Mr.

Emma Becker · Chapitre 10 sur 32

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Mr.

Monsieur

Moi : ?

Maman : « Un des chirurgiens qui bossent à la clinique, il adore la littérature érotique. »

Voilà l’histoire. Voilà à quoi nous devons ces messages, depuis quelques jours. Donc, bien entendu, personne n’a besoin de savoir. Mais ça, vous le savez autant sinon mieux que moi.

3 h 30 à présent.

Encore une fois, veuillez excuser les éventuelles maladresses et fautes d’orthographe, c’est qu’à l’heure qu’il est je ne me contrôle plus tout à fait...

Ellie

 

Monsieur

 

Quand je vous lis je sursaute souvent... j’ai parfois l’impression que vous êtes une sublime création de mon inconscient et ma mémoire réunis... Peter Pan... mon inoubliable première émotion érotique consciente...

— Hier j’ai d’abord englouti avec gourmandise toutes les lignes de votre blog... pendant que je faisais défiler les photos de votre profil Facebook... j’avoue que cela a eu une certaine influence sur le contenu de mes rêves. J’attends votre réveil avec impatience... pourtant je ne déteste pas vous imaginer abandonnée et lascive endormie dans une tenue inconnue dont l’évocation me procure de répréhensibles et délicieux frissons...

— Je me réveille doucement — il fait tout rouge dans ma chambre. Lascive... vous avez le sens des mots, Monsieur. Je suis lascive, à peine réveillée, et j’attends le réparateur de chaudière.

— C’est là que je regrette d’avoir passé quatorze ans à apprendre la chirurgie alors qu’un BEP de réparateur de chaudière m’aurait tellement suffi aujourd’hui...

— Oh non, et la poésie alors ? Je ne connais rien de plus joli que votre métier. Et puis, ça me va aussi, un chirurgien. Comme vous me voyez, je viens de me tordre la main. J’aurais bien besoin que vous me rendiez visite. Pour me soigner, évidemment.

— Évidemment... pour vous soigner... mais vous êtes seule ?

— Mon père travaille dans le bureau... pourquoi, vous vouliez passer ?

— ... difficile de résister... pour être honnête, ma pensée est envahie... mardi semble bien trop loin...

— L’attente, ça fait comme des petits coups de dents dans la chair du ventre.

— Délectable... des morsures pour vous explorer... votre chair tremblante d’impatience... et moi en consultation un peu inconfortable priant pour que l’incongrue tension à peine cachée par un austère pantalon sombre ne soit pas visible pour toute ma salle d’attente...

— Arrêtez un peu ! Ça me donne presque envie d’avoir la main réduite en miettes !

— Ce serait dommage que votre petite main soit en miettes, vous ne pourriez pas dans mon bureau libérer l’étau de ma ceinture... vos irrésistibles yeux clairs effrontément plantés dans les miens...

— Cher, je suis en réunion avec des amis journalistes. Cessez de me rendre les joues roses.

(La vérité : je suis terrée dans mon lit comme une allumeuse prise de court, incapable de trouver quelque chose à répondre d’aussi licencieux, incapable même de m’imaginer le fixer en débraguettant son pantalon de costume.)

— J’aime rendre vos joues roses... Vous m’avez vous aussi... ému... très fort... Est-ce mal aussi ? Tout cela est-il mal ? Et si oui, qu’est-ce que ça change ? Je peux vous appeler ?

Cet homme, à l’autre bout de Paris, à l’autre bout du fil, à des années-lumière de moi, montre une délicatesse désuète dès lors qu’il me sait effarouchée par son verbe leste de mâle adulte. Maintenant que je me suis livrée à lui, en mots et par petits morceaux qui arrivent en vibrant sur son portable de chirurgien, il veut entendre ma voix. En ce qui me concerne je suis littéralement terrorisée à l’idée d’avoir une lecture gratuite des sulfureux compliments qu’il se permet, sur mon corps ou ma bouche — qu’il n’a jamais vus. Je n’imagine pas sa voix ; je n’imagine pas ces rires de gorge pour ponctuer mes traits d’esprit ou juste pour le plaisir de me savoir brusquement rougissante. Pourtant je me doute qu’il a la voix du diable, qu’elle soit basse et profonde ou claire et précise. Et comme je ne sais pas comment tenir la dragée haute au diable, je regarde l’appel en absence de Monsieur avec une culpabilité de gamine qui piège des mecs sur un forum Internet.

Plus tard dans l’après-midi, comme je n’ai rien de mieux à faire, je vais avenue Daumesnil me faire épiler dans un institut pour petites vieilles ; du moins, c’est ce que j’ai déduit de l’air soucieux de l’esthéticienne quand je lui ai parlé d’intégrale. À côté de moi, mon portable vibrait sourdement. Appel privé. Appel privé. Appel privé.

Une fois dépourvue de tout poil, j’ai trouvé l’aplomb pour répondre.

— Ellie ?

Je savais que c’était lui. Ç’aurait pu être n’importe qui, mais cette voix avait un prénom, déjà. Immobile dans une flaque de soleil, mes Wayfarer sur le nez :

— Bonjour, Monsieur.

