Mr.

Emma Becker · Chapitre 11 sur 32

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Mr.

Ellie

— J’ai avalé le couscous de travers...

— Voilà ce qui arrive quand on est trop vicieux. Vous me direz, c’est ma faute.

— Parle-moi de tes fesses.

— J’ai le dos tellement cambré qu’elles ont l’air grosses, mais moi je les trouve super. C’est la partie de moi que je préfère. Grosses peut-être, mais au moins elles tiennent et elles sont rondes.

— Vos fesses, j’ai envie que vous les écartiez... à quatre pattes... et que ma langue doucement s’insinue dans votre petite porte... qui s’entrouvre en tremblant... humectée de salive... m’aspirant comme une divine ventouse... vers les profondeurs sombres de votre désir...

— Quelle est la procédure à suivre en recevant un message pareil ?

J’ai tendu mon portable à Alice, qui fumait près de la fenêtre de la salle de bains.

— Mais il est SALE ! a-t-elle hurlé en lançant presque l’appareil dans le lavabo. Sale comme tout !

— Je fais quoi ? Je réponds quoi ? ai-je demandé en me savonnant, incapable de trouver une réponse adéquate à ce genre de brûlot.

— Que tu laves ta divine ventouse ?

— Laissez-moi vous appeler.

— Je suis dans mon bain.

— Je voudrais être là... vous coller ventre contre le sol froid de la salle de bains, visage contre le carrelage... et vous pénétrer...

— Maintenant, je suis vraiment mouillée. Je suis curieuse de voir tout ce que nous pourrons faire. Les possibilités sont infinies. Sauf si vous mourez avant, étouffé par le couscous.

— Aucune chance... tout mon corps est tendu et n’attend que ça... mon âme aussi...

 

Ellie

 

Je le disais, mais je le répète ; journée atrocement longue. De huit heures à huit heures (soit douze heures plus tard) je suis restée debout à emballer des pots de muguet et à manquer de me blesser chaque fois que je recevais vos messages. Bilan de ce vendredi 1 er mai ; j’ai mal à mes jambes et là, tandis que je me mets en pyjama (avec mes copines qui discutent dans la pièce d’à côté), je ne peux plus me regarder en face. J’ignore comment vous avez fait, mais il semblerait que vous ayez pris possession de mes yeux, et chaque coup d’œil que je pose sur mon corps me brûle. Rendez-moi à moi-même.

Je suis totalement ébahie par cette idée de vous avoir déjà vu — j’y reviens, tellement cela me hante. Ça veut dire, en fait, qu’il y a un an et quelques vous étiez assis en face d’un abdomen ouvert en deux, je vous regardais faire, vous deviez sentir, peut-être subir, ce regard sur vous, mais ni vous ni moi ne savions encore rien. Imaginez un seul instant l’érotisme intolérable de cette situation. Vous aviez sans doute les mêmes yeux, la même bouche, les mêmes mains, le même corps, la même voix — j’étais quant à moi plantée à côté de vous, impossible à reconnaître dans un uniforme qui m’allait autant qu’une culotte fendue à Golda Meir... Nous n’existions pas encore l’un pour l’autre, je n’étais pour vous que la vague nièce du Dr Cantrel, et je vous ai fait une impression si vive que vous ne vous en souvenez pas du tout... un bébé.

Résultat des courses : d’ici plus ou moins deux jours vous serez profondément enfoncé à l’intérieur de moi.

La notion de bien et de mal : ce que nous faisons est effectivement très mal. Je ne pense pas que qui que ce soit pourrait nous défendre en son âme et conscience. C’est encore pire de penser que c’est justement parce que c’est mal que c’est délicieux. (Cela étant, et pour clore ce chapitre, j’aimerais tout de même dire que selon les critères de Sade nous sommes des scouts. Des petits chanteurs à la croix de bois. Des premiers communiants.)

S’il est quelque chose qui m’énerve de manière souveraine, c’est de penser que des années durant, avec mon ancien copain, j’ai été traitée de vicieuse. Pour rire, peut-être. Mais je ne crois pas. Je pense qu’il était fermement persuadé que j’étais la pire chienne au monde. Et il n’avait pas tort du tout. Repenser à ce que j’ai pu faire avec lui me pétrifie totalement. Je l’ai poussé à me dire des choses absolument abominables, et moi-même, sous le coup de l’excitation, je me suis surprise à former des phrases que je ne peux même pas réécrire ici.

Donc, ce qui m’énerve, c’est d’avoir pu être si sale, si dépravée, et d’ouvrir des yeux ronds comme des soucoupes en lisant vos messages.

Vous marchez sur mes plates-bandes.

D’habitude, c’est moi qui brode des mots innocents entre eux pour finir par donner quelque chose comme... je ne sais pas, moi... « envoyez tous les messages que vous voulez, promettez tout ce qui vous semble bon, mardi je vous tiendrai tellement serré et captif en moi, je serai si chaude et brûlante et fondante autour de vous, crispée comme une petite main de petite fille autour de votre queue, qu’il faudra vous battre pour durer plus de deux minutes ».

Ou encore, par exemple, « j’ai beau avoir l’air niaise et gênée au téléphone, je sais d’avance que j’absorberai vos mots avec un abandon tout autre lorsque je serai agrippée à vous ». Plus soft.

Je peux aussi faire plus vil. Exemple : « Si ça n’était pas la pensée la plus criminelle au monde, je pense que je vous dirais que j’adorerais me glisser sous la table à laquelle vous êtes assis, et vous sucer en vous faisant durer le plus longtemps possible. »

Citer Calaferte, pourquoi pas : « Pense à ça. Rien qu’à ça. Très fort. Ma chatte et ta queue. »

Vous dire que j’ai envie d’être à la fois pute et petite fille, que vous pouvez me faire devenir ce que vous voulez.

Dire aussi que mardi c’est à la fois loin et proche. Et que je suis déjà dans un tel état à J-2 que je n’ose pas imaginer la nuit que je passerai lundi soir. Je n’ai même pas envie de toucher à quoi que ce soit ; j’adore cette impression que j’ai, depuis mille ans il me semble, d’être faite de feu.

