Mr.

Emma Becker · Chapitre 25 sur 32

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Mr.

Septembre

 

Ce que je sais de Monsieur, finalement, tient en une phrase qu’il répète souvent sans saisir les subtilités de sa superbe concision : « Ce serait génial, si j’avais le temps. »

S’il avait du temps, Monsieur et moi aurions de longues conversations au téléphone. Nous boirions des cafés en terrasse. Peut-être irions-nous dîner dans ce restaurant italien qu’il considère comme le meilleur de Paris. Il inventerait de toutes pièces des séminaires en province, comme il l’a sans doute déjà fait pour une autre, pour des autres. Dans la sphère de l’imaginaire, Monsieur et moi menons une vie trépidante, celle que mène n’importe quel homme marié avec sa maîtresse ; et si je n’y ai pas droit, ça n’est pas le fait d’un manque de temps, comme il l’affirme à sa manière péremptoire — j’ai fini par penser que je n’en vaux pas la peine. Tandis qu’il me baise et que je ne sens rien, je soupèse gravement cette hypothèse : je n’en vaux pas la peine, mais je ne sais pas non plus qui de nous deux est le plus misérable. Lui, qui s’abaisse à me prendre, ou moi qui m’abaisse à gémir. Je peux compter sans problème les baisers et les mots auxquels j’ai eu droit avant la pénétration (mot qui ce matin ne mérite certainement pas une majuscule), et je compte les minutes qui me séparent du moment où il va jouir, pour pouvoir enfin discuter.

C’est ce mardi matin de septembre que je sens palpiter en moi les premiers mouvements de révolte. Tout aurait pu commencer plus tôt, quand j’y pense. Si j’avais eu une once de volonté, j’aurais passé mes vacances à me dégoûter de lui comme on s’empêche de rouler un énième joint, en ne perdant pas de vue une seule seconde les dommages collatéraux, la déception, l’abrutissement, la perte de repères, en bref le gâchis total contre quelques secondes d’euphorie. Mais j’ai pris exactement le mauvais pli, rassemblant mes souvenirs comme des reliques, faisant de cet homme un héros et de ses bras un paradis ; alors que Monsieur n’est rien qu’un mec et que c’est moi seule qui ai fait de ses bras ce qu’ils étaient. Rien en lui n’a changé ; au-dessus de moi il m’abreuve de mots sales et égrène des directives obscènes, mais je ne suis plus prise entre le feu de l’excitation et celui de l’embarras. « Branle-toi », chuchote-t-il, et j’ai envie de lui répondre qu’il m’emmerde. Que je ne jouirai pas de toute façon. Et qu’il n’a qu’à faire comme moi s’il a besoin de visuels dégueulasses, fermer les yeux et s’inventer des films où j’aurais des cuisses plus fines, une vertu moins prononcée, une chatte plus mouillée.

Mais Monsieur baise, calmement. La recherche de l’orgasme, qui ne paraît pas systématique chez lui, l’absorbe désespérément. Et je sens bien que s’il m’étreint avec une telle force, c’est surtout pour éviter de croiser mon regard ou me laisser le loisir de lui reprocher quoi que ce soit. Après tout, c’est moi qui ai décidé, non ? JE lui ai demandé de baiser. Alors on baise.

Je me revois deux jours plus tôt, au téléphone avec Monsieur, lui rapportant une conversation où mes amies, prenant son parti, approuvaient chaudement sa lubie de me voir me caresser. L’argument principal d’Inès était le suivant : « À quarante-cinq ans, il a compris qu’il n’arriverait peut-être pas à te faire jouir tout seul. » Monsieur s’était dressé sur ses ergots pour répliquer, sur un ton de défi incroyablement prétentieux :

— Tu lui diras que je peux la faire jouir toute une nuit, si elle veut !

J’avais alors pensé très fort, engluée dans ma hâte de le voir et la désillusion qui pointait déjà le bout de son nez, commence déjà par me faire jouir, moi ! Quand tu veux !

Mais à Monsieur je m’étais contentée de répondre, en feignant de rire :

— Non, non, tu ne feras jouir personne !

Et finalement il m’a scrupuleusement obéi.