Ai-je dit combien l’air sentait bon, ce jour-là ? Une fin de soleil rendait toutes les façades de tous les immeubles orange. Plantée au beau milieu de la rue Dugommier, je me croquais les doigts en soupesant timidement le timbre de cette voix, la profondeur de ce rire. Autour de moi les gens se traînaient à ce rythme langoureux qu’on ne prend qu’en été — innocents de quelle intrigue se nouait là, sous leurs yeux. Malgré la brûlure sourde de l’épilation un étrange fourmillement se propageait sous ma robe, et de peur que Monsieur puisse le remarquer — d’une manière ou d’une autre — je l’entraînais sur des discussions naïves. Il répondait, lentement, poliment, complaisamment même, mais quelque part c’était presque pire que de parler de sexe. Cet homme savait. Cet homme m’avait lue. Par galanterie peut-être il s’amusait à faire semblant de croire à mon numéro d’étudiante effarouchée. A-t-il jamais su à quel point je l’étais ? À quel point je l’ai toujours été ?

On ne pourrait qualifier que de spontané l’élan irrépressible qui m’a poussée à m’exclamer :

— Votre voix fait tellement jeune !

Il éclate d’un rire qui me fait rire aussi, et aussitôt gênée je m’empêtre dans des justifications maladroites.

— Non pas que vous soyez vieux ! C’est juste que votre voix fait jeune par rapport à... enfin, je crois que je m’attendais à...

— À une voix de croulant ! complète Monsieur en riant.

— Non, à une voix plus grave !

Sous ma blouse en soie, mon dos est trempé.

— Votre voix me manque déjà...

— Quand je disais que vous aviez une voix jeune, c’était un compliment. Votre voix est très belle, à la fois claire et grave. Jeune — mais vous l’êtes, également. Bien sûr, pas autant que moi qui suis un bébé, surtout depuis que je suis passée entre les mains de cette esthéticienne.

— Mmmhh j’adore... mes lèvres tremblent d’envie de s’écraser là...

— Arrêtez de m’envoyer ce genre de messages ! Je me suis étouffée avec ma cigarette !

— Vous voulez que j’arrête d’envoyer quel genre de message ?

— Celui qui parlait de ma tonsure.

— Je n’arrête pas d’imaginer cette motte un peu rougie par le soin récent.

— Vous êtes le diable. Je viens de vous dire que j’étais désormais nue et démunie, et rien que par texto vous en profitez. J’espère au moins qu’en face vous en abuseriez aussi bien.

— J’en abuserais... sans limite... vous m’auriez découvert en me sentant très dur contre vous... tendu... au bord de votre peau de bébé...

— Quel parfum scandaleux pouvez-vous bien mettre, vous ?

— Habit Rouge de Guerlain. Plus mon odeur.

— Est-ce que vous parlez ? Je veux dire, pendant. Êtes-vous bavard ?

— Je parle, j’écoute.

— Merveilleux.

(À cinq ans, l’équivalent de l’érection matinale, c’est le chocolat du calendrier de l’avent, qui attend sagement qu’on le décachette. Quinze ans plus tard, il y a les messages de Monsieur, qui provoquent un infarctus.)

— Je viens d’arriver en Hollande... mes pensées pleines de mèches blondes, de sourires mutins et de sexe adolescent... vous m’obsédez, mademoiselle... je compte les heures... je ne ferai pas de bruit... je me déshabillerai... et ma langue ira se coller contre votre ventre endormi... mes mains curieuses vous envahiront... mon sexe vous cherchera fébrilement... vous feindrez de dormir... mais quand ma langue aura exploré vos doux replis... que j’aurai happé quelques délicieuses gouttes claires qui perlent entre vos cuisses... je sentirai votre souffle s’accélérer... vos mains tordre les draps... je mordrai votre nuque presque à vous arracher un cri que vous garderez pourtant pour l’instant où vous engloutirez ma queue très dure dans votre exquise petite chatte... pendant que mes doigts fouillent votre petit cul qui frémit... ma queue va plus loin... vous faisant balbutier des mots très sales... vos suppliques sont trop indécentes pour être écrites et je cède à toutes... vous vous retenez de jouir et c’est comme un supplice... mais l’espoir d’une explosion plus intense vous fait tenir encore... vous râlez sans plus aucune pudeur... empalée... agitée... suante d’excitation... les yeux hagards... votre petite langue rose dépassant légèrement de vos lèvres entrouvertes...

— Avez-vous reçu les textos de cette nuit ? Étais-je trop cru ?

— Mais... point du tout ! Cru, oui — mais savoureux. Je travaille, je ne peux pas vous répondre immédiatement. Attendez un tout petit peu.

— J’ai du mal à attendre, mademoiselle... vous m’envoûtez... Puis-je vous appeler ?

— Je suis dans la voiture de mon père. Il ne faut absolument pas me faire rougir !

— Je serai obligé de vous faire rougir, toutes mes pensées sont devenues indicibles !

— Racontez-moi comment vous serez lundi, quand je vais entrer dans la chambre... et parlez-moi de vos seins... moi je suis allé dans le froid pour que mon jean soit moins... univoque...

— Mes seins sont petits. Ronds. Ils pointent très vite et très dur, mais voyez comme la nature est mal faite ! À cause de leur taille, les hommes les négligent souvent, à mon grand malheur — puisque les petits seins sont les plus sensibles.

— Vos seins, je ne vais pas les négliger. Je vais les vénérer, embrasser, caresser, écraser, lécher... et peut-être me ferez-vous jouir sur eux.

— C’est vrai que c’est assez drôle, sur les seins. Tout comme sur le visage.