Mr.

Emma Becker · Chapitre 28 sur 32

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Mr.

Janvier

 

OK, j’ai dit que je partais. Soutien-gorge, bas, robe, cape. Chaussures. Ma culotte est trop loin. Si je m’approche à ce point du lit il va se réveiller et — putain — il voudra savoir pourquoi je pars. Je ne peux pas trouver une seule réponse polie, pas actuellement.

Mardi midi et demi et je rentre chez moi — enfin je crois.

La porte pèse trois tonnes et dessus il y a marqué Olivier Destelles. Si cette fois-ci est la bonne, si je peux me faire confiance, c’est la dernière fois que je lis ce nom, la dernière fois que je touche cette poignée, la dernière fois que je vois sa gueule, la dernière fois que je découvre la mienne dans le miroir de son ascenseur.

J’ai mille changements pour regagner la maison, et actuellement je suis vautrée contre la fenêtre d’un bus qui relie Balard au douzième, quartier depuis lequel j’espère bien retrouver ma maison, d’une manière ou d’une autre. Ça s’annonce difficile mais je suis en cruise-control, depuis que j’ai commencé à courir dans l’appartement Destelles. Je ne suis pas sûre d’avoir même dormi. Il ronflait. J’ai allumé sournoisement mon iPod dans le lit et écouté Atom Heart Mother. Je n’arrivais plus à m’émouvoir du tout, mais j’ai construit toute une théorie établissant un parallèle entre Pink Floyd et Wagner, ma foi assez élaborée. C’est à peu près la seule théorie intéressante que j’aie bâtie récemment et je me suis promis de l’écrire, mais si je le faisais maintenant ce serait terriblement chiant. En ce moment j’ai déjà du mal à apposer joliment des mots les uns derrière les autres — mais alors ce matin, dans ce bus, dans cet état, je pense que c’est totalement infaisable. Je meurs d’envie de connaître les fringales de cet été qui me tenaient des heures durant étalée à ma table, mais l’inspiration se barre en courant dès que je me pose devant une feuille de papier. Et puis je sors trop. Je fume trop. Trop de putains, trop de canotage. Trop de vodka-glace. Trop de mecs. Trop de journées qui commencent à seize heures. Trop de sommeil. On dirait que je me débrouille pour atteindre des états qui m’interdisent toute productivité.

Parfois j’y pense, en rentrant de soirées comme celles-là. La tête contre la vitre du bus, morte de froid : je me noie. Cette recherche incessante de Monsieur, que je croyais pleine de sens et en tout point mesurée, s’est transformée en une débâcle totale. Ma mère le sous-entend assez souvent, même mes amis ont fini par me le suggérer, et il n’y a guère que dans ce genre de moments que je le sente aussi. Depuis quelques semaines je suis fermement persuadée d’avoir trouvé mes limites, mais une partie de moi souhaite sans doute n’en pas tenir compte puisque je continue, comme si pour arrêter j’attendais pire que ces matins sans pouvoir dormir, pire que cette lassitude et ce dégoût uniformes du monde dans le métro du retour. Pourtant comme ça, à première vue, ça ne pourrait guère être pire. Ce RER ne mettra pas moins de vingt et une minutes à me ramener chez moi — et comment vais-je faire pour le supporter ? Je tombe de sommeil et tous mes membres sont durs, j’ai trop froid et trop chaud, l’immobilité sur mon strapontin est un supplice mais la position allongée me donnerait envie de hurler, je ne serai bien nulle part sur cette terre mais au moins, par pitié, au moins que tous ces gens disparaissent, que je me retrouve seule dans un endroit où je pourrai chercher la bonne position pendant des heures, comme un chien. Je trépigne juste d’une envie subite et impossible à satisfaire d’être ailleurs, selon toutes les définitions que l’on pourrait donner à ce mot. Les moyens d’évasion restent la lecture et la musique, mais je n’ai rien à lire et Pulp dans mes écouteurs pourrait être comme ces symphonies sublimes de Beethoven que les lignes surtaxées galvaudent. Six chansons ont défilé sans que je puisse les suivre ou les aimer — tout ce que je sais c’est que Bar Italia me rappellera toujours Olivier Destelles, ses soirées, et ces heures où l’explosion brutale de ma vie me semble plus imminente que jamais.

