Les Idéalistes

Kristopher Jansma · Chapitre 28 sur 30

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Les Idéalistes

Chapitre 3

 

En novembre de la même année, j’attendais sur le quai de la station proche de l’Académie Chumsford, bondé à cette heure. Le vendredi soir, les élèves de terminale convergeaient vers ce lieu, ayant quitté leur uniforme en laine pour s’échapper du campus durant quelques heures. Certains portaient des sacs coûteux, en partance pour un week-end dans leur famille ou chez des amis. Ils tiraient discrètement sur des e-cigarettes bariolées, conscients du fait que, même à l’extérieur du campus, des yeux et des oreilles traînaient. Un garçon sur un banc voisin me lança des œillades mé antes alors qu’il aspirait des bou ées d’un produit à l’odeur âcre, en compagnie d’une lle qui essayait de lire un roman. Je connaissais ce regard ; celui de l’élève qui se demandait si j’étais un professeur ou non.

Dans une autre vie, songeai-je, je me tiendrais sur ce quai, le badge rouge et or de la faculté de Chumsford au fond de la poche d’un veston en tweed. J’adresserais un tss-tss au petit gars, un élève de mon cours de civilisation occidentale. « Est-ce ainsi qu’un jeune homme de Chumsford se comporte dans le monde extérieur ? »

Sa petite amie (statut que je lui attribuais) feuilletait Madame Bovary. J’étais jaloux – je ne l’avais pas lu ; il n’était pas au programme quand j’étais lycéen à Pine Grove. Je n’avais pas eu de professeur passionné, désireux de m’initier à son radicalisme subversif, à ses opinions taboues. Kavya avait-elle aussi lu ce livre à son âge ? Flaubert lui avait-il transmis la vision incisive qui me manquait alors, et qui me manquait toujours ?

Le train de Kavya arriva à quai, en provenance de la gare centrale. Les élèves de Chumsford se mirent en branle. Ils ramassèrent leurs sacs, se recoi èrent et se pressèrent par grappes au bord du quai pour s’asseoir ensemble à bord – même si le trajet ne durait que quelques minutes. Le train rejoignait la ville voisine à une quinzaine de kilomètres, où se trouvait la gare centrale, plus grande, plus sale et plus fréquentée. Depuis des temps immémoriaux, le petit train-navette de Chumsford, le « Minus », faisait des allers-retours sur cette voie unique, reliant le campus au réseau ferré principal. Une petite ligne pointillée violette distincte sur la carte ferroviaire. Un écusson cousu sur un pull d’uniforme. Une devise en latin inscrite sur le cœur.

Esse quam videri. « Être, plutôt que paraître. »

Les freins du Minus crissèrent et les portes s’ouvrirent en si ant. Un par un, les Chumsfordiens se précipitèrent à bord, cognant leurs sacs contre la porte d’accès tandis que les passagers descendaient par la porte de sortie. Des adultes en costumes chics et en robes de soirée, portant des montres si chères qu’il fallait les remonter manuellement. Le temps les avait transformés en personnes in uentes, une élite de retour aux sources de sa glorieuse réussite. Ce soir, grand bal des anciens. Ce soir, les hommages. Ce soir…

Puis Kavya apparut. Sa robe argentée à paillettes scintillait, brodée de vignes vertes aux feuilles se déployant en boutons de rose près du décolleté. Elle tenait d’une main son baise-en-ville et de l’autre une housse noire au logo d’une marque italienne.

— Surprise ! s’exclama-t-elle en me la collant dans les bras, un sourire éblouissant recourbant ses lèvres rouges. J’ai dû deviner tes mesures.

— Tu m’as acheté un costume ?

— Et des souliers aussi. J’ai pensé…

Une maigre bre de mon ego voulut protester contre l’obligation du costume pour faire de moi un époux présentable aux yeux de ses amis, mais je savais que ce n’était pas son intention. Et puis, je l’aurais porté même dans le cas contraire. Quelle autre possibilité avais-je, sinon de me laisser améliorer comme un brouillon, porter au-delà de mon ambition initiale ?

— Je voulais te le donner le jour de l’élection. Il était caché dans le placard, avoua-t-elle.

Elle faisait référence aux primaires, sûrement, et non à l’élection générale, une semaine plus tôt, où Roberta Kent avait perdu de sept points face au lieutenant-gouverneur sortant.

— On peut attendre la prochaine démission-en-scandale, plaisantai-je.

