Mr.
Juillet
Ma sœur, qui ne parvient manifestement pas à choisir entre son amitié pour Lucy et l’énervement que lui inspire ma manière de la regarder, l’a invitée en Normandie chez notre père. Comme elle est magique — il faut bien le dire — elle a sauté dans le premier train avec son sac à dos contenant le nécessaire, un tee-shirt, des culottes et de l’herbe. Alice et moi l’attendions avec une fébrilité qui confinait à l’instinct de survie. On s’ennuyait à mourir. J’écrivais Monsieur mollement, manquant désespérément d’énergie sexuelle et d’inspiration loin de Lucy et des autres. Après le déjeuner, on prenait les petits chemins qui se perdaient dans les bois pour aller fumer sans se faire voir, et le reste de la journée passait à une lenteur effarante, comme si tous les éléments se liguaient pour nous faire définitivement haïr la Normandie et ses habitants. Nous nous fichions d’avoir l’air défoncées ou que nos cheveux puent l’herbe ; Alice était tellement en colère contre mon père pour cette ambiance délétère qu’il ne cherchait pas à améliorer, qu’elle ne se privait plus d’avoir les yeux rouges ou des fous rires. De toute façon, le jardin était bien assez grand pour vivre les uns avec les autres sans se croiser.
Lucy. Lucy est arrivée le quatrième jour. Le seul où la pluie nous ait épargnées. Coïncidence ? Ou pas du tout ? C’est cet après-midi que nous avons pataugé dans le ruisseau malingre qui longeait la maison et embaumait une partie du jardin dans sa lourde odeur de vase putride. Alice, occupée à nous rouler un énième joint, nous avait chargées d’aller chercher les bottes dans le cagibi, et tandis qu’elle ouvrait la marche je regardais son petit derrière étroit toujours à demi révélé par son jean trop grand. J’étudiais la manière dont elle parvenait à paraître aussi masculine, bien que traînant derrière elle une aura et des effluves de femelle : je peinais à déterminer quelle facette me touchait le plus. Arrivée à sa hauteur, je me suis mise à lui parler de choses et d’autres, nos épaules se heurtant parfois sans qu’aucune de nous ne le fasse exprès, chaque fois un petit coup de 220 dans le bas du dos. J’ai mis suffisamment de temps à allumer la lumière pour lui inspirer ce commentaire :
— Cagibi à viol, non ?
— Un peu, ai-je concédé, le cœur battant d’être seule avec elle dans un endroit où personne sinon Alice ne penserait à venir nous débusquer.
J’ai vu ses yeux pétiller, l’éclair blanc de ses jolies dents tacher l’obscurité.
— Viol, alors.
Si Dieu m’avait faite un peu plus dégourdie, j’aurais cessé de chercher fébrilement l’interrupteur et ces satanées bottes, et sans toutefois répondre je me serais laissée caresser contre l’étagère pleine de toiles d’araignée, furtivement. Imaginez la densité de ce silence. Mes mains sous son tee-shirt et le bruit feutré de ses lèvres sur les miennes. Ses doigts. Comme j’étais au bord de l’infarctus et qu’une horde de prétextes futiles me sautaient à la gorge (culotte ridicule, pas lavée ce matin, épilation qui craint), j’ai tout gâché :
— Viol au retour.
— Ça marche, a-t-elle répondu, ses frémissants sourcils se plissant à peine pour souligner ma défection.
Après avoir crapahuté quelques minutes dans le ruisseau — pour s’apercevoir très vite que ça n’était que modérément drôle —, l’idée nous avait toutes les deux désertées. Nous avons jeté les bottes devant le cagibi, dans une flaque de soleil, sa botte échouée sur la mienne — voilà le genre de détails infimes que j’ai retenus, consciente déjà que je les coucherais sur papier.
À la nuit tombée, mon père nous a ramenées chez ma grand-mère. Noir d’encre. Tu te souviens, Lucy ? À peine étions-nous montées à l’arrière que j’ai senti ta petite cuisse brune mouchetée de boue sèche frôler la mienne, puis s’immobiliser suffisamment près pour que sa chaleur me soit toujours délicieusement perceptible. Alors j’ai déplacé mon genou droit sournoisement, et durant tout le trajet ta peau dorée et ma peau blanche ont fait comme si tout cela n’était jamais qu’un pur hasard, soudées même quand mon père avait le mauvais goût de passer sur un ralentisseur qui nous faisait toutes brinquebaler. Je guettais Alice, qui se disputait avec Louise à propos d’une chanson de Michael Jackson, et je n’osais pas te jeter le moindre regard. Je pensais fébrilement à tous les hommes que j’avais eus dernièrement, dont aucun n’avait su me procurer ce genre de frissons minuscules : la situation étant d’emblée très claire, capter une caresse de leur part était plus légitime. La déflagration occasionnée était mille fois, un milliard de fois moindre.
Tout, ou à peu près tout, s’est passé le même soir, dans la petite chambre que tu partageais avec Alice au premier étage. Coup classique du mal de dos. J’ai grimpé sur tes petites fesses dures pour te faire un massage. Alice tirait une tronche d’enfer mais je l’ignorais superbement. C’était beaucoup plus intéressant de griffer doucement ta peau douce et te regarder serrer les dents dans des mimiques d’étonnement et de plaisir. Je me suis vue cent fois tout gâcher et saisir tes seins à pleines mains, juste parce que passer à côté d’eux en étant forcée de les ignorer était insupportable : ils bombaient sous tes bras, écrasés sur le matelas, la lumière fauve de la lampe de chevet jouait à cache-cache sur ta peau nue, et j’étais censée ne rien voir. OK, Ellie, calme-toi. Calme-toi, c’est une fille. Voilà ce à quoi j’étais réduite à penser. J’ignore si tu as vu que je me battais de toutes mes forces contre cette envie terrible de toi, contre ces images mortifères de tes tétons durs entre mes doigts, mais c’est tout à fait probable, puisque tu m’as rendu la politesse quelques minutes après. Qu’aurait-on dû faire ?
