Mr.
Ellie
Bonsoir,
Si vous préférez le tutoiement, je vais essayer de m’y faire, néanmoins — et j’ignore si c’est le fait de mon éducation ou plutôt une coquetterie — j’avoue avoir une certaine tendresse pour le charme désuet du voussoiement ; vous savez, l’emploi du Vous ornemental.
J’ai écrit il y a peu dans une revue littéraire érotique qui s’appelle Stupre, montée par un ami à moi, et qui a pour le moment publié trois numéros. Elle paraît de manière relativement confidentielle, il est donc probable que vous n’en ayez jamais entendu parler.
Je serais enchantée de vous rencontrer dans la semaine, si votre travail vous en laisse le temps ; en ce qui me concerne, j’ai tout le mien, ma fac étant en grève depuis Mathusalem et ne comptant pas s’arrêter là.
Je me doute que vous n’êtes pas constamment connecté sur Facebook, aussi je vous donne mon numéro de téléphone, ce sera plus simple : 06 68...
À très bientôt j’espère,
Ellie
(promis, la prochaine fois je vous tutoie)
(ou pas)
Monsieur
J’aime bien aussi le vouvoiement, par choix alors, et c’est vrai que cela rend la relation un peu solennelle... ce que j’aime aussi d’ailleurs... le Tu es un réflexe, le Vous un choix.
Je vais essayer de trouver Stupre... et vous lire avant de vous voir... pour avoir quelques idées sur votre... sensibilité...
Mon numéro est le 06 34... et mon mail ******
Je vous appelle vite.
À bientôt.
OceanofPDF.com
— Tu ne vas quand même pas coucher avec ce mec !
Alice après lecture roulait des yeux effarés — un effarement auquel je ne m’attendais absolument pas. Ou peut-être que si, un peu. J’ai pu avoir aussi ce genre de scrupules, un jour — je ne sais plus trop quand.
— Ça va pas ! ai-je osé m’exclamer en la regardant dans le blanc de l’œil, avec un aplomb qui aurait vite fait de s’effondrer.
— En tout cas on dirait.
— Mais il y pense, non ?
Peut-être Alice a-t-elle lu l’espoir dans mon regard fuyant. Aussitôt elle s’est fendue d’un long soupir de vierge :
— C’est toi qui y penses.
— Mais lui aussi ! C’est pas parce qu’il en a envie que je vais coucher avec lui, je te signale.
— Si tu n’en as pas l’intention, alors pourquoi tu lui sèmes des allusions aussi grossières ?
— Je n’ai pas semé la moindre allusion. Pas la moindre. Je ne fais que parler de littérature érotique, ce qui est tendancieux, d’accord, mais ce type lit les mêmes bouquins que moi. Lui parler de mes goûts n’a rien à voir avec lui proposer de baiser.
— Évidemment, tu ne pouvais pas aimer le sport ou les animaux.
Un moment, assises en tailleur sur mon lit, nous nous sommes tues. Il en va ainsi de nos conversations lorsque ma sœur s’indigne de mon comportement. Nous regardions toutes les deux nos pieds, clope à la main, avec la musique derrière qui faisait habilement la jointure. Je ne m’inquiète jamais de perdre Alice définitivement — elle est aussi corruptible que moi et a un tel humour que, si je trouvais quoi que ce soit de drôle dans cette histoire de chirurgien, ce serait gagné. Le problème, c’est que je ne voyais pas d’humour dans cette situation — pas encore. La facilité à corrompre cet homme m’amusait, mais je n’excluais pas l’hypothèse d’être la seule à en rire. Soudain, elle a ouvert la bouche :
— De toute façon, je sens bien que tu vas le faire. Ça ne sert à rien que tu me dises le contraire.
— Alors ne me pose pas la question.
Re-silence embarrassant. Alice me haïssait sans doute et tirait sur toutes les ficelles de son amour sororal pour me défendre malgré tout ; quant à moi, en parfaite égoïste, je ne cherchais qu’un mensonge bien rodé — ou, à la limite, une excuse imparable. J’aurais pu lui jurer de ne pas toucher à ce mec, mais cette histoire se profilait, qu’on le veuille ou non, et je ne saurais jamais m’empêcher de lui en livrer les moindres détails. Ce serait plus fort que moi. Alors, après un élan assez semblable à celui qui précède un saut à l’élastique, j’ai lâché :
— Il m’intéresse. D’accord ? C’est mal, c’est immoral, il ne faut absolument pas que ça se sache, mais le fait est qu’il m’intéresse. Je ne sais pas encore si je vais coucher avec lui, mais il est probable que je le fasse si j’en ai l’occasion. Donc vas-y, engueule-moi.
Alice, avec sa moue classique de « je suis en train de fléchir et ça m’énerve », a bougonné :
— Si Philippe apprend ça...
— Je ne vois vraiment pas pourquoi Philippe saurait ça. Et je te signale que, jusqu’à présent, c’est lui qui m’a proposé de me voir. Et c’est lui qui m’allume.
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