Elle sourit, puis glissa les doigts dans mes cheveux, passés de poivre et sel à sel blanc en quelques mois seulement. Manque de sommeil, m’avait expliqué le Dr Sanders. Stress. Chagrin. « Vous devriez voir l’autre type », avais-je plaisanté, un peu trop sombre. « Ça te donne un air noble », mentait Kavya, adorablement. Elle m’avait suggéré plusieurs fois de les teindre, mais j’avais ni par les aimer, d’une certaine manière. Il y avait un certain confort à avoir les cheveux blancs. Au moins, personne ne supposait que j’allais bien.

Nous nous insérâmes dans la le indienne, avançant en suivant le lierre qui serpentait le long des murs de brique. Il s’agissait en partie de surcompensation, j’en avais conscience. Une réaction de culpabilité. Nous en avions parlé pendant des heures. Je pensais comprendre pourquoi elle s’était tournée vers Shabib en mon absence. Elle m’avait assuré mille fois que cela ne se reproduirait plus. Je lui avais assuré mille fois que je la croyais, l’aimais, que c’est moi qui l’avais laissé tomber, et non l’inverse. En réalité, nous étions deux fautifs, mais j’avais commencé. Nous en avions discuté inlassablement jusqu’à en épuiser tous les mots du dictionnaire. Finalement, cela se réduisait à un choix : pardonner ou tout perdre. Ce qui était fait était fait ; ce qui restait à faire dépendait de ce que nous déciderions de faire. Aujourd’hui, j’avais décidé de l’accompagner au grand bal, dans un costume qu’elle avait choisi pour moi dans une autre vie.

Académie Chumsford. Je n’y étais pas retourné depuis mon entretien ; ça me semblait si loin aujourd’hui. Des bâtiments en brique rouge et en marbre blanc, de larges marches, des colonnes monumentales. Un dédale d’allées serpentait entre des carrés de pelouse d’un vert éclatant sur laquelle il était interdit de s’asseoir ou marcher et des rangées d’arbres sur lesquels il était interdit de grimper. D’énormes ampoules blanches jaillissaient de réverbères d’un autre temps, comme pour éclairer le faune Tumnus du Monde de Narnia. Kavya m’o rit une visite guidée. Nous musardâmes d’un bâtiment à l’autre tandis qu’elle me racontait les scandales et les gloires du passé. « C’est ici que Larry Simmons a volé une chaise de la bibliothèque pour l’emporter dans son dortoir » ; « C’est de cette fenêtre au deuxième étage que Jena Knight est tombée, a atterri dans un buisson et s’est cassé les deux jambes » ; et « Avant, il y avait une fontaine ici, où ma chorale chantait les soirs d’examen pour ceux qui révisaient tard ». Cela me ramena à Eastbrook et à la visite guidée de Teddy. Je marchais èrement, portant le costume et les souliers neufs – nous avions réservé une chambre dans un bel hôtel voisin, où je m’étais changé. Je me réjouissais déjà à l’idée de prendre l’air frais sur le petit balcon lors de mon inévitable insomnie.

Nous nous dirigeâmes vers la grande tente blanche dressée sur la pelouse sud. Bientôt, champagne à la main, nous trouvions nos places à la table dix, en compagnie d’anciens élèves de la promotion 2002 que Kavya connaissait. Je bavardais poliment en feignant de comprendre leur métier lorsque je sentis une main s’abattre sur mon épaule : Shabib.

Il mesurait facilement trente centimètres de plus que moi, avec des cheveux et des yeux noirs et un sourire éclatant. Il avait la carrure d’un gars qui avait joué au football américain au lycée et parfois, quand Kavya parlait de lui, je le traitais par jalousie de « sportif décérébré ». Cela la rendait furieuse parce qu’il n’avait jamais pratiqué un sport d’équipe, et elle pensait que je disais cela sciemment pour la mettre en colère. En réalité, j’oubliais en toute bonne foi qu’il n’avait jamais fait de sport, du moins jusqu’à ce que j’avise l’expression contrariée de Kavya. Que pouvais-je dire ? Dans mon esprit, je voulais qu’il soit un Lothaire à la moustache tournicotée, le méchant du lm – mais il était tout le contraire, voilà la vraie menace. Un homme doux, gentil. Un idéaliste. À mon grand dam, il possédait les qualités que je m’attribuais à l’époque où Kavya était tombée amoureuse de moi.

— Je meurs d’envie d’entendre des anecdotes sur la campagne ! s’exclama Shabib. Je suis trop jaloux. Tu as devant toi le plus grand fan de la série À la Maison-Blanche. Je regarde les redifs tous les ans.

