Mr.
Novembre
Vendredi. Je m’en souviens parfaitement. Même si j’étais plutôt fière d’avoir obtenu une entrevue avec Monsieur, je me haïssais. Je n’avais aucun besoin matériel de le voir, aucune urgence. Je m’infligeais cela toute seule, les textos qui repoussaient le rendez-vous dix, vingt, trente minutes plus tard, l’attente dans le froid rue François-Miron. J’étais comme ces fumeurs qui au bout de six mois de sevrage crucifiant s’autorisent à en griller une, et qui après leur forfait balanceront le mégot, l’haleine fétide et les cheveux enfumés, regrettant amèrement le souvenir fugace de ce vice. On ne devrait jamais arrêter de fumer. La culpabilité est un fardeau assez pesant pour se passer d’une astreinte quelconque.
Babette, lorsque je l’avais appelée pour me distraire de mes genoux bleus, avait poussé un long soupir.
— Mais tu es où, là ?
— Je... dehors. J’attends Monsieur.
— Dehors ? Il fait trois degrés à tout péter !
— Si je vais dans un café, impossible de cloper.
— Et depuis quand tu ne peux pas te priver d’une clope ?
— Depuis Monsieur. Ça fait une demi-heure que je poireaute. Vu mon anxiété, ça fait une clope toutes les cinq minutes, je te laisse faire le calcul.
— Il est à la bourre ou c’est un lapin qu’il te pose ?
— L’hôpital l’a rappelé au moment où il partait. C’est moi qui ai proposé de l’attendre, Babette.
J’avais reniflé discrètement.
— Mais je bade.
— C’est vraiment pas de chance, ce coup de fil de l’hôpital, a grincé Babette.
— Comme tu dis. Ça tombe mal.
— Et concrètement, pourquoi tu l’attends ? Je suis sûre qu’il va te parler dix minutes au coin de la rue et repartir comme un pet sur une toile cirée.
Alors voilà où se trouvait la limite de tolérance de Babette. J’avais perçu celle de Valentine en juin, et maintenant c’était ma meilleure amie qui ne cautionnait plus. Mes appuis tombaient un par un.
— Il faut que je le voie. Tu sais bien.
— Et quand il arrivera et te crachera à la gueule, tu lui diras merci.
— Qu’est-ce que je t’ai fait, Babette ? ai-je articulé, étreinte par cet affront auquel je ne m’attendais absolument pas.
— Mais rien, Ellie... pourquoi tu t’acharnes ? Tu ne trouves pas que tu as dépassé depuis longtemps le stade du deuil ?
— Quel stade du deuil ?
— Je conçois parfaitement qu’il y ait des conventions, un moment où il est presque poli d’avoir du chagrin et de faire n’importe quoi, mais là, tu t’y complais. Sérieusement, il ne vaut pas huit mois de ta vie, ce mec. C’est insensé.
— Je sais. Mais il faut que je lui parle. Il me faut des réponses.
— Des réponses à quoi ?
— Pour mon livre. Je ne veux pas écrire un livre injuste.
— Un livre injuste. C’est la meilleure, celle-là. Ne serait-ce que cette peine que tu te donnes pour écrire ton livre, ça t’exempte à vie de lui devoir quoi que ce soit.
— D’accord, mais...
— Et tu penses vraiment qu’une fois face à lui tu auras envie de lui poser ces questions ? Ces questions dont tu sais qu’elles lui casseront les couilles ?
— Donc, tu pars du principe que je vais accumuler les faux pas.
— Déjà, je parie que tu es sur ton trente et un.
Coup d’œil d’ensemble. Robe, porte-jarretelles, jambières et Bensimon percées. Mon genre de trente et un décontracté. Monsieur le saurait parfaitement.
— Absolument pas.
— Tu n’as pas la voix d’une fille qui porterait une culotte Snoopy. Ni la voix d’une élève qui aurait été à la fac ce matin.
Excédée, j’ai aboyé :
— Bon, merde !
Avant de raccrocher, d’une humeur délétère. Dieu merci, durant ce court appel Monsieur m’avait passé un texto pour me donner rendez-vous dans le parking Vinci Pont-Marie, cinq minutes plus tard. LE parking. La plus sulfureuse des antichambres.
