Mr.

Emma Becker · Chapitre 21 sur 32

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Mr.

Juin

 

Loin de mes amies, que leurs parents ont embarquées dans les Hamptons, je me suis réfugiée dans la maison familiale du Midi, avec une horde de copains de ma sœur cadette. Il faisait exactement un temps à mourir de chaud dans l’indifférence générale. Moiteur accablante. À trois heures trente de l’après-midi, le silence avait un poids tel que les cigales semblaient chanter à travers une couche de coton. Du bitume s’élevait un halo de grésillement : ces jours de canicule où l’on vit dans une poêle à frire. J’étais seule dans la piscine. J’étais seule et je pensais à lui. La douleur alors, c’était un lourd désir qui priait pour le soulagement. Plus vraiment un pincement dans la région du cœur. Je rampais comme une larve de dalle en dalle, vaguement abrutie par les quelques joints que j’avais fumés. Autour de moi, ma sœur et Lucy distribuaient un jeu de tarot. Je suis montée dans ma chambre — le trajet m’a paru d’un érotisme fou — où la lumière, filtrée par les persiennes sans âge, avait l’exacte perfection des journées de mon enfance. Une lumière beige, d’une incroyable douceur. Mais lascive. Très lascive, surtout dans sa manière de s’affranchir des rideaux et d’éclairer beaucoup sans en avoir l’air. Cela faisait bien deux mois que Monsieur n’avait pas donné signe de vie, et brusquement il renaissait, à cause de quelques degrés en plus et de cette lumière, mon Dieu, cette lumière... Monsieur et ses yeux flous.

Alice est entrée dans ma rêverie comme un boulet de canon, et m’a jeté ce regard matois qui aurait pu se passer de mots.

— Lucy vient de rouler.

Je me suis mise dans ma condition habituelle en ces temps où il me fallait constamment cacher au monde que je pouvais être obnubilée par un homme de cet âge (de cette extraction, surtout) : la tête toujours pleine, j’ai feint de suivre le mouvement. Dehors, la partie de tarot battait son plein. J’ai rapidement tiré sur le joint, puis me suis enfuie comme une voleuse, seins nus. Tiraillée mentalement. Que faire de ce téléphone dans lequel le prénom su par cœur avait été remplacé par « Monsieur » ? J’étais encore en train d’apprendre à me servir intelligemment de ces sursauts de dignité, et réapprendre à être fière. Suffisamment pour me trouver des excuses chaque fois que je me sentais sur le point de craquer. Appeler Monsieur maintenant, pour lui parler du livre et de mes fesses. Monsieur adorait mes fesses ; ça n’avait pas pu lui passer aussi rapidement. Ce fut mon excuse du jour : le faire bander.

Les gens qui regardaient par la fenêtre ce jour-là ont dû voir une gamine inconnue à moitié nue qui se dandinait sans chaussures sur le bitume brûlant, son téléphone vissé à l’oreille. Monsieur ne répondait pas, bien sûr. Quoi que cela puisse vouloir dire. Alors, à bout de ressources, je lui ai laissé un long, long message.

Je voulais de tes nouvelles.

Je voudrais que tu arrêtes d’avoir peur de moi.

Je voulais te parler de Monsieur, qui avance.

Je voulais te parler de la piscine. Je suis dans le Sud, dans notre maison, avec mes amis. Je ne sais pas si tu vois ce que je veux dire, mais il fait ce genre de chaleur écrasante où même la nature ne fait plus le moindre bruit. Cette chaleur qu’on ne voit que dans le Midi. Tout à l’heure, je me baignais sans maillot, complètement abrutie. J’avais un peu fumé.

J’étais engourdie par l’herbe et la température, une parfaite langueur. Et je me suis mise à penser, Dieu sait pourquoi, qu’on aurait pu être ensemble dans cette piscine. Juste toi et moi. Je t’imaginais contre moi sur le rebord, déjà un peu dur. Je te disais quelque chose comme

Viens, on va dans la chambre, j’ai envie de baiser.

