Mr.

Emma Becker · Chapitre 1 sur 32

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Mr.

Exergue

Emma Becker

Mr

roman

 

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Les pires tyrans sont ceux qui savent se faire aimer.

Spinoza

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J’ai croisé le fils aîné de Monsieur, sur la ligne 1, à Charles-de-Gaulle-Étoile. C’était à l’heure de la fin des cours, et tous les wagons étaient pris d’assaut par des hordes de lycéens bruyants. Il a fallu que je me lève pour qu’une nouvelle fournée puisse s’encastrer dans mon wagon déjà comble, et c’est lorsque j’ai senti un coude atrocement pointu s’enfoncer dans mon dos que j’ai lâché mon livre du regard — pour sacrifier au traditionnel échange d’excuses indifférentes, sans même débrancher nos iPod respectifs. J’étais comme d’habitude moyennement convaincue de l’utilité de m’excuser ; de quoi ? D’exister ? D’avoir un dos ?

Je ne peux pas dire que sa voix en elle-même, à peine audible de toute façon, ait été l’élément déclencheur de quoi que ce soit. Pour une raison ou une autre, je l’ai regardé — et en un quart de seconde j’ai su, sans possibilité d’erreur, qu’il était son fils. Rien de magique, juste cette scandaleuse ressemblance entre le modèle et son avatar, mais qui m’a frappée avec la toute-puissance d’un sortilège. Il m’a fallu l’entière détermination du monde pour détourner mes yeux de ses grands yeux aux paupières lourdes, empesées de cette intolérable sensualité héritée de Monsieur, et dont il n’avait sans doute aucune conscience. Dans ma tête le disque était tout rayé : c’est lui c’est lui c’est lui c’est lui c’est lui. Lorsque j’ai senti qu’il allait trouver étrange ce regard subjugué qui l’escaladait, j’ai fait mine de retourner à André Breton — mais je n’espérais même pas pouvoir penser à autre chose.

Jamais je n’aurais imaginé qu’il soit si atrocement douloureux de sentir cette présence près de moi, cette odeur ténue de jeune garçon que ne parvenait pas à éclipser une eau de parfum un peu forte. Je n’ai même pas vu arriver ma station — je crois que j’aurais pu le suivre n’importe où.

Charles. Le premier né. Ce mardi matin, dans la chambre bleue d’un hôtel du quinzième, j’avais stupéfié Monsieur en énumérant ses garçons — Charles, Samuel, Adam, Louis et Sacha —, tous les cinq issus d’une vie que je ne pouvais qu’imaginer. Je savais de l’aîné des détails dont il n’avait peut-être aucun souvenir — cette dispute au dîner à propos d’un fait d’armes historique où Charles, borné comme le sont les adolescents, avait dans un sursaut de rage tapé du poing sur la table, ce qui avait bien failli lui valoir une taloche paternelle. Cet après-midi où il était revenu du lycée complètement défoncé, ses épais cheveux noirs exhalant de traîtres relents d’herbe. Monsieur qui l’aimait passionnément — il ne fallait pas être grand clerc pour le deviner. Monsieur qui l’aimait d’un amour à côté duquel la vague tendresse qu’il avait un jour montrée à mon égard était d’un ridicule sans borne.

Le train a eu une embardée, et à nouveau Charles s’est cogné contre moi, de tout son corps inconnu mais si étrangement familier.

— Pardon, a-t-il dit, avec cette fois un sourire un peu gêné qui portait les fossettes de son père, les mêmes incisives très blanches et carnassières.