Je souris et expliquai que ça ne se passait pas du tout comme dans la série, évidemment. Nous étions censés dire que, la plupart du temps, cela ressemblait plus à House of Cards (rires), mais qu’en réalité c’était plutôt comme Veep (éclats de rire). Puis nous pouvions esquiver habilement le sujet de la politique par un « Que regardes-tu d’autre en ce moment ? » et entamer une discussion sérieuse sur la nécessité de nous remettre à lire. Je lui demanderais alors quel livre trônait sur sa table de chevet à l’heure actuelle. Il me répondrait : pas un roman, mais un ouvrage sérieux sur l’histoire de la Luftwa e. Il avait toujours été fasciné par la montée du fascisme, et n’était-il pas intéressant de voir comment…

Oh. Toute la soirée se déroula sur ce schéma, avec un vieil ami ou un autre – ou les époux et épouses des anciens camarades de classe le plus souvent. À chaque conversation si prévisible, je sentais grandir l’envie de m’éclipser et d’appeler Waldo, qui n’avait jamais eu de réponses attendues. Tous ceux à qui nous parlions avaient commencé une FIV ou envisageaient d’y recourir. « On n’en est pas encore là », répétait inlassablement Kavya, mais d’un ton suggérant que nous nous dirigions vers cette solution. J’écoutais poliment les conseils des autres couples. Dans un coin de ma tête, je me demandais ce que Waldo aurait pensé de ces individus. Qu’est-ce qui aurait éveillé son intérêt en chacun d’eux ? Il aurait trouvé l’étincelle de l’inspiration, qualité rare qui m’encourageait à continuer d’essayer.

— Hé ! s’exclama alors Shabib en nous regardant, Kavya et moi. Il faut lui présenter George !

Je secouai la tête, car j’avais déjà rencontré une dizaine de Weston, Kimberley, Carol et Hunter ce soir.

— Surtout pas, s’escla a Kavya. Tu veux qu’il ait des problèmes ?

— Non, protestai-je. Je veux avoir des problèmes. S’il vous plaît, mettez-moi dans le pétrin.

Le rire de Shabib résonna dans la tente. Il me t signe de le suivre dehors, et je ne réalisai qu’à mi-chemin que Kavya ne venait pas.

— Tu vas adorer, m’assura-t-il.

Je gardai la tête baissée.

— Je vais être initié à une société secrète ?

— Non, non, pou a-t-il. Ce sera pour plus tard. On te kidnappera à ton hôtel.

— Je serai réveillé, dis-je (et il crut que je plaisantais).

Shabib et moi descendîmes vers la bibliothèque, dont les portes imposantes étaient fermées pour la soirée. Cependant, expliqua-t-il, il y avait un accès qui restait toujours ouvert en raison d’une « tradition secrète », pour les étudiants qui auraient besoin de passer des nuits blanches à étudier. Nous entrâmes par cette porte latérale soutenue si mollement par les charnières que je doutais qu’il soit possible de la fermer. À l’intérieur, le rez-de-chaussée de la bibliothèque était sombre, austère et jonché de serpillières grises. Nos empreintes de pas rejoignirent les autres dans la couche de sciure. Shabib alluma la lampe de son téléphone pour éclairer le chemin jusqu’aux escaliers menant à l’étage principal. La lueur de la lune pénétrait par les vitraux bicentenaires, projetant des motifs colorés sur les dalles de pierre au sol. Je respirai à pleins poumons l’odeur des vieux livres. La bibliothèque, comme la plupart des bâtiments de Chumsford, avait été construite en 1746, sur le domaine privé colonial de la famille Matthis. Elle renfermait des ouvrages qui, selon Shabib, avaient appartenu à Benjamin Franklin et Thomas Je erson, et que l’on conservait dans une chambre forte quelque part. J’ignorais si c’était vrai, mais l’hypothèse sancti ait la pièce à mesure que nous la traversions.

— Quand on était étudiants, expliqua-t-il, on devait apporter une bougie pour travailler ici après minuit. Mais un crétin a brûlé la section du droit et ils ont mis n à cette pratique. Ces derniers temps, cependant, on assiste à un retour de la tradition…

Il regarda autour de lui à la recherche d’un étudiant en train de bachoter à la lueur d’une bougie, mais fut déçu de ne voir personne.