Et tu me répondais

D’accord, mais seulement si tu me laisses regarder ta chatte aussi longtemps que j’en ai envie.

J’étais d’accord. Alors on sortait de la piscine, tout doucement, pour aller dans ma chambre au premier, où la lumière est parfaite, juste tamisée comme il faut. Je suis sûre que tu aimerais cet éclairage.

Je crois que tu regardais longtemps entre mes jambes, mais comme je n’étais pas dans mon état normal j’adorais ça. Je ne protestais pas, ou juste comme tu aimes. Je sais qu’on baisait. Je ne peux pas vraiment t’expliquer comment on faisait. Imagine-le. Imagine comment je me serais cramponnée à ton dos.

C’est tout ce que j’avais à dire. Je sais qu’après t’avoir dit que je ne voulais rien de particulier, c’est un peu bizarre.

Rappelle-moi.

Ou ne me rappelle pas, fais comme tu veux.

J’ai toujours été tout à fait consciente que laisser un message vocal à Monsieur n’était pas le meilleur moyen de le faire réagir. En repartant vers le jardin je ne croyais pas une seule seconde que j’aurais le moindre retour. La manière dont il gérait ses appels en absence a toujours été un mystère pour moi ; il m’a toujours semblé que mes tentatives de le joindre se perdaient dans un vortex spatiotemporel, et que je pouvais bien tirer de toutes mes forces sur le fil ténu qui me reliait à lui, Monsieur sans m’en prévenir l’avait coupé.

Le lendemain, alors que je revenais à moitié liquide du centre-ville, on m’avait laissé un message. Au moment où j’ai appelé le répondeur, j’ai eu le réflexe douloureux d’espérer, sans aucun espoir. C’était un coup à être amèrement déçue.

Maman, qui voulait de mes nouvelles ? Ou alors mon grand-père, qui s’inquiétait du bon fonctionnement de la gazinière ? Zylberstein, qui pensait à moi pendant ses longues heures de garde ?

Mais non. C’était Monsieur. Monsieur qui disait (de cette voix bien trop belle)

Bonjour,

C’était pour que tu me parles du livre.

(Légère hésitation, à peine perceptible.)

Et aussi de la piscine, un peu.

Je t’embrasse.

J’ai reposé mon téléphone avec l’impression que je n’avais plus du tout de cœur, ni dans ma poitrine ni nulle part ailleurs. Pourtant, Dieu sait qu’il battait fort. Je n’en entendais même plus les cigales, ni les rires de ces gens que j’adorais autour de moi. Je ne comprenais plus rien. C’est, je crois, la première fois que je me suis sentie à la masse comme ça à cause de lui. Je n’arrivais pas à digérer complètement le fait que pour une fois ma technique avait fonctionné. Étrangement, je pense que c’est parce qu’elle était peut-être un peu plus primaire que les autres. Je ne montrais aucune volonté d’engagement, je ne voulais que l’émoustiller — Monsieur avait gobé hameçon, ligne et plomb.

Sonnée, je suis montée sur la terrasse, d’où je voyais une partie de volley en cours. Ils riaient tous à s’en fendre en deux, mais aucun, j’en suis sûre, ne vibrait autant que moi. D’une joie d’imbécile. D’une joie insensée de fille que l’on autorise à se faire taper encore. Seule à la table, Flora se roulait une cigarette.

— Un message de Monsieur, ai-je lancé, avec un sourire fait de molle stupéfaction et d’extase.

— Hein ? s’est-elle écriée, manquant avaler le filtre qu’elle tenait entre ses lèvres. Pour quoi dire ?

— Hier, je lui ai téléphoné.