Après l’amour, Monsieur a des éclairs de regards que d’autres poseraient sur un cadavre encore chaud. J’ai les jambes écartées en travers du lit et je me sens comme une poupée mise en pièces, qu’il observe et détaille, fasciné par l’état dans lequel il m’a mise. J’ai une trace de dents à l’intérieur des cuisses. Comme j’esquisse les premiers mouvements pour me retourner sur le dos, Monsieur s’empare de moi et me serre dans une pression constante, qui n’a ni apogée ni déclin, où il tente sans doute de me communiquer cette tendresse maladroite, forcée, à laquelle les hommes se croient parfois obligés de recourir après l’amour. Pourtant, avec son bras en travers de mon cou et l’autre contre mon ventre, je pense à un serpent étouffant sa victime après une grêle de morsures.

Quelques minutes plus tard, je suis allongée dans son dos et je nous regarde dans la glace collée au mur droit, moi à cheval sur mon obsession — et comment ai-je pu un jour, rien qu’un instant, croire que je saurais asservir cet homme ? Monsieur a des muscles fins et faits semble-t-il pour la fuite impromptue autant que pour la prise de contrôle d’une proie ; tandis qu’il suffit d’un coup d’œil sur moi pour comprendre que je suis de celles qui ne montrent d’agilité et de rouerie que dans l’alcôve. Et qui, sorties de ce ring improbable, trimbalent la rondeur de leurs membres comme un éternel ralentisseur.

— Tu as baisé à Berlin ? me demande Monsieur soudainement.

— Au contraire, mon Dieu, j’ai eu un été de jachère sexuelle super éprouvant, réponds-je en me laissant glisser de son dos, le long de ses flancs.

— Avec tous tes mecs, tu n’as rien pu faire ?

— Aucun d’eux n’est venu à Berlin.

Monsieur étale son bras en travers de ma poitrine, visage tourné vers moi. Au creux de sa joue s’esquisse déjà l’empreinte d’une fossette, la queue d’un sourire qui n’attend que de naître.

— C’est vrai, je me souviens maintenant, ton histoire de brosse à cheveux.

— J’ai bien précisé que je ne voulais plus jamais entendre parler de cette histoire.

— Pourtant elle est très drôle, cette histoire.

Cherchant à tout prix un sujet pour détourner Monsieur de cette image ridicule de moi avec une brosse à brushing dans la chatte, je reprends :

— Zylberstein, Atlan, Landauer, ce sont des mecs avec qui je baise volontiers, mais pas au point de les avoir sur le dos en continu pendant deux jours.

— Dis-moi... Zylberstein, Atlan, Landauer...

— Je sais. Tous mes amants en ce moment sont feujs. Dieu sait pourquoi.

Dieu sait pourquoi également je ne peux pas m’empêcher de préciser :

— Feujs et médecins.

Et là, Monsieur a le genre de moue que pourrait se composer mon père à l’annonce d’une de mes bourdes, la bouche décalée sur une seule joue, tandis que de ses belles narines dédaigneuses sort une expiration lourde de sens.

— C’est mal de faire ça.

— De faire quoi ?

— De ne baiser qu’avec des docteurs.

— Mais... je ne les choisis pas. Ça s’est juste fait comme ça. J’en ai rencontré un, ensuite un autre, puis un autre — et comme ils se connaissent tous... on n’en sort pas.

Monsieur n’ajoute rien, comme si cette explication lui avait globalement suffi. Mais ce pli de la bouche qu’il a encore montre que cette théorie nouvelle n’est peut-être pas si fantaisiste : l’écrivain romantique pourrait, en somme, être une petite garce arriviste que le prestige excite, et qui collectionne les docteurs par amour d’un scénario éculé. Et cette théorie pue, mais franchement je n’ai pas la force de m’en défendre.

Sous un oreiller, mes trois Monsieur font tout autant profil bas. En les feuilletant, et tandis que je le fixe, à la fois excitée comme une puce et morte d’angoisse, le personnage éponyme conserve un visage absolument impénétrable ; seuls ses yeux, habités d’une élégante avidité, se déplacent le long des lignes — très rapidement. Mon cœur bat de manière obscène, éperdue. À chaque paragraphe qui passe je suis prête à bondir pour lui arracher mon cahier. Vers le dernier chapitre (celui, bien entendu, qui étudie sa femme et son couple sous toutes les coutures), les prunelles grises ralentissent la cadence, pour atterrir doucement sur un mot, une phrase peut-être, que ce mystérieux psychisme en face de moi croit remarquable. Autant dire que je ne vis plus. Tout aussi doucement Monsieur relève le visage, une question sèche éclatant hors de ses belles lèvres charnues, sur un ton beaucoup trop calme pour ne pas être inquiétant :

— Qu’est-ce que tu en sais, que ma femme me trompe ?