J’avais devant moi Monsieur qui me regardait, pour la première fois depuis six mois, Monsieur comme vu à travers une loupe grossissante qui me révélait et m’expliquait tout : ses enfants, sa femme, tout ce qu’il avait construit, tout ce pourquoi il s’était tué à la tâche, se tuait encore aujourd’hui, toutes ses chaînes aux pieds, ses réussites et les limites de son royaume. Et j’aurais pu me laisser aller à la compassion, à l’attendrissement même, mais Charles peinait encore à se détacher de moi, multipliant les excuses souriantes (chaque sourire m’évoquant Monsieur étendu sous moi après l’amour), et toute l’énergie dont je disposais était aspirée par mes efforts pour ne pas hurler mais arrête avec cette bouche que je connais par cœur, enlève de ma main les doigts crispés de ton père qui jouit en me griffant les hanches, tourne ta tête, je ne veux pas — je ne peux pas — voir ces yeux gris qui ne sont même pas à toi, rien dans ce visage n’est à toi, pas même ce long nez cadeau de ta mère, peut-être le seul élément qui fasse de toi une personne à part entière née de l’amour de Monsieur pour une autre femme, alors arrête s’il te plaît : arrête. Je me mordais les joues pour me taire, garder les lèvres closes et m’empêcher de lui dire pourquoi, en quel honneur, en vertu de quoi cette jeune femme dans le métro l’escaladait des yeux, alors que l’insistance avec laquelle il me regardait valait un certain nombre de questions.

Qui je suis ? Je m’appelle Ellie (prénom qui ne signifie rien pour toi, qui n’a même pas de sexe, et pourtant Dieu sait qu’il fut une époque où pour Lui il voulait tout dire, le boire, le manger, le dormir, et tout ce qui se passait entre), j’ai presque ton âge, à peine deux ans de plus qui ne comptent guère puisque je n’ai pas changé tant que ça depuis l’époque où je portais mes cahiers de maths dans un vieil Eastpack mité, et je te regarde comme ça parce que tu me rappelles tellement ton père, Seigneur, tu me le rappelles à un point qui n’a même plus rien à voir avec de la ressemblance — c’est au-delà, il y a dans tes yeux sombres la même langueur inconsciente qui me pétrifiait, cette faim dévorante des femmes qui me passionnait ; là comme ça, au milieu de cette foule de gens, on dirait le regard qu’il avait sous son masque de chirurgien quand je l’observais en train d’opérer à la clinique. Bien sûr, Charles, que ça ne devrait pas me suffire : mais regarde-moi avec mes bras ballants et mon bouquin enfin refermé, mes œillades sournoises sous ma frange, j’en oublie presque que tu n’es qu’une première et talentueuse ébauche de lui, avec trente ans de moins.

Trente ans de moins — c’est presque le même fossé qui nous sépare lui et moi, pourtant j’ai été sa maîtresse, et j’ai aimé ton père d’un feu où brûlaient toute mon admiration et toute ma gratitude, aveuglément, évidemment. Brûlé comme de l’amadou, au point qu’aujourd’hui il m’est impossible de ne pas imaginer qu’un soir je pourrais te croiser à une fête chez des amis communs, partager un joint avec toi et voir tes yeux s’embrumer comme s’embrumaient les siens, apprendre ce qui te fait rire et finir par étouffer un gloussement hystérique dans la douceur gourmande de tes lèvres sues par cœur. Ce serait tellement facile et tellement naturel, être ta copine et venir te chercher chaque soir au lycée — ça aurait pu se passer comme ça : je suis à peine trop vieille pour toi, juste assez pour tout te faire découvrir et te marquer à jamais, mais du haut de mes vingt ans je m’en sens désormais vingt de plus. Ça ne te paraîtrait pas très logique ou crédible si je te disais qu’après avoir entendu parler de toi tant de fois par ton père, tu es devenu presque un enfant à mes yeux, asexué. Si je t’embrassais maintenant, comme je l’ai souvent rêvé, comme j’en meurs d’envie, ce serait avec toute la force du désespoir, parce que tu es le fils de cet homme que je ne parviens pas à oublier, et que tes baisers me feraient sans doute le même effet que la méthadone prescrite en pis-aller aux héroïnomanes repentants — si tu savais combien je les ai cherchés, ces Presque, ces Pas tout à fait, ces Oui mais non. Imagine quelle valeur tu as pour moi, qui me suis gorgée de copies imparfaites de ton père. Je te tiens là juste en face, à quelques centimètres, captif, éphémère et silencieux, tranquille comme le sont les adolescents dont les yeux ne connaissent pas encore la salissure du désir, sa violence, dont les yeux ne font encore que tâtonner — et je me souviens des siens. Bien sûr que ça ne devrait pas me suffire.