Écoutez le Velvet Underground. Je me ferai un plaisir de vous expliquer pourquoi je trouve cette musique extraordinaire. Même si je me doute que vous connaissez. Une, en particulier, est pleine de tension à la fois sexuelle et morbide : Heroin. Ma préférée, de loin. Avec Venus in Furs (qui fait l’amour à mes oreilles chaque fois que je l’écoute sur mon iPod), I’m Waiting for The Man et After Hours.

Avec un seul verre je trouve que je me débrouille déjà bien, non ? Je file rejoindre les Filles, qui vont commencer à se demander à qui je parle.

Heureusement que Dieu, dans sa grande mansuétude, a créé les portables. Je serais sans doute devenue folle sans le mien, et sans vos textos qui font palpiter mon petit cœur de

fausse traînée

vraie sainte-nitouche

(Reliez les propositions adéquates. Exercice de difficulté niveau 4.)

Les heures vont me sembler plus longues encore... Je me réveille l’esprit encore envahi par les images de vous... un mélange de photos parcourues avec gourmandise sur votre page et de textes que vous m’avez écrits... comme si le personnage immobile des photos se mettait à bouger... à sourire... à se déshabiller doucement... ma queue est très dure ce matin... après avoir mouillé la paume de ma main avec ma langue, je me caresse presque négligemment... vos yeux imaginés dans les miens, l’odeur de votre chatte inventée sur mon palais... l’évocation de votre cul me donne des convulsions dans le poignet et je sais que le plaisir peut venir vite... mais je me retiens... je veux mardi exploser dans vos douces entrailles... inonder votre sombre et moite petit secret interdit... remplir votre gorge de longues et chaudes coulées de foutre brûlant...

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La chambre où j’ai attiré Monsieur ce premier matin de mai se trouvait — et se trouve encore, je suppose — dans le quinzième, quartier où je ne mettais jamais les pieds, et où je ne les ai depuis pas remis. Ma fenêtre donnait sur la rue des Volontaires, quelques immeubles vétustes, et un hôpital en modèle réduit, pris dans un cocon de verdure totalement incongru.

« Bien arrivée ; il y a même une clinique au cas où je tomberais en pâmoison dans vos bras », ai-je envoyé à Monsieur.

C’était un lundi soir et je tremblais comme une feuille morte, alignant clope sur clope assise au balcon. Derrière moi la chambre était déjà dans un état pitoyable, jonchée de fringues, les draps tachés de mûres fraîches et de mangue trop mûre. Dix-huit heures trente. Babette passait la soirée avec Simon, Inès était à Deauville, Juliette et Mathilde se faisaient un ciné — en bref j’étais seule et partie pour l’être jusqu’à dix heures le lendemain. Pas une présence amie pour me tenir la main dans cette interminable et fissurante attente. De temps à autre Monsieur distillait de ces messages qui savaient, par quelque révoltant miracle, rendre les heures à la fois plus courtes et plus abominablement longues : voilà le seul contact que j’avais avec le reste du genre humain — et quel genre. À chaque vibration de mon portable je frôlais la défenestration. Et une fois la lecture passée, il y avait toujours une ou deux secondes durant lesquelles j’hésitais à reprendre toutes mes affaires et partir comme une voleuse, sans prévenir Monsieur qu’au petit matin le lieu du crime serait lâchement déserté. Tant de choses me poussaient en même temps à le faire : l’idée de mon oncle, celle de ma sœur qui m’avait vue partir de la maison les bras chargés de victuailles, mais surtout l’angoisse immense de me retrouver face à cet homme qui depuis cinq jours m’imaginait sans doute comme la plus affranchie de toutes les gamines qu’il avait pu étreindre (alors que, seule sur mon grand lit en fer forgé, je m’interdisais déjà certaines positions qui auraient pu révéler à Monsieur mon épilation douteuse ou ce capiton sur ma fesse gauche, vestige d’une époque d’embonpoint pas si lointaine). Je mourais de peur. Durant ces deux secondes d’intense balancement une petite voix suraiguë m’assommait de ses observations : Et comment c’est, la peau d’un mec de cet âge ? Est-ce que c’est encore élastique et ferme ou bien d’une douceur un peu fripée, comme les bras des vieux ? Et qu’est-ce qu’on fait s’il ne me plaît pas du tout ? Si c’est un vieux avec le crâne dégarni et un gros ventre ? Avec un front plein de sueur ? S’il lui manque des dents ? Qu’est-ce que je peux bien faire s’il s’avère — et après tout, c’est plus que possible — qu’il est absolument abominable ? Et sa bite ? Hein ? Comment on fait pour bander à cet âge-là ? Est-ce qu’on bande encore très dur ?

Reçu pendant mon monologue intérieur, ce message : « Je meurs d’envie d’être près de vous. »

Comme si tout cela n’avait jamais été qu’une sorte de long rêve éveillé, je ne garde que peu de souvenirs de cette soirée où mes amis de Stupre sont venus me tenir compagnie. Il y a ce carnet en cuir dans lequel Benjamin a fait de mon visage des croquis à la Francis Bacon, avec une fraise écrasée qui en vieillissant a pris cette couleur délavée du sang sec. Il y a aussi cette photo prise par Kenza alors qu’appuyée aux montants du lit je regardais dans le vide, ma clope à la main. C’est le seul portrait existant, le témoin le plus poignant de cette histoire, de moi avec la tête pleine de cet homme. Deux mois après les faits il me semble que mon visage a définitivement changé. Peut-être pas dans les formes — malgré le poids que j’ai pu perdre — mais dans le regard. C’est ce regard que je n’ai plus jamais eu. Cette profonde absence.