Je me suis tue un instant, le temps de me demander comment je pouvais raconter à une vierge de dix-huit ans à peine sonnés que j’avais appelé cet homme qui m’avait brisé le cœur pour lui parler de la piscine et de ma chatte, sans avoir l’air d’une pauvre fille. Même si Flora depuis le temps était rompue à mes récits d’aventures ; il faut avoir baisé, avoir manié le vocabulaire sale de l’amour pour comprendre que ma démarche minable n’était pas dépourvue de charme. J’ai préféré résumer sobrement, et d’une manière avantageuse :

— Bref, je te la fais courte. Je lui ai parlé de cul, et même si je sais pas pourquoi il a réagi à ce message, c’est finalement peu surprenant. Monsieur marche au sexe.

— En tout cas, attends un peu pour lui répondre, a-t-elle lâché en allumant sa clope, tant il était évident que je répondrais tôt ou tard.

Après tout on parlait de Monsieur, l’homme du cahier noir Rhodia que je remplissais peu à peu. On ne pouvait pas ignorer sciemment un signe venant de cet être légendaire.

— Bien sûr que non, il peut toujours se gratter, ai-je tonné, et deux heures et demie plus tard je craquais bêtement, sur les lieux mêmes où cette histoire avait commencé.

Je me suis ruée dehors quand tout le monde faisait la cuisine, et dans le vacarme des casseroles personne n’a entendu la voix langoureuse que je me suis composée.

— Bonjour. C’était pour te parler du livre. Et aussi de la piscine, un peu. Rappelle-moi.

Quelques minutes après, je me haïssais déjà. Et comme Monsieur devait, grâce à une sorte de pouvoir télékinétique, sentir que je n’étais pas sûre à cent pour cent du bien-fondé de ma réponse, il ne m’a pas rappelée du tout. J’ai passé les quelques jours suivants à me bercer de fantasmes le concernant à nouveau, dans lesquels l’insaisissable chirurgien trônait comme un dieu de la luxure, défiant les lois du temps et de l’espace. Sous sa tutelle onirique je me mettais à imaginer des scènes qui jamais n’auraient pu me plaire avant lui. Des images de ces déviances me sautaient dessus à n’importe quel moment, et je secouais la tête comme une épileptique pour ne pas en rougir, me maudissant en silence d’avoir ce genre de pensées. Et Monsieur qui n’arrivait pas. Monsieur se contentait de semer des rêveries obscènes dans mon imaginaire fertile, et je devais m’en débrouiller toute seule. Mais le renoncement était devenu un peu moins cruel : peu à peu, le soir comme le matin, ma tête se vidait des images de lui. Zylberstein, Édouard, des proies plus accessibles, le remplaçaient assez avantageusement. Le temps que je passais avec mes amis remplissait des journées et des nuits : nous restions agglutinés sur la terrasse à jouer au tarot, à fumer des kilomètres de cigarettes en écoutant Michael Jackson. J’écrivais des pages et des pages, galvanisée par l’ambiance de profond amour dans cette maison que chacun remplissait peu à peu de sable, d’aiguilles de pin et de cheveux longs. J’écrivais Monsieur sans que cette évocation forcée me provoque la moindre amertume. Un peu comme un docteur, finalement. J’étudiais formellement un être, je faisais l’anamnèse de cette histoire, mais à aucun moment je ne m’arrêtais pour me morfondre. Ça n’est qu’en me relisant, parfois, en vérifiant la force narrative d’une scène de sexe, que je pensais à Monsieur. Pas en ces termes, cependant ; pas de « Monsieur ». Il y avait son prénom, et les bouffées de chaleur qui m’embuaient chaque fois que je le prononçais. Je repensais à tout ce que ce nom en deux syllabes poétiques sous-entendait de noble, d’élevé. À tout ce qu’il supposait d’angoisse et d’excitation, d’incompréhension.

