Mr.
Mars
Monsieur a glissé lentement son doigt dans mon cul — et comme un animal tapi que l’on agace je me suis contractée violemment autour de lui, avec une spontanéité qui m’a fait honte.
— Oui, chérie, me berçait Monsieur d’une voix presque attendrie, tandis que de moins en moins discrètement je me frottais contre les draps rêches (la combinaison des deux était — mon Dieu — était à hurler). Oui, ma chérie.
L’idée qu’il puisse voir à quel point j’étais lourde, enflée, incapable de contenir le sournois débordement qui s’amorçait sous mes fesses, avec les replis des draps qui m’écarquillaient comme une pivoine, me faisait grincer des dents convulsivement. Il y aurait forcément un moment où cette excitation poisseuse deviendrait intolérable.
— Ta petite chatte, a articulé Monsieur d’une voix basse profondément calme. Qu’est-ce qu’elle est jolie, chérie, ta chatte. Et mouillée juste comme j’aime.
— Oh, mets-moi tes doigts, ai-je miaulé en réponse avec un timbre pâmé d’actrice porno, frissonnante de fierté (ça y est, je parle le Minitel !).
Mais la main qui s’abaissait pour m’exaucer n’a pu s’empêcher de me déposer une fessée au passage — celles qui éclatent sur la fesse comme un coup de jus.
— Je vais te mettre mieux que mes doigts. Sois un peu patiente.
Je ne crois pas me souvenir exactement de ce qui s’est passé alors. Je me suis sans doute étouffée dans mon oreiller, irritée au plus haut point par ce parfait pli dans le lit et ce doigt de Monsieur dans mon cul, auquel il a rapidement joint sa langue ; attitude que subitement je trouvais être le comble du coquet.
Puis, de fil en aiguille, il a entrepris de me dévorer littéralement, tenant mes deux fesses retroussées, et quoi qu’il fasse il avait soin de contourner ma chatte de manière parfaitement cruelle — même lorsque je me révoltais en ruant contre son visage, jamais Monsieur ne laissait plus que la pointe de son menton tremper. Il me semblait n’être plus qu’une excroissance de chair palpitante d’attente, démesurément engorgée. Et alors que quelques mois plus tôt (qui dans mon esprit ont la durée de millénaires) m’adresser à Monsieur tandis qu’il me léchait le cul m’était une chose absolument impraticable, l’envie — impossible à définir — était alors si terrible et si forte qu’en frémissant des fesses sous son nez j’ai gargouillé :
— Mais fais quelque chose !
— Qu’est-ce que tu veux que je fasse ?
Je me suis rétractée dans l’oreiller, calant sur la définition de ce qui aurait pu me faire plaisir, ses doigts ou sa bouche, ou peut-être même sa queue ? Comment était-il Dieu possible de choisir ? La multitude de réponses correspondant à la question de Monsieur m’étourdissait jusqu’au vertige, et sa langue sournoise, parfois longue et veloutée, parfois dure et intrusive, brouillait considérablement les pistes. J’ai froncé les sourcils avant de bredouiller dans les draps :
— Fais quelque chose avec ma chatte !
Récupérant d’on ne sait où un semblant d’aplomb, j’ai repris :
— Ça m’énerve que tu fasses exprès de ne pas la toucher.
Aussitôt il a détaché son visage de moi, et derrière les demi-lunes de mes fesses je le regardais fixement, yeux à demi clos, blanche et rouge d’excitation. Cette bouche merveilleuse s’était parée de rondeurs encore inconnues, l’enflure de m’avoir longuement et savamment préparée à l’intrusion, et Monsieur ainsi contrefait avait des airs animaux — l’air dangereux d’une bête interrompue pendant un festin. Je m’apprêtais à lui soumettre une directive quelconque, d’une petite voix mal assurée, lorsque deux mains sèches m’ont retournée sur le dos comme un doryphore, et le terme de bête même ne suffirait pas à décrire ce à quoi ressemblait Monsieur, à genoux devant mes jambes grandes ouvertes, sa queue dépliée et tendue contre son ventre, émergeant de ses poils bruns. Quelle crudité avait son regard quand il l’a braqué sur mon ventre, forcé à l’impudeur par l’emprise de ses deux grandes mains. On aurait dit tout, sauf un chirurgien — parce que c’était inconcevable, parce que le moindre instrument entre ses doigts, là tout de suite, aurait été dangereux ! Fatal ! Dévoué à mon asservissement total et sans faille ! Monsieur en réalité, ainsi dépouillé de ses vêtements, n’était plus qu’un long corps mince, dessiné autour de sa bite, qui elle seule décidait des gestes à effectuer, des attitudes à prendre, du traitement à me réserver. Il n’y avait plus trace de cette sophistication chantée mille fois, outrageusement louée auprès de mes amies, écrite et rêvée et sublimée, et cherchée chez tant d’autres en vain : ce qui semblait se tramer dans l’esprit de Monsieur était vieux comme le monde, à son origine même, lui faisait retrousser les lèvres sur ses dents lorsqu’il a grondé, yeux rivés sur ma fente dégoulinante :
— Ne bouge pas. Laisse-moi te regarder.
