Mr.
Livre I
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Dieu, que tu étais jolie ce soir au téléphone !
Sacha Guitry, Elles et toi
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Avril
Lolita, de Nabokov. Voilà bien un livre qui m’aura poussée à ma perte. Je ne pense pas, tout compte fait, qu’on puisse trouver un autre coupable dans ma bibliothèque. Je suis passée à travers Sade, à travers Serpieri et Manara, à travers Mandiargues, à travers Pauline Réage, mais ça n’est pas d’eux que je tiens ce vice qui m’a jetée dans les bras de Monsieur. Je le vois bien, maintenant. Il aurait fallu me tenir écartée de cette vieille édition jaunie qui traînait dans le salon, l’air de rien. J’y ai tout appris d’un certain type d’homme, d’un genre mondain d’ennui profond qui précipite leurs regards, leurs tempes grisonnantes vers les jeunes filles, comment se cristallise le désir sur des corps qui ne sont plus ceux d’enfants, et pas encore ceux de femmes. J’y ai connu leur croix, la force qu’il faut pour la traîner indéfiniment sur ces chemins perclus de nymphettes. J’ai appris à lire sous leurs sourcils nobles d’hommes responsables le puissant attrait du vice, l’adoration pour cette divinité aux petits seins pointus, aux cheveux fous, qu’ils ont appelée Lolita.
Lolita. Exigeante au-delà de toute raison, accaparante et jalouse, engagée dans un combat sans fin (et gagné d’avance) contre toutes les autres femelles du genre humain, qu’elle domine de son mètre quarante, de son unique chaussette, de ses longs membres graciles. Notons que le passage de la fiction à la réalité fait naître la nymphette à l’âge précis où Nabokov lui donnait la mort (ce qu’il considérait comme étant bien pire que la mort, en vérité — le lycée) : quinze ans. Ces hommes dont nous parlons, qui souvent marchent le plus droit du monde dans leurs souliers et leurs vêtements outrageusement sérieux, sont désespérément à genoux devant ces petites Chéries — pour des raisons qui ne sont pas forcément mauvaises mais paraissent sordides au bas peuple. Pour la peau douce. Pour les fesses et les seins qui crachent à la gueule de Newton. Pour la criminelle innocence. Pour les doigts naïvement impudiques, pour les mains petites à émouvoir mais qui parviennent par Dieu sait quel miracle à contenir un émoi qui ne les émeut guère, qu’elles manipulent avec des audaces encore enfantines — imaginez qu’à part ça elles n’ont jamais rien tenu de plus gros qu’un Magnum aux amandes (il y a quelques relents de gourmandise dans la manière dont elles embouchent cette friandise d’un genre nouveau). Pour les coups d’œil comme des harpons jetés à l’aveugle, gratuitement. Pour le parti qu’elles ont pris, au contact des hommes, de soutenir leurs yeux énamourés dans la rue, aux repas de famille, à la barbe de leurs parents, partout, car l’intérêt leur fait oublier toute pudeur, partant toute politesse. Je connais à présent tout de la curiosité des hommes pour ces créatures — mais que sait-on de la quête des nymphettes ? Qu’est-ce qui les précipite loin de leurs jouvenceaux chevelus, entre les draps et les bras parfumés de sulfureuses copies de leur père ? Nabokov n’a jamais évoqué ce qui pouvait bien se passer dans la tête de Lo lorsqu’elle s’est assise sur Humbert Humbert ce pâle petit matin d’été. Ni pourquoi, quelques pages plus tôt, elle sautait sur ses genoux en maltraitant sa pomme, culotte aux quatre vents, gazouillant à l’envi pendant que son coupable adorateur tentait de contenir discrètement une effusion quasi adolescente. C’est cette lecture parallèle qui m’a manqué, l’impossibilité de savoir ce qu’il serait advenu de l’histoire si on y avait laissé parler Lolita. Sans chercher d’excuses — dont je sens, de toute façon, qu’elles sont inutiles —, il me semble que c’est munie de visées épistémologiques que je suis entrée pour la première fois dans le lit d’un homme de quarante ans, en octobre (je ne compte pas ces ébats presque accidentels avec un jeune chef d’entreprise lorsque j’avais quinze ans : il y a les hommes, et ceux de quarante ans. Ceux qui trouvent la nuance facile manquent cruellement de subtilité — à croire que les nymphettes accèdent à un niveau d’analyse ultra pointu qu’elles perdront sans doute par la suite, pas une de celles qui peuplaient ma horde n’a jamais confondu ces deux races. Les nymphettes et les hommes de quarante ans, par un hasard exquis, sont l’un et l’autre leur totem.)
