Mr.

Emma Becker · Chapitre 12 sur 32

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Mr.

Ellie

 

Je t’écris depuis le grand lit froid de ma petite chambre, chez mes parents (dommage que tu ne puisses pas venir ici — trop dangereux — car j’ai collé un immense miroir au mur qui fait face à ma tête de lit, et les images que l’on peut y créer sont éminemment savoureuses).

Je comptais faire le débriefing de ce matin, mais je pense que tout ce que je pourrai dire ne fera qu’amoindrir ce que je pense. Je n’ai aucune envie de faire pâlir cette matinée en m’embrouillant dans des adjectifs superlatifs bidons. Tout était superlatif, de toute façon.

Quand je te dis que j’ai la tête ailleurs, c’est qu’un ancien amant à moi est en train de me parler de cul sur Facebook et je me suis déconnectée illico presto pour ne pas avoir à faire la mielleuse. Aucune espèce d’envie de lui plaire, aujourd’hui.

J’ai réfléchi, je pense qu’il vaut mieux ne pas mettre mon oncle au courant si je viens au bloc mercredi. Déjà parce qu’il est en Angleterre et qu’il est injoignable, mais en plus parce qu’il me dirait sans doute que je ne peux plus voir d’opérations maintenant qu’il travaille ailleurs. Et c’est plutôt délicat d’insister en disant « mais y aurait pas moyen d’entrer, par exemple grâce à ton copain... ». J’en ai trop parlé ces derniers temps pour avoir l’air crédible. Dis-moi ce que tu en penses ; mais ça m’étonnerait beaucoup que les anesthésistes ou les infirmières téléphonent à mon oncle pour lui raconter que j’étais au bloc. Et puis je fais ce que je veux. Pour Philippe j’ai encore quatre ans, une sucette à la fraise dans la bouche, et je passe mes journées à gambader au Luxembourg avec un ballon gonflé à l’hélium — il n’y verra que du feu.

J’ai menti, j’ai très mal dormi cette nuit, pas arrêté de me réveiller pour regarder l’heure qu’il était. À six heures je me suis levée tant bien que mal pour prendre une douche et je ne me suis rendormie qu’à neuf heures et demie. L’angoisse me faisait des crampes dans le bas du dos, chaque fois que je fermais les yeux. Et figure-toi que j’ai rêvé de toi. J’ai même cru qu’il s’agissait de la réalité, tu étais venu à côté de moi sur le lit et je sentais ta cuisse entre mes jambes, j’étais excitée comme tout. Lorsque j’ai ouvert les yeux, j’ai vu que j’étais seule, que le soleil se levait à peine — et j’ai eu le cœur battant jusqu’à ce que tu arrives. Tu me diras, après aussi. Mais j’étais mieux, j’étais où je voulais être depuis cinq jours.

Je vais aller faire une micro-sieste avant de préparer mon repas de ce soir (repas que j’ai autant envie de préparer que de m’enfoncer moi-même des cure-dents sous les ongles), je t’écrirai un peu plus longuement après...

Ellie

P.-S. : Je viens de prendre mon bain et j’ai retrouvé un poil à toi. Devine où. C’est pas très dur.

OceanofPDF.com

Heureusement que ma mère dort encore. Je ne sais vraiment pas comment j’aurais pu expliquer ma tenue, un mercredi matin en pleines grèves étudiantes. À huit heures tapantes. Sans même m’en rendre compte, j’ai enfilé la parfaite panoplie de la cocotte. Le monde autour ne le sait peut-être pas, mais moi je le sens. Il n’y a qu’à voir comme mes mollets peinent, avec ces talons que je ne mets qu’en soirée et cette jupe qu’on dirait expressément dessinée pour être relevée à la hâte.

Je harponne un taxi, qui me semble la voie royale pour accéder à ce quartier confortable du Marais. Et de toute façon, je suis déjà en retard. De bien vingt minutes. Jusqu’à la gare de Lyon, je surveille alternativement l’heure et le compteur, et mon portable qui ne sonne pas encore. Je crains. Je ne sais même pas être une maîtresse convenable. J’ai vingt ans, je ne fiche rien, je passe ma vie à dormir — je devrais arriver avant Monsieur partout.

Et puis, je ne sais pas pourquoi tout change comme ça, je vois l’église Saint-Paul, ses ardoises flamboyantes dans le soleil déjà chaud du petit jour, tous ces cons en costume qui partent s’enterrer dans leurs bureaux de deux mètres carrés, pendant que je porte une jupe ample et des talons pour aller voir cet homme qui m’a prise il y a des années (ou vingt-quatre heures), dans ses habits de médecin, riant allégrement au nez du danger que représentent les infirmières et tous les docteurs qui ont dîné chez mon oncle quand j’avais cinq ans et un palmier sur la tête. Il faut que je parle à quelqu’un. Il faut que j’appelle quelqu’un, sinon je hurle de bonheur et de trac, sinon j’explose. Il faut que j’appelle Babette. Il est neuf heures moins dix et elle va me tuer mais tant pis.

Babette a dû se coucher tard et fumer beaucoup avec son copain. Elle m’accueille d’une voix de tenancière de PMU.

— C’est important ? Sinon je me rendors pendant que tu me parles.

— Ne te rendors pas, il faut que je partage cet instant de bonheur de vermine avec toi ! Je trépigne, accoudée à la fenêtre où défile la rue de Rivoli.

Babette s’ébroue au bout du fil. La connaissant, elle doit déjà être en train de s’asseoir en tailleur et d’allumer une Lucky Strike. J’aime Babette. Inès aurait raccroché sans aucun scrupule.

— Devine où je suis ?

— Je n’en sais rien. Quelque part où tu es heureuse, comme une vermine.

— Je suis dans un taxi, près de Saint-Paul, et je vais assister à une opération de Monsieur à la clinique.

Une demi-seconde passe sans que Babette produise le moindre son. Je m’autoconsterne.

— Et... je ne sais pas... j’avais envie de dire à quelqu’un qui le comprendrait que je suis submergée par une vague de bonheur intense. Et fugace, depuis que tu fais l’éteignoir à l’autre bout du fil.

— Je me réveille, je te signale. Ou plutôt, j’émerge pour toi quelques secondes. Tu vas voir Monsieur, donc ?

— Tout à fait.

— Mais tu l’as vu hier ! glapit-elle comme si à présent c’était son tour. Tu ne t’arrêtes plus !

