Mr.
Juin
Cher,
Tu ne vas tout de même pas me faire croire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Je ne sais encore peut-être pas grand-chose des hommes et de la vie en général, mais je sais renifler un problème lorsqu’il y en a un.
Si tu crois que je suis à ce point naïve, tu te trompes. Ça fait bientôt deux jours que je n’ai pas reçu le moindre message spontané de ta part, et ce genre de détail met la puce à l’oreille, crois-moi. Maintenant, le mystère, c’est qu’a-t-il bien pu se passer pour que tu sois comme ça avec moi.
Ne me parle pas de manque de temps, tu as toujours manqué de temps mais tu en as toujours trouvé pour me parler.
Tu peux tout me dire. Sinon, je ne serais pas là aujourd’hui.
On a une relation absolument pas conventionnelle, ça n’est pas pour que l’un de nous se mette à être lâche comme si on était en couple.
Tu veux, alors on y va.
Tu ne veux plus, alors dis-moi.
Parce que j’ai dit que je n’avais pas de penchant pour la douleur, mais je penche quand même, ces temps-ci. Et franchement, ça ne me plaît pas. Pour moi la douleur c’est une fessée ; c’est le genre de douleur qui me suffit amplement.
Dis-moi.
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Ce que je sais de Monsieur tient en très peu de chose.
Je sais qu’il a quarante-six ans ; que sa femme, une très belle blonde, s’appelle Estelle. Impossible de me souvenir de sa réponse, mais je lui ai un jour demandé comment ils s’étaient rencontrés. Quelque soirée entre étudiants, je suppose, quelque chose de banal et de magique comme ça.
Je sais qu’il a cinq fils de dix-sept, quinze, treize, dix et sept ans, qui lui ressemblent que c’en est scandaleux ; et toute cette petite troupe occupe un appartement que j’imagine somptueux, au cœur de l’île Saint-Louis. C’est d’ailleurs un quartier où j’ai fini de mettre les pieds par hasard : chaque pas que j’y pose est comme un regard que l’on m’autorise à jeter sur cette vie familiale dont je ne sais rien, et qui m’attire comme une mouche. Car je ne peux pas oublier totalement que Monsieur est aussi un père : quel modèle de cette race quasi divine peut-il bien être, lui qui n’a eu que des fils ? C’est peut-être la composition de sa lignée qui l’a empêché d’éprouver la moindre gêne à s’imaginer au lit avec une fille de mon âge : pas de projection possible. Aurait-il eu une adolescente à la maison, glandant en sous-vêtements dans le salon et fumant des clopes comme je le fais moi-même, sans doute Monsieur aurait-il mûrement réfléchi avant de se risquer à caresser des fesses pratiquement semblables.
Ou pas.
C’est aussi, je crois, cette facette d’ombre qui m’électrise ; l’impossibilité de trouver la moindre moralité dans les vices que j’apprends de lui, tout en la sachant présente, là, quelque part. Les chambres que nous partageons le mardi matin sentent le tabac, l’herbe, le foutre, la chatte et l’absence totale de culpabilité.
Monsieur met Habit Rouge de Guerlain ; titre mystérieux qui lui va comme un gant. Mais à tous les endroits où sa peau est nue, l’odeur omniprésente n’est pas celle du parfum. Ses mains, par exemple, ont son odeur épicée personnelle. Son cou sert d’écrin à un savant et cruel mélange de ses cheveux et de la lessive qu’Estelle utilise pour laver ses chemises. Que dire alors de toutes ses autres odeurs apprises furtivement, mais jamais oubliées ?
Monsieur se rase tous les jours, mais j’ai du mal à croire que des poils puissent pousser sur son visage, tant sa peau est douce. C’est peut-être d’ailleurs sur cette douceur que se fondent mes répulsions : les joues de Monsieur sont tout aussi veloutées que celles de mon père. Ils ont la peau éternellement glabre des papas qui nous ont couvertes de câlins des années durant.
C’est une de ces répulsions dont on paye cher l’attrait toxique.
Monsieur a été interne puis chef de clinique à l’hôpital Saint-Louis, à une époque où les salles de garde commençaient à peine à ne plus soutenir leur réputation. Personne ne sait ce qui s’est passé alors, mais je suis prête à parier que c’est là que Monsieur a connu une grande partie de ses centaines de femmes — si tant est que cette déclaration ne soit pas qu’une fanfaronnade.
Monsieur a tous les Who sur son iPod : un matin, alors qu’il se rhabillait, je l’ai entendu fredonner My Generation. Comment perdre vingt ans en quelques secondes.
D’ailleurs, quel genre d’adolescence fabuleuse a-t-il connu pour avoir ainsi les cheveux gris et un tel appétit de tout ? Car Monsieur en réalité choisit son âge selon les jours, entre quinze et trente-deux ans. Comme un adolescent, il s’emporte et se lasse vite, construire important relativement peu. Même marié et père de famille, même dans son habit de chirurgien, dans cette clinique transformée en terrain de jeu par ses soins, Monsieur trépigne, bouillonne, tout en lui semble hurler je veux vivre, VIVRE — et les plaisirs qu’il s’accorde avec moi, ces heures que l’on dérobe au monde, font briller ses yeux d’adolescent arrivé par hasard dans un corps d’homme sage.
Monsieur a manifestement des goûts vestimentaires éclectiques. À l’hôtel comme à la clinique, je ne l’ai jamais vu qu’en costume, tout à fait élégant, séduisant en diable. Mais si j’étais avec lui en soirée, je découvrirais une autre facette de cet homme : jean cigarette noir huilé, bottes en croco assorties à une ceinture taillée dans la même bestiole, chemise en cuir. Lorsque j’ai appris cela, j’étais nichée contre lui en position fœtale, de telle sorte qu’à cet inventaire chuchoté dans mon oreille j’ai pu me mordre les joues sans froisser sa vanité.
— Tu ne vas quand même pas tomber amoureuse d’un type qui s’habille comme Johnny Hallyday ! me dirait plus tard Babette.
Monsieur peut, à certains égards, m’énerver plus qu’à son tour : qu’il soit aussi fier de sa réussite, par exemple, me chiffonne au plus haut point. Ce manque d’humilité m’insupporte plus chez lui que chez d’autres, parce que les choses dont il peut effectivement se vanter sont innombrables : je lui pardonne cela encore moins qu’à cette dizaine d’hommes que je fréquente régulièrement, et qui m’abrutissent chacun à leur manière par le récit incessant de leurs succès. Chaque jour, pendant que je vase dans mon lit ou que je vois mes copines, il répare des nez, des lèvres, des malformations dont je ne savais même pas qu’elles pouvaient exister. Il a travaillé horriblement dur pour se faire une place de choix dans cette profession éminemment respectable ; lorsque j’ai l’impression d’avoir passé une journée à la mine parce que je grattais une rédaction de cinq pages, je peux être sûre que Monsieur s’est bagarré quatorze heures entre sutures et plasties diverses. Il ne tient pas son prestige de faits d’armes minables ou de mondanités — et je suppose qu’il faut une grande humanité pour se retrouver là où il est aujourd’hui. Mais comment Monsieur, qui après m’avoir vu cinq fois se pique de me connaître mieux que les autres, pourrait-il savoir que les voitures, l’argent et le succès sont à mes yeux des sujets que rien n’orne mieux que la pudeur ?
Lorsque je leur rapporte ses crâneries, Inès et Babette sont bien moins tolérantes que moi, qui fais montre d’une patience maternelle : Monsieur, c’est probable, a besoin d’approbation. J’ai eu envie de le chambrer mille fois, mais je n’ai jamais réagi bruyamment. Je crois que je me contentais de lever les yeux au ciel en souriant à moitié, trouvant au fond touchant ce déballage de cerf en parade, cette poudre aux yeux. Je me sentais précieuse — et naïvement je prenais ce défaut si prononcé pour la dernière barrière qui m’empêcherait de tomber amoureuse de lui.
Je dois un seul fou rire à Monsieur, mais il vaut très cher.