Il y a tout, dans cette chanson. La nappe de synthé hystérique et au milieu, comme beaucoup trop saillante, la voix de Jarvis Cocker qui imperceptiblement peine à suivre la cadence ; le sifflement suraigu et cette reprise sous forme de déferlante, absolument jouissive. L’écouter dans l’état qu’il décrit fait se sentir un peu moins seul. Mais une fois normale, rien que la musique me rappellera le malaise dans son intégralité, comme si j’y étais. Pas sûre que je puisse même me taper les trois minutes quarante-quatre en entier, pourtant c’est le genre de miracle de la chanson qui me fait aimer les mots à la folie. Pouvoir donner à ce point et dans des quantités idoines envie de vomir et de danser, je trouve ça prodigieux. Putain. La compréhension totale de cette chanson, l’acuité géniale des paroles, me précipitent presque au bord des larmes. Et qui revient sur son noir destrier sitôt que je fais une de ces découvertes à couper le souffle ? Qui donc se découpe soudain du demi-oubli dans lequel les mois et l’absence l’ont relégué ? Car il y a peut-être bien une personne au monde que je pourrais supporter de voir, actuellement — avec qui j’oublierais un peu qu’aujourd’hui, à cette heure précise, tout va si terriblement mal. Monsieur me prendrait dans ses bras et, pour une fois, la manière qu’il a de se piquer de tout connaître, d’avoir tout fait avant moi, cesserait de m’énerver et deviendrait rassurante. Je pourrais répéter « je suis mal, je suis mal » jusqu’à ce que ça aille mieux ou que je m’écroule de fatigue, et je sais que Monsieur comprendrait, n’aurait pas un commentaire désobligeant à faire en me voyant regretter si fort. Monsieur connaît le prix de la curiosité. Je lui parlerais de Bar Italia à cette cadence infernale, impossible à dompter — il caresserait mes cheveux pour me calmer, et nous aurions le même frisson de bonheur à la dernière reprise, comme avec Le Con d’Irène.

J’en ai ras le cul d’écrire des histoires au conditionnel.

J’ai pensé à lui une poignée de fois hier. Il neigeait à pierre fendre et je sortais du Baron au bras d’Olivier Destelles — littéralement ; c’est-à-dire que je me laissais tracter. Il était quatre heures et Paris était vide et sale, mais en regardant juste le ciel on se serait cru dans cette pub Chanel avec Estella Warren. Jamais je n’avais été dans un état pareil, aussi bien et aussi mal, par bouffées. Je haletais comme si j’allais mourir, chaque mot était séparé en trois syllabes. J’aurais pu me pisser dessus, au point de m’arrêter en pleine rue derrière une voiture enneigée ; mais, une fois accroupie culotte baissée, je regardais Olivier désespérément en lui demandant pourquoi je n’arrivais pas à faire pipi, pourquoi, pourquoi ? Et lui calmement, avec les yeux que j’aurais voulus à Monsieur dans une pareille situation, m’expliquait que c’était normal. Que je pisserais plus tard. Le tout prononcé avec une lubricité qui me dégoûtait et me fouettait le sang, parce que sans éprouver le moindre désir pour lui ou la moindre envie de cul, j’avais besoin comme d’air d’une scène grave, gravissime, à la Madame Edwarda. J’étais presque assise cul nu dans la neige sous ma cape noire, capuche relevée, avouez que le parallèle était tentant.

Olivier nous ramenait vers sa voiture, mais tous les trois pas je m’arrêtais pour lui poser une question ridicule de fausse profondeur, des promesses que je ne voulais sûrement pas qu’il tienne — est-ce qu’il me comprenait ? C’était ça, mon dilemme. Je lui racontais ma vie dans ses détails les plus intimes, chancelante à son épaule, persuadée que malgré tout ce qui m’éloignait de lui, ce qui me révulsait chez lui, Olivier m’avait mieux cernée que tous les autres. Parfois la répugnance qu’il m’inspirait me laissait immobile quelques secondes, dévorée de fascination. L’euphorie faisait de toutes ces déceptions et ces dégoûts des expériences cosmiques : être dans une certaine mesure familière de ce genre d’homme et de cette perversion me réjouissait de manière malsaine, était la chute et son poignant vertige. Au tournant d’une rue je me suis adossée contre un immeuble, jambes écartées, jupe relevée sur ma touffe — exhortant Destelles à me lécher, là, maintenant. Impossible de retranscrire ce qu’il y avait dans ses yeux lorsqu’il m’a dit non ; il souriait. J’aimais ça. J’aurais aimé le plus sale, le plus étourdissant de vice.