Après, alors que la nuit était bien avancée, je me suis lavé les cheveux pendant des heures — enfin, ce qui m’a semblé représenter des heures, et ne remplissait sans doute qu’un petit quart d’heure à vaser sous l’eau chaude, entre coma alcoolique et rêveries sans queue ni tête. Les miroirs étaient disposés de telle manière que mon image nue sous la douche se répercutait jusque dans la chambre. Et cette particularité qui nous avait passionnés toute une soirée d’un point de vue photographique se révélait à présent fort troublante ; je me souviens avoir pensé très clairement qu’à présent tout se passait entre la chambre et moi. Quel que soit l’angle sous laquelle je la regardais, cette petite pièce biscornue drapée de lourdes tentures vibrait tout entière de l’attente de Monsieur. Les glaces dans lesquelles je me reflétais seule cherchaient sa silhouette inconnue. Le lit encore fait semblait trépigner, et les meubles, ces vieux meubles chinés qui avaient tant vécu se demandaient déjà quelle serait leur fonction lorsqu’il arriverait.

Mal dissimulée par une serviette trop petite, je me suis accoudée à la fenêtre pour fumer une énième cigarette. J’avais du mal à trouver Paris ou le quinzième totalement normaux : l’air était lourd d’une tension impalpable — comme si j’attendais le diable ou le Messie. Ou la fin du monde.

Mon portable a vibré — dernier message de Monsieur qui semblait au fait de cette tension, disant : « Je vais me coucher. Mes prochains mots seront à ton oreille. »

Et la profonde vérité de cette déclaration m’a fait instantanément jeter ma clope sur le capot d’une voiture garée en bas. Stressée à mort. J’avais donné à Monsieur le numéro de ma chambre, l’étage ; il aurait pu apparaître n’importe quand — et moi j’avais les cheveux dégoulinants, le visage plâtré de maquillage fondu, des poils aux jambes. Ça n’était pas que ça, en réalité ; c’était bien plus que l’angoisse de ne pas lui plaire. La mémoire me terrifiait : j’aurais pu recréer tout son visage à partir de sa bouche, dont je me souvenais (mais pourquoi ?). Lâchement, je me dérobais devant le petit effort qui aurait complété ce portrait-robot fantomatique, dressé depuis des jours en pensée. Le spectre qui me hantait était enrobé d’une brume rassurante, sans nez, sans yeux, sans traits réels — juste doté de cette bouche. Cette bouche.

Mon Dieu, qu’il peut être bon de me souvenir de cette soirée, quelques mois plus tard, tandis qu’à moitié ivre dans le métro j’écris par pur amour du contact de mon crayon sur le papier. Je me souviens de mes moindres gestes. Je pourrais faire de cette nuit un film sans en louper un seul détail. Comment je me suis couchée devant un reportage d’Arte sur les jeunes rockeurs biélorusses, hypnotisée par le manque d’intérêt abyssal que m’inspiraient tous ces gens et leur misère. Comment j’ai mis mon réveil à six heures du matin avant d’éteindre lumière et télé, restant tout à fait seule dans la lueur bleue des rues vides. L’odeur polie des draps d’hôtel, qui sont toujours un peu trop rêches et qui ne tiennent jamais assez chaud — mais c’était précisément le genre d’inconfort dont j’avais besoin. Je n’avais aucune envie de passer une trop bonne nuit.

Lorsque je me suis réveillée (en sursaut, à la première sonnerie), il faisait rouge dans la chambre. Un très bon rouge, à peine trop lumineux. C’était un début de semaine radieux. À travers les rideaux filtrait la lumière encore incertaine d’une jolie journée. Ciel bleu, uniformément. J’attendais comme on redoute un examen, tordue par des crampes d’angoisse ; au fond, rien qu’au fond, résonnait la petite corde ténue du désir, dont je reconnaissais le vibrato incessant noyé au milieu du tumulte. Nichée en position fœtale sous l’énorme couette blanche, je regardais passer les heures et grimper le soleil, désespérée de ne pouvoir dormir et n’atteignant qu’une léthargie maladive entrecoupée de rêves étranges qui sentaient la fièvre et les matins agités — presque la maladie. J’étais toute à l’écoute des bruits dans l’escalier, toute à mon agonie, confinée dans cette petite chambre étroite tapissée de bleu roi du sol au plafond. Seule occupation compatible avec la position allongée : compter les fleurs du papier peint, les répertorier et analyser leur stade d’épanouissement. Tulipes roses très ouvertes déjà, renoncules à trois têtes qui perdaient leurs pétales. Dans le bois sombre de la crédence près de la fenêtre, un lis royal et ses longues feuilles déployées.

L’éventualité que Monsieur ne me plaise pas m’avait effleurée sans une seconde susciter de véritable appréhension. Je crois qu’il y avait autre chose ; comme la certitude que lui et moi avions, rien que par téléphone, touché à quelque chose d’infiniment plus grand qu’un mardi matin dans une chambre d’hôtel parisienne, quelque chose fondé sur des attirances bien plus subtiles que physiques. Ça n’était pas de l’amour, ou un sentiment aussi noble, mais plutôt je crois la même attirance périlleuse pour une relation aussi cérébrale qu’immorale. J’aurais pu fuir encore pour ne plus penser à combien était excitant le tabou de coucher avec Monsieur, combien j’aimais l’idée d’avoir vingt ans et d’attendre nue, juste ornée de bas qui rendaient la nudité plus crue encore, un ancien collègue de mon oncle, quarante-six ans, marié et cinq enfants. Un homme un peu plus âgé que mon propre père. Mais l’absence totale de moralité dans ce rendez-vous me retenait aussi bien que des chaînes et un boulet aux pieds. J’ai rarement connu une excitation psychologique aussi violente ; mélange de grand huit, d’oral du bac et de première fois. Dans la douce pénombre d’en dessous de la couette, j’observais les pulsations de mon cœur sur la peau tendue de mon ventre, comme si l’essentiel de mes fonctions vitales était désormais étrangement concentré dans cette zone hypersensible. Les heures passaient, laborieusement. Au-delà du désir, au-delà de toute considération sexuelle, j’ai fini par attendre en Monsieur mon seul soulagement, l’espoir de respirer sans en souffrir à nouveau.