Ce premier matin où je me suis enchaînée à lui, Monsieur a voulu ajouter sa pierre à l’édifice de la levrette, fatigué sans doute de tirer toujours sur les mêmes ficelles usées jusqu’à la trame. Alors que j’écoutais son écho battre sourdement en moi, agrippée aux montants du lit et visage aplati contre le mur recouvert de tentures, Monsieur a fait mine de se tenir à mes hanches qui ne demandaient que ça, puis à mes seins qui se tendaient vers lui, puis à mes cheveux qu’il modelait en une queue-de-cheval enroulée autour de son poignet, avant de me glisser sans autre forme de procès ses doigts de chaque côté de la bouche. Exactement comme un mors de cheval. La manipulation en elle-même a été si soudaine que je n’ai eu que le temps d’ouvrir grand les yeux, me sentant réellement comme le dernier des poneys de ce bas monde — avant que Monsieur ne commence à tirer, avec soin certes mais non sans une certaine fermeté, et je suis sortie de mon corps pour me regarder faire. Toujours hébétée, je me faisais la réflexion qu’après tout ça n’était tout de même pas si grave d’être montée comme un petit shetland — j’adorais bien me faire prendre comme une chienne. À tout prendre, un cheval faisait autant sens. J’en étais là de mes réflexions, largement défigurée par mon jockey, lorsque j’ai imaginé dans quel genre de situation j’aurais été si les tenanciers de ce petit hôtel du quinzième avaient eu la riche idée d’accrocher un miroir au mur auquel je faisais face : peut-on feindre plus de quelques secondes d’avoir envie de baiser une fille qui ressemble à un masque d’Halloween ?
L’urgence de redevenir bandante (de la manière dont je l’entendais) s’est fait cruellement sentir, et j’ai mordu assez fort les doigts de Monsieur — ces doigts inestimables qui venaient là, tout de suite, de me transir de honte. Il n’a pas dû m’en tenir rigueur, puisqu’un peu plus tard, ou était-ce un autre jour, Monsieur réitérait l’expérience en s’enfonçant lentement en moi, chaque centimètre de sa queue semblant interminable. Clouée comme un papillon sous une épingle, je vibrais et ruais, nouant mes jambes dans son dos, et j’étais tant à ce plaisir incroyable que je n’ai pas senti venir le mors. Sauf que dans cette position, et au vu de l’impatience de Monsieur, il semblait évident que je ne pourrais guère me débattre une fois harnachée. Il y a alors eu une scène atroce où ses doigts ont tenté de passer entre mes dents, moi me débattant corps et âme sous mes cheveux, affolée par l’incompréhension totale de ce besoin qu’il semblait avoir de m’enlaidir, Monsieur me maintenant le cou d’une main serrée et étouffant à moitié mes protestations, et je n’ai là encore eu comme échappatoire qu’une morsure violente à la main. L’espace d’une seconde ou deux l’ambiance de notre chambre a changé du tout au tout, j’ai vu Monsieur regarder ses doigts puis me regarder moi, comme incertain quant à la décision qu’il convenait de prendre. Je crois que c’est sans doute le seul jour où j’ai vu un peu de haine dans le désir de cet homme.
Le lendemain, je me suis précipitée chez Babette, et j’ai le souvenir d’un interminable fou rire roulées en boule sur son canapé, tandis que je lui racontais avec force détails quelle technique alternative avait germé dans le cerveau tordu de Monsieur. Ce dernier, par une cruelle coïncidence, m’a appelée juste quand Babette éructait un long filet de bave malgré elle, et j’ai éprouvé toutes les peines du monde à me contrôler. En vérité, je me suis mordu les lèvres à en hurler de douleur pendant près de dix minutes, feignant l’intérêt tandis qu’il me racontait sa journée — et la libération est venue lorsque Monsieur a eu le bon goût de faire un trait d’esprit qui m’a permis d’exploser littéralement de rire, galvanisée par Babette qui bouffait le canapé pour ne pas faire de bruit. Ces grâces que nous font parfois les hommes malgré eux.
— Lorsque tu en auras marre de te faire baiser n’importe comment par des débiles de vingt ans qui confondent sexe et pénétration, tu commenceras à te tourner vers des hommes comme Monsieur, qui ne demandent que ça, et qui te désapprendront tout ce que tu crois savoir du cul, pour tout te réapprendre, d’une manière telle que tu ne voudras plus jamais faire autre chose que ça, chaque jour de ta vie.
Moi, qui parle à mes copines.
Parce qu’il faut bien le dire, le sexe dans ses bras est un immense et luxuriant espace de jeu où rien, mais absolument rien, n’est interdit. J’ai l’impression de gambader toute nue au milieu d’herbes hautes infiniment plus douces que le plus doux des gazons, sous un ciel parfait, et Monsieur me pousse pour que j’atteigne des sommets inédits sur une balançoire née des pinceaux de Fragonard — et bien sûr je ne vais pas dire que je suis tout à fait tranquille en voyant le sol s’éloigner de plus en plus, mais l’ivresse est si grisante, mon Dieu, l’abandon si poignant que je ferme les yeux avec une envie insoutenable de pleurer de plaisir, mise au supplice par ce besoin que j’ai d’exprimer à quel point ce que je ressens est merveilleux, incapable de trouver ne serait-ce que des lettres pour illustrer ce sentiment ; puis lorsque je suis à moitié folle d’excitation Monsieur m’entraîne à me plonger dans des marais sombres exhalant de suaves et scandaleuses vapeurs de soufre, dont l’eau est d’une chaleur obscène, et dans lesquels je me perds, orteil après orteil. Autour de nous le paysage est devenu plus inquiétant, je sais que je suis sur un territoire que Monsieur connaît par cœur, et qu’il va lui falloir me porter dans ces petits chemins de traverse que je ne soupçonnais qu’à peine. Lentement, inéluctablement je glisse dans les ornières les moins débroussaillées, et certes ma petite balançoire fleurie est loin, mais qu’il fait chaud et moite sous les ramures de ces arbres morts, plus près de l’enfer que je l’ai jamais été !...
Il m’est arrivé d’ouvrir la porte à Monsieur et d’avoir à peine le temps de le voir qu’il s’était déjà rué contre moi. Rien qu’un courant d’air tout imprégné de son odeur, puis ses mains qui s’engouffrent sous ma robe et cherchent. Cherchent quoi ? Je suis persuadée que cette urgence avec laquelle il me trousse n’est pas étrangère à la constatation instinctive qu’il manque quelque chose entre mes jambes, et que cette béance n’existe que parce qu’Il possède de quoi la combler. Tout comme la nature a horreur du vide, Monsieur se scandalise de cette faille sous mon ventre et se passionne pour elle — installant un mode de communication muet qui m’échappe. De longues minutes durant il la fixe sans ciller, formant je crois des mots avec l’arrondi de ses pouces, des arabesques mystérieuses de la pointe de sa langue — et il semble lui poser des questions auxquelles il obtient des réponses que je n’ai jamais formulées, entrant en communication spirite avec ce seul endroit de mon corps qui puisse outrepasser aussi facilement les interdits que je fixe.
Monsieur d’ailleurs aime à croire que le monde en entier s’asservit aussi facilement que le petit ventre émotif d’une fille ; et, à dire vrai, il n’est rien que ses jolies mains adroites ne sachent dompter, au moins temporairement.
Je sais que Monsieur est fascinant, même si cette fascination s’entache souvent de ces sursauts de mépris qu’il provoque sans même le savoir : je trouve que cet homme transporte une aura de vive intelligence et de culture. L’intelligence et les grands nez : voilà quelles sont pour moi les mamelles de l’amour.
Monsieur aime bien les mangues, pourtant jamais il n’a voulu en partager une avec moi le mardi matin, pas plus qu’il n’a voulu de mon jus d’orange ou de mon herbe. Je n’ai en fait jamais vu Monsieur manger ou boire quoi que ce soit — cela m’effare un peu. J’ai vu cet homme jouir, mais jamais vider un verre d’eau (et je l’ai sucé avant même de voir son visage. Si ma mère apprend cela, je me demande bien comment je pourrai la persuader que j’ai une sexualité saine).
Je ne connais pas non plus l’écriture de Monsieur. C’est consternant. Je pourrais passer des heures à étudier ne serait-ce qu’un « lu et approuvé » suivi de sa signature : celle de Monsieur est sans doute savamment brouillonne, illisible comme le sont toutes les écritures de médecins, mais je pense que je pourrais trouver dans le plus infime de ses gribouillis quelque chose qui me parlerait de lui, quelque chose de familier dans ses pleins et ses déliés.