Je ne pus m’empêcher de songer à la bibliothèque sordide éclairée au néon que nous avions vue à Eastbrook durant la visite du lycée avec Teddy en avril, le jour de son interview. Des étagères métalliques à moitié vides, des chaises dépareillées et cassées, une seule rangée d’ordinateurs vétustes – dont deux restaient gés sur un écran bleu. N’existait-il pas un juste milieu ? Comment une poignée d’enfants pouvaient-ils béné cier de tout ce confort alors que tant d’autres s’échinaient sur des bécanes du siècle dernier ? Pourtant, il ne s’agissait pas de trouver un compromis intermédiaire ; au fond de moi, je désirais que tout le monde ait cela. Les livres anciens, les tables en chêne massif, l’air chargé d’histoire de ce lieu. Bref, je voulais l’impossible.

Je rejoignis Shabib près d’une alcôve. J’avais l’impression d’être dans Indiana Jones. Au minimum dans un roman de Dan Brown. Là, dans la pénombre, je distinguai un buste en argile blanche : la tête et les épaules de George Washington.

C’était le visage des billets, le visage des livres d’histoire, le visage des statues dans les parcs, des peintures que je montrais à mes élèves lors des sorties scolaires – le visage qui ne pouvait pas mentir. Le premier grand Américain, le modèle à partir duquel toutes les esquisses suivantes seraient sculptées. Et pourtant, ce buste possédait quelque chose de di érent. Une œuvre brute, mais si réaliste que dans la demi-pénombre, après les quelques verres du début de soirée, il semblait réel. Blafard, mais bien vivant. Il avait un visage incroyablement normal, humble. Ordinaire. Ce n’était pas la reproduction d’une légende, mais l’homme lui-même.

Un type prénommé George qui traînait dans la bibliothèque.

— C’est l’une des très rares reproductions du buste de Houdon, expliqua Shabib. On les trouve généralement dans les capitoles et autres. L’original se trouve à Mount Vernon.

J’avais vu des photos de ce buste, œuvre du sculpteur français Jean-Antoine Houdon. Une sculpture remarquable, car elle n’avait pas été réalisée à partir d’un portrait, pratique la plus courante à l’époque, mais d’un moulage du visage du père fondateur. Sur la recommandation de Benjamin Franklin, Houdon avait quitté la France pour le Nouveau Monde en 1784, après que le Congrès eut passé commande d’une statue de Washington pour la nouvelle capitale de la Virginie. Houdon avait réalisé des croquis de l’homme, puis travaillé avec des moulages en plâtre pendant deux semaines, prenant des mesures détaillées de toutes les parties du corps de son modèle. Il avait créé une série de masques et de moulages vivants du vénérable homme d’État. Le buste en plâtre blanc réalisé à partir de ces masques, cuit dans le four des cuisines de George Washington, restituait la texture de la peau, les veines du cou, les sillons des rides au millimètre près. Contempler cette simple copie s’apparentait à un voyage dans le temps. Glorieux. Le sou e coupé, j’étais impressionné, comme Shabib s’y attendait. Et pourtant, je ressentis un pincement au cœur en xant les yeux lisses de George.

Il avait des pattes-d’oie. Des oreilles minuscules, des lobes bizarres. Des narines pincées, un front dégarni. Il semblait hanté par une pensée. Ce n’était qu’un homme. Un être qui avait vécu, qui était mort, qui avait vu les autres vivre et mourir.

Une inscription était gravée sous le buste. Je traçais du doigt la rainure des lettres.

Travaillez pour garder vivante dans votre sein cette petite étincelle de feu céleste appelée conscience.

— Les élèves s’amusent à prendre des photos obscènes avec George, alors on a dû installer des caméras un peu partout, m’informa Shabib en désignant des points rouges lumineux au plafond.

C’était le bon moment pour demander.

— Y a-t-il une chance qu’une autre possibilité se présente à la rentrée ?

— Eh bien, on est en train de développer un programme sur l’information numérique, répondit Shabib. Ils recrutent un responsable. Mais je dois être honnête, ils ne t’engageront jamais, mec.

Je hochai la tête, je m’y attendais.

— J’ai bien conscience de vous avoir planté l’année dernière.

— Ce n’est pas la raison. Les membres du conseil n’adhéreront pas à tes idées politiques.

— Je pensais que Chumsford possédait une sensibilité à gauche ? m’étonnai-je.

— Oh, oui. Bien sûr. Toujours plus de bourses pour les étudiants défavorisés. Accès à l’éducation, tutorat, une longue tradition de justice sociale et de services publics…

— Et alors ?

— Ta copine voulait taxer leurs fonds de dotation.

— Mais elle a perdu. Elle n’a même pas gagné les primaires.