— Je lui ai promis de venir au bloc le regarder opérer.

— Et tu te justifies comme si tu satisfaisais un de ses caprices.

— C’est un peu ça..., admets-je, à la fois penaude et fière d’être devenue un caprice.

Les caprices sont très sous-estimés pour la manière dont ils brûlent, comme un feu de paille, pour le manque de maturité qu’ils suggèrent ; mais c’est oublier un peu vite quelle poussée vitale ils constituent, quel intense élan vers ce qui nous semble être plus beau. Après tout, à vingt ans, que pourrais-je être d’autre ? Je préfère consumer Monsieur comme de l’amadou plutôt que de n’être pour lui qu’un petit corps existant uniquement dans la chaleur d’un lit d’hôtel. Je me fiche bien de me lever à sept heures et demie un jour de grève et de me trouver une place dans l’emploi du temps de Monsieur, juste parce qu’il veut voir dans mes yeux autant d’admiration que de désir. Mais Babette n’a pas la même conception des choses.

— Tu m’as plombée, copine. Je volais comme une mouette dans un ciel sans nuages, et tu essaies de me tirer dessus depuis le début de la conversation.

— Pas du tout. De toute façon, tu sais bien que lui et toi n’allez nulle part. Autant prendre tout ce que tu peux pendant qu’il est temps.

— Tu t’es fait mal à me dire ça, non ?

Juste le temps de jeter le chauffeur dans la rue du Roide-Sicile (on se rapproche, je suis au bord de la syncope), et Babette éclate d’un rire frais à me rappeler combien je l’aime.

— Je ne veux juste pas te ramasser à la cuillère. Mais va donc batifoler et te faire pincer les miches par Monsieur sous ton pyjama bleu horrible.

— Tu me donnes ta bénédiction ? Juste là, à droite, s’il vous plaît.

— Full Bénédiction. Je vais le regretter quand tu auras les yeux tout mouillés, mais nous sommes des cigales : aucune clairvoyance quant à l’avenir. Ou plutôt si, clairvoyance complète. Mais on s’en bat la race. Deux secondes de plaisir pour deux semaines de malheur, c’est pas grave, on fonce dans le tas.

— OK, je vais raccrocher maintenant. Premièrement parce que je suis devant la clinique et deuxièmement parce que tu vas commencer à me noircir l’horizon.

— C’est ça, casse-toi. Va te soûler de bonheur comme une cigale en guenilles.

Je rigole franchement, mais je sens déjà que cette dernière phrase de Babette va me peser sur la conscience toute la matinée, sans bien sûr parvenir à me sortir du bourbier que constituent Monsieur et ses exigences de bébé chirurgien. Je sors du taxi avec un jeu de jambes minable, et ça y est, j’y suis, la clinique, rappelle-toi Ellie, à dix ans tu aurais tout fait pour ne pas te trouver là, et dix ans plus tard tu viens de payer trente euros pour y arriver plus vite.

À cette époque, je me cachais dans les couloirs pour échapper aux visites : vingt minutes à subir les caresses des malades attendris de voir une grappe de fillettes blondes pendues à la blouse du Dr Cantrel, dans des chambres qui puaient l’éther et la douleur, avec parfois, en bonus track, un aperçu forcé d’énormes points de suture sanguinolents sur les genoux de vieilles pleurnicheuses. Je me rappelle ma sœur Louise incapable de manger le morceau de chocolat offert par les infirmières, arguant qu’il avait le goût exact des croûtes monstrueuses qu’elle venait de voir sur les tibias d’un ouvrier algérien. Nous restions planquées des heures — ce qui nous semblait être des heures — dans la salle de garde, Alice intimidée par les docteurs, se cachant dans les jambes de Philippe. Dans mon dégoût profond des blessures et de l’odeur lourde des médicaments, j’étais fascinée au-delà des mots par le regard de tous ces gens sur lui, le profond respect et la gratitude — on pouvait donc être un grand chirurgien et courir avec une ribambelle de gosses dans les allées du Luxembourg, ou tenir nos petites mains poisseuses de pop-corn pour traverser la rue de Rennes. Il a fallu que, bien des années plus tard, il me fasse entrer au bloc pour que je réalise que j’avais un docteur dans ma famille. C’est aussi et surtout la première fois que j’ai croisé Monsieur — du moins, la paire d’yeux gris anonymes qu’il était alors.

Second souvenir d’une confrontation réelle, un peu moins de temps auparavant. Me le rappeler, a posteriori, me fait l’impression d’un rêve — ou d’une scène d’un très bon film érotique. Une soirée pour l’anniversaire de mon oncle ; j’atteignais péniblement la barre des dix-huit ans, et nous ne nous étions accordé aucune attention.

(C’est tout de même étrange — ces hommes aimés existent bien avant que notre regard et notre perception changent au point de les faire entrer dans un monde familier.)

J’aurais aimé qu’il sache déjà, à cette époque, que le petit bout blond de lycéenne assise à cette table pas si loin de lui aurait un jour les jambes enroulées dans son dos. J’aurais aimé cette tension insupportable, lui glisser au détour d’une conversation très formelle « je vais être votre maîtresse » et repartir comme j’étais venue, dans mon uniforme d’écolière, lui laissant tout loisir de deviner sous le tee-shirt des seins, sous ma tenue entière un corps de femme qu’il caresserait deux années plus tard. Me faufiler comme un serpent entre les tables et les chaises pour lui laisser l’empreinte de mon odeur et la mouvance de l’air déplacé par mes mains. J’aurais aimé savoir déjà alors, juste pour étudier son corps en toute impunité, lui adresser la parole et le faire rire, m’imaginer nue contre lui. Je vois très bien la soirée passée à se coller de pièce en pièce sans jamais oser un geste ; puis dans un coin de la maison peu fréquenté, Monsieur et moi aurions commencé à parler de littérature, lui assis dans le fauteuil de bureau, moi en tailleur sur le lit à l’autre bout. La porte restée ouverte, il n’aurait toléré aucun sous-entendu, aucune allusion périlleuse, pourtant ces quelques minutes furtives loin des autres invités auraient été empreintes d’une lourde brûlure au creux des reins. Monsieur est tout à fait de ceux qui comprennent les regards de velours des jeunes filles, lorsqu’elles ont cet âge auquel les hommes hésitent encore à leur rendre sourire pour sourire. Il est de ceux qui captent ces premières rougeurs aux joues, ces premières langueurs de la prunelle, et y répondent naturellement, parce qu’ils devinent déjà les femmes sous les filles.