Monsieur a sans doute dragué ma mère, quand ils étaient ensemble lors d’un week-end de chirurgiens à Jersey. Il m’a parlé d’elle ce premier matin, en caressant mes seins.
— Ta mère, je ne sais pas comment elle est maintenant, mais quand je l’ai rencontrée c’était une très belle femme. Très racée. On a beaucoup parlé.
(« On a beaucoup parlé », m’a dit ma mère quand je lui ai posé la question, dans la voiture. « Il me demandait toujours si j’avais lu tel ou tel livre érotique. Ça ne m’a jamais passionnée. Mais bon, il était gentil. Il parlait tout le temps de cul, mais il était gentil. »)
J’ai senti qu’il se passait des choses entre nous, on s’entendait bien. On a beaucoup rigolé.
(« Il pouvait être insupportable. Prétentieux. Puant, même. On a beaucoup rigolé, mais dans le fond je n’ai jamais aimé ce genre de type. »)
— Ta mère venait de quitter ton père, je crois. Elle avait un peu le blues. Mais à notre hôtel il y avait aussi un chirurgien israélien, très beau,
(« Yaacov ! »)
qui plaisait beaucoup à ta mère. Ça lui a remonté le moral.
(« Qu’est-ce qu’il était beau ! » s’est extasiée ma mère, soudain toute à ses souvenirs. « Beau comme un Dieu. Con comme une valise sans poignée, mais beau ! »)
— Tu essaieras de lui poser la question, mais je crois que c’était chaud entre eux. Je ne sais pas s’il s’est passé quoi que ce soit.
(« Tu aimerais bien savoir, hein ? » a lancé ma mère d’un ton qui se voulait mystérieux, mais même ce silence parlait : il disait qu’entre ce Yaacov et elle la tension avait été insupportable. Et pour ne rien arranger, elle a repris : « Oh, c’était chaud ! On passait notre temps ensemble. »)
— Ton oncle, protecteur comme il l’est avec sa petite sœur, tu sais bien, ne voyait rien. Notre grand jeu, c’était de lui dire que Yaacov avait passé la nuit avec une gonzesse quand on savait pertinemment que la dernière personne avec laquelle il avait été vu la veille était ta mère. C’était super drôle.
(« Tu étais divorcée, à cette époque ? — Mais non, a répondu ma mère. Tu avais dix ans, on a divorcé quand tu en as eu douze. » Voilà quel genre de fantôme Monsieur a convoqué au-dessus de ma sainte petite famille. Il savait faire de ma vie un jeu de Cluedo.)
— Je n’ai jamais touché ta mère, a finalement lâché Monsieur, au terme d’un long silence durant lequel j’avais prié de toute mon âme pour cette précision.
Je me suis alors demandé s’il aurait pu, malgré tout. Finalement, à cette époque, il ne savait pas encore qu’il coucherait avec sa fille.
— Elle était belle, pourtant. Je ne sais pas ce qui m’a retenu.
On se le demande tous.
— Mais tu lui ressembles beaucoup. Ton sourire. Tu es encore plus jolie. Tu dois tenir aussi de ton père, il y a des éléments dans ton visage que je ne reconnais pas.
Monsieur a une meilleure amie, qu’il a mise au courant de notre histoire alors qu’il ne m’avait pas encore vue. Il a même une meilleure amie assez suspicieuse, qui lui a conseillé de se méfier comme de la peste de cette jeune fille de vingt ans qui lisait les mêmes livres que lui, lui disait les mots qu’il adorait et le rendait fou de désir. Monsieur a une amie que personne n’a mise au courant de la réalité des faits : à quarante-six ans, un homme se dégage très, trop facilement, des petites ombres furtives comme la mienne.
La peur de vieillir de Monsieur, qui est peut-être l’homme le plus vivant que je connaisse, m’entraîne moi et mes vingt printemps dans des abîmes d’angoisse inexprimable. Je me repasse en boucle ces mots, le premier de nos matins, alors qu’il me tenait contre lui. Je fixais, les yeux secs, le papier peint fleuri, mesurant avec une acuité dramatique la portée de son discours :
— Tu sais, vous avez une période de grâce entre quinze et trente ans, durant laquelle le monde ne tourne qu’autour de vous. Tout ce que les hommes font, tout ce que les hommes cherchent, que ce soit le fric, le travail, la famille et le reste, n’est motivé que par vous. Tout ce que les hommes veulent, c’est trouver un moyen de vous plaire et de pouvoir profiter un peu, à votre convenance, de cette lumière que les jeunes filles émettent.
— Et après ?
— Après, lorsque tu as quarante ans, tu t’aperçois dans la rue que les hommes se mettent à regarder les gamines du lycée qui marchent devant vous.
Fin de l’acte.
Monsieur n’a pas l’air de comprendre avec quelle urgence je vis, moi qui ai plus de la moitié de son âge. Je suis déjà condamnée par une date de péremption qui ne me laisse que peu de temps à batifoler comme je le fais, avec ce sentiment constant de tenir Paris — pour ainsi dire le monde — au creux de ma main. Je n’ai jamais pu déterminer quelles intentions l’animaient lorsqu’il m’a ainsi parlé. J’avais peur d’y réfléchir. J’avais poussé un soupir, ajouté :
— Qui me baisera, alors, quand j’aurai quarante-cinq ans ?
— Moi, avait-il répondu en m’embrassant l’épaule. Je serai toujours là. Tu seras toujours ma petite fille.
Les toujours de Monsieur sont adolescents.
Monsieur ne raffole pas des lesbiennes, contrairement à beaucoup d’hommes ; ça manque trop de queue, à son idée. Pourtant, lorsque je l’attendais un dimanche soir dans notre petit hôtel du neuvième et que pour me tenir compagnie Babette était venue passer la nuit avec moi, il ne vivait que dans l’espoir de nous surprendre enlacées au petit matin. Mais ça, c’est ma faute : il aime tout ce qui me concerne, et d’ailleurs rien de ce qui vient de moi ne peut être sale. Monsieur sans le connaître déteste plus que tout Zylberstein sur qui j’ai involontairement fait pipi : qu’a bien pu faire ce type pour mériter cela plus que lui ?
Monsieur est un adorateur inflexible du cul des filles. J’ai toujours respecté et craint cet amour à la fois pervers et noble. Ça me semblait joli, cette obsession qui pourtant n’arrivait pas à ternir sa passion de la chatte. Monsieur, et cela en fait mon Dieu, pourrait passer sa journée avec juste l’image de ma chatte dans sa tête. D’ailleurs il le fait. Ses messages me l’ont dit, en des termes fort fleuris.
Ça aussi, c’est une particularité de Monsieur : il adore se servir de mes armes contre moi et m’embarrasser de mots qui me pénètrent de la manière la plus vile qui soit. Monsieur sait très bien qu’il me fait rougir, lorsqu’en plein travail je m’isole pour ouvrir ses textos comme on se planque pour sniffer un rail. Lorsque nous ne nous connaissions pas encore (au sens biblique), son grand jeu consistait à m’appeler quand je n’étais pas du tout seule, en voiture par exemple ; et il me fallait hocher la tête bêtement pendant dix minutes, prise en otage, incapable de lui signifier sans me faire repérer que ça n’était pas le meilleur moment.
— Est-ce que vous me permettez de me branler en pensant à vous ?
— Si je vous l’interdis, vous le ferez quand même, risquais-je, tentant vainement de paraître détachée.
— C’est vrai. Je l’ai déjà fait, d’ailleurs... j’ai très envie de vous avoir contre moi et de vous faire l’amour. Longtemps. De vous lécher jusqu’à ce que vous...
— Oui, alors ce serait peut-être effectivement plus simple si vous me rappeliez plus tard.
— Je vous dérange, là ?
— Un petit peu.
Rire suborneur.
— J’adore votre voix. Votre voix douce de petite fille très sage.
— Oui ?
— Vous me rappelez dès que vous pouvez ? Si je ne réponds pas, c’est que j’ai du monde à proximité. Je vous rappelle après.
— D’accord. Au revoir.
— Attendez, ne dites rien. Répondez juste par oui ou non. Avez-vous envie de faire l’amour avec moi ?
