— Pardon, chuchota Waldo.

— Ce n’est pas grave, répondit Teddy tout bas.

Leur cœur battait-il aussi vite que le mien ?

— Qu’est-ce que tu allais dire ? demanda Teddy. On a peu de temps avant qu’ils installent le plateau.

— Tu peux nous faire visiter les lieux ? murmura-t-il.

Il balança un bras lourd sur mes épaules, une accolade pour minimiser son geste a ectueux envers Teddy, le noyer sous une bonhomie légendaire. Puis le danger et les caméras s’éloignèrent. Teddy frappa dans ses mains et nous guida vers la cage d’escalier.

— Vous voulez voir où je me suis cassé le bras en seconde ?

— Je me suis cassé le bras en seconde, disait-il en la suivant.

J’opérai un demi-tour pour les laisser tranquilles, mais j’eus droit à un regard perçant de leur part. Ils avaient besoin de mes services. Tous les deux seuls, c’était louche. Mais avec moi, il n’y avait pas à s’en faire. Je me considérais comme un intime de leur amour. Je ne voulais pas être une couverture ni un homme de paille. Ou peut-être que si. Tout ce que je savais à ce moment-là, c’est que j’étais fatigué de ce cirque.

Enfant, je l’ignorais bien sûr, mais la navette Challenger explosa le jour où Reagan devait prononcer son discours sur l’état de l’Union : une allocution d’une heure dont la rédaction avait pris des semaines et exigé un « sta ng » plus scrupuleux que pour tout autre discours. Des heures interminables de travail pour Noonan et les autres.

Puis arriva la nouvelle de l’explosion de la navette. Ils durent tout jeter et, pire, écrire dans l’urgence un autre discours. Comme il s’agissait d’un registre hautement émotionnel, ils allèrent « chercher la

lle », et Noonan fut chargée de préparer une intervention aussi vite

que possible. Elle était épuisée et sans doute dévastée par la nouvelle, comme tout le pays, mais le devoir l’appelait. Elle n’avait pas le temps d’écrire une lettre ctive ; elle ne pouvait pas attendre la nuit pour le rédiger quand tout le monde était rentré chez soi. Il fallait le faire, et le faire tout de suite. Seul point positif, son texte échapperait à la moulinette bureaucratique ; pas le temps. Pour une fois, son « magni que faune nouveau-né » serait présenté au monde sans mutilation.

Elle laissa le langage du président s’envoler, elle glissa le vers du sonnet de Magee. Pressée par le temps, elle écrivit avec son cœur, non avec sa raison. Et le discours fut à la hauteur du moment et se grava dans l’esprit et la mémoire d’une nation bouleversée, dont mes parents et moi-même. Noonan quittera l’administration Reagan quelques mois plus tard en ayant fait valoir sa conviction : un discours bien fait con ne à la poésie, à l’œuvre d’art ; son incroyable pouvoir est fragile, et ne survit pas aux « mains bricoleuses et brutales de vingt-cinq personnes ».

Par hasard ou par chance, lorsqu’un discours parvient à percer ce processus sans doute conçu pour garantir la fadeur et l’oubli, il n’en brille que plus.

Au lycée, l’équipe de tournage e ectuait les derniers tests sur la scène, et lorsque le public commença à arriver, je laissai les tourtereaux sous prétexte d’aller superviser James et son équipe. Ils quadrillaient déjà le parking sans que j’aie à leur demander, et s’a airaient avec succès à enrôler de nouveaux bénévoles et à recruter de nouveaux électeurs. La soirée augurait une réussite totale. Lorsque l’a ux d’élèves se ralentit, James et moi discutâmes près des portes de l’auditorium, face au parking plongé dans l’obscurité.

D’humeur joyeuse, il m’annonça qu’il avait été rayé de la liste d’attente pour Brown, mais avait reçu l’avis favorable de plusieurs universités réputées en sciences politiques. De plus, il vivait une histoire d’amour naissante avec Monica, l’assistante de Teddy. Entre-temps, son ex était de nouveau célibataire, à Providence, et le bombardait de textos.

— Ça fait beaucoup de décisions à prendre, dis-je.

James opina.

— Je sais. Heureusement, je suis tellement occupé que je n’ai pas le temps d’y penser.

— N’attends pas trop longtemps. Tu dois informer les universités de ton choix avant la date butoir.

James ré échit un moment.

— Il est possible que je reporte encore d’une année. Je veux être là en novembre.

— C’est seulement si on remporte la primaire, lui rappelai-je.

— On va gagner. J’ai un bon feeling.

— Bon feeling ou pas, tu dois disposer d’un plan B.

James sourit.

— C’est quoi votre plan B ?