— Je ne sais pas, dis-je immédiatement (je suis morte de peur, Seigneur, terrifiée). Ça n’est qu’une supposition. Mais il me semble que c’est possible, non ?

Voyant que Monsieur fouille à présent le passage dans son entier, trouvant sans doute ce postulat saugrenu, je m’empresse de préciser, lâchement :

— Ça n’est pas moi qui dis ça. Je le fais dire à un personnage.

Après un souffle je reprends :

— De toute façon, tu penses bien que j’ai changé tous les noms, dont le tien.

Monsieur, qui tourne lentement les pages, reste impassible. Sournoisement, j’ajoute :

— Même ta femme, j’ai changé son nom.

— Il faudrait quand même que tu m’expliques ce que ma femme a à voir là-dedans.

— Mais... des tas de choses ! Tu ne t’imagines pas quelles implications il y a derrière cette histoire. Bien sûr que parler de ta femme a un sens, un sens énorme. Même si je ne sais rien d’elle. Surtout parce que je ne sais rien d’elle. C’est d’ailleurs ce que je passe ma vie à répéter dans Monsieur.

Ne m’écoutant guère, il vient de passer au décryptage de l’intérieur des couvertures, qui depuis la nuit des temps me tiennent lieu de bloc-notes où je griffonne mes bons mots, mes idées encore sans fondement, mes plans de rédaction. Tout un enchevêtrement de phrases incompréhensibles pour tout autre que moi, mis à part quelques déclarations de Monsieur encadrées de guillemets précautionneux, noir sur blanc les obscénités qu’il m’a murmurées un de nos mardis matin et que j’ai eu peur d’oublier (crainte vaine puisque je suis à peu près sûre que dans cinquante ans elles résonneront toujours aussi violemment dans ma mémoire de vieille dame) :

— Branle ta petite chatte.

Ça, et des mots balancés au hasard, qu’il faut que j’exploite : « La queue de Monsieur dans son pantalon. Monsieur quand il se branle. Couilles de Monsieur ? » (Après avoir disserté des pages et des pages sur son culot, je m’aperçois que je n’ai aucun souvenir visuel de sa très manifeste paire de couilles — déconcertant.)

J’imagine sans peine la froide incompréhension, l’angoisse peut-être devant ces notes sans queue ni tête et qui ne parlent que de lui, « Monsieur » écrit mille fois, de mille manières : mon cahier comme ces chambres de psychopathe aux murs desquelles ont été collées des photos de victimes, des articles de journaux, des mèches de cheveux. Lui pénétrant avec une retenue effrayée dans cet antre et constatant que, des mois après la période glorieuse de notre histoire, j’ai retenu des détails de lui, de nous, dont il n’a peut-être aucun souvenir. Ce qu’il peut considérer comme pathologique est pour moi la seule manière que j’aie trouvée d’écrire un livre un tant soit peu objectif sur un sujet qui ne l’est absolument pas, à grands coups de citations exactes — et aussi un moyen de le garder vivant, puisque la brûlure de cet homme semble ne pas vouloir se calmer, même au plus fort de son absence. Piteusement je le regarde se gorger de mes secrets, s’infiltrer dans mon monde rose et noir de petite fille encore, presque révoltée déjà par le jugement qu’il ne manquera pas d’y apporter.

En refermant mon dernier tome, il fronce les sourcils et pousse un long, long soupir de mec que l’on a mis devant le fait accompli.

— Comment je m’appelle, dans ton bouquin ?

— Monsieur. Tu sais bien.

— Qu’est-ce que tu as trouvé comme métier ?

— Chirurgien. Je t’ai déjà dit que je ne pouvais pas changer. C’est Toi.

À nouveau, Monsieur se fend d’une expiration consternée, murmurant comme pour lui-même :

— Tout le monde va savoir.

Si je m’écoutais, je hurlerais cette phrase à peine audible :

— Tu n’es pas le seul chirurgien de Paris.