Peut-être exactement ce que l’on a fait : rien.
— Bonne nuit, les salopes, ai-je murmuré en me levant pour regagner ma chambre.
Alice a accueilli ma déclaration de son gloussement classique, répondant : « Toi aussi, connasse », mais Lucy, dont les yeux brillaient dans un rayon de lune, semblait avoir pris l’insulte au sens propre. Elle en souriait, évidemment. J’ai volé à mes amants leur vocabulaire brutal ; et il est de notoriété mondiale, même pour une lesbienne, que le terme salope est d’une rare tendresse.
— Comment il est, Monsieur ? me demande Lucy alors que nous fumons, assises dans une allée pleine de moustiques.
Alice vient de se lever, contre toute attente, pour aller chercher de quoi réhydrater nos gorges ultra-sèches. La chaleur est telle que toute l’eau du corps semble s’évaporer en une poignée de minutes, pompée directement dans notre bouche.
— Physiquement ? Mentalement ? je demande en fixant mes genoux, comme toujours gênée à l’idée de peut-être forcer, malgré moi, cet intérêt chez mes amis. Je vis dans la hantise de leur imposer Monsieur à tous, depuis le début de l’été.
— Je ne sais pas, dis-moi juste comment il est, dans les grandes lignes, répond Lucy qui ne s’est jamais mêlée d’être indiscrète, ou de demander les détails graveleux que j’adore fournir à Flora ou à Babette.
— Je peux d’entrée de jeu te dire une bonne chose : je n’ai jamais connu si peu un homme avec qui j’ai fait autant de trucs sales.
Lucy fronce le nez, l’air de trouver bien peu conséquente cette déclaration solennelle. Presque au même moment, un coup de tonnerre à nous crever les tympans retentit au-dessus de nous, où s’amoncellent des amas de nuages d’un gris étonnamment foncé, gris ennui dans la maison minuscule, gris Normandie, finalement. Soupirant et frissonnant simultanément, je reprends :
— Je pense que Monsieur est profondément pervers.
Demi-sourire de Lucy.
— Pas juste sexuellement. Sa manière de se comporter avec moi est perverse. Cette histoire tout entière l’est.
— D’accord, Ellie, mais c’est le genre d’histoire que tu voulais, non ?
— Peut-être. Ou pas. Je voulais une histoire romanesque, mais pas forcément ce genre de romanesque. Je ne voulais même pas d’histoire, quand on a commencé Monsieur et moi. Je me suis fait piéger comme une conne. Et je pense que je ne m’en sortirai pas.
Lucy lève ses grands yeux noirs vers moi.
— Tu ne t’en sortiras pas ?
— Je veux dire que je ne vois pas comment je pourrai un jour vivre sans penser au fait que j’ai connu ce mec. Il y a quelques semaines, je pensais encore que tout serait fini une fois Monsieur bouclé, mais c’est faux. Ce que j’ai avec lui est tellement bizarre que, même si je voulais l’oublier, une partie biscornue de mon inconscient en serait incapable. Quoi que vaille cet homme. Même s’il n’en vaut pas la peine, ce dont je suis persuadée.
— Ça vaut la peine d’écrire sur Monsieur, rétorque Lucy, impérative. Monsieur est un très grand livre. Monsieur est le Livre.
Sous mes fesses, le cahier numéro 2 avec sa couverture mauve semble émettre de douces pulsations pour manifester sa fierté.
Parfois, Lucy de cette manière retourne la discussion, quand elle se charge de trop de tension pour ne pas devenir périlleuse. Elle délaisse temporairement son statut d’obsession en chef pour ramener Monsieur à la surface — mais les choses d’une manière ou d’une autre nous rattrapent toujours. Maintenant que nous ne sommes que deux, le silence ornemental s’enfle de tous les actes manqués du monde, et je sais pertinemment que d’ici une heure je me maudirai de n’avoir rien fait, rien tenté, quelque chose de bête comme toucher sa main par inadvertance ou faire semblant de tomber sur elle, quelque chose qu’elle pourrait me pardonner ou utiliser à des fins intéressantes. Je ne fais rien, et je ne ferai rien parce que je suis une empotée — le temps nous l’a bien montré.
Les nuages crèvent peu à peu. Lucy et moi reculons d’une seule poussée sous les branches lourdes d’un chêne. Elle allume une cigarette, n’ayant bien entendu aucune intention de rentrer maintenant, tout de suite, alors que cet orage attendu comme un orgasme depuis midi va commencer. Je ne sais pas ce que l’on espère quand on reste à attendre sous la pluie battante, mais ça doit être quelque chose de profondément inconscient ou en tout cas de terriblement fort, parce que je n’ai jamais pu regarder un éclair depuis ma fenêtre sans mourir d’envie de me trouver juste en dessous. Que peut-il bien se passer, sous un orage ? Qu’y a-t-il dans l’air, sinon cette idée que n’importe quoi peut se produire sans forcément porter à conséquence ? Les mêmes questions sans réponse se promènent comme de la brume dans les yeux sombres de Lucy. Assise sur Monsieur, je me vois déjà profiter honteusement de cette folie passagère, me ruer sur elle comme un violeur, comme ça à cru dans les fourrés, avec l’herbe piquante qui nous irrite les fesses et les éclairs qui passent à ça du haut de mon crâne. Je la vois déjà étendue serrée contre moi avec ses lèvres bleues et l’odeur de son désir, l’odeur douloureuse de son désir et de la tempête, qui par à-coups anime ses yeux languissants de lueurs fluorescentes. Putain. Je la vois comme je vois sa cigarette, que j’aurais l’impression de fumer un peu en avalant sa salive — que ça doit être inconfortable de se peloter dans ces broussailles ! À part la sieste, existe-t-il une activité que la Normandie encourage ?