Il avait fait du chemin depuis l’époque où il me saluait poliment dans le couloir. Et ce n’était pas seulement l’année de plus. James était con ant et organisé, passionné quand il parlait de nos problèmes avec les bénévoles. Et drôle, et pas seulement quand il versait dans l’autodérision.

— J’ai un plan B, répondis-je, ce qui n’était pas tout à fait vrai.

Il tourna les yeux vers le terrain de basket, à l’autre bout du complexe scolaire.

— Je vais envoyer un groupe là-bas. Voir si on peut recruter plus de monde. Je reviens.

Il partit à petites foulées, tapotant déjà sur son téléphone pour con er la nouvelle mission à son équipe.

J’avais l’habitude de voir les élèves se transformer en adolescents au

l des années, mais leur personnalité à dix-sept ou dix-huit ans n’était

qu’un prélude aux actes fondateurs de leur vie d’adulte. C’était la première fois que j’avais l’occasion de voir l’un de mes élèves passer de l’autre côté du rideau, et c’était la plus belle des récompenses.

Au moment où j’allais entrer dans le bâtiment, les doubles portes s’ouvrirent brutalement sur un individu que je ne m’attendais pas à voir ici ce soir : Hector Ruiz – même si j’eus du mal à le reconnaître dans la tenue qu’il portait. Un jogging gris lâche, taché de ketchup sur une jambe. Un manteau ample bien trop chaud pour la saison. Il avait l’air lessivé, les yeux hagards et les cheveux détachés, ternes et emmêlés. Sa démarche était bizarre, un rien décousue et traînante, et cependant il arrivait vite. Je voulus prendre mon téléphone pour prévenir Waldo et Teddy par texto, mais c’était trop tard.

— Ohé du bateau ! s’écria-t-il comme un marin dans un vieux lm. Ça va, toi ?

Puis sa main secoua la mienne comme une pompe à vélo.

— Monsieur Ruiz, comment allez-vous ?

Ses yeux rougeoyaient.

— Hector, je t’en prie. Tu as dîné chez moi. Couché chez moi.

— Oui, c’est vrai. Vous cherchez votre femme ? Ça va commencer.

Si j’arrivais à le perdre dans l’auditorium bondé, je pourrais prévenir Waldo par texto, mais Hector semblait être partout à fois, marchant simultanément à côté, derrière et devant moi.

Il sortit une asque en argent du fond d’une poche. Alors qu’il dévissait le bouchon, je vis le cœlacanthe onduler sur ses jointures.

— T’en veux ?

— Ce n’est pas du thé cette fois, je suppose.

— Non, non, non. J’ai appris pas mal de trucs sur le rhum ces derniers temps, mec. Tu sais… ce pays ne connaît pas le rhum ! Bourbon, scotch, vodka… et quoi ? T’as le Captain Morgan, le Bacardi et c’est tout. Cite-moi un autre rhum.

Je répondis que j’en étais incapable.

— Goslings, nomma-t-il.

— Bien sûr.

— C’est à cause de Cuba. Mais l’embargo va être levé, mon coco. Souviens-toi de ce que je te dis : dans dix ans, on discutera des rhums vieux dans les grands restaurants comme on parle aujourd’hui des bons vins.

— Cool. Je suis pour.

Était-il ivre ? Ou se passait-il autre chose ? Il respirait bruyamment, plissait les yeux. Je l’observais attentivement, m’e orçant de ne pas regarder nerveusement vers la porte, d’où je redoutais de voir Waldo et Teddy sortir, bras dessus bras dessous. Hector loucha vers les lettres métalliques au-dessus de l’entrée de l’école.

— Qui couche avec les chiens se lève avec des puces, beugla-t-il soudain.

Je reculai, surpris.

— Quoi ?

— Benjamin Franklin ? Le roi des aphorismes, non ?

— Oh, m’escla ai-je. Tout à fait.

Franklin, une autre idole de mon père, un inventeur, l’homme qui faisait voler un cerf-volant en plein orage et capturait la foudre dans une bouteille.

— Mieux vaut bien faire que bien dire, répliquai-je. J’ai toujours aimé celle-là.

Hector frappa dans ses mains à la manière d’une otarie hystérique et s’e ondra contre le mur derrière lui, tâtonnant à la recherche de sa

asque. La surface rugueuse du béton lui éra a la joue, mais il ne le

remarqua pas ou ne s’en soucia pas.

— Trois personnes peuvent garder un secret, si deux d’entre elles sont mortes , dit-il comme si de rien n’était.

— Pardon ?

— Celle-là est tirée de l’Almanach du bonhomme Richard. Ce type savait manier les mots. Et les femmes.