— Oui, mais tu as travaillé à la rédaction de ce discours, non ?

— J’ai participé à l’écriture, je n’ai pas élaboré les mesures politiques.

Shabib hocha la tête comme s’il comprenait.

— Seulement… les membres du conseil d’administration pensent savoir mieux que le gouvernement comment utiliser leurs ressources pour aider les jeunes.

— Mais ils ne le font pas.

— Ouais, je sais. Comme je l’ai dit, je suis d’accord pour…

— Elle parlait d’une taxe de deux pour cent sur une dotation de cinquante millions de dollars pour que les élèves de son ancien lycée puissent avoir des ordinateurs qui marchent et des livres qui ne datent pas de 1987 ! Ce n’est pas exactement du socialisme rampant.

Shabib leva les mains.

— Je t’entends, mec. Je t’entends. Personnellement, je trouve que c’est une excellente idée. Si ça ne tenait qu’à moi, je la mettrais en place dès demain. J’ai voté pour vous, les amis, et je recommencerais sans hésiter. Le truc, c’est que les types qui tirent les celles ont quatre-vingt-dix balais en moyenne. Il en meurt deux ou trois par an. Les choses vont changer naturellement. Ça prend juste un peu de temps.

J’eus envie de répondre que leur politique datait d’avant la guerre de Sécession.

— Écoute, murmura Shabib. Je te dois des excuses. Pour ce qui s’est passé avec Kavya. Ce n’est pas quelque chose que j’avais prévu, mais je ne l’ai pas empêché non plus. C’était minable de ma part, et je suis désolé. Tu es un chic type et je ne voulais pas te faire du tort.

Quelle importance si c’était vrai ? Je le détestais encore plus d’être sincère et amical. C’était injuste et inutile. Je le savais. J’inspirai à fond, puis je déglutis.

— J’apprécie ta franchise. Merci, dis-je en pensant au Dr Sanders et à tout le travail sur notre couple ; régler ce di érend aux poings serait un pas en arrière, même si j’en tirerais une grande satisfaction. Elle a traversé une mauvaise passe pendant mon absence. C’est ma faute.

Shabib haussa les épaules.

— Chacun fait son deuil à sa manière. C’est la vie.

Je me tus, ne comprenant pas vraiment son insinuation.

— Son deuil ? répétai-je.

— Ton père. C’est dur de perdre un proche, surtout de cette façon.

— Elle était bouleversée par la mort de mon père ?

Durant toutes nos discussions avec le Dr Sanders, nous n’avions pas abordé ce sujet une seule fois. Shabib prit bonne note de mon ignorance. Bien entendu.

— Elle le connaissait depuis des années. Elle dînait souvent chez vous. Elle lui o rait des cadeaux pour son anniversaire, à Noël… Tu serais sûrement bouleversé si un malheur arrivait à son père, non ?

Je n’avais jamais vu la situation sous cet angle. Je n’avais pensé qu’à mon propre chagrin. Oui, si le père de Kavya mourait, j’aurais de la peine, évidemment. Beaucoup de peine. Nous étions partis en vacances ensemble, avions passé de précieux moments en famille. L’idée que nos enfants ne connaissent pas leur deuxième grand-père était di cile à supporter.

Je baissai les yeux au sol. Un sol qui avait été foulé par des lauréats du prix Nobel, des industriels, des découvreurs de vaccins… mais aussi par beaucoup de types ordinaires comme moi.

— Merde, maugréai-je. Comment je peux être aussi nul pour ça ?

— Nul pour quoi ? demanda Shabib.

Nul dans mon rôle de mari, ou de ls, je suppose. En réalité, je voulais dire que j’étais nul tout court, en tant qu’être humain. Mais nous partagions peut-être tous ce sentiment : Shabib, George Washington, les invités de la soirée qui discutaient d’une nouvelle émission sur HBO et du cours actuel du Dow Jones. Personne ne parlait de démission, de déceptions mutuelles et de tous ces sujets que l’on n’aborde pas en soirée. Être un homme ou une femme impliquait d’omettre les sujets di ciles, parfois. Sans doute la plupart du temps. Je n’avais qu’une envie : passer une heure en laissant ces regrets de côté, comme tout être humain, puis rentrer à l’hôtel avec la femme de ma vie, en ler un jogging et regarder un épisode d’À la Maison-Blanche en nous endormant ensemble. Je pouvais réussir à dormir, merde. Et si la vie m’o rait une longue série d’endormissements faciles, avec ma femme, ce serait l’une des plus belles vies du monde.

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