Cet homme — son nom, déjà ? —, s’il ne m’a pas laissée au matin épuisée de plaisir, a eu le bon goût de ne pas vexer mon attirance pour l’immensité de ses semblables. J’irai plus loin en affirmant que c’est même son inappétence et son manque abyssal de toute sensualité qui m’ont lancée dans ma quête. Peut-être que j’étais trop exigeante ; peut-être que je tenais trop à l’accomplissement parfait de mes scénarios de petite fille — moi, courbée entièrement sous le joug et les mains et les mots d’un professeur d’âge idéal, à tout ouvert et rompu aux moindres manipulations que mon corps lui permettrait. Je ne voulais pas avoir mon mot à dire — et à vrai dire personne n’a rien dit jusqu’à quatre heures, lorsque je me suis lassée de ne plus sentir de sa queue qu’un fantôme pitoyable, aux antipodes des vigoureuses excitations qui peuplaient mon imaginaire. C’est en le branlant d’une main ferme que j’ai réalisé que, Dieu merci, la liste de ceux qui pourraient me rendre un hommage à ma mesure était plus longue que celle du Père Noël : j’ai souri largement lorsqu’il a joui, songeant déjà à la proportion de mâles qui sans m’être réservés m’attendaient de pied ferme, inconsciemment. Le lendemain, alors qu’épuisée par le manque de sommeil je trottais vers le métro, il m’a semblé évident que je ne savais rien de plus qu’en arrivant la veille. Que les hommes plus âgés puissent avoir des difficultés à bander, c’était une chose dont j’avais toujours été consciente. Cela n’avait rien à voir avec les excitations psychologiques que j’avais attendues, avec les mots dont je rêvais, et je n’avais pas reconnu dans ce corps-là les marques sulfureuses de cette maturité encore verte, bien plus verte qu’à vingt ans. Lâchement, j’ai cessé de répondre au téléphone lorsque son numéro s’affichait et, au bout de quelques semaines de silence coupable puis irrité, j’ai reçu ce message lapidaire : « Je suis fatigué de te courir après, Ellie. On ne joue pas à Lolita — tu es de toute façon trop vieille pour ce jeu-là, et je n’ai aucune envie d’être Humbert Humbert. »
Je ne prétendais pas à ce titre avant qu’on me le refuse.
Je ne connaissais pas Monsieur. Je ne lui voulais aucun mal — ni aucun bien ; je m’en fichais. J’avais entendu son nom mille fois, au cours de repas avec mon oncle Philippe — forcément, puisqu’avant même d’être amis ils étaient collègues, et ce nom puait l’hôpital, littéralement. Je ne connaissais pas Monsieur. S’il faut être honnête, tout est la faute de ma mère. C’était en février de cette année, je crois ; je n’avais rien demandé à personne, je remontais en rampant de ma chambre au sous-sol, ma bible sous le bras (La Mécanique des femmes, de Louis Calaferte), à l’affût de quelque activité salvatrice en ces temps de grève étudiante. Impossible de savoir ce à quoi elle pensait lorsque maman m’a cité le nom de ce chirurgien, qui selon elle était la seule personne à part moi à pouvoir apprécier une pareille cochonnerie littéraire — c’était un obsédé. Au début, je me suis contentée d’exprimer une indifférence tout à fait sincère : un collègue de Philippe, de toute façon, représentait un monde absolument inaccessible pour une jeune fille de mon âge et de mon extraction, obsédé ou non. Je me voyais mal débarquer à la clinique, mes papiers sous le bras, pour causer d’érotisme avec un type de quarante-cinq ans.
Quarante-cinq ans.
Quarante-cinq ans.
L’ennui qui me rendait malsaine a mis quelques mois à engraisser cette idée vague, rencontrer cet homme. Je répétais son nom comme pour jouer, étonnée de lui trouver à présent un éclat tout autre, outrageusement sulfureux. Me risquant à solliciter Facebook, je regardais l’unique résultat que l’on me proposait pour cet élégant patronyme — persuadée de la nécessité de me trouver une bonne raison de l’ajouter en ami. Je voulais arriver sournoisement dans son monde, armée d’un prétexte imparable — la littérature comme charmant cheval de Troie cachant dans ses profondeurs traîtres ma version de Lolita, déjà blette peut-être, mais de meilleure volonté. Le besoin de savoir, tout savoir de lui me grattait comme un bouton de moustique ; deux ou trois questions sournoises adressées à Philippe m’avaient permis d’apprendre que toute petite, pendant les visites qu’il rendait à ses malades de la clinique, j’avais croisé le fameux C.S. dans les couloirs. Et à force de me torturer pour extirper un quelconque souvenir, j’ai revu brusquement cet anniversaire de mon oncle, deux ans passés : toute une soirée à déambuler parmi les vieux sans le remarquer, sans remarquer un homme que l’on m’avait décrit comme obsédé, qui lisait les mêmes livres que moi, avec juste vingt-cinq ans d’avance sur tout. Vingt-cinq ans ; c’est énorme. Vingt-cinq années à caresser des corps de femmes, à détourner les visées procréatrices du coït, pendant qu’innocente de tout encore je me cramponnais aux seins de ma mère. Dois-je parler aussi de ce lien qui reliait Monsieur à ma famille, aussi fin mais solide qu’un fil de nylon, aussi tranchant également ? Les filles à vingt ans ont en tête des scripts improbables, d’un romantisme ou d’une inconséquence sans égal — il y avait l’étudiante et le chirurgien, elle ne sachant rien, lui connaissant tout, et au milieu, l’oncle inconscient du drame qui se déroule (et nul doute que s’il l’apprenait, cette historiette érotique tournerait au drame racinien !).
