Les Idéalistes

Kristopher Jansma · Chapitre 11 sur 30

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Les Idéalistes

Troisième partie

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Trois semaines après l’élection, Kavya et moi assistâmes au mariage de sa cousine Prisha dans une station de montagne huppée des Berkshires, au milieu d’une explosion automnale de rouge et d’or. C’était une réception magni que, chaque boutonnière et chaque centre de table était parfaitement à sa place. Kavya avait une famille incroyablement nombreuse, et certains avaient fait le voyage depuis l’Inde pour participer aux festivités. Prisha épousait un Ukrainien nommé Mykhaylo (on l’appelait « Meek »), et l’on nous servit des bols de bortsch rouge betterave et de grands plats d’aloo ki tikki, des petites crêpes repliées appelées deruni et une douzaine de chutneys. Je participai à un rituel au cours duquel Meek et ses amis devaient aller voir le père de la mariée les bras chargés de citrouilles pour payer la « rançon » de l’autorisation du mariage de sa lle. À di érents moments, la mariée était brièvement kidnappée jusqu’à ce que les garçons d’honneur relèvent divers dé s, qui consistaient immanquablement à boire de la vodka dans des objets incongrus : trophées, saucières, chaussures… un vrai délice. Pendant trois nuits consécutives, nous dansâmes joyeusement jusqu’au petit matin. Je ne quittai pas Kavya d’un pouce, réalisant à quel point elle m’avait manqué. Je passai des heures et des heures à parler à divers membres de ma famille élargie, qui tous se passionnaient pour mes aventures durant la campagne électorale. Je leur racontai comment j’avais décroché ce poste par hasard et les frasques de Waldo, qui avaient culminé avec sa glissade et sa chute sur le parking au moment même de l’annonce de la victoire. C’était une bonne histoire – en omettant, bien sûr, la période où il m’avait complètement ignoré. Mais ce week-end-là, plus je racontais notre histoire en omettant cette partie, moins je m’en souciais et moins je m’en souvenais.

Waldo était déjà sorti de l’hôpital, la jambe plâtrée. Teddy, Francis et lui travaillaient non-stop sur le programme politique et passaient beaucoup de temps au bureau du Capitole. Teddy véhiculait Waldo partout, puisqu’il ne pouvait plus conduire sa Lincoln. J’imaginais qu’il devait se réjouir de cette excuse pour passer plus de temps avec elle en tête à tête. Le calendrier de campagne surchargé étant derrière nous, j’espérais que, bientôt, nous pourrions aller boire une bière ensemble au Carriage House et que je leur présenterais Kavya. J’enregistrais déjà mentalement toutes les chaussures remplies de vodka, les fronts maculés par une main teintée de henné pour en faire le récit à Waldo lors de notre prochaine tournée de bières belges.

C’est à ce mariage que je s la connaissance de Rohit, l’oncle de Kavya. Après les vœux, Prisha et Meek se postèrent au bout de l’allée pour remercier les invités avant qu’ils ne partent pour le lieu de la réception. J’attendais mon tour dans la le, derrière un drôle de bonhomme au thorax en tonneau mais à la voix très douce, en costume de lin blanc. Son rire communicatif attira mon attention, ainsi que sa façon de saisir les mariés par les épaules avant d’appuyer une main sur leur poitrine, au-dessus du cœur. Il les regarda dans les yeux puis il demanda : « La citation dans vos vœux. D’où était-elle extraite ? C’était superbe. »

Le pauvre couple ignorait de quoi il parlait ; les vœux contenaient une variété de citations et de lectures puisées dans plusieurs cultures, de Khalil Gibran à lord Tennyson en passant par Quand Harry rencontre Sally. Meek répondit qu’il n’en avait aucune idée et passa rapidement à Kavya et moi.

Je leur souhaitai beaucoup de bonheur et les remerciai pour leur invitation, mais quand je me retournai, je vis que Rohit n’avait pas bougé. Il se tenait là avec un petit carnet vert à la main, de ceux qu’on achète pour quelques cents dans un Dollar Store.

— Je l’ai notée, disait-il, mais les mariés étaient déjà passés aux salutations suivantes.

— Je peux jeter un coup d’œil ? proposai-je.

Rohit, ravi, leva le carnet vers ses yeux de myope.

— À moins que quelqu’un comme toi ne se sente vraiment concerné, jamais rien ne changera, jamais.

Un coloc de fac avait lu cette phrase du Dr Seuss et parlé de la générosité et de l’avenir que le jeune couple et nous tous allions construire ensemble. Elle m’avait plu aussi, et en fait, j’avais failli la noter moi-même dans la perspective de l’utiliser dans un discours, avant de me souvenir que j’allais retourner enseigner, maintenant.

— C’est tiré d’un livre appelé Le Lorax, expliquai-je. Du Dr Seuss.

Rohit sourit et hocha la tête comme s’il l’avait toujours su. Puis, avec sérieux, il demanda :

— C’est un universitaire ou un docteur en médecine ?

Je ris.

— Non. Un célèbre auteur de livres pour enfants. Vous savez, Le Chat chapeauté ?

— Ah ! Oui.