J’éprouvais une technique de respiration alternative, lovée sous les oreillers, feignant de dormir, lorsque Monsieur a poussé la petite porte grinçante restée entrebâillée. Pas lents de l’homme, assourdis par la moquette. Mon cœur qui avait tant battu, à chaque craquement dans l’escalier, s’est arrêté presque net, pour reprendre sa course sans hâte : au diapason du reste, dans l’expectative. Je ressentais sa présence nouvelle, intruse, avec une acuité poignante : l’air déplacé, aussi dense et cotonneux qu’un brouillard sucré ; le bruit du loquet que l’on abaisse (puisque désormais on n’attend plus personne, ce qui doit se passer n’est qu’à quelques secondes de là et ne dépend que de nous), le chuchotement indiscret d’un manteau que l’on dépose sur une chaise, et surtout son approche feutrée, que je ne pouvais que deviner. D’ailleurs, j’ai longtemps peiné, mes yeux entrouverts sous un rideau de cheveux, à situer Monsieur dans l’espace. Il pouvait être partout à la fois, et les seuls indices que j’obtenais tenaient dans l’apparition brève d’une ombre pourpre sur les murs bleus.

Je cherchais toujours fébrilement lorsque le doute a été définitivement levé : le matelas, à ma droite, s’est affaissé sous son poids — son poids ô combien lourd de sens.

C’est drôle, on peut sentir de manière assez précise dans quel état se trouve un homme juste à sa façon de s’asseoir tout près sur le lit. Chez certains, l’immobilité complète trahit un désir sourd, paralysant. Chez d’autres il ne se passe que peu de temps avant le début des caresses — l’impatience enfantine. Et chez Monsieur, quelques secondes brûlantes à sentir son regard sur mon dos à moitié découvert, à soupçonner la lente érection d’une main dans l’air puis son atterrissage sur ma nuque, le tout semblant d’une fluidité sans ambages. J’entendais son souffle, d’un calme olympien. Parfaite maîtrise apparente de la situation. Le frôlement du tissu de son costume, le cliquetis de sa montre au poignet, tout un enfilage de perceptions anodines qui me révélaient un homme encore profondément civilisé, celui qu’avait dû croiser le réceptionniste, deux étages plus bas. Même les doigts posés dans mon cou avaient l’air habillés, d’une fraîcheur élégante. Plusieurs minutes ils ont papillonné le long de ma colonne vertébrale, caresses encore inconnues au bataillon, qui m’ont laissée habitée d’un trouble sourd.

Tout Paris semblait retenir sa respiration.

L’infime portion de mon cerveau qui n’était pas accaparée par le trajet des doigts fins sur mes omoplates tournait à plein régime : j’essayais de trouver un contact familier, un détail qui aurait placé ces phalanges dans une chronologie et leur aurait attaché des souvenirs, des affects. Réussir à déterminer comment je pouvais être aussi sûre que ces mains étaient bel et bien les siennes, et non pas celles d’un inconnu monté par hasard dans ma chambre ; pourquoi ces caresses n’étaient en rien anonymes.

Lorsque la grande paume aux ramures vibratiles s’est ouverte pour englober une de mes fesses, je me suis étirée comme un chat, imitant à la perfection le réveil soudain d’une enfant au sommeil décidément bien lourd. Monsieur a alors compris que je savais, que je sentais, et il a chuchoté quelque chose que les froissements des draps m’ont empêchée de comprendre — mais j’ai reconnu la voix, profonde et grenue comme le sont celles des hommes qui vous rendent folle.

Dix heures sonnaient à un clocher lointain tandis que Monsieur, allongé, incrusté presque dans la cambrure de mon dos, dessinait mon corps du bout des doigts — et moi je poursuivais mon lent processus de reconnaissance. Sur l’épaule la douceur d’une joue fraîchement rasée, l’éclatement muet d’un baiser par cette bouche comme un point lumineux au milieu du brouillard. Monsieur ne disait rien. Respirait juste, tempérant de son souffle régulier mes étouffements rituels d’ébahissement. Semblait ignorer quelle torture pouvait être la sensation d’une boucle de ceinture réchauffée seulement par sa queue dure sous le tissu du costume, à quelle violence elle exhortait. J’étais terrifiée à l’idée de me retourner et le voir, à cause de ce désir très cérébral que j’avais de lui, une sorte de savant mélange d’attirance et de répulsion impossible à expliquer. La patience de Monsieur outrepassait mes limites — ne pas avoir vu mon visage n’était pas un problème, ou manifestement pas — mais tout comme moi il reniflait la beauté et la lascivité là où elles se trouvaient, sans chercher à en avoir une appréciation globale. Moi je savais juste que ces mains étaient douces, que cette peau sentait bon, et parce que la joliesse se nichait dans d’aussi infimes détails il me semblait que Monsieur dans son entier ne me décevrait pas.

J’ai d’abord cru que je pouvais jouer avec lui comme avec n’importe lequel de mes amants d’une trentaine d’années, tenir les rennes et le rendre à moitié fou de désir en ondulant sciemment des fesses contre sa queue tendue ; mais il avait sur moi un regard mêlant parfaitement le désir cru et cet attendrissement d’adulte devant ma lubricité théâtrale — et je me suis trouvée désarmée. J’ai su alors que Monsieur pouvait feindre de me donner le pouvoir, mais ça n’était jamais qu’une illusion : même silencieux, même dos à moi, cet homme avait des yeux qui me laissaient pieds et poings liés.

Soudain les doigts se sont affolés, cherchant les plis et les failles, dérivant partout où la chaleur de la chambre et l’impatience m’embuaient. Sortie de mon enveloppe charnelle, je me regardais me débattre comme un lapereau pour éviter l’investigation, mais Monsieur d’un bras m’a neutralisée et d’un seul coup j’étais nue, jambes ouvertes fesses tendues ventre béant — et mes tentatives acharnées pour m’extirper de son emprise ne produisaient plus qu’une vibration d’animal entravé. La lumière du jour, même assombrie par les rideaux, était telle qu’ainsi disposée je n’avais plus aucun secret pour lui. À la distance à laquelle il se tenait, il était impossible que Monsieur puisse manquer de voir combien j’étais déjà chaude et mouillée.

(La chambre sentait le vieux bois ciré et la poussière, mais pas l’odeur agressive et étouffante qu’elle revêt parfois. Une odeur millénaire et étrangement familière de maison bourgeoise, que l’encaustique n’aurait jamais pu éclipser. Monsieur avait une main contre ma bouche mais le parfum de cette pièce était le seul à me parvenir, tandis que je happais chaque bouffée d’air avec exaspération, balbutiant « non, non » dans sa manche de costume.)