En passant près d’un arrêt de bus tout s’est transformé. En plein milieu d’une phrase sur un sujet extrêmement personnel, et alors que je lui parlais comme à mon alter ego, j’ai soudain perdu toute motivation, toute envie de discuter ou d’être là avec ce mec. Je voyais les gens nous regarder, moi avec ma tête d’avoir quinze ans et mes mâchoires serrées, mes talons trop hauts, Olivier et son costume, son long manteau, sa tête d’être mon père, sa tête d’être le diable. Je ne comprenais pas ce qui avait bien pu me traverser l’esprit pour lui confier des trucs pareils. L’ennui aurait pu me tuer en pleine rue. Et alors que j’étais au fin fond, une poussée d’adrénaline immense me ramenait aux sommets et je repartais de plus belle, lui jetant tous mes secrets comme des ragots sans valeur avec une respiration de catin qu’on monte. J’étais en mode négatif quand Olivier m’a chuchoté, en voiture :

— Nous sommes faits l’un pour l’autre. Vous le savez bien, Ellie. (Parce que j’avais pris le pli de le vouvoyer — on se serait cru dans un Harlequin.)

J’ai souri jaune et pensé Monsieur Monsieur Monsieur si fort qu’il s’est sans doute réveillé inexplicablement, en pleine nuit. Je crois à ce genre d’intuition. J’y crois et je le sais parce que, tout de suite après, rien n’est devenu vraiment tolérable — comme s’il me voyait à quatre pattes sur le canapé d’Olivier, transformant en « Oui » ridicules des débuts de bâillements, trop défoncée pour mouiller, un bas filé, l’autre roulé à la cheville. Comme si je n’avais pas déjà assez de mon Surmoi en pleine révolte, chacun de mes gestes passait par la censure imaginaire de Monsieur, soupirant Ellie, qu’est-ce que tu fais, là ? Passe encore que ce mec soit un pervers et un boulet fait expressément pour t’entraîner dans les bas-fonds, passe encore que tu sois aussi dangereusement fébrile qu’un rat dans une toute petite cage et à deux doigts de ronger ses propres pattes — la seule faute de goût, c’est que c’est moche à voir. On pourrait te mettre sur un site de détraqués avec comme titre accrocheur « petite salope droguée se fait bourrer n’importe comment » — et les commentaires diraient « pauvre nana » ou « pathétique ». Je me fais vraiment du souci, Ellie. Est-ce que je ne te l’ai pas dit, le jour de ton anniversaire, dans ma voiture : « Fais attention à toi » ? Et tu m’avais répondu en haussant ton joli petit menton : « Je ne vois pas pourquoi tu t’inquiètes, tu ne m’appelles pas et on ne se voit jamais. » Tu faisais la tête de mule, comme si tu ne comprenais pas, alors que tu le sais parfaitement ; voilà pourquoi je me fais du souci. Parce que je sentais venir ce genre de scène que tu regrettes, et les regrets sont pires que tout. Tu puais le mec qui ne sait pas te toucher et que tu n’as même pas envie d’instruire. Je l’ai vu à la manière dont tu as sursauté quand je t’ai appelé mon Petit Amour, comme si c’était totalement inconcevable que malgré tout je puisse t’aimer toujours. Je t’avais parlé de ce regard de bête qu’on tue, ces yeux flous que tu fais quand je t’encule et que tu arrêtes de bouger — et toi tu lui imites ces yeux qui sont à moi, tu laisses ce connard se tortiller sur toi et te souffler des mots dégueulasses dans l’oreille, t’appeler Chérie même si ça te fait grimacer et tourner la joue le plus loin possible — et comment peut-il ne pas s’en rendre compte, hein Ellie ? Par quel miracle d’aveuglement occulte-t-il si parfaitement la raideur de ta nuque et ta manière si manifeste de subir chacun de ses baisers ? Tu le détestes tellement fort qu’il devrait le sentir, toi tu le sentirais, non ? Est-ce qu’il croit juste que tu es défoncée ? Peut-on être aussi con ? Moi j’ai une autre idée : peut-être qu’il a compris cette haine féroce que tu lui voues, là tout de suite, et qu’il s’en fout. Tant que tu ne hurleras pas pour qu’il s’arrête il entrera dans ton jeu et répondra à tous tes faux cris, à tous tes faux spasmes. Et toi tu n’es pas de celles qui hurlent. Tu attends sagement que ça passe et ensuite tu l’écris, le médiocre, l’humiliant, l’emmerdant. Tu essaieras tous les mecs avant de comprendre, mais une chose est sûre, Ellie, tu n’as strictement rien à faire dans un monde où on baise une fille tant qu’elle peut encore produire des sons, quels qu’ils soient. Il faudrait que tu te barres, même si tu n’as nulle part où aller, mais je préférerais te savoir traînant dans les rues à cinq heures du matin par un froid polaire que sous ce gros porc bien au chaud. Toi-même tu préférerais ça, au fond.