— Je suis le seul qui soit proche de la littérature érotique.

— Alors quoi ? Tu veux que je fasse de Monsieur un vendeur de beignets qui lit San Antonio ?

Monsieur esquisse un sourire qui fait légèrement baisser cette pression intolérable.

J’ai bien vu qu’en lisant ces deux pages Monsieur n’a pas seulement eu peur : il vient de comprendre que cette idée géniale d’écrire un livre sur notre histoire se retourne contre lui, d’une manière ou d’une autre. Forcément, ça énerve. Impossible néanmoins de lire sur ce visage impénétrable. Le regardant sous mes cils je lâche :

— Tu me détestes.

— Moi, je te déteste ? rebondit-il, l’air véritablement choqué, comme s’il était si surprenant qu’il puisse par moments au moins me haïr. Pourquoi je te détesterais, chouchou ?

— Rien de ce que je fais, rien de ce que je te montre n’est bien.

— Tout ce que tu fais est bien, au contraire.

— Tu crois que je veux te mettre dans la merde ?

— Tu ne me mets pas dans la merde, réplique-t-il. Je veux juste ne blesser personne. Tu comprends ?

— Moi non plus. J’ai autant de choses à perdre que toi.

— Je n’ai rien à perdre ! C’est inutile de faire du mal aux gens. Voilà pourquoi il faut que tu changes les noms.

— Ce sera fait.

Discrètement, je rabats mes cahiers sur le côté du lit. Restent Monsieur, moi, et nos corps qui ne se reconnaissent plus tout à fait. Menton niché dans le pli de son aisselle, je n’écoute plus cette voix chérie me résumer un livre récemment dévoré. Je nous étudie en silence, Monsieur collé tout entier contre moi, pourtant à des kilomètres de là. Sa diatribe contre la supposée imprudence de mon livre n’était finalement qu’un détail : il est dans ce lit, j’y suis aussi, mais nous (ce concept abstrait mais reconnaissable immédiatement du Nous) avons manifestement loupé le coche.

— Je dois partir, annonce-t-il à onze heures moins dix, soit une demi-heure après sa triomphale arrivée.

— Tu te fous de moi ?

Je bondis sur le côté du lit, le fixant — incrédule.

— Maintenant ? Tu viens à peine d’arriver !

— Je sais, mais qu’est-ce que tu veux ? C’était tout ce que je pouvais faire. J’ai même failli ne pas venir.

Une demi-heure. Voilà ce que j’ai eu pour ma peine. Je me compose une moue puérile — qui d’une façon ou d’une autre émeut Monsieur puisqu’il gémit, encore nu à genoux dans le fouillis des draps défaits :

— Ne me regarde pas comme ça. Tu sais bien que, si je pouvais faire autrement, je le ferais.

— Non, justement. Je ne sais rien. Je pense savoir des choses.

— Alors sache-le. Je n’ai juste pas le choix.

Je reprends, d’un ton amer :

— Tu ne m’as pas beaucoup courtisée, ces derniers temps.

— Quand ça ?

— Ce week-end, par exemple.

Et comme il semble ne pas comprendre, désormais absorbé par la recherche de son caleçon, je poursuis :

— Je me souviens des premières fois où on se voyait. Tu avais autant de boulot, tu manquais autant de temps, mais tu te débrouillais pour m’en créer. Tu passais ta vie à m’appeler, à m’envoyer des messages. Et là, néant. Jusqu’au dernier moment je n’étais pas sûre que tu viendrais.

— J’ai fait comme j’ai pu. Je manque de temps, pour tout, tu ne t’imagines pas. C’est horrible. Quatorze heures de boulot par jour, tu vois le truc.

— Mais tu sais bien que ça n’a pas changé. Je t’ai toujours connu pressé, je ne te parle pas de ça.

— C’est encore pire maintenant.

Monsieur un instant semble réfléchir, son caleçon à la main.

— Quand est-ce qu’on s’est vus pour la première fois ?

— Ça a commencé en mai, réponds-je piteusement, incapable de le regarder et de gérer simultanément cette constatation qui vient de me frapper : Monsieur m’a traversée comme un fantôme.

— En mai... ça devait être la crise, à ce moment-là. J’avais moins de boulot.