Généralement, et même si cela semblait improbable, c’est là que le conducteur me jetait un regard qui aurait pu s’apparenter à un éclair de compréhension. Je me raclais la gorge.
— Oui oui.
Monsieur, selon la formule très juste d’Inès, adore effaroucher les oies blanches. Surtout quand elles ne sont pas si blanches que ça.
Dire que Monsieur est amoral, c’est tout de même aller un peu vite en besogne. Il obéit simplement à une morale axée sur le plaisir. Il ne semble mû que par une libido inépuisable, et sa vie entière est une somptueuse sublimation, socialement parfaite, bâtie sur une énergie sexuelle qui la rend tumultueuse, brillante, pleine à craquer de conflits et de passions, mouvante et grisante.
Je crois que Monsieur est l’une des rares personnes que je connaisse pour qui chaque qualité appelle un défaut, et réciproquement. Par exemple, Monsieur est un énorme manipulateur, mais il est brillant ; il m’entube de manière intelligente, c’est-à-dire exaspérante, qui pousse à la méditation et encourage les efforts d’analyse. Monsieur est affreusement susceptible, mais aucun homme à ma connaissance n’a son charisme. Monsieur est un goujat de première bourre ; d’accord, mais quel puits de culture. Monsieur est prétentieux comme tout ; mais c’est un passionné. Il ressent toutes les émotions plus fort que le reste des êtres humains — simplement, il contrôle savamment ce qu’il veut laisser paraître. On ne sait de Monsieur que ce qu’il nous donne en pâture.
Il a pu m’arriver, très souvent, de ne pouvoir rien trouver de beau ou de noble chez cet homme. J’ai pu me dire que même son métier, si admirable, n’était à ses yeux qu’une manière de plus de briller en société. Je déteste fondamentalement Monsieur, pour son arrogance et son égoïsme : j’ai dû dire à Babette, une fois ou deux, qu’à part lui je ne connaissais personne de vraiment méchant. Il y a, je pense, un fond de sadisme chez lui, grandi dans le terreau des grands libertins du XVIIIe. Monsieur est d’une incroyable impatience, mais là encore il ne laisse jamais cette impétuosité prendre le pas sur le reste et contrarier ses stratégies. Il tient son infinie rouerie de sa connaissance des femmes ; lorsque Monsieur agit étrangement, c’est généralement qu’il adopte une nouvelle ligne de conduite dont le cheminement se révèle bien trop élaboré, bien trop pervers pour sortir d’un esprit masculin. Chaque silence qu’il m’impose me tue : la première explication qui vient à mon esprit de petite fille est qu’il vient de se faire pincer par sa femme ou que, d’une manière ou d’une autre, il se sent en danger. C’est chercher la solution beaucoup trop loin : s’il ne me répond plus, c’est juste qu’il n’en a pas envie. Qu’il s’ennuie. Cela laisse peu de place à la politesse ou aux bonnes manières élémentaires, Monsieur n’ayant selon lui aucune raison valable de se comporter bien avec une gamine de mon acabit. Et puis parfois, alors que je tente désespérément de dénouer cette intrigue, j’en arrive à la conclusion évidente que Monsieur est profondément mauvais, dans un sens social : il n’aime que lui et, si cet amour lui en laisse le loisir, il peut éventuellement feindre de se passionner pour d’autres personnes.
Monsieur s’apprend comme on assemble un puzzle géant, par de méticuleux mariages de toutes petites pièces retorses. C’est la seule chose dont je puisse être sûre aujourd’hui, après des semaines et des nuits blanches à rassembler tout ce que je peux savoir de lui. Rien de ce que j’ai appris à son sujet n’est réellement palpable, ou n’évoque que des ombres que je suis seule à reconnaître. Je ne sais de Monsieur qu’une poignée de mots et de sourires, d’absences et de résurgences — Monsieur indéfectiblement se dérobe à toute analyse formelle, à toute étude.
J’écris un livre sur cet homme.
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Plus d’une semaine sans lui, huit jours exactement après l’avoir entendu pour la dernière fois, je traque Monsieur jusque dans sa clinique, nue et grotesque dans mon jardin pour être sûre de capter tout le réseau du monde. Je sautille nerveusement d’un pied sur l’autre tandis qu’une cassette me propose de taper 1 pour le secrétariat, 2 pour le secrétariat. Il n’y a pas de touche pour accéder à Monsieur.
L’épreuve de la secrétaire me précipite au bord du malaise. Je n’avais pas pensé au rôle qu’il me faudrait jouer, à ses implications : demander le Dr S., de la voix d’une fille qui n’aurait jamais eu son corps planté dans le sien. Me sentir obligée de me justifier maladroitement, inventer à toute vitesse des radios dont on m’aurait promis un commentaire, dire qu’il m’avait demandé de le rappeler — moi qui ne me suis même jamais fait une entorse. Je suis la pire comédienne que je connaisse.
— De la part de...?
Mlle Becker. Ça n’est pas du tout un nom de patiente, bien plutôt celui qu’aurait pu emprunter une fausse malade tentant de joindre son amant chirurgien de manière discrète et intraçable. Un nom romanesque ; voilà pourquoi je l’avais choisi. À ce moment précis, j’étais à mille lieues de me douter qu’il sonnerait aussi faux, impliqué dans une histoire de radios et de secrétaire.
— Ne quittez pas, dit-elle, et j’ai à peine le temps d’imaginer Monsieur dans les parages qu’aussitôt je l’entends au bout du fil.
Inutile même d’évoquer son « allô » encore indécis. Pourtant ce minable mot sans queue ni tête, cette interjection apatride, entre dans mes oreilles et dans mon corps tout entier, tous ces endroits cachés sous mes vêtements se réveillent au son de sa voix, l’appelant avec une force presque pavlovienne.
— Monsieur S.? (question oratoire s’il en est, puisque ce timbre su par cœur ne peut appartenir à un autre.) Mademoiselle Becker à l’appareil.
Et là, Monsieur que je hais, que je frapperais sans doute s’il était en face de moi, Monsieur trouve le moyen de me faire renaître en quelques secondes comme un phénix de ses cendres, juste avec la cantilène miraculeuse, à la fois tendre et amusée, de cette simple phrase :
— Bonjour, mademoiselle Becker.
Un enchantement. Je n’en oublie pas pour autant ces nuits à ne pas dormir, ces moitiés de crises de nerfs à faire le guet devant mon portable, mais la douleur et la rage m’apparaissent soudainement noyées sous un brouillard indéfinissable qui leur ôte toute véhémence. Sans doute parce que, avec cette phrase pitoyable de trois mots que n’importe qui aurait pu prononcer sans me faire réagir, je l’entrevois à la perfection, en costume brun dans son cabinet, une main dans la poche et un sourire qui lui échappe mais ne le trahira qu’à peine. À sa voix, il est impossible qu’il soit en colère.
— Êtes-vous encore vivant ? je demande, avec une pointe d’ironie que j’espère mordante, quand le seul fait de le savoir effectivement en vie quelque part dans Paris m’est aussi violent, aussi euphorisant qu’une dose de morphine dans les veines.
— Tout à fait, répond-il sur le même ton ensoleillé.
Je commence à m’embrouiller dans un galimatias de mots, à moitié suffocante tant mon cœur bat, mais au bout de quelques secondes de logorrhée fumeuse la ligne se brouille. Je m’agrippe à lui tant que je peux, désespérée à l’idée de le reperdre aussi vite, bondissant comme un lapin d’un bout à l’autre de la terrasse — mais en vain : Monsieur, poussé par sa proverbiale phobie de se faire repérer, raccroche sans bruit, lassé de la friture.
— Tu es vraiment devenue une pauvre fille, Ellie, je croasse devant la glace, en fixant gravement ma sale gueule pâle et mes rougeurs maladives aux joues.
Voilà où j’en suis, à la fois follement frustrée et satisfaite de cet échange misérable pour ce qu’il représente d’euphorie à bas prix : entendre la voix de Monsieur. Juste ça. Quelle bassesse, mon Dieu. S’il y avait au monde une hotline surtaxée de type Père Noël, où il imiterait ce genre de dialogue apéritif pour moi, il est évident que je passerais ma vie pendue à l’autre bout du fil.