Va expliquer à ton oncle que c’est pour ça que tu es plantée devant la clinique aujourd’hui.

J’appelle Monsieur, que j’entends sourire sans même avoir besoin de voir son visage : « J’arrive, chérie. »

Une secrétaire blonde me regarde comme si elle avait capté notre conversation. Absolument pas envie de lui adresser la parole, ou de justifier ma présence. Je me tourne vers la fenêtre pour avaler mes dernières gouttes de café, prise des mêmes crampes d’angoisse que mardi matin. Le silence dans la petite salle bleue est si lourd que je me mets à fredonner hystériquement en lisant les rapports d’hygiène scotchés au mur. Quelqu’un marche derrière la porte de gauche, celle par laquelle on arrive au bloc. La secrétaire à quelques pas de moi trépigne littéralement en feignant de trier des papiers. J’aimerais avoir le visage pixelisé en entier, je crois que je mourrais s’il me fallait, là maintenant, trouver une raison d’être là, ou pire, lui raconter ma vie si elle reconnaissait la nièce du Dr Cantrel. Heureusement, alors qu’elle est sur le point d’ouvrir la bouche, la porte mystérieuse s’entrebâille et c’est Monsieur qui en sort, immense dans ses vêtements de chirurgien, ses cheveux contenus par une calotte bleue. Je le sens qui se retient de me prendre dans ses bras, quant à moi je me contente de bondir vers lui, mais c’est évident que mes joues brûlent et que mes yeux brillent, je me sens rayonner littéralement. Le sourire de Monsieur est une caresse dans les cheveux, même si ses mains restent sagement dans ses poches.

La clinique est faite de telle manière que nous sommes totalement invisibles durant quelques mètres de couloirs biscornus, et aussitôt dans ce lieu de non-droit Monsieur me saute dessus, soudant sa bouche à la mienne, me violant de la langue dans une parenthèse temporelle qui pourrait s’apparenter à un évanouissement, tant j’en perds mes repères et ma conscience. Je subis un peu ce baiser qui sent si fort l’urgence, qui dit « je ne vais pas pouvoir tenir si tu es là entre tous ces gens et que je ne dois pas t’embrasser ». Je crois que je viens de comprendre d’où vient cette répulsion savamment mêlée à l’attirance magnétique qui fait de Monsieur un être chargé d’affects paradoxaux : tout en même temps que cette liaison avec un homme aussi brillant et sensuel me fascine. J’ai eu l’impression d’être une proie si facile que Monsieur n’est peut-être pas un si grand chasseur que ça, après tout ; même s’il se défend plutôt bien pour ne pas ressembler à ces vieux qui se font briser le cœur par des minettes à peine sorties du lycée. Par moments, je sens une telle fébrilité dans ce désir d’homme adulte que je ne sais plus s’il faut être flattée ou avoir pitié de lui. Je me trouve investie d’un pouvoir que je pourrais utiliser très habilement, mais qui me dépasse.

Dans le vestiaire Monsieur me couvre d’un regard lourd de sens en me tendant un pyjama. Pendant que je m’efforce de me créer un peu d’intimité derrière des étagères bancales, il s’empare de mon sac.

— Je le pose dans mon casier, chérie. Prends juste ton portable avec toi.

Mon cœur arrête un instant de battre ; cachée derrière une étagère, je balbutie :

— Comment tu m’as appelée ?

— J’appelle tout le monde chérie, ici, explique Monsieur que j’ai à présent envie de gifler pour ce faux espoir d’avoir déjà un nom d’amour.

Une infirmière m’aide à rentrer mon immonde queue-de-cheval dans la calotte blanche. J’ai à présent l’air d’un œuf, et devant le grand miroir je tente de m’arranger tout en guettant les errements de Monsieur. J’avais l’impression d’être discrète, mais je suis à peu près sûre que la petite brune à mes côtés m’a repérée. Elle a dû voir que je voulais redevenir sexy avant que Monsieur ne se retourne vers moi — donc, que je cherche à lui plaire. Elle n’a pas l’air de se demander pourquoi. Quelque chose me dit que je ne suis pas la première jeune fille inconnue à franchir les portes de ce vestiaire au bras de Monsieur ; il n’irait peut-être pas jusqu’à se compromettre avec ces demoiselles en blouse bleue, mais elles doivent jaser entre elles des agissements du Dr S. Monsieur n’est pas spécialement le genre à éprouver gêne ou scrupules, ou à s’empêcher de lorgner ce qui lui fait envie : il n’a pas peur, il est sur son territoire. Les femmes pourront bien causer, ça ne l’empêche pas de m’entraîner avec lui dans cet ascenseur tellement flippant qui emmène le personnel au bloc. Je veux dire, c’est cousu de fil blanc : nous ne sommes que deux à grimper dedans. Elles doivent sans doute savoir que s’il se trahit, c’est maintenant. Et bien entendu, au moment où les portes se referment, Monsieur qui me paraît si grand depuis que je suis collée contre son torse, Monsieur me pétrifie d’un baiser qui a le goût des situations dans lesquelles il ne faudrait jamais se fourrer — mais ce goût ne peut pas grand-chose contre cette sensation quand il promène ses mains longues sous mon haut de pyjama, cette sensation de glisser lentement dans un bain d’eau brûlante qui engourdirait tous mes muscles. Cet homme est un tourbillon de doigts sur mes seins et dans mon pantalon. J’adore protester pour la forme, plaquée visage contre une cloison, l’érection grandissante de Monsieur me frôlant le bas du dos ; le problème est juste que je m’excite moi-même, et lui m’excite abominablement à refuser mes dérobades. Ainsi, juste au moment où l’ascenseur s’arrête, je respire déjà très fort. Un observateur extérieur aurait tôt fait de suggérer que je mouille pour le cliché du docteur masqué, anonyme, tentant de m’asservir par tous les moyens, même s’il faut pour cela m’entraver les poignets d’une seule grande main contraignante ; alors qu’en réalité, sans même que nous prononcions le moindre mot, les crissements de protestation qu’émet ma tunique frottée par la sienne reproduisent à la perfection une sorte de dialogue silencieux qui me semble bien plus excitant que le reste.

— Calmons-nous, Monsieur ! Pas ici, pas dans cet ascenseur, pas dans cette clinique !

— Je te ferai tout ce qui est en mon pouvoir en un minimum de temps, malgré toi si c’est nécessaire.