Mes joues ont atteint une température inédite lorsque j’ai senti très fort que Monsieur regardait entre mes jambes — ce regard insaisissable qu’ont les hommes pour cette région du corps d’une femme — et cet instant de tension qui reliait ses yeux et ses doigts m’a paru tout bonnement interminable. Je suppose que c’était un regard d’amour, car je n’ai jamais rien vu d’autre sur son visage lorsqu’il repliait mes cuisses chaque mardi matin : mais c’était un amour à apprivoiser, intimidant dans sa nouveauté, ardent et brut, qui n’existait pour moi que dans les vers d’Apollinaire ou dans les couleurs de Courbet. C’est à ce moment-là, je crois, que j’ai commencé à me dire que Monsieur ne pourrait que me plaire, indépendamment de toute considération physique, juste pour cet amour brûlant de désir et d’admiration pieuse, que j’avais cru mythologique. Et qui ne l’était pas.

Enfin il m’a touchée — et dans mon embarras et ma stupéfaction c’est là que j’ai su que cet homme me plaisait. Et qu’il me plaisait qu’il sente que j’étais serrée autour de son pouce, dure sous son index, gonflée dans sa paume, touchée comme une poupée ou un tableau, avec une précision et une intuition que l’émerveillement ne parvenait pas à émousser. L’assurance de cette main d’homme dans mes cheveux et mes dentelles.

En un souffle Monsieur a été nu — et je ne peux pas écrire ces mots, ou les suivants, sans être prise d’une grande contraction de tout le corps, au souvenir de sa chaleur contre ma chaleur, au souvenir paralysant de sa queue contre mes fesses. Je n’ai pas la moindre idée de quel pouvoir il disposait pour se déshabiller si vite, presque sans bruit. La chose ne lui avait pris que quelques secondes, et je n’ai jamais compris s’il fallait être flattée ou vexée par cet empressement barbare — ayant grandi sous des hommes dont les raffinements s’étendaient à un lent kidnapping de nos vêtements respectifs. J’ai à peine eu le temps de réfléchir à ce sujet ; soudain l’ombre immense de Monsieur s’est profilée dans mon dos. Je l’ai senti tendu au bord du gouffre, puis la chambre a fondu autour de nous comme de la guimauve. Juste au moment où il m’a prise, j’ai ouvert les yeux pour ne voir que ses mains posées de part et d’autre de mes hanches, des mains longues et fines, l’éclair frappant de l’alliance — ces mains alors sont entrées dans mon monde, pour n’en jamais ressortir.

S’il est une chose que je n’ai jamais pardonnée à Monsieur — une parmi cent autres — c’est sans doute de m’avoir prise à cru ce premier matin, trop vite pour que je puisse seulement opposer un veto, et d’avoir ainsi créé ce malentendu qui plus tard me perdrait : l’idée que je devais être la seule à ses yeux pour mériter une telle prise de risque (les dangers s’étendant évidemment à la femme de Monsieur, qui manquerait indubitablement d’humour si elle devait un jour apprendre qu’elle me devait une blenno). Je mentirais si je disais que cette troublante nudité supplémentaire m’a préoccupée plus de quelques secondes, car Monsieur m’a pénétrée centimètre par centimètre, à la fois lentement et très fort, jusqu’à atteindre le fond de mon ventre en un bruit mouillé de succion qui m’a anéantie, un bruit de chatte de film porno. J’ai prié bêtement pour qu’il n’ait pas entendu, mais le silence autour était tel que rien n’avait pu échapper à Monsieur, rien en tout cas de ce qui touchait à mes fesses ou à cet endroit brûlant où se soudaient son corps et le mien.

Deux mois après, il fait une chaleur écrasante et je suis assise à mon bureau avec la même combinaison que je portais ce mardi ; j’écris comme un long empoisonnement, et je me trouve si bête d’avoir seulement le souvenir de la Pénétration — mot qui a vu son sens perverti par l’exquise lascivité de Monsieur (et qui n’a pas réellement besoin d’une majuscule pour sonner comme un requiem). J’ai tout oublié de cette première étreinte, excepté son début et sa fin, parce que j’étais trop occupée à m’émerveiller de ce que j’étais pleine de cet homme-là, pleine de cette queue précise qui avait bandé si fort pour moi. Et je nous contemplais au point de n’avoir gardé aucun souvenir de plaisir ou de déplaisir — assez en revanche pour qu’une fois couchée haletante contre lui j’aie eu envie de revoir, et de revoir, et de revoir encore cet homme. Monsieur brûlait tout entier d’un incroyable potentiel sexuel, me laissait deviner des mondes inconnus que j’entrevoyais juste assez pour vouloir en ouvrir grandes les portes. Je garde des flashs : moi assise sur lui et désespérant chaque seconde de lui avoir temporairement ravi son empire. Moi rampant le long de son ventre toutes narines dehors — ventre plat n’ayant jamais connu le régime, peau douce et ferme d’homme mince, que les années pourtant avaient redessiné, de manière presque invisible à l’œil nu, perceptible uniquement contre mes joues et sous mes doigts.

Je sais que j’ai couvert Monsieur d’un regard d’ensemble juste avant de le prendre dans ma bouche — enfin, j’ai regardé son corps, fascinée comme à mon habitude par l’impudeur des hommes en érection, par cette fierté même de leur spectaculaire nudité. Monsieur avait les jambes assez écartées pour que je puisse m’y nicher, et sous les froufrous de mes cils je distinguais la soie brune d’où jaillissait sa queue comme un point d’exclamation. Son goût mêlé au mien dans des proportions aussi secrètes et diaboliques que la recette du Coca. Je n’osais pas faire étalage de ma science en ce domaine ; pire encore, j’étais soudain dépourvue de toute science. Si tentante que fût l’idée d’impressionner Monsieur par ma connaissance et mon amour du corps masculin, je ne pouvais pas me résoudre à lui montrer qu’en dépit de mes vingt ans j’étais peut-être aussi vicieuse que lui.