Mon portable vibre sourdement près du lavabo, mais je suis encore plongée dans une stupeur si profonde qu’avoir reçu un message de Monsieur ne peut plus m’assommer. En revanche, la promesse de lui parler à nouveau ce soir est juste ce qu’il me faut pour reprendre mes vibrations hystériques, celles qui apparaissent dès qu’il m’entraîne sur de fausses pistes. Voilà bientôt dix jours que je me traîne dans cet état bipolaire, par périodes, en transe dès que Monsieur fait ses apparitions christiques sur ma carte SIM. Personne n’a l’air de le remarquer — ou tout le monde s’en fiche. Ce vide. Ce vide qu’est devenue ma vie avec Monsieur. Depuis que je le connais je n’existe plus que deux heures par semaine — et à présent ça ne se compte même plus en secondes. J’occupe le reste de cette vie détestable à surveiller l’activité de mon portable, en tachycardie totale lorsque je reçois un message, retombant dans l’indifférence la plus profonde lorsque dans quatre-vingt-dix pour cent des cas il ne vient pas de lui. Je dors. Je me force à penser à d’autres corps — dont aucun ne m’intéresse vraiment. Cette servitude à laquelle je me suis enchaînée seule devient intolérable, mais je n’arrive plus à me rappeler ce que c’était, ne pas connaître cet homme. J’ai pourtant passé vingt ans en me contrefichant bien de savoir que quelque part dans Paris, tout près de chez moi, Monsieur existait.
Quelques minutes plus tard, alors que je m’apprête à entrer dans mon bain, Andréa par texto me donne une heure à laquelle le rejoindre chez lui — et Seigneur, je me souviens d’une Ellie qui bondissait de joie à chaque manifestation de ce magnifique jeune Ashkénaze du cinquième, je me souviens que j’ai été amoureuse de ce type, mais à quel moment, à quel exact moment ai-je lâché le train en route ? Pourquoi est-ce que je me fous complètement de le voir ce soir ? Pourquoi cette perspective va-t-elle jusqu’à m’abattre ? La réponse, la voilà : Monsieur a dit qu’il me rappellerait, et connaissant l’heure à laquelle il sort du travail, ce sera sans doute pile au moment où je serai avec Andréa. Peut-être même déjà en train de faire l’amour.
Se laver les cheveux, se les coiffer, trouver une tenue décente. Autant d’activités qui se transforment en calvaire sitôt que je dois voir Andréa. J’ai la très nette impression que sortir ou coucher avec moi ne lui inspire rien d’autre qu’une excitation polie. J’ai fini, assez tard, par me faire à l’idée que, dans son lit, je déferais mes porte-jarretelles moi-même et que, si je me caressais, ce serait pendant son sommeil avec l’envie de le buter. Andréa ne baise pas mal, mais trop poliment pour moi en ce moment — enfin, d’une manière exaspérante : assez stimulante pour me distraire de ma léthargie, mais trop bien léchée pour m’emporter dans des mondes d’amnésie érotique. Pas assez riche pour faire le poids contre l’ombre de mon portable sur la table de chevet, en tout cas. Et surtout Andréa ne voit rien. Ne sent rien. Andréa n’a à aucun moment remarqué que, durant les trois dernières semaines, j’ai été superbement exaltée, dessalée jusqu’à l’inconvenance, puis d’un jour à l’autre aussi molle et froide qu’un lombric. Souvent, juste par jeu, je lui ai parlé de Monsieur dans des contextes à première vue innocents mais qui pouvaient me trahir, qui auraient dû me trahir si Andréa s’était donné la peine d’être un peu possessif. Je lui ai annoncé de but en blanc qu’un collègue de mon oncle avait proposé de m’emmener en séminaire à Genève.
— Tu ne vas pas y aller ? s’était-il contenté de me demander.
— Bien sûr que non, avais-je répondu, énervée de pouvoir être assise nue sur les genoux d’un homme et ne lui provoquer que cette paresseuse jalousie. Tu ne penses quand même pas qu’il ne tentera rien, une fois en Suisse ? avais-je ajouté en sous-titrant mentalement mais réagis, merde !
— Ça, c’est sûr et certain, avait-il répondu, et ce fut tout.
Andréa ne veut peut-être pas voir, après tout. Ce serait une explication franchement moins dérangeante.
Soir de début d’été radieux et mauve. Habillée bien trop légèrement, je trotte dans les couloirs du métro, portant ma trouble lascivité comme une croix. C’est nouveau, ça aussi : en deux semaines et sans raison particulière, mon sérail a doublé et je pue le sexe — de manière malsaine. Mentalement, je suis souvent à mille lieues de là. Je baise frénétiquement ; jamais perdu autant de sueur ni crié si fort. Andréa comme Édouard, comme Zylberstein, Thomas Pariente ou Landauer, n’ont plus assez de mains ni assez de queue pour calmer mes glapissements de loutre. Ai-je jamais connu le sens du mot « privation » si ce n’est par Monsieur ? Partout où je vais je me goinfre des hommes, je les dévore des yeux sous mon rideau de cheveux. L’homme me manque aussitôt que je suis seule. Je cherche Monsieur un peu partout et je le trouve dispersé chez mes amants, dans le verbe leste de Zylberstein et dans l’éloquence de Thomas, dans la voix sombre de Jérôme Landauer, dans l’ovale du visage de François. Ainsi, pour chacun de mes « amis » — comme il aime à les appeler, encadrés de guillemets douteux —, j’ai une mauvaise raison de rester subjuguée.
Sauf avec Édouard.
Édouard a trente-six ans. C’est ma copine Mélie qui m’a parlé de lui, alors que nous prenions un café en terrasse place de la Bastille. Avec l’été revenaient le soleil, la chaleur et les poussées d’œstrogènes — mais pas Monsieur. Je m’en plaignais avec une lassitude symptomatique de mon état de nerfs général, mollement.
— Maintenant que je ne le vois plus, disais-je en substance, je n’ai plus de mec qui soit à ce point curieux ou décomplexé.
Mélie alors m’a parlé d’un professeur d’université avec qui elle avait couché peu de temps auparavant ; ce soir-là, alors qu’ils buvaient un verre de vin sur son canapé, Mélie déjà un peu étourdie s’était souvenue qu’elle avait ses règles — et que, comme la plupart des hommes, Édouard connaîtrait une démotivation subite en apprenant cela. Mortifiée, elle avait pris le parti d’être honnête.
— Ça me pose pas de problème, avait-il souri en réponse.
— Vraiment ?
— Toi, ça te pose un problème ?
— Pas du tout. Enfin, c’est juste que je me sens un peu bête d’être venue chez toi ce soir. Je suis un cadeau empoisonné.
— Tu veux rire ! s’était exclamé Édouard, bondissant presque de son fauteuil. C’est que du sang ; et je sais que c’est dans ces moments-là qu’une fille a le plus envie de sexe. Tu rigoles. Tu as bien fait de venir.
Il était parti changer la musique sur ses enceintes, et au retour avait trouvé la ronde et douce Mélie, mains croisées sur ses genoux, encore un peu sonnée par ce qu’elle venait d’entendre. Ils s’étaient embrassés.
— Effectivement, j’en mourais d’envie, m’a-t-elle dit alors que j’écoutais, haletante, ne pouvant même pas imaginer déjà quel dénouement miraculeux se tramait.
Au sortir d’une étreinte particulièrement fougueuse, Mélie qui vibrait, vêtue de sa seule immense culotte d’indisposition, avait soupiré dans le cou d’Édouard :
— Je vais retirer mon tampon, j’arrive.
La mort dans l’âme. Il allait falloir ramper jusqu’à la salle de bains, faire son affaire dans un silence coupable, se laver les mains puis revenir à la chambre en s’excusant platement d’avoir plombé l’ambiance — puisque, même s’il feignait de n’avoir rien remarqué, ce ne serait plus du tout la même excitation noire, au moins temporairement. Le dénouement miraculeux, le voici : Édouard dans ses longs cheveux avait murmuré « mais non, reste là » et avant même qu’elle ait pu dire quoi que ce soit ou prévoir une telle chose, sans cesser de l’embrasser il lui avait retiré son tampon, puis l’avait posé négligemment sur une vieille édition du Monde, par terre.
— Tu déconnes ? ai-je lâché.
Je n’y croyais pas un seul instant.