— Je t’en supplie, arrête !

— Tais-toi donc, donne-toi un peu ! Au moins un peu !

Cette scène aura duré six secondes maximum mais je prie de toute mon âme pour que personne ne remarque que l’éminent chirurgien est en érection, et que la petite blonde masquée à côté de lui pourrait parfaitement en porter la responsabilité.

Dès que les portes s’ouvrent, je reconnais quelques brancardiers, et une horde d’anesthésistes que je pourrais nommer sans trop d’efforts. C’est fou, l’élégance et la noblesse qu’il a en arpentant les couloirs du bloc ; ça n’est pas cet air de posséder les lieux qu’il arbore partout. Cela tient plutôt à sa manière de marcher, de déplacer l’air en y laissant partout son odeur que celle de l’éther ne parvient pas à dominer. Il y a quelque chose de magique dans la démarche de Monsieur. De salle en salle on sent s’il est passé par là ou non.

Je me trouve une place à laquelle j’espère ne gêner personne, pendant qu’il me présente comme une étudiante en lettres venue se documenter pour un mémoire sur le Corps (j’imagine bien l’entretien en face à face avec Monsieur, dans son bureau fermé à clef). C’est fou, toutes ces femmes asservies à cet homme, qui lui attachent sa blouse avec une bonne volonté instinctive, préparent ses instruments, se servent de son nom prestigieux pour rassurer le premier patient. C’est fou aussi, toute cette gentillesse, sans la moindre trace de condescendance, que Monsieur montre au patient allongé derrière le champ opératoire, lui que je n’ai jamais connu qu’à demi cynique. Comment est-ce possible, un tel changement, chez quelqu’un d’aussi arrogant que lui ? Là maintenant, penché sur la radio à distribuer ses ordres, Monsieur est d’une telle bonté que j’en viendrais presque à vouloir me casser le nez en mille morceaux.

— On peut y aller, docteur ? annonce une infirmière en ouvrant une pochette de sutures.

Et aussitôt le ballet commence. Monsieur sous son masque me rappelle, presque sur un ton de taquinerie :

— Si tu commences à te sentir mal, tu peux sortir et t’asseoir dans le couloir.

— Ne t’inquiète pas, réponds-je en tentant les mêmes yeux de miel. Ça n’est pas le genre de choses pour lesquelles je m’évanouis.

Comme il ne me lâche pas du regard, j’ajoute, d’une petite voix :

— Il y a quelques années, pas tant que ça en fait, je voulais devenir médecin légiste.

— Médecin légiste ?

Ses yeux sont comme de petits doigts qui me pincent partout sous ma blouse, semblant rire franchement de ce qu’une petite blonde aux fesses si roses, au verbe si leste, puisse avoir considéré l’hypothèse de vivre avec des chairs mortes et sourdes.

— Quelle idée, ajoute Monsieur d’un ton taquin, après quelques secondes qui m’ont rougie. Puis il se penche avec son bistouri sur l’homme endormi devant lui. Comme ça, sans avoir pris d’élan, sans avoir réfléchi quelques secondes de plus, comme s’il ne venait pas de nous trahir un peu — rien qu’un peu. Ce bruit que font la peur et l’admiration dans ma cage thoracique. Cette précision qu’ont ses gestes. Incroyable. Maintenant que je sais cela, je vais me concentrer un peu plus sur la manière dont il me manipule, voir si cette minutie chirurgicale se retrouve jusque dans les plis informels de nos draps parisiens.

— Parce que si tu t’évanouis, poursuit Monsieur sans me regarder, on a tout ce qu’il faut pour te remettre d’aplomb.

— Je me connais ; je ne tombe pas dans les pommes pour du sang.

— Oh, tu sais, on tombe dans les pommes pour de multiples raisons. La douleur, par exemple, ou la faim...

Sans me regarder, il laisse planer sa grande main au-dessus du chariot, hésite entre plusieurs instruments, et reprend son piquant inventaire, dont je devine déjà la fin :

— La peur...

Je baisse les yeux vivement, empourprée sous mon masque. Osera-t-il, n’osera-t-il pas ?

— Le plaisir...

Je me mords le gras des joues, et un goût de sang aussitôt m’emplit la bouche.

— La sensation d’oppression, aussi.

Les grands yeux gris escaladent mon corps pour se planter dans les miens, effrontément.

— Mais, a priori, rien ne différencie très nettement un évanouissement d’une pâmoison.

Je m’arrache de force à cette étreinte muette, fascinée par les risques que prend Monsieur à employer ces mots pervertis dans mes textos. Je le soupçonne de sourire sous son masque, puis il retourne à son grand œuvre, tandis que mon cœur bat encore à pleine vitesse. J’aurai frôlé l’infarctus vingt fois ce matin.

Il refuse de confier les sutures aux infirmières, par souci de perfection — coud comme on confectionnerait de la dentelle, avec la même concentration féminine et farouche.

— Imagine à quel point c’est important, le nez. À quel point un nez ponctue un visage. La taille et la beauté de la cicatrice sont très importantes.

Monsieur a dit « beauté » quand tant d’autres auraient parlé d’aspect : cette nuance me renvoie un instant un jour plus tôt, dans la petite chambre bleue. Il caressait mes hanches, et au bout de quelques minutes j’avais remarqué que ma peau nue se trouvait sous un rayon de soleil qui ne me pardonnait rien. Mais étrangement, je m’en fichais un peu. J’étais bien. J’avais souri.

— Tu regardes mes vergetures ?

Et Monsieur très sérieusement avait murmuré dans mon cou :

— C’est si joli, tu as des rayures. On dirait un petit tigre.

Au moment où il repose ses instruments, une infirmière lui annonce des visites à rendre à l’étage du dessous. Retour dans l’ascenseur, avec pression atmosphérique intolérable. Avant même de m’avoir touchée il est dur contre moi, d’une dureté qui ne deviendra impérative que d’ici quelques heures, lorsque je serai partie et que je lui enverrai des textos de sale petite allumeuse. Je m’empoisonne longuement à son haleine chaude de café. Au rez-de-chaussée, comme je suis encore totalement abandonnée contre lui, Monsieur se désespère : « Mais comment je vais faire, dis-le moi un peu. »

Question oratoire à laquelle il répond par un long soupir, en me regardant comme il me caresserait.