C’était malheureusement vrai. Franklin avait multiplié les aventures jusqu’à ses quatre-vingts ans. Bien que ses biographes aient tenté de le cacher, une lettre avait récemment surgi, dans laquelle il conseillait à un jeune ami de toujours séduire des femmes plus âgées ; selon lui, elles étaient plus propres, plus reconnaissantes et moins fertiles. En réalité, concluait Franklin, il est di cile de faire la di érence entre une femme jeune ou mûre, car la nuit tous les chats sont gris.

Oh. On nous enlève tous nos héros, n’est-ce pas ?

Ruiz claqua des doigts, me ramenant au présent.

— Il a inventé les verres à double foyer. Le poêle de chau age. Et les palmes – tu sais, pour nager ? Et aussi la sonde urinaire, l’harmonica de verre…

On aurait dit mon père. Mare Imbrium. Mare Crisium. Mare Nectaris. Pourtant, il était impossible qu’il s’agisse du même épisode maniaque dont j’avais été témoin une centaine de fois. Hector Ruiz était riche, célèbre, iconique. Un athlète au sommet de sa gloire. Curieusement, j’avais du mal à concilier folie et réussite dans mon esprit. Tout comme je me surprenais à penser parfois que le succès aurait pu guérir mon père, j’avais du mal à croire qu’un homme aussi brillant qu’Hector Ruiz puisse sou rir d’une maladie mentale. Je me trompais, bien sûr.

La valse de ses engouements, les propos de Cecily sur les lubies de son père, le ton sur lequel Teddy avait a rmé que son mari ne pouvait pas être gouverneur… Tout s’assembla à ce moment-là, et je vis Hector sous un nouveau jour.

Comme un homme qui avait besoin d’aide – peu importe la valeur de sa carte Panini.

Puis mon téléphone vibra dans ma main. Sans prévenir, l’écran s’alluma et a cha une photo envoyée par texto. Un gra ti pris dans les toilettes : FUCK BUSH 2004, avait-on écrit à l’encre violette sur l’horrible carrelage orangé. À côté, quelqu’un avait ajouté : ET FUCK DANIELLE AUSSI, en vert.

Avant que je puisse l’arrêter, Hector s’empara de mon téléphone et tapota l’écran, un rictus aux lèvres.

— Waldo, Waldo, Waldo, ânonna-t-il. Waldo Woodson. Waldo Woodson. Waldo Woodson.

— C’est ce jeu idiot entre nous.

Hector hocha rapidement la tête.

— Oh, ouais. Ouais. Je sais. Teddy… elle reçoit tout le temps des trucs du même genre de sa part, dit-il avant d’émettre un rire sinistre. C’est bizarre d’envoyer un texto à quelqu’un quand on est dans les chiottes, non ?

— Sans doute, répondis-je calmement.

Il se tut un instant, avant d’ajouter :

— Surtout à la femme d’un autre.

Silence gêné. J’étais incapable de le regarder dans les yeux.

— Vous voulez venir à l’intérieur assister à l’interview ? demandai-je en reprenant mon téléphone. Je peux vous emmener dans la loge. En réalité, c’est un placard à balais, mais…

Hector secoua la tête. Ses genoux anchèrent. Il se frotta les jambes à deux mains, de haut en bas, les yeux fermés. Des mots sourdaient de sa bouche, mais je ne parvenais pas à les déchi rer. En me penchant vers lui, je les saisis.

— Qu’est-ce qui se passe ? répétait-il en boucle. Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qui se passe ?

— Hector, vous faites une crise de panique, dis-je d’une voix posée.

J’envoyai en n un texto à Waldo : « Hector a besoin d’aide. On est dehors. »

Puis je m’adressai à lui calmement, renouant avec mes anciennes routines.

— Hector, concentrez-vous sur ma voix. Bien. Maintenant, regardez autour de vous. Citez-moi cinq choses que vous voyez. Allez. Vous pouvez le faire. Ouvrez les yeux. Restez avec moi.

Je répétai les instructions posément jusqu’à ce qu’il déglutisse et parvienne à parler.

— Je vois un lampadaire. Un… arbre chétif. Je vois un banc. Je vois une sorte de long nuage.

— Ça fait quatre, dis-je en levant les doigts.

Il plongea les yeux dans les miens.

— Je te vois.

— Bravo, c’est bien. Maintenant, quatre choses que vous pouvez toucher.

Lorsque mon père perdait pied, on aurait dit qu’il faisait une crise cardiaque. La peur, intense, lui déformait le visage comme si une force invisible s’avançait vers lui dans un cauchemar que lui seul voyait. La panique d’Hector était plus modérée.

— Mur, dit-il en posant la main sur le béton. Jean. Porte. Ton bras.