Fébrile, je me suis assise sur les marches sales. Mon cœur battait à tout rompre, presque à en couvrir la musique lénifiante chère à ce genre d’endroits dans lesquels personne ne s’attarde jamais suffisamment pour avoir une envie pressante de musique. Sauf moi. Et Monsieur. Et puis, tandis que tête baissée je refaisais mes lacets, j’ai perçu tout à ma droite un déplacement vif, le loquet électrique de la porte, ce souffle d’air déplacé brusquement. J’ai levé les yeux et Monsieur, Monsieur était là, coulant sur mon corps ce cher regard appréciateur. Il me tenait la porte ouverte comme à une patiente, et quand je l’ai frôlé pour passer j’ai senti l’espace laissé entre nous crépiter, bouillonner de mon désir craintif et coupable de cet homme.
— Tu m’as dit que tu avais des questions ?
— Pour Monsieur. Il y a des points que je voudrais éclaircir, des choses que je n’ai pas comprises.
— Quoi, par exemple ? Regarde-moi.
Quelques millièmes de seconde je le regarde dans les yeux, pour immédiatement regretter cette audace. Puis je reprends, à un débit de mitraillette :
— Je n’ai pas compris pourquoi on ne se voyait plus, même si tu as essayé de m’expliquer je n’ai rien compris — pourquoi tu n’établis aucune communication d’aucune sorte alors qu’il est évident que nous avons des choses à nous apporter, pourquoi...
— Doucement, doucement, me coupe Monsieur. Tu parles vite !
Je me mords la lèvre inférieure, en tentant vainement de reprendre mon souffle.
— Tu es stressée parce que tu me vois ?
— Ça, c’est très prétentieux de ta part.
— Moi aussi, j’étais stressé. Montre-moi ton pouls.
Avant que je puisse émettre le moindre signe de protestation, Monsieur se saisit de mon poignet et le tient entre ses doigts. Levant les yeux au ciel, à la fois excédée et souriante, je couine :
— Mon pouls va très bien.
— Il est rapide, réplique Monsieur, presque en murmurant. Comme le mien.
— Il n’est pas rapide du tout, je conclus en récupérant d’un geste vif mon poignet, que je sens palpiter follement.
Mais, si sèche que je puisse paraître, j’ai plongé allégrement dans le piège à mouches qu’est l’idée de ne pouvoir rien cacher à Monsieur, rien. Pas même ce qui se planque sous des côtes et de la chair. Je mouille. J’aime que Monsieur soit aussi intrusif, de manière aussi élégante, qu’il lise tout ce que je ne lui dirai jamais. Une bouffée de chaleur me pousse à retirer mon manteau, et aussitôt il ouvre des yeux comme des soucoupes devant mon décolleté. Enfin, la dentelle qui me tient lieu de.
— Tu es malade de te balader comme ça en pleine rue ! C’est dangereux !
— Dans la rue, je ferme mon manteau. Comme les gens normaux.
— On voit tout tes seins dans cette robe, observe Monsieur qui hésite entre le ton paternaliste et intéressé, et ses doigts précautionneusement m’attrapent un téton qui pointe.
— Qu’est-ce que tu fais ?
Sans me regarder il sourit, peu soucieux de l’agressivité inhabituelle que je lui oppose.
— Ça te déconcentre, si je te caresse un peu pendant qu’on parle ?
— Pourquoi tu fais ça, si on ne peut plus baiser ensemble ? Tu imagines dans quel état je rentre chez moi après ?
— Et moi, alors ! Regarde !
En baissant les yeux, je distingue très nettement l’érection dans son beau pantalon de costume. Ce que ce serait, Seigneur, de descendre sa braguette. Juste ça. Une fois la queue à l’air, Monsieur serait un autre homme. Il en oublierait de regarder l’heure toutes les deux minutes, et ce couperet au-dessus de nous disparaîtrait instantanément. L’air froid sur cette peau douce lui rappellerait mon corps comme un refuge. Mais au fil du temps j’ai désappris la façon de lui opposer l’audace et les mauvaises manières — et aujourd’hui si Monsieur bande, à travers son pantalon c’est tout un monde qui se dresse entre nous. Je détourne le regard, troublée.
— Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Regarde comment tu es. À quoi ça nous mène, ce supplice de Tantale ?
— Quel supplice ? C’est normal que j’aie envie de toi. Regarde-moi.
Monsieur prend mon menton entre ses doigts et, comme je ne sais que lui tendre cet éternel regard de biche traquée, son sourire lentement s’élargit, jusqu’à découvrir ses dents fascinantes, carnassières.
— Qu’est-ce que tu es belle, lâche-t-il enfin. On dirait que tu as embelli.
Amère, je réponds :
— Je ne suis pas sûre que ça me serve à quoi que ce soit.