À des années-lumière de mes considérations lubriques, Lucy a décroché son téléphone.
— Alice veut qu’on la rejoigne. Elle est à la maison.
— Dis-lui de venir, c’est génial d’être sous l’orage. Ça nous changera de la bicoque.
Mais Alice proteste tellement au bout du fil, et l’orage handicape la conversation à tel point que Lucy raccroche, l’air las.
— Elle dit qu’on va regarder The Wall sur le plasma.
— Mais je voulais rester dehors !
— On se mettra sur la terrasse.
Lucy me tend sa petite patte brune — dont l’étreinte puissante a quelque chose de masculin, peut-être la longueur de ces doigts souples. Et comme d’habitude je ne sais pas comment je dois vivre cette caresse, si le mot caresse lui-même a un sens ou si je ne fais que charger d’une tension imaginaire une simple poignée de main. Lucy n’a jamais fait quoi que ce soit pour faire basculer la situation d’un côté ou d’un autre — mais au milieu de la débâcle de mon histoire laborieuse avec Monsieur, cette indécision m’occupe, me préoccupe.
Sur les chemins boueux où la pluie s’abat déjà avec une certaine violence, je saute au-dessus des flaques. Au flanc d’un large tournant je me souviens de ce dimanche en Normandie, un dimanche de mai très doux, où j’avais fait pipi contre un immense sapin gluant de sève. Monsieur s’en réjouissait au téléphone, et même si je ne voulais guère imaginer la représentation qu’il pouvait avoir de moi en train de faire, j’avais lu et relu son message. Il sonnait mal, la culotte sur les chevilles pendant que je m’égouttais encore.
— J’adorerais être là et te regarder faire pipi. J’adorerais venir lécher les dernières gouttes dorées sur ta petite chatte.
— Ah non, ça c’est dégoûtant ! avais-je écrit en retour, avec un peu de mauvaise foi mais un fond d’effarouchement sincère. On irait rôtir en enfer, pour un truc pareil. J’ai été élevée dans une famille chrétienne, moi, Monsieur !
— Pas moi, avait simplement répondu le sulfureux mécréant.
Famille chrétienne ou pas, j’avais peu après commencé à faire pipi dehors un peu partout, dès que j’en avais l’occasion. Chaque fois je pensais au message de Monsieur. Chaque fois je regardais autour de moi, persuadée d’une présence qui m’épiait. Chaque fois je m’inventais de toutes pièces un mélange d’embarras et d’excitation, incapable de m’empêcher de fixer le jet qui sortait d’entre mes jambes, me demandant comment j’allais bien pouvoir gérer cette nouvelle lubie, faire pipi devant Lui. Ou s’il allait falloir me résoudre à la cacher comme une tare.
Autour de moi, le monde se compose de femmes qui poussent des cris de putois à l’idée d’une telle scène, et d’hommes qui — Dieu sait pourquoi — sont intarissables quand je les lance l’air de rien sur le sujet, des hommes dont les yeux brillent lorsqu’ils évoquent une femme accroupie dans un champ, ou carrément empalée sur eux et libérant d’un seul coup une vague brûlante (brûlante, d’accord, mais on peut bien retourner le problème dans tous les sens, ça reste de la pisse, suis-je alors forcée de leur dire). Les hommes manifestement se soucient peu du poids de la notion de propre et de sale dans leur imaginaire sexuel : la réflexion ne se fait jamais qu’en termes de bandant ou pas. Et moi dans tout ça, je fais quoi ? Après avoir passé dix-neuf ans à éplucher les fantasmes bien léchés des filles, je rencontre Monsieur et juste à son contact, juste à la lecture de ses messages, je me retrouve assaillie par des rêveries que seule la sensualité éhontée d’un homme peut broder. J’ai vingt ans, une robe en coton et des jambières, un serre-tête comme une auréole posée sur mes cheveux blonds, mais derrière mes yeux bleus c’est désormais un cerveau masculin qui bouillonne, un cerveau précis et pervers d’homme. Et je n’ai pas la moindre idée de comment me défendre des images qu’il m’impose à tout moment. Je ne sais pas comment redevenir aussi naïve qu’avant, ou m’empêcher de darder sur les jolis bras de Lucy ces yeux concupiscents de mâle, qui me sont aussi étrangers que ce rut permanent. Mes rêves en ce moment ne se composent plus de ces sensations aériennes, de ces concepts flous, la manière qu’a Monsieur de me regarder la chatte alors qu’elle est encore ouverte et qu’en arrière-plan sa queue trempée se tient prête au second assaut. Je ne passe plus des heures à me caresser en pensant au bruit de Monsieur qui entre dans notre chambre d’hôtel — le claquement feutré de ses chaussures sur la moquette, chaque pas qu’il y imprime me faisant déjà l’effet d’un coup de rein, mon Dieu, mon Dieu. Dernièrement, je me suis amusée à dresser un top 10 de mes fantasmes récurrents : quand ma vessie n’est pas impliquée dans l’affaire, je me venge sur ce souvenir que j’ai de Monsieur s’enfonçant dans ma gorge pour jouir, et moi suffoquant sous le coup de la surprise, incapable de distinguer le foutre de ma bave. Ça, ou alors l’idée de deux hommes en moi, quelle qu’en soit la configuration, du moment que l’imaginer n’est soutenable qu’une poignée de secondes. Mes nuits sont peuplées de gros plans absolument indécents, d’odeurs éphémères sorties de nulle part, mes nuits ne sont que la main de Monsieur sur mon cou pour m’obliger à rester tranquille. La Normandie, ça n’est que ça, à répétition : des centaines d’heures que je passe en silence, affichant un air de méditation grave derrière lequel grouillent les hypothèses de perversions inédites. Les gens n’ont pas idée des horreurs que je peux concevoir.