Je l’attends assise dans le vestiaire, les yeux perdus dans le vide, lorsque mon portable s’agite. Monsieur qui écrit : « Tu me plais ! »

(C’est-à-dire que même si cet habit ne me va absolument pas, je suis nue comme un ver en dessous. Quand il l’a constaté, Monsieur a failli devenir fou.)

Galvanisée à l’idée que je ne puisse définitivement pas me faire violer dans une clinique, quoi que je dise, je réponds quelque chose d’obscène — pour le regretter aussitôt. J’ai peur de voir revenir Monsieur, pourtant celui-ci réapparaît l’air impassible — l’air d’un docteur revenant de ses visites. Mais en vérité le feu couve : cet homme doit pouvoir opérer ou faire n’importe quelle activité demandant un peu de concentration en pensant à des choses innommables (auxquelles je participe sans doute, Seigneur — et que m’arriverait-il si tous ces gens disparaissaient de la clinique en un claquement de doigt ?).

Je viens par texto de le traiter de vieux vicieux. Dans l’ascenseur, Monsieur fait mine de se fâcher, il n’a pas compris l’affection dans mes simili-insultes.

— Ça va mal se finir, cette histoire, gronde-t-il en me pinçant les tétons sous ma blouse. La prochaine fois que je t’ai à ma disposition, il va y avoir une énorme fessée pour toi.

Une fessée de Monsieur, c’est un coup à avoir une trace de doigts toute bleue pendant quinze jours, et à inventer un énorme pipeau à mon cher et tendre et naïf Andréa (la chute dans l’escalier, grand classique). Mais avant la fessée, rien que la traversée du couloir s’annonce comme une épreuve périlleuse. Je glousse d’avance à l’idée que je vais avoir les seins qui pointent à en percer le pyjama, devant cette horde de gens. Monsieur Dieu sait comment réussit à faire oublier à tout le monde qu’il bande effrontément. Et revoilà le grand professeur dressé qui investit un autre bloc, examinant le ventre d’un autre malade. Je l’abrutis de questions que j’espère cohérentes ; à mon plus grand émerveillement, Monsieur sans cesser d’ouvrir, d’écarter, de couper ou de cautériser, me répond avec la meilleure volonté du monde. Il n’y a pas trace dans sa voix de cette condescendance atavique ressentie chez d’autres chirurgiens plus jeunes que lui, qui me parlaient sans jamais m’expliquer quoi que ce soit, et ne daignaient me répondre que pour souligner l’abysse qui séparait leurs connaissances des miennes. Mardi matin, il m’a montré comment on posait des prothèses mammaires, en me caressant d’une manière étrangement docte — et je me sentais à la fois recouverte d’attentions et manipulée comme un mannequin devant un amphi plein à craquer d’étudiants en médecine. Délicieux, en somme.

Dans la salle principale du bloc, la prochaine patiente de Monsieur se fait anesthésier.

— Va regarder, c’est très intéressant, me dit-il, sentant que mon intérêt risque de fléchir au bout de quelques sutures.

J’essaie de me faire la plus discrète possible pour me poser dans un coin près de cette jeune femme qui pleurniche. Une anesthésiste que je connais — j’en suis sûre à cent pour cent — plante une aiguille dans la peau blanche à l’intérieur de son bras, balayant sa patiente d’yeux où éclate cet apitoiement appris des médecins.

— C’est si douloureux que ça, une anesthésie ? je lui demande, tandis que des brancardiers transportent le lit dans le bloc où Monsieur plaisante avec un malade.

Pour elle, c’est sûr, répond le Dr Simon (voilà, je me souviens, je lui avais tenu la jambe des heures quand Philippe faisait une liposuccion à cette énorme bonne femme ! Isabelle Simon ! Mon Dieu !).

Et tandis qu’elle m’explique d’une manière diplomatique que cette patiente est une comédienne, j’hésite à la regarder sous mon masque comme le font les gens normaux lorsqu’ils discutent, ou à baisser les yeux comme je suis très tentée de le faire. Depuis mon arrivée au bloc, j’ai compris combien un regard peut être bavard lorsque le reste du visage est réduit au silence. La preuve, je l’ai reconnue aux ridules qu’elle a quand elle sourit. Si sa mémoire est aussi bonne que la mienne, je suis fichue. Avec un peu de chance, en plus elle est déjà venue déjeuner à la maison, mon oncle étant peu porté sur le protocole et incrustant les gens les plus improbables à ses dîners dominicaux. Je ne peux pas déterminer si elle m’a démasquée ou non, il semblerait qu’elle surveille les allers et retours des uns et des autres tout en parlant. Cela dit, les quelques moments où son regard et le mien se croisent installent le doute : durant une poignée de secondes, elle a l’air prête à me demander de lui rappeler mon nom (qui je suis et pourquoi je suis là sont des intrigues qu’elle n’a pas encore résolues). Puis Monsieur à voix haute s’inquiète de savoir où j’ai bien pu passer, d’un ton de père cherchant sa mouflette dans les allées du Monoprix. Lorsqu’elle entend « Ellie », Isabelle Simon me transperce du regard. Fichée, je suis fichée. Elle vient en un éclair de reconnaître la petite Cantrel, aujourd’hui nichée sous l’aile du sémillant Dr S., et pour quelle raison ? On préfère ne pas savoir. Connaissant le bonhomme, ça ne peut pas être de la pure générosité de sa part. Donc, la situation est aussi simple que méprisable : cette ex-gamine et cet homme marié père de famille ont une liaison. Peu importe comment elle a commencé et ce qu’elle signifie pour eux, tout ce qui compte est qu’ils aient l’impudence de la trimbaler jusqu’ici.

« Ça n’est pas ce que vous pensez », disent mes yeux au-dessus du masque. « Mais quand même un peu », précisent mes joues cramoisies.

Manque de chance, à peine me suis-je éloignée que le téléphone sonne dans le couloir.

— Docteur, c’est votre épouse ! braille une infirmière en fendant la foule amassée autour de la patiente pleurnicharde.