— Je te jure sur tout ce que j’ai de plus cher que c’est vrai, a répliqué Mélie. Je suis restée cinq ans avec un mec, et c’est toujours moi qui allais me planquer comme une lépreuse dans ces moments-là. Je n’aurais pas pu inventer un truc pareil, Ellie.
— Il faut que je rencontre cet homme, ai-je alors déclaré, presque en tapant du poing sur la table.
Ça n’était pas une histoire de tampons, en réalité : c’était l’univers de possibles qui s’ouvrait soudain, par l’entremise d’un être qui adorait suffisamment les femmes pour leur éviter sciemment l’impression d’être sales. Dans ma fringale déraisonnée, je parvenais quand même à séparer les tocards des génies — bien qu’au final ils soient tous des hommes, munis du même corps merveilleux.
Quelques heures plus tard je recevais un message d’Édouard, à qui Mélie m’avait vendue en des termes tels qu’il proposait de me voir le lendemain soir.
Bêtement, j’ai pris peur : il voulait m’offrir un verre de vin place du Panthéon, mais, lasse comme je l’étais alors, je ne me sentais pas de taille à tenir une conversation mondaine, surtout si elle s’épuisait par moments. Je ne me sentais pas capable d’être brillante ou drôle, juste de baiser, inlassablement. Mais ça ne se fait pas, d’aller directement chez un inconnu : mon grand malheur. J’ai évité Édouard jusqu’à ce qu’une autre de nos amies communes organise une soirée : c’est ainsi que nous nous sommes rencontrés. Je n’aime pas décrire physiquement un homme, pour la banalité qui en découle automatiquement. C’est le cas avec lui : si je disais qu’il est brun, avec de grands yeux noirs, de belles dents blanches et un long corps puissant rompu au tennis, cela ne dirait rien sur ce qui importe réellement chez lui. Édouard est beau, d’une beauté chaleureuse, solaire. Nous avons une heure durant parlé du roman, qu’il considérait comme un genre moribond. Je me battais bec et ongles pour Maupassant, il répliquait avec Kundera — nous avons fini chez lui quatre jours plus tard. Quand en souriant je lui ai expliqué quel détail de sa soirée avec Mélie m’avait à la base poussée vers lui, il a éclaté d’un grand rire et je me suis immédiatement sentie à l’aise dans son petit appartement de Vincennes, avec son chat fantomatique et ses bouteilles de rosé sucré. Édouard est je crois le premier, excepté Andréa, chez qui j’ai pu dormir sans compter les heures qui me séparaient de ma liberté. Cette nuit-là, je me suis endormie comme une bûche, soûlée de plaisir et de mots à me faire friser les cheveux sur la tête, pâmée.
Édouard n’a jamais été vraiment comme les autres. Il fait partie d’une catégorie à part, au même titre que Monsieur ou Andréa, même s’il n’a jamais compris en quel honneur une case entière lui était réservée.
— On peut pas parler de case, lui ai-je expliqué un soir, alors que nous avions déjà trop bu et trop fumé. Je ne classe pas les hommes comme des objets, ou selon leur fonction — quelle horreur ! Je les classe selon leur réseau. D’un côté, il y a Monsieur, d’accord ? Ensuite Andréa, qui est mon copain. Tu as après François et Timothée — qui vont ensemble. Après...
— Attends, m’a-t-il coupé. Je ne comprends rien. Pourquoi ils vont ensemble ?
— Ils sont meilleurs amis. Je les ai rencontrés à la même soirée. Soirée où, en passant, j’ai aussi rencontré Andréa. Il y a Thomas Pariente et Olivier Destelles, qui vont par deux puisqu’ils sont honteusement riches. Après tu as Zylberstein, Jérôme Landauer, Octave et Paul. Ceux-là sont dans la même case, parce qu’ils sont tous docteurs et amis.
— Donc, combien de docteurs ?
— Avec Monsieur, cinq. Mais ne crois pas que je cherche des docteurs. C’est juste que, quand tu mets un doigt dans l’engrenage, ça t’attrape tout le bras.
— Et ensuite ?
— Ensuite il y a toi. Je ne pourrais pas te mettre dans une case quelconque, même si tu faisais partie d’un réseau comme celui de Zylberstein. Tu es différent.
— Mais différent en quoi ?
J’aurais pu dire toute la vérité, tu es différent parce que, pour une raison ou une autre, tu comptes plus que tous ces mecs, est-ce parce que tu es d’une galanterie presque désuète, est-ce parce que tu t’intéresses vraiment à ce que je dis ? Mais il y avait si longtemps déjà que je n’avais pas été concernée, réellement concernée par un homme que j’avais peur, en étant franche, de paraître maladroite et de lui faire peur.
— Tu es différent parce que tu baises extraordinairement bien, ai-je expliqué, et même ça, c’était dur à dire.
Il a éclaté d’un grand rire flatté, et, galvanisée, j’ai ajouté :
— Et aussi parce que je t’aime plus que les autres. Tu es plus gentil.
En fait, Édouard est le meilleur, sur pas mal de points. Quand j’en parle en ces termes, et que mes amies apprennent que nous nous voyons deux fois par semaine, l’une d’elles se sent invariablement obligée de me demander pourquoi on ne sort pas ensemble. Question que j’ai toujours rejetée d’un haussement d’épaules, comme si la réponse était évidente, mais je ne l’ai jamais eue. Parce qu’il a seize ans de plus que moi. Parce que ça compliquerait cette relation sublime que nous avons déjà (comment puis-je me permettre d’utiliser un prétexte aussi éculé ?). Parce qu’il n’est pas amoureux de moi et que moi, mon Dieu, je suis habitée, obsédée, possédée par Monsieur. Je peux être totalement fausse devant Andréa, inventer des câlins d’une tendresse de synthèse à fendre le cœur — mais Édouard ne mérite pas ça. Édouard mérite la seule chose que je sois capable de ressentir de mon propre chef : le plaisir, simple mais dévorant.
Rue Gracieuse, je marche à petits pas minuscules dans l’espoir que Monsieur aura la bonne idée de m’appeler pendant ces deux minutes de répit supplémentaire. Même avec mon iPod dans les oreilles, je ne pense qu’à ça ; je tiens mon portable dans une main moite depuis le début du trajet.
Devant l’immeuble d’Andréa je peste en silence, allez, encore trente secondes... j’ai déjà vingt bonnes minutes de retard, chose tellement inhabituelle que n’importe qui aurait reniflé l’embrouille, mais je sais sans aucun doute qu’il ne sentira rien, et certainement pas l’épaisseur du masque que je porte. Voilà typiquement le genre de période durant laquelle je me hais de ne pas le quitter : il se fiche de moi, et j’ai appris à me ficher de lui, mais nous restons ensemble, Dieu sait pourquoi. Par esthétisme, peut-être ; je trouve que c’est plutôt joli ensemble, un adorable jeune Ashkénaze à lunettes et une fille de goyim blonde et rose. Un vrai complexe de Portnoy. Par commodité, sans doute ; c’est ainsi depuis cinq mois, pourquoi et comment changerait-on la situation ? Pour en faire quoi ? Andréa et moi sommes de la race des paresseux : c’est même crevant de se donner la peine de tomber amoureux. Trop simple pour moi, aussi. Monsieur, c’est plus douloureux — et fatalement le jeu devient intéressant : je le sens entrer dans chaque pore de ma peau, tout mon corps s’en défendre comme d’un poison, en vain. Je crois que j’ai toujours aimé avoir mal avant que d’aimer les hommes à qui je devais cette douleur : tant que l’on s’en tient à rechercher des émotions, les personnes restent des vecteurs et importent relativement peu. Jusqu’à un certain point — et c’est là que je me suis fait piéger, comme toujours.
20 h 30
Personne ne me croirait, mais si je déteste avant tout voir Andréa dans cet état, c’est à cause du mensonge. Que le fait de jouer un rôle tout le temps ne me gêne même plus. J’ai fini par m’accommoder de baiser beaucoup et avec beaucoup d’hommes, et c’est une chose que je n’ai aucun scrupule à admettre. J’ai fini par me corrompre définitivement à leur contact, jusqu’à chercher chez eux des sensations, des stimulations cérébrales qui m’auraient révulsée quelques semaines plus tôt — mais je déteste mentir de cette manière désinvolte, comme si j’étais vraiment devenu ce genre de fille. Je mens tout le temps, pour tout.