Ce que je veux être, plus tard ? Comme Monsieur, perverse polymorphe.
Assise sur le canapé, je glande. Je regarde Alice et Lucy se disputer l’ordinateur et je glande. À certains moments, comme celui-ci, Paris me manque de manière plus vive, plus cruelle que la plupart du temps. J’ai l’impression dérisoire d’être totalement impuissante en province. Plus je m’éloigne de Paris, plus mon pouvoir sur Monsieur s’amenuise. En vacances à la campagne, c’est comme si j’étais au couvent : mon regard se perd derrière les vitres, s’alanguit et se brouille, comme si faute de pouvoir imaginer des immeubles haussmanniens à la place des hêtres, je recréais Paris dans le flou artistique de mes yeux insensibles. Même les couleurs ici sont différentes : il y existe une gamme de vert qui repousse les limites du bon sens, mais je cherche en vain les trois seules nuances qui me soient familières, le vert RATP, celui des grillages qui entourent le square Boucicaut, et finalement le vert-de-gris qui recouvre toute statue parisienne qui se respecte. Le ciel a un bleu exceptionnel, la pluie une odeur qui ne me rappelle que ces journées trop longues chez mes grands-parents, à l’époque où Monsieur n’était pas encore là pour remplir ma tête.
L’orage a un arrière-goût d’apocalypse : voilà qu’à présent ce sont des grêlons gros comme des calots qui défigurent la surface de l’étang, en plein mois d’août — il n’y a qu’en Normandie, à ma connaissance, que l’on se trouve livré à un tel microclimat.
Déprime. À Paris, beaucoup des hommes que je vois actuellement sont rentrés de vacances, ou se préparent lentement à partir. Zylberstein, Dieu sait pourquoi, est en ce moment la personne que j’ai le plus au téléphone. Mais il y a aussi son ami Octave, qui a malgré lui égayé une de mes journées en plaçant le mot « clito » dans un de ses messages, et jusqu’au soir je me suis échauffée toute seule en imaginant la stridence de ce diminutif dans une bouche d’homme.
Je m’apprête à proposer une activité que je regretterai sans doute au bout de deux secondes, comme un tarot, quand mon portable vibre. Bientôt deux semaines après notre dernier contact, Monsieur accuse réception d’un courrier dont je me souviens à peine, mais dans lequel je racontais en tout cas mes déboires avec Zylberstein : « J’ai beaucoup aimé ta lettre... »
— OK, un message de Monsieur !
Je braille dans le salon, et même avant d’avoir pu mesurer à quel point ce serait misérable de lui répondre tout de suite, je renvoie : « Elle date cette lettre ! Tu l’as reçue quand ? Tu ne pars jamais en vacances ? »
Question dont la réponse m’est tout à fait égale, mais je ramperais pour un mot de Monsieur, et je ne peux pas décemment lui parler de cul comme ça, de but en blanc. Rien ne m’oblige à lui signifier clairement qu’avec lui, avec tout ce qui touche à cet univers qu’il constitue seul, je suis constamment sur la brèche. Pour ainsi dire physiquement incapable de séparer les messages qu’il m’envoie de la possibilité de lui parler. Imaginer sa voix me les lire est aussi efficace qu’un doigt cassé pour se branler : à part me donner une envie absolument dévorante de l’entendre vraiment, je ne peux espérer aucun soulagement. Plus j’essaie, plus je me fais mal.
Peut-être que si j’expliquais cela à Monsieur avec des mots, noir sur blanc, il prendrait conscience de comment je vis sa perpétuelle rétention d’informations. Peut-être qu’il n’attendrait pas toujours trois jours pour répondre à des textos bardés de « rappelle-moi ». Peut-être me rappellerait-il.
C’est au beau milieu d’une partie de tarot que le verdict tombe : vingt heures quarante-cinq, Monsieur m’appelle. En fait de Monsieur, c’est la mention « numéro privé » qui s’affiche, donc théoriquement il pourrait s’agir de n’importe qui, mais je connais ces appels. Je connais ces faux mystères, ces loups de carnaval que Monsieur porte au téléphone, mais par-dessus tout je sais depuis lui une gamme immense de crampes au ventre sensiblement différentes, et celle-ci précède toujours Monsieur, d’une manière ou d’une autre. Ce « numéro privé », si privé soit-il, ne m’est en rien inconnu. Je me rue sur mon portable en me claquant la peau des bras sur la table, et Lucy immédiatement comprend. Tout en décrochant je l’invite à me suivre d’un sourire bien plus assuré que je le suis personnellement, et Lucy qui dans l’après-midi m’a fait remarquer sur un ton de défi qu’elle ne m’avait jamais vue avec un homme (moi !) s’enrobe dans un plaid et me talonne.
— Ça va ?
— Et toi ? répond Monsieur.
C’est bon, putain, c’est tellement bon.
— J’ai beaucoup aimé ta lettre. Je l’ai reçue ce matin.
— Seulement ce matin ?
— Je l’ai lue en attendant un patient. Elle m’a fait rire...!
Je souris, pieds nus sur l’herbe trempée.
— Qu’est-ce que tu fais, là ?
— Je rentre du boulot, j’ai fini plus tôt. Et toi, qu’est-ce que tu me racontes ?