Je lisais des bouts de Monsieur à Flora, moments paisibles où nous cuisions en cœur sur des matelas rose et blanc. Elle refermait son livre et, tout en tartinant précautionneusement ses petits seins de crème tiède, disait : « Lis-moi un passage. »

Elle allumait une cigarette roulée et, un peu gênée, je lui livrais mes dernières pages dans un silence religieux, ma voix perdue au milieu des cigales, du vent et des Kinks. Et Monsieur n’existait que parce que j’avais bien voulu lui donner vie. Souvent, attiré par le sage binôme que nous formions, Antoine venait s’asseoir à côté, enroulait ses bras autour de ses genoux, et je n’avais même pas besoin de m’interrompre — je jetais un bref coup d’œil à mon public adoré et l’histoire reprenait. Ai-je jamais eu de meilleur auditoire ? Personne ne commentait quoi que ce soit. Lorsque j’avais fini, je refermais simplement mon cahier gonflé d’humidité, et la conversation recommençait là où nous l’avions laissée. Ainsi, je restais seule avec mes doutes et mes vanités ; mais d’autres que moi connaissaient Monsieur. J’avais leur appréciation. Personne, pas même moi, ne se souciait de savoir si cette appréciation était bonne ou mauvaise. Monsieur flottait au-dessus de nous comme une ombre qui donnait une autre densité à mes vacances : je ne faisais pas que dormir ou fumer, ou glander dans la piscine. J’écrivais. Je tissais une histoire à partir d’un homme que j’avais connu intimement, mais qui pour tous les autres habitants de la maison semblait un animal merveilleux, dont l’existence se confirmait miraculeusement par des messages laconiques. Je leur faisais écouter ma boîte vocale — la voix basse et rieuse à la fois les faisait rougir.

Dieu que je les aimais, tous. Le soir, quand les lits et les fauteuils de la salle à manger étaient pris d’assaut pendant l’heure et demie que durait notre émission préférée, je me faufilais sur le canapé avec mon cahier et je grattais inlassablement, nullement gênée par le bruit, les rires ou les joints qui tournaient. Et même c’est au milieu de ce tumulte incessant que naissaient mes plus belles phrases ; lorsque je les relisais le lendemain, je ne voyais rien de concret à corriger. Chaque virgule, chaque point, trouvait par magie sa raison d’être. Les pages étaient maculées de chocolat, de sève de l’énorme pin au-dessus de la terrasse, mais toutes ces traces me ramenaient à un moment de la journée que j’aurais sans doute oublié sans elles, et qui avait à sa manière précipité le choix de tel mot plutôt que tel autre. Lorsque j’écrivais seule, à l’heure tacite de la sieste durant laquelle la maison retrouvait un calme relatif, j’étais trop attentive, à trop de détails, et je m’énervais moi-même à chercher vainement où je voulais en venir. Tout ne s’était jamais passé qu’entre lui et moi — et s’il n’en saura sans doute jamais rien, Monsieur doit tout à ces gens qui sont devenus ma vie, et qui ont mille fois envoyé le ballon de volley trempé sur mes pages ouvertes, mille fois fait tomber des spaghettis sauce tomate là où je m’apprêtais à raconter une fellation, mille fois huilé mes chapitres de leurs petits doigts couverts de crème solaire.

Sans ces vestiges de leur présence sur les pages immaculées que me crache l’imprimante, c’est tout de même beaucoup moins drôle. Ça fait écrivain raté. À côté de ça, mes manuscrits avaient la gueule de ceux d’Henry Miller à Paris. Au moins la gueule.

Parce que Monsieur avait à nouveau disparu de la surface du globe, je me suis nourrie de ce que j’avais à disposition. Mais également parce qu’il avait une fois de plus renoncé à se faire mon exutoire sexuel, et que pour ne rien arranger je passais le plus clair de mon temps à réécrire ses caresses, je suais le stupre par chaque pore de ma peau. Je mangeais comme quatre et fumais comme un pompier, mais je n’avais vraiment faim que de stratégies de séduction et de plaisir et de cul. J’avais faim d’une tension intolérable qui m’aurait tenue en haleine.

Il y avait Lucy.

Je crois que la voir topless pour la première fois, au bord de la piscine, m’a fait bizarre — et il me semble que ça n’aurait pas dû. Avant ça, je n’étais jamais vraiment parvenue à me dire que sous ses vêtements Lucy était aussi nue que moi. J’ai commencé à y penser.