Voilà l’ombre ultime qui plane au-dessus de nous. Isabelle Simon me fixe une dernière fois, longuement, avant de tourner les talons, et je me tasse dans un coin de la pièce, coincée entre ces deux femmes pour qui je représente, à des niveaux différents, une présence intruse. Il échange quelques banalités un peu expéditives, sans une fois utiliser de surnoms tendres à son égard — mais il y a dans cette sobriété une force, une complicité tacite, qui n’a pas besoin pour s’exprimer de ces fioritures mièvres auxquelles les amoureux ont recours. La femme de Monsieur : en voilà, un Continent Noir. Presque aussi vaste que le couple qu’ils forment. Regarde cet homme, dont les beaux yeux orientaux semblent irrémédiablement attirés par chaque spécimen de la gent féminine, et dis-toi que seule cette voix, seuls ces doigts qui quelque part vers Châtelet tiennent le combiné familial ont réussi à lui faire courber l’échine. Dis-toi qu’il pourra aller aux quatre coins du monde avec vingt filles différentes, toutes plus jeunes les unes que les autres et aussi tentantes qu’un livre aux pages encore incoupées, mais c’est vers Elle qu’il reviendra toujours. Sans doute un divorce lui coûterait-il très cher, mais ce genre de détail n’a aucune importance. Monsieur n’est pas le genre à partir pour une autre femme sur un coup de tête. Et il n’est pas du genre à tomber amoureux des filles qu’il baise furtivement, même pas de moi qui pourtant l’obsède complètement ces derniers temps. Il peut me couvrir des noms les plus doux qui soient, mais il a besoin, c’est évident, de ces racines, de ces fondations inébranlables pour jouer autour. Monsieur aime sa femme, depuis si longtemps qu’il ne le sent probablement pas vivement, comme on aime à mon âge. C’est épidermique : elle fait partie de lui.

Monsieur raccroche et sans me regarder, moi qui me fais toute petite derrière une des portes coulissantes, il se penche sur sa patiente qui se dilate le gosier. En italien. Monsieur lance quelques phrases rassurantes dans la même langue, d’un ton de GO hyper motivé. Ils sont séparés par un large champ opératoire, et il pourrait s’en donner à cœur joie, mais pas une fois il ne se plaint des cris théâtraux de la jeune femme. Il n’essaie même pas de la freiner. Monsieur montre une compassion que je pensais ne jamais lui voir. Une infirmière caresse les quelques cheveux noirs qui dépassent de la calotte, en lui disant combien ses nouvelles dents sont belles.

— Montre-les au docteur, qu’il voie comme tu es jolie !

La jeune Italienne, entre ses larmes, parvient à esquisser un sourire de petite fille qui combat la douleur. Technique éculée pour lui faire oublier qu’elle a mal — mais on dirait que ça marche. Monsieur entre tout entier dans ce simulacre de séduction, surenchérit :

— Voilà, elle est toute belle. Et bientôt son petit bidon le sera aussi.

La jeune femme ne s’arrête plus de sourire. J’aimerais bien intercepter le regard de Monsieur, sentir que même informe sous mon pyjama, même loin de lui, il me sent encore.

— Et vous avez vu, docteur, elle a perdu beaucoup de poids, poursuit l’infirmière qui espère sans doute que Monsieur la suivra jusqu’au bout, car la patiente recommence à gémir.

— C’est vrai, admet-il, mais il va falloir en perdre encore, parce que quand on passe ses journées immobile, avec la bouffe française...

La jeune femme glousse. Mortifiée pour elle, je darde sur lui des yeux écarquillés dans lesquels j’espère qu’il pourra lire les lettres. « R.U.S.T.R.E. ». Mais non, Monsieur badine, dresse en riant l’inventaire des spécialités culinaires qui ont valu à sa patiente ses cuisses imposantes.

— Comment tu as pu lui dire une chose pareille ? je lui demande tandis qu’il retire sa blouse et son masque.

— Je t’assure, quand elle est arrivée à la clinique elle était énorme. Maintenant elle est juste grosse. Il y a encore du travail, c’est tout ! répond-il en se lavant les mains.

(J’adore la manière dont le savon mousse dans les poils doux de ses avant-bras. Rarement vu quoi que ce soit d’aussi viril.)

— Je n’aimerais pas entendre ça dans ta bouche, dis-je, après quelques secondes où contemplation et réflexion se sont inextricablement mêlées.

— Ça n’arrivera pas.

Monsieur me sourit en appelant l’ascenseur.

— Toi, tu as un petit corps adorable.

Un brancardier qui passait par là force Monsieur à retarder ses avances. Mais, comme si les éléments et les objets inanimés de cette clinique lui obéissaient, l’ascenseur branlant fait son apparition et, une fois de plus, nous échappons miraculeusement à la catastrophe.

C’est en tout cas avec cette impression de semi-apocalypse que nous nous engouffrons dans la cabine. Au moment où je soupire théâtralement pour exprimer mon soulagement, mon haleine de vieux café et de ventre vide se répercute dans le masque et m’agresse. Voilà pourquoi les gens qui boivent du café ont toujours des chewing-gums sur eux. Brusquement, je me fiche bien d’Isabelle Simon, de la patiente trop grosse ou du brancardier : le monde ne tourne plus qu’autour de mon souffle putride — et comment vais-je bien pouvoir l’empêcher d’atteindre Monsieur ? Le voilà déjà qui m’attire à lui d’une main douce sur ma nuque, picore mon nez de ses lèvres soyeuses. Le bout de ses doigts triture les élastiques de mon masque.

— Arrête !

Je me raccroche à ce morceau de carton comme à ma dignité, me débattant comme une anguille entre ses bras, mais Monsieur ne l’entend pas de cette oreille. Impossible pour lui de comprendre que ma bouche puisse être si près de la sienne et lui échapper tout de même. Au désespoir, je suis obligée de me justifier :

— Je n’ai bu que du café ce matin, je pue du bec !

— Je m’en fous, trépigne Monsieur tandis que les portes se rouvrent sur le vestiaire. Je suis docteur, je connais toutes les odeurs du corps humain.

Peine perdue, des infirmières nous regardent.

— Ça n’est pas le problème du tout, réponds-je, et je retire mon masque avec l’impression de lui montrer ma chatte (connaissant Monsieur et son sens des symboles, c’est sans doute à peu près la même chose). Je l’ai mille fois entendu contrer mes indispositions potentielles en arguant de son métier, devenu art de vivre. Argument fantôme. Je n’ai jamais considéré Monsieur de cette manière : il a toujours été un homme avant d’être un médecin, sensible aux mêmes stimulations que les autres spécimens de son espèce, qu’il en sache ou non les tenants et les aboutissants. Il me confirme malgré lui dans cette nuance : lorsque je lui demande mon sac resté dans son casier, l’irréprochable praticien en profite pour frôler mes fesses de son bras tendu. Après un coup d’œil entendu, Monsieur intercepte ces feuilles d’un rose clitoridien que j’ai recouvertes de phrases byzantines à son intention.