— Pas grand-chose, je suis en Normandie. Je me fais chier comme un rat.
Monsieur ponctue ma phrase d’un de ses rires feutrés, et aussitôt je l’imagine comme si j’étais dans son rétroviseur, ses grandes mains sur le volant, exécutant tous ces gestes appris mais instinctifs de la conduite, sans perdre une miette de notre conversation. Ça fait bientôt deux mois que Monsieur fait le mort, à tel point que j’avais même abandonné l’idée de jamais lui reparler. À tel point qu’être en train de l’entendre me paraît aussi irréel que ces mardis matin dont je me souviens pourtant par cœur. Monsieur n’a pas une seconde l’air de soupçonner ce que j’ai vécu ces derniers temps. L’idée que j’aie pu souffrir ne l’a manifestement pas effleuré — ou alors, et c’est tout aussi probable, cela lui fait plaisir, un genre de plaisir tordu à faire mal, qui chez le reste du monde n’est souvent qu’inconscient. Mais ça n’est certainement pas moi qui vais éclairer sa lanterne, plutôt mourir : aux yeux de Monsieur, Ellie Becker a une vie lorsqu’il n’est pas là. Ce en quoi il n’a pas tort : j’écris. Un livre qui porte son nom, et qui ne parle que de lui.
— Monsieur avance.
— J’ai lu ça, tu disais que tu aurais fini en septembre.
— À ce moment-là, je te le ferai lire.
Les silences que Monsieur entretient après chaque déclaration péremptoire de ce genre sont autant d’occasions de me réjouir à l’avance, bêtement, naïvement. Ainsi vont les choses avec lui : quand il ne dit pas non, instinctivement je comprends oui.
— Et alors, Zylberstein ? reprend Monsieur.
— Oh, j’ai arrêté. J’ai assez donné, tu ne crois pas ?
— Il t’a enculée ?
Jamais totalement sûre de comment je serai reçue par Monsieur, Monsieur qui me parle comme si nous avions toujours été ensemble, je me hasarde :
— Oui.
— C’était bon ?
C’est un genre de torture encore inédit : faut-il lui dire oui (et intrinsèquement « je t’emmerde ») ou choisir de mentir alors que Zylberstein m’a fait jouir, et tout ça pour quoi ? Pour faire croire à cet homme au bout du fil que j’ai attendu son retour comme Pénélope ?
— C’était bon, réponds-je, et même si personne sinon l’indéboulonnable héron cendré au milieu de l’étang ne peut me voir, je me campe fièrement sur mes jambes.
Comprendre par là que j’ai tiré de Zylberstein tout ce que je pouvais espérer au vu des circonstances ; comprendre par là que j’ai joui malgré lui, malgré cette espèce d’ombre qui plane constamment au-dessus de moi quand je baise, qui me défie de prendre le moindre plaisir de mains qui ne sont pas les siennes. J’ai réussi et je ne dis pas qu’en jouissant je ne l’ai pas senti derrière moi, je ne dis pas que je n’ai pas eu envie de crier son nom, non, je ne peux pas dire une chose pareille étant donné que même seule dans mon lit je lui attribue chaque miette du plaisir que je me donne, chaque pli de mon oreiller correspondant aux morsures que j’y imprime en scandant ces deux syllabes précieuses et toxiques. Je ne peux pas me retenir d’ajouter, piteusement :
— Mais quand même moins qu’avec toi.
— Ah bon ? Pourquoi ? s’enquiert Monsieur d’une voix douce.
— Parce que ça n’était pas fait de la même manière.
— De quelle manière ?
— Tu sais bien de quelle manière.
Sitôt cette ambiance antique rétablie, celle où Monsieur et moi jouons aux amants éternels, je me fais un plaisir de lui livrer les détails de ma soirée avec Zylberstein.
— En fait, je sortais de chez Édouard, et...
— Édouard ? Qui c’est, Édouard ?
— Un ami, prof de français. Ce soir-là j’étais chez lui, et il m’avait prise par-derrière. Quand Zylberstein m’a appelée je m’apprêtais à dormir, et puis je me suis dit que j’avais envie de le voir. Du coup, j’ai pris le métro et je suis allée chez lui.
— Attends, attends... tu es en train de me dire que le même soir tu t’es fait enculer par deux mecs ?
Monsieur a l’air médusé, comme si c’était vraiment un scoop, que je sois devenue vicieuse à son contact. D’un ton badin, je réponds :
— Bah oui. Et donc, je suis allée chez Zylberstein, et...
— Deux mecs..., soupire Monsieur, mais impossible de déterminer ce que cache ce soupir.
— Et quand je lui ai dit que je venais de me faire enculer, tu sais ce qu’il m’a répondu ?
— Dis-moi ?
— « Ça m’excite. »
Pour la première fois depuis des semaines, Monsieur et moi partageons un éclat de rire de vermines que le vice amuse. Immédiatement après, le délicieux silence qui s’installe le pousse à chuchoter :
— Tu as une jolie voix, Ellie.
Sa voix est presque désolée. Je saisis l’occasion, les yeux perdus dans le bleu étrange du ciel, en haïssant chaque mot, chaque souffle entre chaque mot :
— Pourquoi tu es parti ?
— Ellie...?
Pardonne-moi, je pense. Je me vomis moi-même, mais ça n’est pas comme si j’avais le choix. Il faut que je sache. Je m’efforce de prendre une voix neutre, que Monsieur ne puisse pas percevoir, même à trois cents kilomètres de moi, que mon cœur est sur le point de me lâcher.
— Je ne t’agresse pas. Je ne comprends juste pas.
— Qu’est-ce que tu ne comprends pas, chouchou ?