— Ellie, ça n’est pas que je ne veuille pas te voir. Bien sûr que j’en ai envie. Je ne peux pas.
Les yeux dans les yeux, Monsieur chantonne, émiette son éternelle litanie :
— Ça finira par nous rendre malheureux, tu sais. Si j’avais le temps, je serais avec toi tout le temps. J’ai constamment envie de te voir, de te parler, de te prendre dans mes bras. Rien ne me plairait plus que parler de lettres en prenant un verre. Je connais peu de gens avec qui je puisse discuter de livres comme avec toi.
Regardant son volant il secoue la tête, l’air confondu.
— On ne pourrait pas avoir une relation absolument pas sexuelle ?
J’éclate d’un rire médusé, qui claque comme un aboiement.
— Regarde-toi ! Regarde ton pantalon ! Tu crois vraiment qu’on est capables de ce genre de choses ?
— Plus je te vois, plus je me dis que je n’en suis pas capable, non, admet Monsieur piteusement.
— Non. Personne ne peut. On est dans une situation sans issue.
Je croise et décroise mes jambes, entre colère et consternation. Toute cette attente pour entendre Monsieur se demander à voix haute si nous sommes suffisamment raisonnables pour se tenir l’un en face de l’autre sans s’imaginer dans un lit. Le concept de raison, face à Monsieur, n’existe plus chez moi depuis des lustres. Il serait d’ailleurs intéressant de se demander ce que serait ma vie s’il m’en restait rien qu’un peu. Tout ce que j’aurais construit.
— Je ne peux pas te voir, reprend-il, parce que quatre-vingt-dix pour cent de ma vie en pâtirait. J’ai ma famille, mon boulot, et il me faudrait au moins une autre vie pour te faire de la place, celle que tu mérites.
— Et... comment ils font, tous les autres hommes mariés qui trompent leur femme ?
— Comment ils font ?
Monsieur étouffe un court rire sardonique.
— C’est facile ! Ils se voient une fois par semaine dans un hôtel, se déshabillent en se racontant leur semaine, baisent et puis repartent, elle lui demandera peut-être « comment va ta femme », « bien, merci », et voilà. Tu vois, c’est simple. Je ne veux pas de ça.
— Et nous, on a fait quoi ? Sinon ce que tu viens de décrire ?
— On n’était pas comme ça, réplique Monsieur en secouant la tête, visiblement outré par cette hypothèse.
— Mais si. La dernière fois, dans le seizième, on était exactement comme ça.
Je le regarde tristement.
— Tu es arrivé, on a baisé, parlé pendant une demi-heure, et puis tu es parti.
— Tu penses que ça n’était que ça ? Vraiment ?
— J’écris un roman sur toi. Si ça n’avait été que ça, qu’une histoire simple, j’aurais fait de la BD.
On sent bien, à certains moments, la jubilation de Monsieur qui s’imagine dans un livre. Je suis sûre d’une chose à présent : si cette histoire a été si compliquée, depuis son début jusqu’à ce que j’imagine comme une sorte de fin, c’est en partie parce qu’il ne sait pas faire la différence entre réalité et fiction. La vie que mènent les amants dans la littérature lui paraît trop belle, trop excitante pour rentrer dans le moule du quotidien. Mais ce qui semble héroïque ou romanesque dans un bouquin de Stendhal n’est qu’une longue souffrance pour les gens comme moi, qui ne font jamais que vivre.
Monsieur, qui ne se cache pas de regarder mon porte-jarretelles (il se pourrait même qu’il veuille que je le voie), me dit :
— C’est sympa, ce que tu portes.
Avec une pudeur agacée que j’ai apprise au contact de tous ces hommes qui ne me convenaient pas puisqu’ils pouvaient être chirurgiens, mariés, quadragénaires, passionnés ou vicieux mais jamais tout en même temps, je rabats ma robe sur mes cuisses. Je sens Monsieur sourire, se repaître du défi qui vient de naître.
— Fais voir, reprend-il, et une main bien trop belle s’engouffre sous mon manteau.
Au moment où elle remonte vers mon ventre je me courbe en avant, farouchement décidée à lui compromettre l’accès tant que c’est humainement soutenable, tortillant des genoux pour le chasser de moi. Monsieur se penche vers moi et, d’une voix à la fois brûlante et glacée qui me paralyse, chuchote :
— Ne bouge pas. N’aie pas peur.
Sous la caresse je me rétracte un petit peu, les yeux et le souffle comme un lapin qu’on attrape par les oreilles.
— Je ne veux que toucher ton petit sein. N’aie pas peur.