— C’est pour moi ? chuchote-t-il, et sans attendre ma réponse les fourre dans la poche de sa veste.

J’acquiesce tout de même, pour la beauté du geste.

Dans un coin des vestiaires, pendant que j’enfile ma jupe Monsieur se déshabille en discutant avec un autre docteur qui vient de passer la porte. Il est question d’un collègue, François Katz : pour le coup, j’ai sauté sur les genoux de cet homme il y a dix ans de ça, et je m’en souviens parfaitement.

— Il s’est calmé, le Katz, note Monsieur sur le ton de la plaisanterie tout en s’étirant, torse nu.

J’aime la couleur des tétons de cette poitrine large. Ce qu’elle dégage sans que Monsieur en soit conscient, cette impression de puissance involontaire, cette apparente fragilité ; sa peau lisse, aussi douce que celle d’une femme, lui donne l’air beaucoup plus jeune et délicat qu’il ne l’est en vérité — mais je sais à présent quel venin court sous ce duvet de brun.

— Quand tu penses à ce qu’il a gueulé quand ils ont changé le planning des blocs ! poursuit l’autre médecin inconnu au bataillon, et Monsieur étouffe un court rire en dénouant sa calotte bleue.

Ses cheveux où se mêlent noir et argent retombent dans son cou, et d’un seul geste de ses doigts il se recoiffe. Me voilà presque seins nus mais je ne m’en rends pas compte, hypnotisée comme je le suis par l’architecture à la fois simple et sophistiquée de ses bras. On reconnaît dans la longueur, dans la finesse de ses muscles, l’animalité travaillée d’un homme vivant dans un environnement qu’il n’a pas eu besoin de combattre pour dominer ; et cette force qu’il détient sans s’en servir vraiment ne ressort que lorsque je suis un terrain à conquérir dans ses bras. Sous son nombril s’étend le chemin des Dames, qui entraîne savamment le regard dans sa chute et pousse l’imagination dans des derniers retranchements qui n’étaient pas forcément prévus. Comment suivre cette route toute tracée sans frémir de la voir disparaître sous le pantalon bleu ? Ainsi encadrée par l’affleurement de ses hanches étroites, elle semble un nota bene pour indiquer qu’à quelques maigres centimètres près les chastes poils du ventre, sans changer de texture ou de couleur, s’auréolent d’un éclat ô combien sulfureux.

Je m’apprête à tomber tête la première dans des rêveries ayant toutes pour point de départ la queue encore étrangère de Monsieur, quand mon portable me rappelle à l’ordre en vibrant bruyamment sur le banc : ma mère. Qui braille. Qui veut savoir où je suis, ce que je fais, avec qui. Quand je rentre. La première excuse qui me vient à l’esprit n’est indubitablement pas la meilleure : je joue au poker chez Timothée. Oui, à onze heures et demie un mercredi matin. Ma mère feint de me croire, sans toutefois faire le moindre effort pour jouer la comédie proprement. Elle ne peut se douter de rien — ce serait chercher trop loin, Ellie dans un bloc opératoire — mais parle par monosyllabes, sèchement, comme s’il était plus probable que je participe à un gang-bang qu’à un tournoi de hold’em.

— Tu fais ce que tu veux, conclut-elle de ce ton pète-sec qui m’horripile.

— Maman, où veux-tu que je sois ?

En deux phrases, elle a su me pousser à bout. Comme j’ai haussé la voix, Monsieur me jette un regard interrogateur.

— Je n’en sais rien, Ellie. Enfin peu importe.

(Oh, ce soupir interminable de « ma fille est un échec social complet » ! Je pourrais la tuer, parfois. De mes mains nues.)

— J’espère que tu as tes clés, je ne suis pas à la maison.

— Alors tu es vraiment incapable de me croire, quand je te parle ?

— Tu fais ce que tu veux, répète ma mère. Amuse-toi bien.

Ça, c’est le pompon. La phrase type qu’elle incruste à la fin de chaque conversation pour faire monter la pression et me saper définitivement toute possibilité de m’amuser pour de bon, un peu comme un nuage de cartoon qui me suivrait partout en déversant des litres de flotte glacée.

— Qu’est-ce qui se passe ? demande Monsieur qui boutonne sa chemise à côté de moi.

— Rien. Ma mère voulait savoir où je suis.

— Qu’est-ce que tu lui as dit ?

Monsieur n’a pas su s’empêcher d’être inquiet. « Vermine », je pense. Ce court appel de ma mère m’a malgré moi confrontée au fait que toutes nos disputes récemment sont liées à la manière dont j’occupe supposément les heures passées avec Monsieur, au téléphone également. Samedi soir, alors que je ne l’avais même pas encore vu, il m’a mise en très mauvaise posture. Je rentrais du boulot, et au moment où j’ai posé mon manteau dans l’entrée mon téléphone a sonné. Sans trop m’expliquer, je suis retournée dehors avec Monsieur dans l’oreille, qui me poussait au crime. Pendant un quart d’heure, nous avons discuté de lingerie et d’orgasmes vaginaux, mon chien pleurait derrière le portail pour me rejoindre et ma mère ne cessait de m’appeler à table, depuis des endroits de la maison chaque fois différents. Lorsque je suis rentrée, elle s’est mis en tête de savoir qui j’avais eu au téléphone. Comme je me doutais que pour me poser une question pareille elle devait avoir saisi quelques bribes de conversation, j’ai préféré ne pas bluffer totalement.

— Un copain.

Un copain que je vouvoie ?

— Oui, Timothée. On se vouvoie. (Merci à lui d’exister et d’aimer effectivement l’élégance du Vous.)

Pourquoi parlais-je de cul avec lui ?

— Tu dis si tu veux écouter mes conversations ! me suis-je insurgée, dégoûtée pour elle et pour moi que ma propre mère ait pu m’entendre parler de l’avantage des culottes fendues en des termes peu farouches.

— Tu parlais fort, s’est-elle justifiée.

— Je parlais à un volume tout à fait inaudible pour toi si tu étais restée dans la cuisine, ai-je répondu.

Elle n’a rien ajouté, mais quelque part dans son visage j’ai vu qu’elle sentait venir une embrouille qui ne comprenait pas un facteur aussi simple que Timothée.

Donc, je risque à tout moment de semer le chaos dans ma famille à cause de lui, et la seule chose dont Monsieur se préoccupe est de savoir si je l’implique dans ma chute d’une manière ou d’une autre.