Monsieur et ses beaux yeux rompus au mensonge, qui insolemment soutiennent les miens. Je connais cet aplomb vacillant ; je mens comme lui, mais Monsieur l’ignore, s’imagine que toutes ces ruses sont brevetées à son nom et inconnues du reste du monde.

Je rallume mon demi-joint, décidée à passer ce silence gêné d’une manière ou d’une autre. Laborieuse expiration de fumée.

— Tu te méfies de moi, hein ?

Défoncée, cette idée qu’il soit possible de renverser son existence d’un simple revers du bras, comme une table chargée de plats fumants, est plus qu’amusante. Un mot ou deux suffiraient pour que Monsieur dégoûte viscéralement sa femme, s’aliène ses enfants, se ridiculise au boulot et devienne la risée de ses amis. J’ai vingt ans, aucun rôle dans la société, je ne suis rien qu’une maladroite ébauche de femme — et j’ai ce pouvoir. C’est comme tenir un flingue énorme ; parfois je meurs d’envie de tirer, mais la conscience citoyenne, la gentillesse ou la morale, que sais-je, éloigneront à jamais mon doigt de la détente.

Monsieur s’accroupit pour chercher sa dernière chaussette, visage tourné vers moi.

— Non. Non, je ne me méfie pas de toi.

— Tu ne me le diras jamais, mais je le vois. Tu te méfies de Monsieur comme de la peste.

— Si tu changes tout ce qui peut être explicite pour les gens qui nous connaissent, je ne vois vraiment pas pourquoi je me méfierais. Au contraire, putain ! C’est ton premier roman ! Je t’ai toujours encouragée à écrire, non ?

— C’est vrai.

— Je dis simplement qu’il nous reste un peu de temps avant que tu ne sois tirée à trente mille exemplaires. Le temps de rendre tes personnages opaques.

— Trente mille exemplaires, c’est un peu beaucoup ? je note, les yeux dans le vide.

Je dois avoir l’air plutôt dépitée, car Monsieur délaisse un instant sa quête pour me caresser les genoux.

— Crois-moi, tu es faite pour écrire. Je n’ai aucun doute là-dessus. Je l’ai su dès que j’ai lu ton texte dans Stupre.

— Oh, à ce propos...

Je me jette sur mon sac éventré, duquel dépasse la couverture rose de mon dernier exemplaire, largement dédicacé. Monsieur avec un immense sourire se saisit du petit cahier, pliant et dépliant la couverture ajourée, explorant chaque page avec une minutie d’expert.

— C’est beau ! s’exclame-t-il, et rien que pour ces deux mots, répétés encore et encore, je donnerais ma vie.

Pourquoi autant d’importance attachée à l’approbation de Monsieur, quand l’objectivité est si manifestement bannie de son psychisme ? Tous les compliments qu’il me fait sont préalablement mesurés, analysés, formatés, et je ne parle même pas des flatteries sous lesquelles je me tortille pendant l’amour, qui la plupart du temps naissent d’un afflux de foutre au cerveau et tombent en désuétude sitôt cet afflux endigué. J’ai toujours su cela ; mais rien, aucun ressort de mon intelligence ne m’a jamais poussée à l’intégrer. Monsieur dit « c’est beau » et c’est le monde entier soudain qui resplendit.

— Je t’ai fait une super dédicace.

Alors que tant d’autres n’ont vu que les mots bite et chatte, vous avez vu Lucie — et l’avez comprise. Je laisse donc cet exemplaire entre des mains fort adroites. À Monsieur C.S., Ellie Becker.

Les belles lèvres s’écartent, découvrant une rangée de dents superbes.

— C’est pour moi ? demande tout de même Monsieur, avec des mines étonnamment timides.

— C’est pour toi. Depuis le tout début, je te l’avais promis.

— Il est magnifique, ce bouquin. Merci.

J’imagine déjà ma place dans la sainte bibliothèque de l’île Saint-Louis, près des livres licencieux dans lesquels Monsieur planque mes lettres. Les gens ne peuvent pas savoir quel genre d’orgies se déroule dans ce bureau, auquel je prête les dimensions d’un boudoir et d’un château. Tous les plus grands livres y mélangent leurs poussières et l’odeur grasse de leurs pages, des milliers de concepts s’y combattent et se chevauchent — et d’ici ce soir j’y serai aussi, avec ma petite couverture rose vagin qui sent encore l’imprimerie et les fantasmes calmes des adolescentes.