(Quand Monsieur dit « chouchou », instantanément je sens combien mon statut a pu s’altérer en si peu de temps ; comment, par quelle manipulation psychologique obscure, me suis-je retrouvée sous la même étiquette que toutes ces autres que je devine ? Comment passe-t-on de « mon amour » à « chouchou » bordel ?)
— Je ne comprends pas pourquoi du jour au lendemain tu as arrêté de m’appeler, de me répondre, ou de communiquer d’une manière ou d’une autre. Je ne comprends pas en quoi c’était plus simple de faire comme ça, plutôt que de me dire que tu en avais assez.
— Je n’en ai jamais eu assez. Je...
— Attends. S’il te plaît, attends, laisse-moi finir. Je te connais assez pour dire, sans doute possible, que tu en as eu assez. Tu n’aurais pas arrêté sinon.
— Ellie...
— Tu es comme moi. Tant que c’est bon, on continue.
— Tu sais bien que ça ne peut pas être aussi facile. L’envie que j’ai de toi, ça n’a rien à voir avec le problème.
— Qu’est-ce que c’est le problème, alors ?
— Je sentais qu’on partait en vrille. Que ça devenait dangereux.
Merde, je pense. Voilà, on y est. Le moment où je peux choisir de le croire, ou de rester arrimée à ma conviction profonde : Monsieur ment, comme un arracheur de dents. Voilà le moment où j’ai le crâne ouvert en deux, et je n’ai jamais su comment refermer la plaie. Je vais rester comme ça pendant des jours — et lui bien sûr n’en saura jamais rien. Pas forcément envie, à la base, que Lucy voie une chose pareille, parce que là, tout de suite, je n’ai absolument plus rien de commun avec l’Ellie brillante que j’ai l’air d’être loin de cet homme. Sans même parler de ma queue-de-cheval trempée ou du sweat énorme de mon père, je ressemble à une merde. Je récupère en deux secondes mes tics nerveux, entortiller mes petits cheveux fous autour de mes doigts jusqu’à faire des nœuds.
— Comment je peux être dangereuse pour toi ? Moi ? Jamais je ne t’ai parlé d’engagement ou de conneries de ce genre.
— Je ne parle même pas de ça. Je parle de risques que je peux ou ne peux pas prendre. Ça n’est pas facile pour moi, tu sais.
— Par rapport à ta femme ?
— Par rapport à un tas de choses. On partait en vrille. Tu le sais bien.
Je modère assez mal mon indignation.
— Si c’est ça, pourquoi tu me rappelles ?
— Pour te dire que j’avais beaucoup aimé ta lettre. Celle-ci te ressemblait vraiment.
— Mais si tu as bien lu ma lettre, tu te rappelles sans doute que je la terminais en te proposant de baiser ensemble.
— C’est juste, dit Monsieur, et je vois sans avoir besoin de fermer les yeux que son sourire vient de s’étendre considérablement. J’ai aussi beaucoup aimé ce passage.
— Juste ce passage ?
— Et l’idée de baiser avec toi. L’idée de ton cul.
Pour quelques minutes au moins, l’Ellie que Lucy veut voir a une chance de briller un peu.
— Et donc ?
— Et donc quoi, chouchou ?
— Qu’est-ce qu’on fait, Monsieur ? On baise ou on ne baise pas ?
Il éclate d’un rire franc — mais l’espace de quelques infimes secondes il y a dans ce son que j’adore, dans cet entier déploiement de sa gorge, un trop-plein d’allégresse qui ne ment pas : Monsieur est gêné. Il a été pris de court, se figurant sans doute qu’il avait le monopole des propositions malhonnêtes — mais ce malentendu est symptomatique du reste. Il ignore tout de la misérable période que je traverse ; depuis bien longtemps j’ai pris mon parti de ne plus jouer subtilement. La subtilité exige du répondant des deux parties. Ça n’est pas vraiment un choix, d’être aussi culottée : c’est juste la seule manière d’exploiter efficacement les quelques moments de grâce comme celui-là.
— Je ne sais pas, répond Monsieur. Il faut que je dise quoi, Ellie ?
— Tu n’en as pas envie ? J’esquive, de cette voix nouvelle également, pleine d’une lascivité de courtisane cherchant les bons arguments.
— J’en meurs d’envie, tu le sais bien. Dès que je te vois, je bande.
(Monsieur à bien des égards est comme Eclipse de Pink Floyd : par brefs instants les mots qu’il choisit éclatent en moi et m’emmènent à des années-lumière de là où je me trouve, Dieu sait où — dans un endroit où tout ce qu’il dit se réalise forcément.)
— Alors dis-moi qu’on baise. Il n’y a rien de plus simple, toi et moi dans une chambre, un mardi matin.
— J’adorerais. Tu le sais bien.
— Faisons-le, alors ! Tu répètes « tu le sais bien », mais je ne sais rien du tout. Tu me parles comme si tu crevais d’envie de me voir, mais tu passes ta vie à fuir. Tu crois que ça a été facile pour moi ? Du jour au lendemain je n’ai plus eu le moindre signe de vie. Si c’est fini, je préfère que tu me le dises.
— Mais je n’ai pas envie de te dire une chose pareille. Je ne peux pas te dire une chose pareille, ce serait malhonnête de ma part. Mais qu’est-ce qu’il me fait, ce connard ? Tu te gares, tu te gares pas ?
Dans le brouillard qui enrobe sa voix j’entends vaguement le ronflement de sa voiture et celui, plus lointain encore, du trafic dans les rues parisiennes. Je retiens un soupir qui dirait à Monsieur combien cette ville me manque, combien au-delà même de mon envie de Paris je voudrais être assise à côté de lui à le regarder, puisque je sais sans l’ombre d’un doute qu’à cette distance il ne pourrait pas s’empêcher de me toucher. Et finalement, c’est tout ce qu’il me faudrait. Le jour qui tombe sur les rues du Marais et les mains de Monsieur qui m’attrapent sous la robe tandis qu’il m’explique — mais ses phrases ne font plus sens — pourquoi cette histoire entre nous ne sera jamais viable.