Un flash, dont la crudité m’achève : au bout de quelques secondes seulement, il est sorti de ma bouche et m’a retournée brusquement sur le ventre, si vite qu’au moment où j’ai crié en mordant le gras de sa main dans ma gorge coulait encore ce mélange de salive et de foutre qu’il n’avait pas pu retenir. Il m’a alors semblé que Monsieur parlait, et sans comprendre un traître mot j’en étais presque à piaffer d’excitation, mon Dieu, me rouler dans l’ordure de cette voix, de cette voix encore sans visage ! J’ai été mortifiée de constater qu’en réalité Monsieur ne disait rien, tout entier à sa contemplation, tout entier à mon souffle qui se brisait. Ce que j’avais pris pour des insultes n’était que le bruit de sa queue entrant et sortant profondément de moi, celui de son ventre qui se cognait contre mes fesses — et il a fallu que je me dévisse le cou pour éloigner tout doute : mon cul tremblait à chaque coup de reins, mais Monsieur m’ôtait toute velléité de l’en empêcher, de ses mains ouvertes et de ses ongles plantés dans ma chair. Même avec le piètre angle de vue dont je disposais, je voyais sa bite lorsqu’elle glissait presque entièrement de moi, et le son qu’elle produisait en tapant au fond de ma chatte aurait tout à fait pu avoir une forme et une couleur. J’étais si embarrassée, mais si abominablement excitée à la fois, que je me suis mise à crier plus fort encore, tout d’abord pour masquer ces bruits du mieux possible ; mais ce qui est sorti de ma gorge n’avait en rien la sophistication attendue, semblait être l’écho exact des mouvements de Monsieur, l’écho de leur force et de leur profondeur, leur vibration émerveillée. Des cris de chienne.

Puis Monsieur tout à coup s’est dégagé de moi, et je suis restée béante, rose et vaincue, convulsive sous ses yeux, avant qu’il ne me rejette sur le ventre ; juste avant de fermer les paupières, j’ai eu mon premier aperçu, insoutenable, de qui était cet homme qui empaumait sa queue en caressant mon corps du regard.

J’ai connu le goût du foutre de Monsieur bien avant de reconnaître enfin son visage, d’ouvrir les yeux et de le voir, de le voir vraiment. Sous l’odeur forte de son sperme j’ai soulevé une paupière douillette, et soudain il existait. Ses grands yeux gris avaient cette lourdeur sensuelle levantine partagée avec son fils aîné (découvert en photo quelques jours auparavant) et la bouche dans sa rondeur, dans sa douceur, hurlait sa propension à l’amour et au plaisir. Son nez était fondu entre les deux de manière parfaite, un nez à se glisser entre mes cuisses et à cavalcader dans mon cou. Monsieur était dans son entier une invitation à se tortiller comme une chatte sous son regard. Ou peut-être était-ce juste cet aveu du triomphe, coulant de mes joues jusque dans l’aqueduc de mes lèvres, qui corrompait ma perception ?

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Qui étiez-vous, Monsieur ? Qui étiez-vous, au juste ? Qu’aviez-vous dans le ventre pour faire de ce mardi matin ordinaire ce qu’il est devenu dans ma tête ? Eussé-je été à votre place, il y a fort à parier que je n’aurais pas osé pousser la porte de votre chambre, en tout cas pas avec votre assurance, cet air de me penser votre dû, cet air d’avoir eu faim de moi toute votre vie. Je contemplais, à proprement parler, la manière dont vous évoluiez près du lit, dont vous investissiez mon monde. Je me suis laissé envahir sans la moindre protestation : cette chambre n’avait jamais été qu’à nous.

Vous rappelez-vous comment se sont passées les vingt minutes d’après l’amour ? J’étais collée contre votre torse et tentais discrètement d’essuyer votre foutre dans la couverture, mais croyant que je cherchais à vous échapper vous me reteniez d’une main : « Mais reste là ! »

Des câlins forcés, en somme. Je crois n’y avoir pris goût que bien longtemps après, alors que vous n’étiez déjà plus là pour me contraindre à la tendresse. Triste, non ?

Longtemps nous n’avons rien dit. J’avais peur de recroiser à nouveau vos yeux. Je reprenais mes esprits. J’étudiais la densité particulière de ce silence. Mais c’est tout de même moi qui ai parlé la première.

— Vous êtes venu, alors.

Pas parce que je n’avais rien trouvé d’autre ; juste parce que j’étais encore ébahie que vous ayez eu le cran de partir plus tôt de chez vous, de parcourir les petites rues étranges qui séparent le Quartier Latin de Convention, en sachant pertinemment ce que vous alliez trouver en montant les deux étages biscornus de ce minuscule hôtel. Que le risque à prendre, après ces quatre jours à bander pour des textos, vous ait finalement paru — comme à moi — bien trop tentant pour reculer.

Je serais incapable de retrouver toutes les subtilités de notre dialogue d’alors, et c’est dommage : que ne donnerais-je pas pour pouvoir me repasser à l’infini le film de cette première matinée dans vos bras ! J’écoutais le ton de votre voix, qui sonnait comme une musique. La voix parfaite des amants sans visage qui me pétrissaient, pendant dix minutes les soirs où je peinais à m’endormir. Et puis, vous m’avez clouée sur place pour la première fois.

— Tu n’imaginais pas que ça se passerait comme ça ?

— Comme quoi ?

— Que je serais comme ça. Tu pensais que ça serait aussi doux ?

(Aussi doux, Monsieur. Quelle justesse de terme.)

— Que j’entrerais sans bruit dans ta chambre, que je te caresserais, que j’attendrais que tu te réveilles ? J’aurais tout à fait pu entrer en trombe, me précipiter sur toi et te violer. Déchirer tes bas et te sodomiser.

Sodomiser ! Monsieur ! Quelle idée avez-vous eue là ! Sans en avoir un souvenir particulièrement impérissable, je pense que mes oreilles ont dû se recroqueviller vers l’intérieur de ma tête. J’ai eu un spasme de bref dégoût, pensé qu’« enculer » aurait beaucoup mieux sonné dans votre bouche (nous en avons eu des preuves, un peu plus tard, lorsque vous l’avez murmuré au-dessus de moi un autre de nos mardis matin). Tout, mais pas « sodomiser ». Un jour, Monsieur, j’entrerai à l’Académie française et je rayerai ce mot du dictionnaire, même si c’est la seule chose que je dois y faire.