Mais il est déjà onze heures et il faut que Monsieur parte, le plus vite possible. Les quelques minutes qui nous restent sont d’ores et déjà dévolues à la recherche de ses vêtements, éparpillés un peu partout dans la pièce (je n’ai pas le souvenir d’une telle tornade lorsqu’il est arrivé).

— Ne prend pas cet air triste, s’il te plaît.

— Je ne suis pas triste. C’est juste trop court.

— Je sais bien. Pour moi aussi ça l’est.

Détournant les yeux à regret, je rampe pour m’asseoir sur le rebord de l’estrade, feignant de chercher quelque chose sur mon ordinateur. Monsieur lace consciencieusement ses bottines, avec cet air grave qu’ils ont tous et qui nous les fait entrevoir à douze ans, dans la cour du primaire. Puis, tout aussi gravement, il se redresse, attrape ses lunettes de soleil, et tout en m’écoutant babiller regarde aux quatre coins de la pièce, aux abords du lit déserté, dans les plis des draps. Je sais déjà ce qu’il va dire en revenant bredouille de sa chasse aux petits objets sournoisement échappés de sa poche :

— Tu repasseras derrière moi ?

Phrase culte de Monsieur pour clore chacune de nos entrevues, et je ne me le rappelle que maintenant.

— Je repasserai derrière toi.

— Merci.

L’air que son enjambée a remué est d’un froid glacial, déjà presque celui du dehors. Et il transporte simultanément des effluves si poétiques — mon odeur sur ses vêtements précieux — que je ferme les yeux, dans une pâmoison douloureuse. Il m’a fallu des mois pour finalement enfermer Monsieur avec moi une petite heure et il m’en faudra bien le double pour reproduire ce tour de force, ce qui m’épuise d’avance.

— Tu avais du monde, hier ? me demande-t-il en touchant du bout du pied le sac d’un restaurant japonais.

— Mes copines.

— Quelles copines ? Babette et Inès ? risque Monsieur.

— Ma sœur et nos copines. Lucy, Flora, Clémence.

— Elles savent ce que tu faisais là ?

Les sourcils inquiets de Monsieur, presque caricaturaux.

— Elles savent que je t’attendais, oui.

— Elles savent qui je suis ?

Je me tais un instant, atterrée à l’idée que Monsieur ait pu seulement espérer que je ne dirais rien à mes meilleures amies. Moi. Une fille. Je balbutie :

— Mais... bien sûr qu’elles savent qui tu es !

— Elles connaissent mon vrai nom ?

Si une évidence pareille peut ne pas frapper Monsieur, me justifier sera encore un moment terrible à passer, insensé, le genre d’escarmouche dont je ressortirai forcément perdante. Alors je m’applique à mentir :

— Non. Elles t’appellent Monsieur.

Demi-bobard : elles l’appellent ainsi en effet, et en partie parce que moi-même, traumatisée par les deux exquises syllabes de son prénom, je n’ai plus recours qu’à celui de son personnage.

— Fais attention. Tu ne peux pas imaginer à quel point ce genre de bruit circule.

— Je connais mes copines. Aucun rapport possible entre elles et les gens que tu fréquentes.

Monsieur pousse un long, long soupir oppressé.

— Ça, tu ne peux pas le savoir. C’est Paris.

— Fais-moi confiance !

En quel honneur ? pourrait se demander Monsieur quelques secondes. On n’aborderait pas de sujet douloureux comme la confiance si je savais me la fermer un peu. Néanmoins il se penche vers moi et m’embrasse longtemps le front.

— Il faut que j’y aille.

Je lui jette un regard que j’espérais perçant.

— Alors vas-y.

Monsieur s’éloigne.

— Tu veux me revoir ?

— Bien sûr.

Puis, comme je ne le lâche pas du regard, par ailleurs parfaitement immobile, il ajoute :

— Quand on s’est connus, la conjoncture était telle que j’avais moins de boulot. Maintenant, la crise est passée, ou quelque chose comme ça, et les affaires reprennent. Heureusement, en général...

Langoureux coup d’œil partant de mon cou jusqu’à mes hanches.

— Malheureusement, parfois.