Lucy... il y a toujours eu quelque chose avec Lucy, qui aime les filles autant que j’aime les garçons. Je ne m’en suis pas rendu compte immédiatement ; je l’ai vue grandir au même rythme que ma petite sœur, crapahuter dans mon jardin en pyjama DPAM pendant que je donnais mes premiers baisers pleins de dents baguées. Je n’ai réalisé qu’elle était une femme que récemment, et d’une façon aussi singulière que banale, finalement. Chez elle ; un verre de punch à la main, un joint dans l’autre, je la regardais, engourdie de fumée, ses grands yeux noirs fermés sur sa peau brune, longs cheveux sombres dénoués sur ses épaules. Ça ne pouvait même pas s’appeler danser, ça n’était pas tout à fait une transe, et plus du tout un trémoussement normal. Elle était totalement cette guitare, enclose dans son monde que personne ne pouvait atteindre, les jambes pliées à chaque note, en orbite. D’une intolérable sensualité ; tous ces petits mecs qui la regardaient, et qui ne savaient pas pourquoi, comment, qui ignoraient quel était ce feu qui sortait d’elle, de cette gamine qu’ils voyaient tous les jours au lycée sans lui prêter une attention particulière. Leur pote. Quel est ce moment où les filles deviennent des femmes et les garçons des hommes, comme ça, sans prévenir, sur une chanson des Pink Floyd ? Pour des yeux troubles sur la voix de Jim Morrison, pour des poils de torse découverts à l’improviste, à la lumière d’un briquet pour allumer les premières clopes ?

Depuis ce moment où j’avais vu Lucy sortir à jamais de son enveloppe de petite fille, elle était devenue à mes yeux bien plus qu’une amie, mais autre chose qu’une sœur — statut auquel Flora pouvait prétendre au même titre qu’Alice, ou presque. Il y avait trop d’affects, de natures différentes et discordantes, autour de Lucy, pour qu’elle entre dans une case vraiment précise. Vis-à-vis d’elle je n’étais jamais sûre de rien. Je passais le plus clair de mon temps à analyser ce qui faisait d’elle la seule fille dont j’avais consciemment et violemment envie. Je voulais Lucy, beaucoup trop, à beaucoup trop de niveaux, pour imaginer des gestes précis, ou quelque chose d’aussi bassement pragmatique qu’un orgasme. J’avais envie de me nourrir d’elle, de sa substance, de ce qu’elle émettait. Le moindre de ses mouvements éclatait dans l’air avec autant de sensualité et de gravité qu’une des meilleures chansons de Pink Floyd. Elle avait le même charisme calme que Monsieur — sauf qu’elle ne semblait pas le savoir. Elle n’en jouait pas ; cela sortait d’elle, simplement, naturellement. Des actes complètement anodins, comme ouvrir un paquet de gâteaux ou poser une pile d’assiettes, étaient ainsi transformés en ballet. Même si je me trouvais en plein milieu d’une partie de tarot, elle remplissait mon champ de vision. Pis encore : je sentais sa présence sans avoir besoin de la vérifier.

Elle ne m’inspirait pas le même désir pressant qu’un homme, mais lorsqu’elle se trouvait à proximité je ne pensais qu’à ses cheveux, ses grands yeux noirs, sa bouche pleine de dents blanches, et sa manière de se mouvoir d’un point à un autre aussi silencieusement qu’un petit animal. Elle s’asseyait brusquement à côté de moi, se saisissait d’un tas de cartes et changeait mon innocent poker en un flirt éhonté qui rendait ma sœur folle de rage.

— Tu peux pas être discrète. C’est fou, ça ! s’est-elle exclamée un soir dans la cuisine lilliputienne.

— J’y peux rien, c’est plus fort que moi.

— Fais-toi violence ! a-t-elle lâché, comme si c’était aussi simple, comme s’il existait au monde un moyen d’ignorer les longs regards empesés de cils que Lucy me plantait dans la chair avant de me voler un pli avec ses atouts.