Vous rappelez-vous que, plus tard, vous m’avez à regret relâchée, et j’ai enfilé cette combinaison en liberty, roulée à la taille ? J’ai allumé ma cigarette, et des éternités durant, accoudée aux montants en fer forgé du lit, je me suis pavanée sous vos yeux comme une parfaite petite roulure, sans cesser une seconde de me caresser le bout des seins. Vos yeux brûlants d’intelligente appréciation m’enveloppaient comme une couverture. Je pouvais m’étudier simultanément dans le grand miroir en face de moi et, ma clope au bec, je prenais des attitudes en vous parlant de livres, de ma fac, des amis qui m’avaient tenu compagnie la veille. Un vrai ballet de cuisses ouvertes, de pirouettes précieuses dressées sur la pointe des pieds, de contorsions contre la barre de métal et de feintes pour « ramasser mes barrettes » (vous montrer mes fesses). Vous aviez encore ce sourire d’attendrissement à la fois sexuel et paternel, qui collait complètement à la situation ; il ne faisait que couronner ma jeunesse et votre maturité avec une insolence parfaite. Monsieur allongé comme un roi dans un lit d’hôtel autour duquel papillonnait sa Messaline postadolescente à demi-nue, encore ouverte de son hommage.

C’était un matin comme on n’en voit qu’en mai ; le soleil montait lentement dans le ciel, mais le temps semblait suspendu, immuable.

Vous arrêtiez parfois la conversation pour vous exclamer, brusquement sérieux :

— Qu’est-ce que tu es belle !

Et je me sentais briller au milieu de toute cette lumière. (Plus tard, vous vous demanderiez comment j’ai bien pu m’investir autant dans cette histoire, et finir par me passionner pour vous. Cette adoration mêlée de défiance que je vous manifestais vous laissait stupéfait, incapable de déterminer pourquoi les rôles traditionnels s’étaient si brusquement inversés. Je n’en sais pas vraiment plus que vous ; mais je suis à peu près sûre et certaine que vos compliments et cet amour dans vos beaux yeux sombres y sont pour beaucoup.)

Puis je me suis recouchée contre vous, imbriquée entre vos genoux et vos bras, et vous avez d’une main englobé mon sein droit.

— Il va se sentir si seul, ton petit sein, quand je serai parti, avez-vous prédit.

Et la vérité est qu’il a fallu attendre encore une semaine pour que ces caresses, tout comme le reste, me manquent. Cette moralité déformée par l’amour du vice que je devinais avait l’attrait insoutenable des choses toxiques. Et comme mes mains s’approchaient de vos hanches sans les toucher vraiment, comme je n’osais que vous dévorer des yeux, vous me nichiez contre vous, vous caressiez mes cheveux, comme si je n’avais jamais eu lieu de m’inquiéter. Comme s’il n’y avait rien de paradoxal à jouir sur mon visage puis me câliner. Quand je restais sans bouger près de vous plusieurs minutes de suite, j’avais l’impression de cuire. Vous ne compreniez pas ; mes incessants allers-retours lit-fenêtre vous exaspéraient, de plus en plus au fur et à mesure que le temps passait et que vous redeveniez dur. Vous deviez très bien savoir à quel point je pouvais être impressionnée par vous. La veille, je m’étais fendue d’un texto particulièrement honnête : « J’ai quand même un peu peur. »

Le grand méchant loup que vous étiez avait répondu : « N’aie pas peur, je suis le plus gentil de tous. »

Mais vous saviez bien que c’était faux, Monsieur. Vous saviez bien que votre douceur, votre tendresse, même, ne devaient rien à cette prétendue gentillesse. Vous ne faisiez que prendre votre élan pour mieux sauter. Je le voyais à vos yeux, tandis qu’en discutant nous improvisions un concours de celui qui lâcherait le regard de l’autre en dernier. Concours que j’ai perdu misérablement.

Vous m’avez laissée vous fuir, l’air amusé. Tu ne perds rien pour attendre, disaient vos charmants sourcils ; acculé à la tranquillité, vous avez sorti de votre mallette de chirurgien une très vieille édition d’un Mandiargues que j’adorais, protégée par un petit coffret bleu outremer en carton précieux. Vous n’avez pas idée, Monsieur, de ce que j’ai pu vivre alors : un matin de Noël. D’accord, j’étais venue à vous pour votre amour de la littérature érotique, mais en avoir la confirmation d’une aussi jolie manière... vous étiez un peu saint Nicolas en plein mois de mai. J’osais à peine feuilleter les pages jaunies, je poussais des cris d’enfant à Disney, les yeux écarquillés. Puis, au bout d’un interminable moment, je vous l’ai rendu, un peu triste d’avoir accédé à votre monde de livres rares et d’éditions exceptionnelles. Et vous, à moi qui abîmais mes petites mains dans un magasin de fleurs pour quatre cents euros par mois, à moi qui dormais entourée d’éditions de poche pour étudiants, vous avez dit :

— Non, garde-le. C’est à toi, je te l’offre.

Et j’ai eu beau protester, pousser des cris de putois en vous tendant l’objet de manière hystérique, vous me l’avez appuyé contre la poitrine avec un tel sourire que je n’ai pu qu’accepter en baissant les yeux, d’avance révoltée à l’idée de le coincer dans mon sac pour le voyage, entre mon ordinateur et ma trousse de toilette, L’Anglais cohabitant de mauvaise grâce avec un tube de dentifrice mal fermé.

(Savez-vous ce que j’ai fait en rentrant chez moi, isolée de mes parents dans ma chambre rose au sous-sol ? J’ai déchiré un petit morceau de papier et, entre les pages divines de Mandiargues, glissé une note griffonnée au stylo-bille : « offert par C.S., le 5/5/09. » Petite cocotte dressant la liste des cadeaux de ses galants.)