Lorsqu’il a fini de pester, il reprend :
— Excuse-moi, ils conduisent comme des cons. Tu sais, tu ne réalises pas que pour toi la situation est mille fois plus simple.
— En quoi ? Explique-moi en quoi c’est plus simple pour moi, parce que je suis persuadée pour ma part que c’est toi qui as le beau rôle.
— Moi ?
— Oui, toi. Tu as ta femme, ton métier, et à côté de ça une nénette qui ne t’a jamais rien demandé d’autre que de baiser. Tu as tout.
— Tu prends le problème à l’envers. Tu as vingt ans, aucune attache, le monde entier t’appartient. Moi, je dois faire avec toutes mes contraintes. Crois-moi, c’est plus facile pour toi.
— Mais c’est FAUX ! m’écrié-je, avant de réaliser que Lucy m’écoute et que mon père allume le barbecue à quelques pas de là. C’est faux, et c’est injuste de ta part. Tu dis ça comme si ce qu’on a eu tous les deux ne m’avait pas marquée, comme si j’oubliais tout au fur et à mesure. Ça ne t’a jamais effleuré que je puisse avoir envie de statuer une bonne fois pour toutes sur cette histoire ? Je ne te demandais pas grand-chose, même « va te faire foutre » aurait fait l’affaire.
— L’histoire qu’on a eue était tellement violente qu’il fallait une fin violente.
J’accueille sa déclaration — péremptoire s’il en est — par un long silence indécis, même si je crève d’envie de lui dire, simplement : « Mais ça, chéri, ça n’était pas violent. Tu as disparu de la surface du globe et je ne pouvais pas t’atteindre, de quelque manière que ce soit. C’était juste atrocement douloureux, une sorte de longue agonie. Pour parler en termes concrets, c’est un peu comme si tu m’avais percutée avec ta voiture et laissée pour morte sur le bas-côté. Sauf que je n’étais pas morte. Qu’aurais-tu pu trouver de plus méchant à faire à une fille de vingt ans qui voit toutes ses copines gambader et ne peut les suivre qu’en traînant la patte ? Il aurait fallu que ça soit toi, pendu au téléphone à empiler des messages incohérents, il aurait fallu que tu sois à ma place et moi à la tienne. Qu’on rigole un peu. Qu’on voie si tu préfères une mort rapide ou interminable. Et je... »
Mais attends. Attends attends attends. Pourquoi il me parle de fin si...
— Si tu considères que c’est fini, pourquoi tu accuses réception d’une lettre comme celle-là ? Tu aurais pu faire comme d’habitude, absolument rien.
— Je pensais à toi.
Que peut la raison contre ce genre d’argument ? Monsieur trouve toujours le moyen de retourner la situation, de telle manière que je sois à la fois folle de rage et pleine à craquer du bonheur d’être encore dans sa tête, même par brefs instants, même si l’envie que Monsieur a de moi s’éteint aussi brusquement qu’elle se réveille.
— C’est une bonne raison, je concède, sans entrain.
— Tu m’as l’air étrange, note Monsieur qui n’a pas la moindre idée de la justesse du terme.
— C’est juste que je ne vois pas où on va, ce que je dois penser.
Monsieur prend une lourde inspiration.
— Je ne sais pas non plus. Tu reviens quand à Paris ?
— Je ne sais pas.
Un mot, une date de Monsieur suffiraient pour que je prenne immédiatement mon billet de retour, mais j’aime bien comment sonne ce « je ne sais pas » dans ma bouche. « Je ne sais pas et je me fiche de ne pas savoir. »
— J’entre au parking, je vais devoir te laisser. Je peux te rappeler à un autre moment ?
— Quand tu veux, je soupire en tournant sur moi-même. Tu n’as qu’à me rappeler demain, quand tu vas au travail.
— OK.
Ça n’est pas faute de me mordre les lèvres de toutes mes forces, il faut que je sorte ce P.-S. qui plombe la fragile impression d’indifférence que je crois avoir transmise :
— Je pensais que tu ne m’aimais plus du tout, moi.
— Ne pense pas ça, Ellie.
— Non ?
Je souris déjà, de manière incontrôlable.
— Non. Ne pense pas ça. Si je pouvais te voir, si ça n’était pas risqué, je le ferais le plus possible.
— Bon.
— D’accord, chouchou ?
— D’accord, réponds-je à cette voix qui me cajole le lobe des oreilles.
— On est d’accord, alors. Je dois filer, je te rappelle demain.
— À demain.
— Je t’embrasse, chuchote Monsieur.
— Moi aussi.
Il me serait compliqué de décrire efficacement les trois ou quatre secondes de silence total qui précèdent la fin de la communication, ce court moment d’éternité où je l’entends respirer, hésiter peut-être à ajouter quelque chose, l’onde très grave du moteur, puis plus rien, fini. Il faut que je tienne jusqu’à demain matin en faisant sans cesse l’inventaire de tout ce que Monsieur et moi aurions pu nous dire entre ces deux parenthèses, dans cette petite page de hasard restée blanche.
Aussitôt mon téléphone muet, je reste bras ballants plantée sur l’herbe détrempée : alors comme ça, Monsieur est revenu. De nulle part. Je n’ai aucun indice, aucune piste qui pourrait m’aider à déterminer comment il a occupé tout ce temps loin de moi. Je ne sais qu’une chose, mais qui me contente parfaitement, au moins pour deux minutes : Monsieur est là. Monsieur existe, Monsieur est vivant — je lui ai parlé. J’ai encore la poitrine rouge de l’avoir tenu dans mon oreille.