Ultime insulte, que je n’avais pas remarquée avant et qui pourtant avait dû m’induire sur toutes ces mauvaises pistes, Olivier Destelles portait Habit Rouge. Alors j’ai su qu’il fallait qu’il arrête ou que je meure, tout de suite. Cet ultimatum a duré une fraction de seconde mais je ne l’oublierai jamais.

J’ai sur moi cette édition superbe et sans âge des Fleurs du mal de Baudelaire, qu’il m’a offerte pour mes vingt et un ans. Elle m’a empêchée de fermer mon sac toute la soirée. Personne ne comprenait pourquoi je sortais avec un si vieux livre (cela étant personne ne devait comprendre pourquoi je sortais avec un si vieux mec — mais là-dessus on ne m’a pas posé de question). À l’intérieur, un petit bout de papier que je déplie gauchement : « offert par C.S., le 14/12/2009. » Habituellement je cache les cadeaux de Monsieur dans un amas de fringues tire-bouchonnées, mais dernièrement ma mère a voulu y mettre de l’ordre et il s’en est fallu de peu qu’elle ne trouve cette petite note, où le nom traître se trouve inscrit en pleines lettres, très franchement, comme un défi. Lui et moi savons bien pourtant qu’il n’y a guère que ce joli papier qui nous relie encore — c’est la raison pour laquelle je le trimbale partout. Voilà aussi pourquoi même en position fœtale sur mon lit, dans la maison qui se réveille et part travailler, je le garde à côté de moi à hauteur de visage. Ainsi, entre les relents d’alcool et les spasmes maxillaires je me rappelle de ce mercredi de décembre, dans sa voiture. Dix minutes, c’est assez rapide à se repasser, et c’est le seul moment où mon cœur a battu récemment — par amour, j’entends.

J’ai pris le parti de ne plus écrire ces coups de fil et ces rendez-vous banals que Monsieur m’accorde, presque sans le faire exprès. Dans quelques mois je n’aurai sans doute rien retenu de ses dernières manifestations à part peut-être deux ou trois choses, et avant de m’endormir je préfère les noter :

J’ai à présent deux très beaux livres dans ma bibliothèque.

Même si je n’exprime plus cette rage de lui appartenir, il faut toujours que je lui parle. Et lui parler me donne envie de retomber amoureuse.

Il se pourrait bien, après réflexion, que Monsieur m’aime aussi et que cette relation soit une pièce de Racine où tout sépare les amants. Mais dans ce cas précis, ça ne rend pas le drame central plus beau : sa voiture noire est venue remplacer les hôtels du mardi matin, nous nous voyons un quart d’heure dans un parking ou en double file, et Monsieur ne retire même pas ses lunettes de soleil. Je persiste à mettre des porte-jarretelles pour qu’il les voie. J’ai introduit le sarcasme dans notre mode de communication et lui ne comprend pas, se vexe pour un rien, m’attaque sur les sujets où je reste évasive. Contre toute logique il refuse d’admettre que des amants ne puissent pas tolérer d’être éloignés l’un de l’autre plus d’un jour — donc, que nous sommes autre chose. Et que cet autre chose n’est pas spécialement gai — mais hey, c’est tout ce que j’ai.

Voilà, je crois que j’ai trouvé la bonne allégorie — et oubliez toutes les conneries que j’ai pu marquer avant : on croirait un dessin animé qui a trop duré, avec une souris usée agitant mollement le cul devant un gros chat trop nourri. Condamnés à continuer, juste parce que la vie serait vraiment trop bizarre sans cette interminable course-poursuite.

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