Un instant j’ai pu me sentir comme une courtisane. Et puis je m’en suis presque rengorgée ; même Zola n’avait rien trouvé d’aussi piquant qu’une courtisane payée à coups de livres rares.

Lorsque vous m’avez reprise, en position fœtale, j’étais concentrée sur l’odeur de mangue trop mûre qui embaumait la pièce, je la sentais glisser sur moi comme de l’huile, ses notes capiteuses de térébenthine et d’alcool se mélangeant avec le Guerlain sur vos doigts (votre parfum sucré et entêtant d’homme à femmes). J’osais à peine ouvrir les yeux ; voir quelque chose aurait sans doute retiré de la magie à cette sensation cruelle de satiété puis de famine, cette impression de vous appeler en pleurnichant, sans bruit, chaque fois que vous sortiez de moi. Saviez-vous que nos deux corps s’entendraient aussi bien ? Moi, je n’en avais qu’une idée très vague : sans vous connaître, bien sûr qu’il était gratifiant de s’imaginer une telle osmose. Ça n’était pas le plaisir qui m’étourdissait, mais plutôt cette fluidité avec laquelle nous baisions, cette communion de mouvements orchestrés avec une sensualité hypnotisante, l’enchaînement parfait de votre souffle et du mien. Moi, Ellie, vingt ans, petit corps dodu peinant à se débarrasser de ses rondeurs enfantines, et vous Monsieur, vos quarante-six ans de caresses et de lèvres lourdes, ensemble dans un lit clandestin, à l’heure où tous les gens que nous connaissions partaient travailler. Vous avez joui en moi dans un dernier cri, tandis que je vous serrais comme un casse-noisettes de tous mes muscles.

— Heureusement que j’ai un stérilet, ai-je souri après, en bondissant assise sur toi. Heureusement que je prends des précautions. Tu ne m’as même pas demandé si tu pouvais jouir en moi sans risque.

— Je me doutais que tu faisais attention, as-tu répondu en pinçant le bout de mes seins.

— Tu ne peux pas savoir si je suis saine. Si ça se trouve, je couche avec n’importe qui sans capote.

— Mais tu ne le fais pas, as-tu conclu, sans plus de ponctuation.

J’étais estomaquée. Je ne savais plus quoi dire devant cette insouciance d’adolescent. Du coup, j’ai pris le parti d’adopter le même comportement que toi : balayés Andréa, les risques, ta femme. J’ai tout misé sur le fait que tu étais marié et que théoriquement, très théoriquement, tu ne pouvais pas te permettre de trimbaler une sérologie médiocre. Voilà mon premier faux pas.

— Viens me regarder opérer, m’as-tu demandé quelques minutes après, en mordant dans mon cou.

Il était question de prendre le risque énorme de te rejoindre à l’ancienne clinique de mon oncle, dans une partie très mignonne du Marais, où des hordes entières d’infirmières risquaient de reconnaître en moi la petite fille en babies vernies qui courait dans les couloirs pendant les visites du bon Dr Cantrel. Il était question d’inventer un mémoire pour la fac afin de justifier ma présence, mentir à une bonne vingtaine de personnes et n’avoir aucun scrupule à étaler jusque dans l’asepsie du bloc opératoire la tension sexuelle et l’immoralité de notre histoire. Tenir jusqu’au bout le rôle de la cocotte et de son amant chirurgien, sur un territoire forcément hostile.

— Avec plaisir ! ai-je répondu, simplement.

Puis tu es parti, au beau milieu d’une conversation passionnée dont ton téléphone maudit avait sonné le glas. J’ai bondi sur le lit, dans une avalanche de coussins et d’oreillers, en poussant un glapissement qui m’a ôté dix ans :

— Non ! Reste encore un peu !

Et pourtant j’avais étrangement hâte de me retrouver seule et d’effeuiller mes souvenirs comme un herbier. En ta présence je ne pouvais penser à rien : je me contentais d’emmagasiner des images précises de toi, des morceaux de phrases et ta voix basse de luxure contentée mais constamment en éveil. Peut-être savais-je déjà que ce poids qu’a l’air près de toi me manquerait.

— Je ne peux pas, ma chérie. Il faut que j’aille travailler. Mais crois-moi...

Nouveau regard coulant, pétri d’incrédulité.

— ... je n’en ai pas la moindre envie.

Et de fait, j’en entendrais bien d’autres, de ces excuses stéréotypées qui soulignaient notre précarité, ces parenthèses qui encadraient notre histoire. Avons-nous jamais vécu sans scénario ? Rappelle-toi ta fuite, après un long regard grave à mi-course dans l’escalier, moi plantée seins nus sur le palier, dans l’embrasure de la porte encore fumante de stupre. Tu avais l’air de sortir de scène. Une fois seule dans cette chambre que ta diversion soudaine avait traumatisée, j’ai eu les attitudes d’une actrice après un spectacle, remballant mon maquillage, repliant tous mes vêtements, lasse et heureuse. J’ai fumé seule assise sur le lit devant la fenêtre ouverte, je crevais de faim. Physiquement je me sentais comme après ma première fois, la même lassitude inimitable ; une envie impossible à raisonner de me remplir, pâtes, frites, cacahuètes, panaché et crème Mont Blanc, pour me sentir entière à nouveau.

Mais une fois arrivée chez moi, après avoir lancé mes sacs sur mon lit, je n’ai pas eu la force de remonter à la cuisine. Étendue sous ma couverture j’ai fermé les yeux, le temps peut-être de puiser en moi la force de mettre une casserole à chauffer — je me suis réveillée à dix-sept heures, en pleine forme. Ma sœur en me voyant noyer la moitié d’un paquet de Prince dans du lait froid (et mes cernes mauves de maquillage et de fatigue) a froncé les sourcils.

— Un problème ? ai-je hasardé, d’un ton peut-être un peu agressif.

Elle était à côté de moi à la table, et j’ai entendu très distinctement le bruit de ses narines qui happaient l’air — et les preuves.

— Non, aucun, a-t-elle répondu sans me regarder, et j’ai su qu’elle savait.

Tu vois, je n’ai rien dit. Tout parlait pour moi.

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