— Alors ? me demande Lucy, qui s’est rapprochée comme elle le fait toujours : dans le silence le plus total.
— Alors je ne sais pas.
— Il veut recoucher avec toi ?
— Oui. Enfin je crois. Il a l’air d’en avoir envie, en tout cas. S’il ne ment pas. On ne sait jamais, en fait. C’est Monsieur.
Tandis que nous repartons vers la maison, je suis rongée de part en part par l’incompréhension. Mais oui, qu’est-ce qu’il attend de moi, celui-là ? Alors que je ne devrais pas, alors que je sais pertinemment que ce sont des agissements comme celui-là qui m’ont valu de ramper aux pieds de Monsieur, je lui envoie par texto ma question ultime :
— Tu veux que j’arrête de me tortiller devant toi comme une chatte de salon ?
Quelques minutes plus tard, Monsieur :
— Non.
Ma permission d’être heureuse, au moins quelque temps.
Le lendemain à huit heures et quart, je fume ma première cigarette dans le petit jardin de ma grand-mère. Comme Alice, Lucy et moi avons veillé très tard, j’ai les yeux qui peinent à rester ouverts. À cette heure, Monsieur doit sortir en trombe de la salle de bains enfumée, une serviette nouée autour de la taille. Rasé parfaitement, parfumé derrière les oreilles et sur ses poignets soyeux. Je suis sûre qu’il se branle dans la douche, lentement, sous les jets d’eau brûlante. Ce à quoi il pense alors est une grande inconnue, mais rien, a priori, ne l’empêche de penser à moi. Ensuite, il s’habille sans bruit dans la chambre moite où sa femme sommeille encore. Il se cogne à Charles dans le couloir, caresse brièvement ses longs cheveux. Dans la cuisine, Monsieur avale un café en signant des papiers d’Adam pour l’école. Il ne prend même pas la peine de s’asseoir, déjeune dans l’urgence comme il fait tout le reste : finalement, il n’y a guère qu’au bloc que Monsieur se permette des gestes lents, précautionneux. Il n’y a qu’au bloc que Monsieur soit un génie. Le reste de sa vie il court, tout le temps, pour tout. Même si je l’ai souvent entendu s’en plaindre, il lui serait sans doute difficile de vivre autrement.
Huit heures et demie : Monsieur embrasse Estelle, qui vient de sortir de la chambre en chemise de nuit. Les petits sont déjà partis.
— À ce soir, dit-il, et quelques minutes plus tard le voici dans sa voiture.
Son portable dans le vide-poches, branché sur hautparleur. Le monde à l’extérieur un peu fumé par les vitres sombres. Je vois tout cela sans avoir besoin d’y réfléchir beaucoup : j’imagine son odeur dans l’habitacle, les commissures de ses lèvres qui auraient encore le goût de café si j’y posais ma langue. Monsieur sort du parking, négociant les virages étroits sans y penser vraiment, déjà tout à cette journée qui l’attend. Dehors, sur le quai de la Mégisserie rose et pâle de soleil, les passants qui le remercient d’un bref signe de tête — c’est incroyable — ne le voient qu’à peine, rien qu’une ombre derrière le pare-brise teinté. Si cela m’arrivait à moi, que Monsieur me fasse la grâce de me laisser traverser, je crois que je resterais prise dans ses phares comme une bestiole, à le fixer interminablement.
Neuf heures moins le quart : au milieu des embouteillages, Monsieur bouillonne. Il parle avec Estelle des dernières formalités pour les vacances, sans grand entrain car les vacances, pour lui, c’est encore très loin. Trois opérations aujourd’hui, et Dieu sait combien de consultations, la tête de Monsieur est pleine, pleine, pleine à craquer. Pas de place pour y loger des idées de repos ou de soleil seul avec sa femme. Ou pour m’y loger moi.
Neuf heures moins cinq : Monsieur se gare devant les grilles de la clinique. Aussitôt sorti de sa voiture il est intercepté par un collègue, qui tout en l’entretenant de choses et d’autres l’escorte jusqu’au bloc. Dans les vestiaires où il revêt sa panoplie de chirurgien, Monsieur laisse sa mallette, son portefeuille, son portable et moi, enfermés dans son casier. Monsieur opère. Monsieur est un adulte. Monsieur a des responsabilités.
Comme je n’en ai aucune, je retourne me coucher sans bruit. Dans le lit, ma plus petite sœur se retourne et grommelle :
— Mais qu’est-ce que tu fous ?
— Rien, j’arrivais pas à dormir.
Louise, elle, s’est déjà probablement rendormie. L’odeur de son sommeil plane au-dessus de nous ; noir total dans le salon. D’ici quelques minutes ma grand-mère sera debout ; si je ne trouve pas l’oubli d’ici là, ce sera fichu. Mais comment faire, Seigneur ? La haine de Monsieur agit sur moi comme un excitant.
Une fois que j’ai bien énervé Louise à gigoter comme un ver, je décide de me retirer dignement. Je grimpe au premier étage où Alice et Lucy dorment, dans une atmosphère moite et bleue. Je me fais une place dans le lit de ma sœur qui s’efface en ronflant. Dans ma complète et dévorante exaspération (moins avouable : dans mon infinie tristesse), la seule promesse dont je puisse me bercer pour trouver le sommeil reste celle-là : fumer. Fumer, et rire comme une baleine, yeux rouges de lapin, paupières lourdes, bouche sèche. Depuis Monsieur, heureusement que la drogue existe pour pallier ses manquements.
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