C’est ça ; tout, avec elle, devenait une partie de tarot. S’il me prenait la fantaisie de me défendre d’elle, considérant bêtement qu’après tout elle n’était pas aussi jolie que pas mal de mes copines, Lucy brisait le silence d’un grand rire qui explosait puis s’amenuisait lentement comme le plaisir, et j’avais à nouveau perdu ; elle venait de sortir son 21. C’était ça, ou quelque chose de minuscule du même acabit. Elle avait absolument toutes les cartes en main. On ne pouvait pas réellement dire si elle était belle ou pas ; comme beaucoup, il lui suffisait de se trouver dans un rayon de lumière opportun pour écarter momentanément tout doute. Et alors que j’étais déjà une victime toute désignée, Lucy sans le savoir m’achevait de son charme omnipotent, qui la rendait bien plus attirante et dangereuse qu’une jolie fille lambda. Cela semblait n’atteindre personne sinon moi, sans doute parce que le cercle dans lequel nous évoluions était depuis longtemps tombé en amour et ne le ressentait plus de manière vive.

C’est donc cet été-là, alors que je me débattais comme une minable sardine dans les filets de Monsieur, que Lucy est venue m’en tirer à moitié, pour me proposer les siens. Et si dans le Midi j’avais pu gérer à peu près raisonnablement cette situation, il en a été bien autrement quand elle nous a ouvert les portes de sa maison de campagne. J’avais honte de moi-même quand je me surprenais à la regarder un peu trop longtemps. C’est-à-dire que je l’étudiais. Je n’en revenais pas.

Je détournais l’attention générale en usant de mes techniques éculées sur Antoine, qui répondait comme ils le font à cet âge — et cela énervait encore plus Alice, qui imaginait à tort que je me faisais les dents sur tout le monde pour oublier Monsieur. Je ne me suis jamais fait les dents sur Lucy ; c’est plutôt elle qui me rongeait jusqu’à l’os, effrontément, alors même que sa copine se lovait dans ses bras.

Il m’a toujours été impossible de déterminer ce qui se cachait vraiment derrière tous ces regards et ces provocations en demi-teinte. Parce que au fil des ans nous avions tissé une relation de profond respect mutuel, je ne peux pas imaginer n’avoir été qu’un jeu ou une proie comme une autre. Il faudrait lui demander, en fin de compte. Qu’est-ce que tu en dis, Lucy ? Que faut-il que je pense de tout ça ? Est-ce parce que je passe ma vie dans des bras d’hommes que l’enjeu te semblait au moins un peu piquant ? Ou est-ce totalement autre chose ? Quelque chose de plus simple, peut-être ? Ça n’a sans doute aucune importance. Moi-même je ne me suis jamais vraiment demandé pourquoi tu me plaisais à ce point, malgré tes seins (qui ne sont pourtant pas si gros), ta taille fine et souple, malgré la protubérance dans ta culotte de maillot qui t’inscrit définitivement dans la sainte race des filles. Ça n’est la faute de personne ; jamais je n’ai pu partager avec quiconque sinon toi de véritables orgasmes sur Jacques Brel ou Pink Floyd, ou instaurer avec une autre de ces communications quasi télépathiques, comme cela nous est arrivé maintes fois à la campagne ou en Normandie.

— Je propose qu’on roule, et qu’ensuite on se fasse un ping-pong.

Tu te souviens ? Il était l’heure du dîner, soit presque deux heures du matin, et j’ai bondi de ma chaise en te regardant comme un tableau de Fragonard.

— Comment tu as su que j’étais en train de penser à ça ?

Tu as eu ton fameux sourire qui s’étire très loin sur ton petit visage unique au monde, et c’est ainsi que nous sommes parties faire une tournante endiablée sur « Do You Love Me » des Contours, Alice manquant à plusieurs reprises de faire pipi dans sa culotte, moi payant chacun de mes fous rires par une élimination. Je riais trop pour voir la balle, mais je te voyais, toi. Sans le vouloir, tu prenais une place folle.