La grande main prend la forme et la taille exactes, m’enrobe dans une douceur et une chaleur telles que j’en trempe instantanément ma culotte trouée. Je sens très distinctement mon sein qui gigote et tressaute dans sa main, mon téton entre ses doigts qui crie oui oui oui à ce pelotage furtif. Puis Monsieur dégringole le long de mon ventre et se glisse entre mes cuisses. Je me cabre et recule ; il se retire, sourire aux lèvres.
— N’aie pas peur de moi, répète-t-il, en caressant ma joue de ces doigts si racés, que le poids de l’anneau en or n’a jamais empêchés d’être légers.
— Je n’ai pas peur de toi, dis-je en un souffle, et dans le froid de crypte de sa voiture ma respiration produit cette buée lourde, lourde de la peur que j’ai de lui.
— Embrasse-moi sur la bouche.
Monsieur imperceptiblement me tend ses lourdes lèvres, ses lèvres comme un défi de trouver plus attirant, une meilleure incarnation de la séduction sur terre.
— Pourquoi Dieu ferais-je une chose pareille ?
— En amis, précise Monsieur, et comme j’éclate de rire il me rejoint.
— En amis ? Tu te moques de moi ?
— On n’est pas des amis ?
Avant que je puisse émettre le moindre son, Monsieur répond à ma place :
— On est des amis. Embrasse-moi.
Comme je ne sais absolument pas comment me défendre, quels arguments trouver pour contrer ce baiser dont j’ai tellement envie, je pose ma toute petite bouche gercée sur celle, immense et si accueillante, de Monsieur. Pas longtemps, une demi-seconde peut-être. Une demi-seconde qui me permet de me souvenir de ce que c’était, cette époque où les baisers de Monsieur, étant monnaie courante, ne suscitaient ni l’analyse ni ce genre de réticences. Mais je n’embrasse jamais mes amis sur la bouche. Maintenant je sais pourquoi : on est amis ou amants — et lorsqu’on est amants et ennemis comme Monsieur et moi, on finit avec le cœur brisé.
— Ce serait plus simple pour moi si tu étais mariée, ou que tu avais un vrai copain.
Je n’ose parler à Monsieur d’Édouard. Ou de tous ceux qui auraient pu prendre sa place s’il leur en avait laissé le loisir.
— Si tu avais un peu d’affection pour moi, tu me mentirais ! Tu me dirais que tu ne veux plus jamais me voir !
— Je ne peux pas faire ça, répond Monsieur en secouant la tête. C’est mon défaut, je ne peux pas mentir sur ce genre de choses.
Ses grands yeux gris ne me livreront jamais la réponse, même si je cherche fébrilement ; une sorte de mur inébranlable me sépare de tout ce que Monsieur pense. Je pourrais bien m’en tenir là, mais je me vois déjà remonter les quais jusqu’au métro avec dans ma tête toutes ces hypothèses qui tournent comme le tambour d’une machine à laver. Je lève le menton avec une fierté de pacotille qui me fait honte.
— Jure.
— Que veux-tu que je jure ?
— Jure que tu ne dis pas ça uniquement pour que je te tourne autour.
Monsieur garde son visage immuable, et ses yeux immuables restent effrontément plantés dans les miens.
— Mais je ne veux pas que tu me tournes autour !
— Non ?
— Non, bien sûr que non. La situation est déjà suffisamment douloureuse comme ça.
Il jette un bref coup d’œil à sa montre, je le sens qui trépigne. Monsieur doit partir, Monsieur va partir, et jusqu’à la prochaine fois je me maudirai de n’avoir rien fait, rien dit de plus, rien tenté pour le retenir. Déjà le flot de la foule entraîne imperceptiblement son regard. Monsieur intérieurement est sans doute perdu au milieu de tous ces gens, fondant remarquablement sa haute silhouette et ses vêtements précieux dans la médiocrité des autres. Monsieur peut-être est-il déjà dans les bras de sa femme. Devant le monde qui nous sépare à présent, je m’efface, d’un pas en arrière vers les quais. Tout en reculant aussi il pose sa main sur mon visage, prend mon nez entre deux doigts tendres, disant :
— Tu es belle, Ellie.
— Adieu, alors, je lance, avec le regard le plus triste du monde.
— Pourquoi, « adieu » ? répond Monsieur.