La lascivité qui brûlait dans le visage de Monsieur vacille, pour laisser place à une lucidité froide, chirurgicale.

— Mais c’est comme ça.

Je hoche la tête, sans dépit ni gaieté.

— Bisou, quand même, gémit Monsieur, comme si j’avais déjà eu le cœur de le spolier d’un baiser.

Ses lèvres ont déjà perdu une partie de leur mollesse languide. Tout chez lui appartient à présent à sa femme et à sa clinique. Je préfère lui tendre mon ventre en murmurant :

— Appelle-moi, alors.

— Je t’appellerai.

On sent bien qu’il est presque mal à l’aise d’oser me faire un pareil serment, après tant de défections. On croirait ma sœur quand ma grand-mère lui arrache la promesse de lui envoyer une carte postale pendant les vacances : n’importe qui sait d’avance qu’un coup de fil de deux minutes sera déjà énorme à notre échelle, qu’une carte même de trois mots est un objectif inatteignable. Grand-mère elle-même sait déjà qu’elle peut oublier l’idée d’avoir une quelconque trace écrite de nos vacances et le pire, c’est qu’elle sourit et pardonne d’avance, trouvant toutes les excuses à ce qui n’est jamais qu’un égoïsme crasse, que la pitié et l’amour ne peuvent fléchir. Si cette situation est métaphoriquement applicable à tout le monde, il faut croire que j’ai trouvé mon petit-fils ingrat venu faire sa b.a. et récupérer ses étrennes. Tant mieux, en fait, si ce petit misérable se sent coupable, tandis qu’il descend les marches de l’escalier. C’est un maigre salaire pour tout ce que je me suis retenue de dire, de faire.

Comme je n’ai pas le courage de le regarder partir, je remonte me terrer sous les draps, devant le miroir. J’essaie vaguement de dormir mais je ne peux pas m’arrêter même une minute de penser à Monsieur, en des termes qui rendent le sommeil impossible. C’est-à-dire que je ne trouve pas de terme — exactement ! Je ne parviens pas à m’inventer les scènes torrides qui bercent habituellement ma phase d’endormissement. Ce qui sépare le fantasme de la réalité, ce décalage cruel, censure toutes les rêveries auxquelles je pourrais me livrer.

Je me regarde fixement, mon mégot de joint à la main. Quelques cendres tombent sur ces draps où l’odeur de Monsieur subsiste encore, insaisissable, cachée dans des plis qui m’échapperont toujours. Cette morsure à la cuisse que je prenais pour un hommage, cette brûlure molle au ventre qui me ferait un souvenir, ne sont que l’expression d’une excitation qui s’est contrefoutue de la mienne. Moins de deux minutes après son départ je suis déjà sous le coup d’une sensation de manque atroce, impossible à raisonner, et toutes les supplications du monde, toutes les prières à fendre le cœur n’adouciront pas Monsieur, ne dégageront pas cinq minutes pour moi dans son emploi du temps, jusqu’au moment où une envie de baiser impromptue le prendra à la gorge.

Je sais d’ores et déjà ce que je dirai à Babette au téléphone. Ce mec est un monstre. Ce mec ne m’aime pas, ne m’a jamais aimée. C’est un salaud de la pire espèce, qui jusqu’à la dernière minute refuse de me dire s’il viendra ou ne viendra pas. Il arrive en retard, part en avance, et entre les deux empile les récriminations, me reprocherait presque les cinquante-six minutes que nous avons passées ensemble, moins d’une heure que j’ai l’impression de lui avoir volée, le couteau sous la gorge. Ce mec arrive tout gonflé des compliments que je lui ai faits cet été, des espoirs que j’ai fondés sur lui, des fantasmes dont j’ai cru bon de lui donner le premier rôle, il se tient là devant moi tout bouffi d’importance et m’embroche alors que je ne suis même pas mouillée, se moque de mon envie de lui parler. J’écris un livre sur ce mec mais il ne voit finalement en moi qu’un péril vivant, tout prêt à dévorer son couple et sa vie, un danger sur pattes malencontreusement doué d’écriture qui se venge bassement de lui, il se casse en me faisant l’affront de promettre des choses, il me laisse payer la chambre, mais je lui pardonne, Babette. Je lui pardonne tout. Je suis amoureuse.

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