Il m’attrapa et referma le poing autour de mon avant-bras, provoquant l’ondulation des créatures marines tatouées sur sa peau.

— Bien. Maintenant, trois choses que vous entendez, dis-je du même ton mesuré.

Hector inspira à fond et expira lentement. Ce faisant, il relâcha sa prise sur mon bras. Je savais déjà que j’allais avoir un bleu, mais je ne laissai pas transparaître ma propre panique.

— J’entends… des grillons. Des applaudissements à l’intérieur. Un klaxon.

En haut de l’escalier, j’entendis les portes s’ouvrir. J’espérais voir Waldo, mais c’est Teddy qui se manifesta. Seule, heureusement.

— Deux choses que vous pouvez sentir, continuai-je. On a presque

ni.

— L’herbe coupée. Des magnolias sur l’arbre, là-bas.

— Et une chose que vous pouvez goûter.

Puis elle fut là avec nous, les mains sur les épaules d’Hector, la peur et l’inquiétude dans le regard.

— La sueur, dit Hector en se léchant les lèvres.

Il essuya du bras la transpiration sur son front. La couleur revint sur ses joues, et ses pupilles se dilatèrent lentement.

— Chéri, tu ne m’as pas dit que tu venais, murmura Teddy.

Elle caressa doucement l’éra ure sur sa joue, ce qui le t grimacer cette fois. Il la regarda en silence. Puis il se tourna vers moi et se redressa, ressemblant plus à l’homme qui nous avait demandé de l’aider à se faire élire gouverneur, quatre mois plus tôt.

— Comment connais-tu cette technique ?

Un ot de mots m’assaillit, toutes ces choses que je n’avais pas dites. Je sentais les yeux de Teddy sur moi.

— Mon père. Il avait souvent des crises de panique. Plus graves que celle-ci. On faisait généralement le tour des questions trois ou quatre fois.

Mon père, Sy. Qui ne pouvait pas sortir de la maison.

Mon père, Sy. Qui s’arrachait nerveusement les sourcils, un poil à la fois.

Mon père, Sy. Qui monologuait à voix haute toute la journée, tous les jours.

Mon père, Sy. Qui s’est pendu pendant que j’étais au travail. Avec un cordon électrique orange. Comme ceux au bout duquel on suspend une lampe de chantier de soixante-quinze watts dans sa cage de protection censée l’empêcher de se briser.

— Viens, disait Teddy en guidant déjà Hector vers le parking. Où est la voiture ? C’est Eduardo qui t’a amené ici ?

Elle se tourna vers moi et articula en silence : « Je reviens dans cinq minutes. » « D’accord », chuchotai-je en les regardant s’éloigner.

Elle le guida doucement entre les voitures stationnées, sa silhouette tellement plus petite que la sienne dans la lumière. Ils s’éloignèrent ensemble, leurs ombres s’allongeant derrière eux, leurs contours se confondant. Adossé au mur, je sentais la surface froide et rugueuse du béton sur ma nuque, tout en m’e orçant de ne pas penser à mon père. Je percevais les sons en provenance de l’auditorium. Le brouhaha étou é des bavardages du public avant le spectacle. L’air du soir était pur et léger, une demi-lune jaune montait dans le ciel encore bleu. J’essayais d’imaginer que j’étais assis quelque part avec Kavya, que nous conversions tranquillement en pointant du doigt les taches sur la surface lunaire. La mer de la Connaissance, la mer de la Sérénité. La mer du Froid. L’océan des Tempêtes.

Mon téléphone vibra à l’arrivée d’un texto de Teddy, retardé de quelques minutes par le miracle d’une défaillance du réseau, et mon cœur se serra à la vue du même carrelage orange hideux que dans la photo de Waldo. T’AS UNE SALE GUEULE, avait écrit quelqu’un au-dessus du lavabo.

Ils étaient ensemble dans les toilettes. Au moment où elle était censée se préparer pour l’interview. Avec Hector à quelques dizaines de mètres d’eux.

Le drame n’avait pas eu lieu. Personne ne s’était fait prendre en

agrant délit. Je ne savais pas ce que savait ou ignorait Hector. Pourtant, il semblait inévitable que l’histoire se termine mal.

Lorsque je me décidai à retourner à l’intérieur, je vis un visage observer le parking derrière les doubles portes vitrées. Waldo, l’air minuscule, les yeux perdus au loin. Il regardait Teddy ramener son mari vers sa voiture et son chau eur. Il était témoin de sa gentillesse et de sa sollicitude à son égard. Et je ne pus m’empêcher de me réjouir, à ce moment-là, de voir son cœur se briser.

 

26. In Flanders Fields, poème de guerre écrit en 1915 par le lieutenant-colonel canadien John McCrae.

OceanofPDF.com