— Ça va ? me demande Andréa en ouvrant la porte de son petit appartement clair.
— Très bien, je réponds, et mon sourire à la fois excité et espiègle n’est qu’un mensonge de plus.
Je suis complètement apathique ; j’ai l’air de mourir d’envie d’aller au restaurant mais je n’ai envie de rien d’autre, en fait, que rester assise sur un fauteuil en fixant mon portable. Je lui fais miroiter mon absence de culotte, Andréa qui a été bien élevé feint de s’y intéresser. Au beau milieu d’un pincement de fesses, son téléphone sonne. Tandis qu’il s’explique avec son collègue, je me penche à la fenêtre. Sa petite rue ressemble à un décor de théâtre, le vis-à-vis a quelque chose de la commedia dell’arte ; pantelante, je regarde les gens qui passent, qui à cette heure-là vont tous rejoindre leurs amis et leurs soirées. Partout j’entends des rires, des claquements de hauts talons sur les pavés biscornus — et je donnerais ma vie pour être ailleurs, loin de cette fenêtre grande ouverte. Putain j’étouffe. Je ne perçois d’Andréa que sa voix souriante, mais elle me porte sur les nerfs. Son rire m’irrite. Sa manie adorable de faire les cent pas en se grattant la tête lorsqu’il est au téléphone m’exaspère. Monsieur me manque physiquement, au point de rendre le reste du monde non pas indifférent mais insoutenable. Cet homme finalement est comme une drogue ; aussitôt qu’il réapparaît, même pour un laps de temps minime, toute ma période de désintoxication est balayée d’un revers de la main et je me remets à trépigner. Parfois mon cœur bat si vite que je me sens presque mal, avec la tête qui tourne comme une toupie et une voix qui répète en moi, inlassablement, qu’il me faut Monsieur, Seigneur, il me le faut.
— J’en ai pour deux minutes, me chuchote Andréa. Garde ton manteau.
Soudain, une vibration sourde s’élève de mon sac, mais il pourrait s’agir des trompettes du Jugement dernier : je bondis comme un lapin sur mon portable, où la divine mention « appel privé » clignote langoureusement. Monsieur. Monsieur infiltre sa lourde sensualité jusque dans la formalité glacée des technologies modernes. Même cet « appel privé » semble se dandiner devant moi. Décroche, Ellie. Prends-moi. Je sais que tu baves à l’idée de savoir qui t’appelle, qui pourrait bien se cacher derrière cette vibration sibylline ? Qui appelle généralement à neuf heures moins le quart sinon cet homme qui t’empêche de dormir la nuit rien que parce qu’il existe ?
Je décroche. Tant pis pour le reste. À l’autre bout du fil cette voix qui me vrille les ovaires et me déchire en deux. Le flash est d’une puissance telle que mes jambes se plient imperceptiblement. Boutonnant mon trench à la va-vite, j’explique à peine à Andréa, qui me regarde partir avec une circonspection étrange :
— Pas de réseau, je descends.
— Attends-moi dans la rue, répond-il, cette justification bidon lui suffisant manifestement. Je termine et j’arrive.
Il n’y a strictement plus rien au monde que ce téléphone portable dans mes mains.
— À qui tu parlais ? me demande Monsieur.
— À Andréa.
— Tu es chez lui ?
— Je suis sortie pour être tranquille.
Comprendre par là que j’erre le long de sa rue comme une tapineuse, perchée sur mes escarpins qui me font mal et que je ne sens pas ; je ne sens plus rien. Je ne sens que Monsieur.
Il faudrait que je sois forte. Il faudrait que j’aie l’air détachée, surtout qu’il ne sache pas ce que je suis devenue depuis qu’il fait le mort. Il faudrait que je ne perde pas de vue une seconde qu’il ne m’appelle que parce que je lui ai foutu les boules, à l’acculer jusque dans sa clinique. Il me faudrait remonter à cette époque floue où c’est moi qui le laissais me poursuivre en vain, quand après m’avoir appelée quatre fois il m’envoyait des messages comme une main posée sur ma nuque : « Ellie... »
Malheureusement ça n’est plus d’actualité. Ce qui subsiste de moi dans ce petit corps sciemment maquillé et vêtu se consume littéralement du besoin de comprendre ce que j’ai bien pu faire de mal, ce qui dans ma manière d’agir et de parler a inéluctablement éloigné Monsieur de moi, de nos hôtels obscurs.
— Comment tu vas ? me demande-t-il.
— Bien, et toi ?
— Bof. Je déprime, lâche-t-il au milieu d’un brouillard de friture. Je me sens vieux.
— Tu n’es pas vieux, enfin ! réponds-je avec une véhémence qui confine à l’instinct de survie.
Je sais ce que Monsieur s’apprête à me dire. Il y a une semaine, c’était écrit noir sur blanc dans un de ses textos : « C’est ton regard et ton corps de vingt ans qui me rendent vieux. » C’est là que j’ai compris quel atroce revers avait la jeunesse — et que je ne pouvais rien y faire. Je ne pouvais pas m’empêcher de battre des mains comme une petite fille quand Monsieur me rejoignait le mardi matin. Et je n’ai jamais cru que ce genre d’enthousiasme fébrile deviendrait une sorte de défaut. Je ne pouvais pas m’en douter. Je pourrais être plus mince, plus blonde, plus jolie même ou que sais-je, mais pas plus vieille. Horrible, non ?
— Il faut que tu me croies. Tu n’es pas vieux.
— Je n’y peux rien. Ça arrive, tu sais, ce genre de période.
— Et moi, dans tout ça ? Qu’est-ce que je deviens ?
— Je sais, chouchou.
Chouchou, c’est le surnom qu’il utilise à la place de chérie quand il lui semble que je fais un caprice.
— Je n’ai juste envie de rien, maintenant.
— Même pas de moi ?
Monsieur a ce même rire attendri, celui que je lui ai toujours connu.
— Dès que je te vois, j’ai envie de faire l’amour. Et les photos de ton cul m’ont rendu fou, au passage.
Je souris ; c’est pitoyable. Comme une traînée j’ai tenté de le harponner avec ou sans ma lingerie, même mes fesses ont l’air abominablement tristes — mais Monsieur n’a vu que ma peau rose, et je souris.
— Tu veux qu’on arrête de se voir ?
— Je n’ai jamais dit ça.
— Alors qu’est-ce qu’on fait ?
— Je ne sais pas.
— Mais qu’est-ce que tu sais, alors ?
Un couple qui marchait enlacé se retourne en m’entendant pleurnicher. Je me sens tellement seule au monde que je parle trop fort, sans voir qu’à quelques mètres de là, derrière l’immeuble qui fait l’angle et me sert de planque, Andréa attend, près de sa voiture. Le signe de la main avec lequel il se signale m’oppresse autant qu’une dizaine de doigts autour de ma gorge ; l’espace d’un instant j’ai l’impression qu’il a senti quelque chose, qu’il aura laissé passer mille perches, mais pas celle-là.
— Tu n’es pas tout seul, dans cette relation. Moi aussi j’existe. Si tu ne veux plus me revoir, je préfère encore le savoir plutôt que de vivre comme ça, comme une droguée qui attend sa dose, dis-je en baissant d’un ton.
Je marche sans entrain vers Andréa, incapable même de concevoir l’idée de raccrocher. Je suis dans un tel état de nerfs que je continue à parler, même assise à côté de lui dans l’habitacle minuscule de sa Fiat 500. J’espère une seule chose, qu’il n’entende pas la voix grave et câline de Monsieur qui se défend :
— C’est pas très gentil, de dire ça. Que tu es comme une droguée.
— Pas très gentil pour qui ?
— Pour moi. Tu sais, je n’ai pas une vie très facile en ce moment.