— Je lui ai dit que j’étais chez une copine.

Et comme il ne me lâche pas du regard, encore mal rassuré ou doutant de mes capacités à mystifier mes parents, je conclus par une pointe qui ne semble même pas l’effleurer :

— Ne t’inquiète pas.

Il passe outre, va même jusqu’à ajouter :

— Fais attention, quand même.

Je me suis toujours douté que Monsieur était profondément égoïste : il faut l’être pour réagir aussi promptement aux avances d’une fille, quand on est soi-même marié avec des enfants. Il faut l’être pour prendre l’énorme risque de faire venir sur son lieu de travail une jeune femme dont il connaît la famille, tout ça par caprice, tout ça pour me voir folle d’admiration. Il n’y a qu’un égoïste qui puisse ainsi miser sa vie entière pour quelques heures de plaisir. Monsieur est mû par une inconséquence irrégulière, parfois enfantine, et à d’autres moments très maîtrisée, contrôlant les baisers qu’il peut me faire et à quel prix, contrôlant jusqu’au nom que je lui donne dans mon répertoire téléphonique. Mais dans tous les cas, chaque fois qu’il nous met en danger, il est intimement persuadé que l’issue sera déterminée par ma prudence ou mon étourderie. J’ai déjà du mal à m’occuper de moi, et soudain j’ai sur les bras un bébé de quarante-six ans qui joue à se faire peur et à me terrifier. Et pourtant, pourtant... il suffit que je voie ces yeux si différents des miens pour comprendre qu’à bien des égards Monsieur et moi sommes faits du même bois. Dans ces prunelles auxquelles l’absence de masque a rendu leur sulfureuse subtilité, je retrouve la rouerie et l’égocentrisme que je me connais, même si lui et moi les exploitons à des fins et par des moyens qui diffèrent sensiblement. Si j’ai foncé tête baissée dans le piège exquis que représentait Monsieur, c’est avant tout parce que je retrouvais un peu de moi dans cette immoralité d’enfant, dans cette perversion polymorphe — ou du moins qu’il me ressemblait suffisamment pour m’intriguer et me plaire, dans des mesures que je peine toujours à quantifier.

— Je te dépose quelque part ? me demande Monsieur devant la clinique.

— Ça va aller, dis-je, sans plus le détester vraiment.

— C’est vrai que tu prends un taxi, note-t-il avec un sourire qui me blesse sans qu’il le sache.

Il croit s’adresser à la parfaite courtisane, venue en taxi et qui repartira de même — comme si lui et moi financièrement jouions sur le même terrain. Je suis à l’âge où chaque billet de cinq euros a une vraie signification ; j’ai ce pragmatisme étudiant constamment en butte à une flemme de cocotte désargentée qui pourrait me pousser à prendre un taxi, mais ça n’est même pas une considération pécuniaire qui m’en empêche.

— Je vais aller voir une copine, à quelques stations de métro. Ne t’embête pas, je t’assure.

Monsieur ne comprendrait pas. Il connaît le luxe de la conduite et le souci de rapidité depuis trop longtemps pour comprendre qu’après une telle matinée la seule chose que je veuille soit de passer une heure dans un train avec mon iPod, pour revoir chaque scène, tout analyser, couver longuement l’envie de le voir et de le posséder totalement, pas furtivement, pas avec trente personnes autour. Cette solitude et ce recueillement, cette flânerie en sous-sol, me sont un luxe que Monsieur ne goûterait pas.

Debout sur mes talons, j’ai l’œil las et engourdi d’une femme qui sortirait d’un lit. Il me semble avoir fait l’amour avec lui durant tout ce temps que nous avons passé au bloc.

— Embrasse-moi une dernière fois, chuchote Monsieur qui se tient de cette manière que j’adore, les deux mains dans les poches de son pantalon de costume — on dirait l’étudiant qu’il était il y a vingt ans, cultivant une désinvolture de surface.

Et dans un angle mort de cette petite rue baignée de soleil, là où personne sinon les riverains ne peut nous voir, je me dresse sur la pointe des pieds, yeux fermés, et Monsieur tient mon visage entre ses belles mains d’amant. Les secondes passent, comme si notre ravissement nous isolait complètement du monde environnant. Son parfum éclipse celui des marronniers en fleur, ses pouces qui caressent mes joues me rendent totalement indifférente au vent frais. Puis il semble réaliser que nous ne sommes pas aussi seuls que dans notre cocon du mardi matin. En quelques secondes l’atmosphère change imperceptiblement, l’urgence redevient palpable — et Monsieur m’embrasse, ou bien c’est moi qui l’embrasse, en fait nous nous embrassons, de telle manière que durant un temps infime nos visages ont l’air de s’emmêler sous ces fenêtres parisiennes. À mi-voix je balbutie :

— C’est terrible.

— Qu’est-ce qui est terrible ? demande Monsieur.

J’ai un sourire triste.

— Tu sais bien ce qui est terrible.

Le silence qu’il m’oppose en réponse, ses admirables sourcils n’exprimant rien qu’une empathie mystérieuse, sonne comme un restant de naïveté que l’expérience ne serait pas venue défricher : que tu sois toi, que je sois moi. Qu’il y ait nos deux vies à tous égards incompatibles, ta femme, tes enfants, mes parents, Andréa. C’est terrible que je ne pense même plus à eux. Regarde-moi. Mon copain est parti au Brésil depuis une semaine, et avant de te rencontrer je ne faisais qu’attendre son retour. À présent son retour m’effraie, parce que je n’ai pas la moindre idée de comment gérer cette histoire en même temps que la nôtre. Je ne sais même pas comment je peux faire tenir deux hommes dans ma tête, et actuellement tu prends toute la place, et je ne veux pas, je ne sais pas faire. Ça, c’est terrible.

— Je vais voir comment on s’organise pour mardi, dis-je en m’éloignant en marche arrière.

— Tu ne peux pas savoir à quel point j’ai hâte, répond Monsieur en effleurant mes doigts une dernière fois.

Chez moi aussi, la pulsion de vie triomphe tout le temps : la seule chose à laquelle je pense, en trottinant vers la rue de Rivoli, c’est l’aspect de mes fesses quand je marche. Sans avoir besoin de le vérifier je sens le regard de Monsieur qui ne me lâchera pas jusqu’au premier tournant.

— Tu es belle, écrit-il deux minutes après.

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