Un soir, j’ai eu la fantaisie de te faire lire un bout d’une lettre destinée à Andréa, et qui parlait notamment de toi. Évidemment, ç’a été le début de la guerre ouverte. C’est ce même soir que tu m’as défiée de draguer Flora — ma sœur ! — puis Clara — ta copine ! — et j’ai commencé à réaliser qu’en fait, tu avais peut-être des défauts. Joueuse ou manipulatrice — mais sont-ce vraiment des défauts ? Sur toi, ces travers ressemblaient à des taches de rousseur ; selon les gens, cela peut être mignon ou déplaisant. Parfois les deux à la fois. La preuve la plus flagrante de ce que j’avance est que je me sois endormie en pensant à faire l’amour avec toi, dans ce sens abstrait et ornemental que j’affectionne ; je suis partie me coucher avant tout le monde pour y penser plus longtemps, et le lendemain, lorsque je t’ai croisée avec ta queue-de-cheval brouillonne et les plis de l’oreiller sur tes joues, tu m’as souri comme si d’une manière ou d’une autre je portais cette culpabilité sur mon front.

À cette époque, pour tromper le manque de Monsieur, j’avais régulièrement au téléphone un de ses avatars, Maxime Zylberstein, trente-cinq ans, gynécologue de profession (et de cœur, avant tout). Lorsque je lui ai parlé de toi, il m’a immédiatement poussée dans tes bras — évidemment, me diras-tu : deux lesbiennes de dix-huit et vingt ans, qui dit mieux ? Il ne comprenait pas que je m’embarrasse à ce point de considérations métaphysiques, le fait que tu sois la meilleure amie de ma sœur, qu’il ne soit pas très correct vis-à-vis d’elle de minauder comme je le faisais. Aurais-tu été un garçon, je me serais lancée depuis bien longtemps, tant certains signaux pouvaient s’interpréter facilement. Mais Lucy, penses-y une seconde : comment aurais-je pu survivre si tu m’avais repoussée ? Et comment aurais-je bien pu te toucher, sans paraître naïve ou maladroite ? Pour toi j’aurais voulu inventer de nouvelles caresses, des baisers que tu n’aurais jamais connus et qui auraient su exprimer mieux que des mots à quel point je t’adorais, à quel point tu me fascinais. Ça, c’est quelque chose que les hommes en général n’ont jamais pu comprendre ; cette appréhension que peuvent avoir les filles à se mêler entre elles. Il leur semble que deux filles ne s’en tiennent finalement qu’à des apéritifs, et que toutes les techniques dont elles disposent pour jouir manquent de conséquence puisqu’elles manquent de queue. Et même si j’avais éprouvé toutes ces techniques, depuis bien des années, je m’étais fait tant d’idées sur la manière dont tu faisais l’amour que te sembler gourde était devenu ma hantise.

Comment j’imaginais ça ? Comme une transe. Exactement comme te regarder danser, entre émerveillement et sereine contemplation. Tes petits doigts précis partant à la recherche aveuglément, ou feignant de découvrir des zones érogènes à ce jour inconnues — car au fond je suis persuadée que depuis le début de ta vie amoureuse tu as eu le temps de baliser la grande majorité du corps féminin. Je n’imagine pas réellement le plaisir lorsque je pense à toi, mais bien plutôt ce que ça doit être de pouvoir te regarder sous toutes les coutures, tout te faire, entendre les bruits que tu émets et connaître le goût de ta bouche, le goût de ta chatte, avoir au moins une chance, Seigneur, de te rendre aussi heureuse que je le suis grâce à toi quand tu es dans les parages.

Dieu merci, dès que je me suis éloignée de la campagne j’ai pu respirer à nouveau. Monsieur a repris ta place, avec son cortège interminable de frustrations et de promesses dans le vent. Toujours ce silence radio. Telle était alors la vie que je menais, péniblement à cheval entre son absence assourdissante et vos constants pépiements qui fendaient l’air — je m’en souviens : à cinq heures du matin il aurait pu être midi.

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