En fait de réponse, j’esquisse un sourire et m’éloigne à reculons, jusqu’à ne plus voir de cet homme qu’un pan d’écharpe en soie outremer, rentrée dans le haut col d’un manteau Lanvin. Là où les gens ne verront qu’un assemblage de tissus et de matières nobles, je devine Monsieur, son parfum, et sous l’odeur du parfum celle de sa peau. Je ne l’ai pas sentie depuis des mois mais je la sais, par cœur, comme un catéchisme.
Alors que je trottine avec le cœur en berne vers le métro, Monsieur m’appelle et fait quelques pas avec moi.
— Tu as déjà trouvé une fin, pour le livre ?
— Pas vraiment.
— Il faut une fin violente, observe Monsieur.
— Je sais, je suis en train d’y réfléchir.
J’ai d’ores et déjà prévu une fin qui, sans être particulièrement violente ou spectaculaire, établit entre lui et moi une sorte d’égalité — quoi que cela puisse vouloir dire dans le contexte. Mais je ne vais pas m’épuiser à lui expliquer cela, pourquoi je veux que nous soyons quittes. Quittes ? Quittes de quoi ? se demanderait Monsieur. Il n’y a pas de comptes à rendre en amour. Et que pourrais-je bien répondre à cela ? Comment pourrais-je bien lui dire, au téléphone et en deux minutes trente, que l’amour n’est jamais à ce point unilatéral ? Ou qu’à vingt ans je compte encore les points dans nos escarmouches comme je compte mes amants ? Monsieur se vexerait, et les quelques aspérités qui se sont dégagées, qui m’ont permis de le voir ce soir, disparaîtraient.
— Il faut que l’un de nous meure, suggère-t-il, et je me retiens d’opposer un refus trop rieur.
— J’écris une histoire vraie, tu sais. Pas un vrai roman.
— Je sais bien, mais comment tu comptes faire si personne ne meurt ? Tu as besoin d’une idée forte. Ellie pourrait apprendre un beau jour que Monsieur est mort.
J’avais ralenti considérablement l’allure pour savourer en toute tranquillité la voix de Monsieur et l’envie qu’il semblait avoir de parler de mon grand œuvre. Je n’ai compris que des semaines plus tard qu’il savait la part de réalité et de fiction dans les trois cents pages dont je me targuais. Et qu’au-delà de toute considération littéraire, au-delà de la conscience que Monsieur avait de ma soumission, au-delà même de la froideur relative qu’il me montrait, nous n’étions en rien différents des personnages du livre. Il nous fallait une fin violente, irréversible. Sans une cassure nette et définitive, nous pouvions continuer comme ça éternellement, année après année. Moi, en tout cas. La lassitude n’avait absolument pas de place dans cette course molle, où je ne cessais d’entrer en collision avec Monsieur, comme le font les enfants qui jouent : il lui arrivait de ne me prêter aucune attention, d’autres fois il se retournait, m’apercevait et prenait cinq minutes de son temps pour me caresser la tête — et je n’avais aucun moyen de savoir avant de me cogner à lui quelle serait sa réaction du jour. Je voulais savoir, vérifier régulièrement que ce pouvoir méprisable — le faire bander — était toujours effectif. Forcément, c’était haletant. Et bien sûr que Monsieur aussi s’amusait, autant sinon plus que moi. Le supprimer dans mon livre ne le supprimerait pas en vrai. Et même, je prévoyais déjà le choc, l’effet contraire : déprimée par mon crime, je me ruerais à la clinique, attendrais qu’il traverse la cour qui relie son bureau au bloc, et sans même lui avoir adressé la parole je me jetterais contre lui, rien que pour sentir sa chaleur, le battement de son cœur contre ma joue, toute cette vie en lui. Aucun moyen plus efficace de retourner à la case départ que de tuer Monsieur, banalement. Il faudra bien que j’en sorte à un moment ou à un autre, mon Dieu.
J’ai repensé alors à cette phrase qui lui avait échappé (mais peut-on dire que quoi que ce soit échappe à Monsieur ?) au téléphone quelques jours auparavant :
— Un jour, je vais mourir. Et à ce moment-là, bien sûr que je regretterai de n’avoir pas pu passer plus de temps avec toi.
C’est vrai qu’avant cela je n’avais jamais pensé en ces termes : Monsieur va mourir, un jour. Il faudra bien. Lorsque cela arrivera, j’aurai sans doute déjà un certain âge, celui de Monsieur maintenant, voire plus. Un mari, des enfants, une vie. Dieu fasse que Monsieur alors en soit sorti. Dieu fasse que je l’apprenne dans les dernières pages du journal. Dieu fasse que je ne l’apprenne jamais.
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