Salut Charles, je m’appelle Ellie, tu ne m’as jamais parlé et tu ne me reverras sans doute jamais, mais je sais le nom de chaque membre de ta famille et sans te connaître, parce que j’ai vu ton père dont tu es la troublante copie conforme, parce que je l’ai tenu si fort entre mes bras, sans te connaître je te connais tellement... On dirait une blague, hein ? Ou un film de Truffaut. Une inconnue parmi mille autres monte dans le même métro que le fils de son amant. Elle le reconnaît ; son visage se superpose parfaitement avec toutes ces photos qu’elle a trouvées de lui, de sa famille. Ç’aurait pu être n’importe qui, mais c’est moi. C’est moi qu’il rejoignait le mardi matin lorsque vous partiez tous en cours ; en caressant vos têtes chéries c’est à la mienne qu’il pensait déjà. Moi, cette insignifiance en jean Bensimon, surmontée d’une insignifiante queue-de-cheval. Cette tête. Ces mains qui suent sur un livre de poche dans l’air épais du sous-sol parisien, mais qui quelques mois plus tôt, Charles, il y a à peine six mois, enfonçaient leurs ongles dans la chair patricienne d’autres mains impérieuses — celles que tu sentais dans ton dos lorsque tu faisais tes premières longueurs à vélo dans les allées du Luxembourg. Tu ne sais rien de tout ça, et tu me regardes comme tu dois regarder toutes les filles, quand je suis sans doute la personne au monde que tu mépriserais le plus, pour l’envie que j’ai de me glisser dans ta poche et passer ma soirée près de lui à table, même s’il ne se passe rien. Juste comprendre. Juste le voir. Accéder quelques instants à ces moments sacrés que tu laisses passer sans leur accorder la moindre attention, vos discussions aux repas, l’odeur du baiser qu’il vous fait lorsque vous allez vous coucher, des trucs sans importance comme ses premiers mots en ouvrant la porte d’entrée le soir. Ces impressions qui constituent la trame de votre vie quotidienne sont pour moi mystérieuses, fabuleuses comme un luxe que je ne pourrai jamais m’offrir — puisque tout l’or du monde, toutes les ruses possibles ne me donneront pas cinq minutes avec vous tous autour d’une table. Cinq minutes de votre confortable et rassurante petite vie, un dîner de tous les jours, toi en train de tenir tête à ton père qui, accaparé par le débat, en oublie de manger, ta si belle mère prenant l’air las de ces affrontements mâles, tes quatre petits frères hésitant à se ranger d’un côté ou d’un autre — et moi dans un coin qui vous dévore des yeux comme le meilleur film du monde, indécemment, me goinfrant d’images et d’odeurs, de fantômes à convoquer plus tard, une fois seule. J’y pense comme un jeune adolescent se tripote, toujours à demi écrabouillée de culpabilité.

À Châtelet, il m’a jeté un dernier coup d’œil sous ses longs cils noirs et s’est contorsionné pour s’imbriquer dans la foule des gens qui quittaient le wagon. Je me suis accrochée à sa longue silhouette jusqu’à ce qu’il ait totalement disparu, aspiré au milieu de centaines de têtes anonymes, désormais invisible, marchant vers le métro 4, puis, plus tard, émergeant sur l’île Saint-Louis. Une porte, un numéro, une clé pour accéder au grand appartement familial où sa mère écoutait Adam lui raconter sa journée en sixième. Monsieur rentrerait vers neuf heures le soir, les enfants auraient déjà dîné. Mais ils le côtoieraient de mille autres manières, se cogneraient à lui en allant se brosser les dents, iraient recevoir ce dernier regard paternel en disant bonne nuit. Et Charles s’endormirait sans avoir gardé le moindre souvenir de moi, alors que depuis son départ le wagon me semblait si terriblement vide.

Pleure. Hurle. Éclate de rire. Siffle. Retourne à ton livre.

Mon menton a commencé à trembler comme fait celui des petites filles à qui l’on vient de taper sur la main. J’ai remonté mon col très haut, jusqu’à mon nez, et jusqu’à Nation, accompagnée par le providentiel Belle Nuit d’Offenbach, j’ai sangloté misérablement, planquée dans mon manteau et dans ma morve. Cela me semblait la meilleure chose à faire.

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