Après m’avoir remercié, je l’entendis se dire à lui-même : « Jim Carrey. Très drôle. »

Pendant le mariage, je n’avais pas touché à mon téléphone ni consulté mes e-mails. La réception était mauvaise sur la montagne et, trop occupé, je n’avais pas regardé les informations. Mais à la n du long week-end, lorsque Kavya et moi prîmes le chemin du retour, mon téléphone se mit à vibrer frénétiquement dès que nous entrâmes dans une zone de réseau. À ma grande joie, j’avais des e-mails de Waldo, et même de Francis ! Au début, je pensai qu’ils prenaient simplement de mes nouvelles. Mais en découvrant leurs messages, je compris qu’un événement bien plus important était en train de se produire, qui allait changer le cours de ma vie à jamais.

Notre gouverneur, après avoir été réélu à une large majorité, avait célébré sa victoire dans l’excès et devait démissionner face au scandale. Les agents du FBI l’avaient trouvé dans une chambre d’hôtel avec une employée d’à peine dix-sept ans et des amphétamines dont chacun se défaussait de la possession sur l’autre. Une enquête de moralité allait être ouverte pour déterminer si l’employée avait été contrainte et si des fonds de campagne avaient été utilisés pour étou er l’a aire.

C’était très, très mauvais… pour lui.

Mais pour nous – dont je faisais encore partie –, c’était très, très bon.

La loi de l’État autorisait le lieutenant-gouverneur à le remplacer jusqu’à ce que des élections exceptionnelles se tiennent au mois de novembre suivant. Les dirigeants du Parti démocrate s’empressaient déjà d’organiser des primaires en juin, et plusieurs d’entre eux encourageaient vivement Teddy à se présenter. On chantait ses louanges dans un éditorial d’un journal de référence, qui la quali ait de « nouvelle personnalité politique la plus enthousiasmante depuis des années », et l’éditorialiste citait carrément des passages du discours de la Déclaration des droits de l’étudiant en l’incitant à faire campagne.

Tout alla très vite. Teddy annonça la création d’un comité exploratoire. Francis avait déjà envoyé un brie ng de stratégie. Ils étaient tous en discussion avec des donateurs, et on me demandait de reprendre contact avec nos organisateurs. Et, mieux encore, Waldo m’avait déjà envoyé deux projets de communiqué de presse. C’était un miracle. Remerciant quiconque avait commandité la lle de dix-sept ans avec des amphétamines, je textai à Waldo : « Avons-nous une chance ? »

La réponse arriva avec une rapidité grisante. « Ça dépend de qui entre dans la danse. »

Kavya, qui percevait mon excitation, sembla chagrinée par la nouvelle.

— Je m’excuserai auprès de Shabib, promis-je.

Elle me tapota le bras tandis que je conduisais.

— Je m’inquiète surtout de ne plus jamais te voir.

Je lui pressai la main.

— Je sais bien, mais on se débrouillera.

Au cours du week-end, elle avait mentionné son désir d’avoir un bébé une fois que je serais en poste à Chumsford. Certaines de ses amies découvraient qu’elles avaient attendu trop longtemps et commençaient déjà à parler de FIV et d’adoption.

— Je n’ai pas envie d’attendre encore un an pour fonder une famille, soupira-t-elle.

— Bon, d’accord. Novembre moins neuf mois, ça fait… ? (Je calculai dans ma tête et tombai sur février.) Si on patiente encore quelques mois… le bébé naîtra après novembre, et ce ne sera pas du tout un problème.

Naturellement, elle devint silencieuse après cela. Je m’excusai, plusieurs fois.

— Je suis excité, c’est tout. C’est une chance qui n’arrive qu’une fois dans une vie. Pour nous tous. J’ai besoin d’élever nos enfants tout en étant comblé par mon travail. Je leur dois cela. Et ce n’est que l’histoire de quelques mois, vraiment. Février.

Elle nit par accepter d’envisager que cela pourrait marcher. Nous pourrions nous y mettre en février. Le reste du trajet, nous élaborâmes une stratégie pour ma carrière. D’ici juin, j’enverrais mon CV à d’autres écoles et nous verrions s’il y avait encore une porte ouverte à Chumsford. Ainsi, si la députée ne remportait pas l’investiture, j’aurais une solution de repli. Si elle gagnait, je serais enrôlé jusqu’à l’élection générale. Et si, par miracle, nous étions élus au poste de gouverneur à l’automne, nous pourrions nous installer au Capitole. Je travaillerais à temps plein dans l’équipe de communication, avec Waldo. Nous pouvions accomplir tant de choses aux manettes. Nous pouvions sortir de l’impasse budgétaire, faire voter la Déclaration des droits de l’étudiant. Améliorer la vie de tellement de nos concitoyens.

— Et tu pourras toujours revenir à Pine Grove ou dans une autre école après avoir débloqué des budgets pour l’Éducation, dit Kavya.

Cette idée lui plaisait, alors je la laissai otter dans l’air. Tout en conduisant, je pensais à l’année à venir. Je pensais au brouillon du communiqué que Waldo m’avait envoyé – je le visualisais dans ma boîte de réception, en train de m’attendre –, et je me disais qu’une fois rentré à la maison j’aurais en n la chance de l’appeler pour que nous puissions commencer à le travailler ensemble.

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