Donc, sans trop savoir comment, j’ai accosté à ce rivage, en mars de la même année. La simple raison pour laquelle je n’avais même pas essayé d’imaginer un visage à Monsieur, c’est qu’il a commencé par être un élément totalement interchangeable de mon imaginaire sexuel. Voilà la vérité. Le fait qu’il soit chirurgien, qu’il ait les mêmes penchants que moi, qu’il soit en plus marié et père de famille bien sûr le distinguait suffisamment de la masse, puisque tous ces attributs le plaçaient dans un monde presque parallèle, celui des Adultes (les vrais : c’est une aberration de donner un statut comme celui-là à des individus de mon âge). Interchangeable n’est vraiment pas le mot ; disons que le concept de Monsieur me contentait déjà bien au-delà de mes espérances, sans avoir besoin pour cela d’une quelconque affinité physique (tant qu’on ne poussait pas jusqu’au dégoût). Alors que j’écris, je l’entends s’indigner, à sa manière théâtrale : « En fait, tu aurais pris n’importe quel gros mec ! » Ce à quoi je répondrais, probablement. Mais que Monsieur se rassure : la suite de l’histoire nous montre assez bien que son piège était parfait en tout point.
Un jour, je me suis fatiguée de lui tourner autour sans même qu’il en soit un tout petit peu conscient ; c’était au mois d’avril. Frémissant mois d’avril. Il pleuvait du pollen de marronniers et je bouillais d’ennui. La grève perdurait, je ne voyais personne — alors que le printemps revenait, tous mes amis étaient tenus d’aller en cours, et moi je passais mes journées vautrée sur la terrasse, au soleil, crevant du besoin de voir des gens, de rencontrer des hommes, de connaître — je ne sais pas — la fièvre, l’extase, la passion, n’importe quoi mais plus cette léthargie constante, mortifère. J’avais tant tourné et retourné la situation dans ma tête que l’appréhension m’était devenue étrangère : je ne faisais qu’attendre, tapie dans l’ombre, le moment d’apparaître à Monsieur.
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Bonsoir,
Vous ne devez pas trop savoir qui je suis, même si vous m’avez gentiment ajoutée, eh bien je vous le donne en mille — je suis la nièce de Philippe Cantrel, qui exerçait il y a peu encore à la clinique. C’est par lui que j’ai appris que vous étiez un lecteur de Bataille et Calaferte — j’avoue nourrir une certaine curiosité à l’égard des hommes qui ont lu et aimé La Mécanique des femmes, cela me fait me sentir moins seule...!
Cela étant dit, je m’appelle donc Ellie, j’ai vingt ans, suis en études de lettres et publie dans une revue littéraire érotique. Rien que vous n’apprendrez en parcourant mon profil Facebook — je trouvais néanmoins correct de me présenter un peu.
Je me doute que vous êtes quelqu’un d’occupé, néanmoins si vous aviez le temps un jour de m’expliquer en quelques lignes ce qui vous a plu chez Calaferte, j’en serais très heureuse. Je suis moi-même en pleine rédaction d’une « Mécanique des hommes », tout ce que je peux obtenir est bon à prendre.
Bonne soirée à vous.
Ellie
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Je me souviens qu’à cette période, j’ai été prise de relents de peur égoïste, fondée sur des principes auxquels Monsieur — je l’apprendrais plus tard — n’avait pas la bêtise d’obéir : j’imaginais Philippe mis au courant de mes manœuvres sournoises par son ancien collègue traumatisé, écumant au téléphone : « Qu’est-ce qui te prend d’aller draguer un mec de cet âge-là ? Attends un peu que je le raconte à ta mère, tiens, elle trouvera ça élégant ! » Moi, blêmissant, rougissant, suant comme une misérable crapule qui sent la corde se resserrer : « Comment ça, draguer ? Je ne voulais que parler de littérature érotique ! »
Explique, Ellie. Explique à cet homme qui a changé tes couches et jeté des regards mauvais à tes premiers galants où se situe la différence subtile entre discuter d’Histoire d’O et flirter éhontément avec un homme. Philippe verrait bien au-delà des mots. Il répondrait de cette voix sèche qui t’a toujours terrifiée : « Tu me prends pour un cave ? Tu crois qu’un mec sait faire la différence entre littérature érotique et opportunité de tirer un coup ? »
Parce que, en effet, si la différence entre les deux est si subtile, c’est peut-être qu’elle n’existe pas : je n’ai jamais eu la stupidité de croire que l’amour seul des lettres motiverait une réponse de Monsieur. Je voulais voir. Comparer mes scrupules aux siens. Jauger le pouvoir de mes vingt ans, savoir s’il avait un poids quelconque contre un mariage et des enfants. Et déjà, au nom de mon absence totale de principes, il me prenait des envies de postscriptum enjôleurs, l’assurant de ma plus complète discrétion pourvu qu’il consente à me montrer ce que c’était, un homme, un vrai, celui qui remplit à la fois le corps et la tête.
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