(Et moi, tu crois que j’aime ça ? Être une huître quand tu n’es pas là, constamment ouverte à attendre tes messages et tes appels, à les attraper au vol ? Être une chatte en chaleur qui se tortille croupe en l’air sur le mur en bas de chez toi, miaulant à s’en fendre l’âme avec sa petite fente trempée, attirant sans le vouloir tous les mâles à la ronde — et qu’est-ce que je peux bien faire, dans mon obsession morbide de toi ? Je veux dire, à part les laisser me prendre pour passer le temps en mourant d’envie de leur marbrer la gueule à grands coups de griffes ? Tu crois que ça me plaît, me forcer à ne pas penser à toi des journées entières, avec l’espoir dérisoire que mon silence tuera le tien ? Ça ne marche jamais, tous ces efforts. C’est comme ça que je me suis noyée dans ton ombre : je te tape sur Google et, après avoir passé deux heures à apprendre sur toi des choses que je sais déjà par cœur, j’ouvre les yeux quelques secondes : mais qu’est-ce que je suis en train de faire, putain ? Dernièrement, à part manger ou dormir, je ne fais rien dont je puisse être fière, rien qui ne me rattache pas à toi, et là, mon copain m’emmène passer une soirée que j’échangerais sans hésiter contre cinq minutes de plus à t’entendre me faire des promesses d’ivrogne. J’ai vingt ans et je pourrais bouffer le monde, mais je ne peux pas parce que c’est toi qui me bouffes. Qui n’a pas une vie très facile en ce moment, à ton avis ? Le richissime chirurgien établi entouré de sa famille aimante et ses amis admiratifs, ou moi ? Qui en crève le plus ?)
— Pour moi non plus ça n’est pas facile, crois-moi.
— Je sais bien, chouchou. Mais pourquoi tu dis que tu te sens comme une droguée ?
— Tu sais bien pourquoi. Tu veux juste l’entendre.
Andréa me regarde, calmement, attend comme un petit copain que sa petite copine termine son appel. Cette sérénité dans ses jolis yeux bistre me brise et m’agace tout à la fois.
— C’est facile pour toi, dis-je. Tu as la chèvre et le chou.
— Non, c’est pour toi que tout est facile. À ton avis, combien d’hommes donneraient absolument tout pour être à ma place ?
— Je me fous des autres.
— Tu n’as pas d’attaches, tu es libre. Moi, je dois continuer à vivre comme si de rien n’était.
Monsieur, aussi loin que remonte ma mémoire, a toujours sous-estimé la réactivité d’un cœur aussi jeune que le mien.
— Tu sais que c’est faux. Que c’est dur à tenir pour moi. Tu sais bien comment je suis. Je deviens folle à ne rien savoir de ce qui se passe, si je peux t’aider ou non.
— Tu ne peux pas m’aider. C’est juste moi, ça va passer.
— Tu ne m’oublies pas, alors ?
— Je ne t’oublie pas, sourit Monsieur.
— Jure.
— Comment veux-tu que je t’oublie ?
Je ferme les yeux, extasiée ; quelques minutes plus tard, cette joie maladive me dégoûtera aux larmes, je le sais déjà, mais c’est tellement bon, mon Dieu, tellement ce dont j’avais besoin...
— Tu veux manger quoi ? me chuchote Andréa, et je sors de ma douce torpeur opiacée pour hausser les épaules, comme tu veux.
— Est-ce que le livre avance ? demande Monsieur, mais à présent qu’Andréa se casse la tête pour trouver un restaurant je ne peux plus décemment parler.
— C’est compliqué, là tout de suite, réponds-je en espérant de toutes mes forces qu’il comprendra le message.
— Tu ne peux pas trop parler ?
— Pas trop, non. Disons que c’est limité.
Monsieur émet un rire de gorge qui me propulse quelques semaines plus tôt, quand notre jeu favori était de tenir la discussion la plus inconvenante du monde avec mes parents à deux pas. Les règles, d’ailleurs, n’ont pas vraiment changé.
— Je te rappelle demain, tu seras seule ?
— Oui, ça ira, mens-je, déjà résolue à partir de chez Andréa comme une voleuse, à une heure totalement improbable.
— Je t’embrasse, lâche-t-il, et c’est fini.
Jamais il n’a fait si lourd dans une voiture que ce soir. Je sue à grosses gouttes dans mon trench. Quelques millièmes de secondes j’épie Andréa sous mes cheveux, attentivement. On fait quoi là, mon chéri ?
— Ça te dit, un japonais ?
— Allons-y.
Puis, comme un étrange silence s’installe, le genre de silence qui appelle les discussions houleuses, je me lance dans un énième mensonge :
— Je t’avais dit qu’on organisait une fête pour l’anniversaire de ma sœur ?
— Non.
— On veut engager un orchestre de free-jazz. J’ai parlé avec un copain qui m’a promis d’essayer de faire venir un groupe trop bien, il va me rappeler.
— Là ? C’était lui avec qui tu parlais ?
— Ouais. J’espère que ça va marcher.
— Bonne idée, du free-jazz, observe-t-il en se garant rue Monsieur-le-Prince.
— J’adore le free-jazz, réponds-je, et bras dessus bras dessous nous entrons dans un restaurant suffisamment exigu pour que deux heures durant une bonne trentaine de personnes assistent aux manifestations bruyantes de mes pulsions de tendresse montées de toutes pièces.
L’idée de Monsieur me rend drôle et pétillante, et Andréa est un public parfait, riant à tout ce que je peux dire, caressant mes genoux sous la table. Nous sommes une arnaque très esthétique.
Le lendemain matin à huit heures tapantes, j’ouvre les yeux tandis qu’Andréa me fait l’amour, à sa manière douce et maladroite de garçon à peine réveillé. Ses mains m’émeuvent. La manière dont il caresse mes seins m’émeut.
— Tu fais ça si bien, je soupire. J’ai juste envie qu’ils soient plus gros pour sentir encore mieux tes mains.
— Tes seins sont parfaits, répond-il dans mes cheveux, exhalant sa chaude odeur de café et de pain grillé — et ses doigts balayent mes tétons dressés. On dirait qu’ils bandent, ajoute-t-il, et cette dernière phrase me fouette tellement le sang que je me mets à baiser à grands coups de cul contre lui.
— Tu m’excites, je murmure, assise sur lui, et d’une main bien plus impliquée que moi je me caresse.
Andréa en moi est dur à éclater. À la lumière pâle du petit jour je regarde, fascinée, sa bite rentrer et sortir lentement de ma chatte encore ensommeillée. Quand je ne sortais pas encore avec lui, la seule idée de le voir nu m’empêchait de dormir. Et quand j’y parvenais, je ne rêvais qu’à la queue d’Andréa Levinger. À présent, je suis tiraillée entre le plaisir et l’ombre de mon portable sous ma culotte.
Monsieur. Monsieur se doute-t-il que je suis en train de baiser ? Se doute-t-il surtout de combien je peux être différente à l’intérieur et à l’extérieur ? Il faudrait qu’il soit là juste pour que je puisse le fixer en pompant machinalement sur Andréa, avec mes yeux morts et tout le reste qui a l’air d’exulter. Je suis une monstrueuse contradiction. Finalement, il est presque impossible de savoir dans quelle mesure je ne feins pas totalement cette sensualité perverse.
— Maintenant, soupire Andréa, et tout son joli dos s’arc-boute, ses ongles s’enfoncent dans mes fesses à me faire crier et je me hais, je me hais.
Je me hais parce que la seule chose à laquelle je pense à présent, avec son foutre qui me coule encore le long des jambes, c’est parler à Monsieur.
— On s’appelle, chéri ? je lui chuchote dans le cou.
— Tu pars si tôt que ça ?
— J’ai oublié mes clés, je dois rentrer chez moi avant que ma mère parte au travail.
Babette me traitera de vermine quand elle saura ça. Mais peut-être qu’elle ne le saura pas. Ça ne regarde que moi, être une pauvre merde.
Quelques minutes plus tard je trotte dans les couloirs du métro, mon portable dans la main.
Ce que c’est, Monsieur, être comme une droguée ? À part espérer tes appels et tes signes de vie comme des bouffées d’oxygène, c’est exactement ce qui s’est passé ce matin-là : jusqu’à neuf heures et demie, t’attendre fébrilement dans ma chambre aux volets fermés hermétiquement. M’ouvrir en deux en réalisant que tu m’as oubliée, malgré ta promesse de la veille. Regarder passer la journée et frémir durant toute l’heure à laquelle je sais que tu rentres chez toi — frémir en vain. Puisque, et je ne comprends pas que cela puisse m’étonner encore, tu m’as glissé des mains comme une savonnette.
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