Il a alors empaumé fermement sa queue sans me lâcher du regard — et de gêne je me suis enfoncée dans mon oreiller, aussi prestement qu’un insecte. Je me serais attendue à tout, sauf à ce qu’il me saisisse le cou de sa main libre, sans douceur aucune, et dans mon affolement j’avais les yeux qui piaillaient tu ne vas tout de même pas faire ça, tu ne vas tout de même pas m’étrangler ? Parce qu’il aurait suffi d’une pression un tout petit peu plus forte pour que ses doigts précis commencent à s’enfoncer dans les chairs moelleuses de ma gorge, rompant les cartilages roses. Je le regardais avec une telle fixité terrorisée que Monsieur du pouce m’a caressé la joue, murmurant :
— N’aie pas peur, mon bébé.
Mais mon cœur battait à tout rompre et je respirais comme on s’écroule.
L’étreinte s’est relâchée graduellement et j’ai pu reprendre mon souffle, ma déglutition douloureuse. La bite de Monsieur tressautait dans sa main droite et moi je béais, honteusement, avec ma chatte chamboulée, bousculée devant lui, mes chairs en désordre exposées là. De quoi je dois avoir l’air, mon Dieu, ai-je pensé en me forçant à fixer le visage grave au-dessus de moi.
Tu as l’air d’une pute, m’a répondu le regard de Monsieur. Je te vois le cul, la chatte, je te vois même à l’intérieur et tu as l’air d’une pute. Suffisamment pour que je sois dur à éclater en te regardant qui miaule dans les draps, avec tes yeux qui fuient et ta bouche qui ne sait plus quoi dire. Comme si ta bouche avait besoin de parler. Comme si ta deuxième bouche n’en disait pas beaucoup plus. Tu peux bien te planquer où tu veux, resserrer tes jambes même, si tu veux, je sais ce qui se niche entre elles, quel petit con vorace et permissif qui pleure à s’en fendre l’âme pour qu’on lui en mette un coup, écoute ces couinements de chienne que tu pousses. Écoute-toi. Tu as le ventre grand ouvert, le gosier dilaté, et tu te permets de fermer les yeux — quel sens ça a, Ellie ? Pourquoi je ne pourrais pas avoir l’un et l’autre, ton âme et ton cul ? De quel droit fais-tu un tel embargo sur les idées tordues qui cavalent dans ta petite tête de blonde, quand sous mes yeux un interlocuteur bien plus sincère que tu le seras jamais serait prêt à tuer pour mes doigts ou ma queue, peut-être même pour ma bouche ? Tu veux donner ça à un autre ? À un connard qui ne comprendra pas quel cadeau tu lui fais en lui tendant tes yeux ? Ellie ? Je passe si vite chaque fois qu’on croirait un courant d’air. D’ici quelques jours tu te branleras frénétiquement en revoyant cette scène, parce que tu n’auras pas eu le courage de la vivre maintenant, là tout de suite, maintenant que tu as tous les outils pour jouir à me lacérer le dos avec tes ongles. Tu t’en voudras et tu te compromettras dans des textos embrouillés, mal organisés, dont je comprendrai juste que je te manque. Alors regarde-moi. Pose tes petits doigts sur ta petite fente baveuse en me défiant du regard de trouver une aussi belle salope que toi sur terre. Pose-les. Touche-toi.
Mais je ne me suis pas touchée. J’ai juste dit à Monsieur, avec une bouche en cul de poule mouillée de salive :
— Lèche-moi la chatte.
Lèche-moi la chatte !
Alors Monsieur a posé ses deux mains à la naissance de chaque cuisse, m’écarquillant en un bruit mouillé qui m’a fait sursauter. Voilà ce que ça voulait dire, être ouverte, vraiment ouverte, démesurément. Ses pouces qui longeaient l’entrée ont lentement coulissé le long de mes lèvres, jusqu’à se rejoindre à un endroit parfait, avec une assurance capable de calculer au millimètre près (cette rigueur — chirurgicale). J’ai cligné des jambes comme un papillon cloué sur une planche, Monsieur qui surveillait scrupuleusement le chavirement sur mon visage s’est empressé de me saisir entre index et majeur, comme on pinçote le petit bout de nez d’un enfant. Même derrière mes paupières je savais la fixité de ses yeux, leur pénétrante fixité.
Enfonçant deux doigts il m’a ouverte comme une plaie, avec la même délicatesse grave, mettant au jour ce velours de chair que personne ne voit jamais, dépliant chaque repli — et je me tordais comme un asticot sur le lit, balbutiant des débuts de mots absolument incompréhensibles (cette langue presque primitive de l’amour).
On s’était demandé, avec Babette, quelle question muette nous posaient les hommes pour que l’on répète Oui, Oui, Oui pendant l’amour. Comme il y a des questions oratoires, il y a des réponses strictement ornementales, qui n’assermentent et n’approuvent rien en particulier : le Oui qui naît à ce moment précis, de cette gorge précise, est une approbation totale — est l’Approbation même, son essence. Ça n’est pas dire Oui à des doigts ou à une queue, de toute façon interchangeables à merci, même s’ils sont l’axe de rotation de cet éphémère univers parallèle. C’est accepter en bloc un moment t, le plaisir, le sens véritable du fait d’être heureux, au-delà de tout ce qui se passe avant et après cet instant de grâce. Il n’y a rien d’autre à dire que Oui. C’est l’interjection qui résonne le plus fort, qui habille le mieux cette impression fragile et outrageusement puissante de complète liberté, d’amour inconditionnel.
Et je repensais à la manière qu’avait eue Henry Miller de décrire le bruit d’un doigt dans un con, une espèce de micro-son à la squish-squish — tandis qu’en dessous de mon ventre Monsieur me tirait des gargouillis trempés que mes balbutiements ne parvenaient pas à masquer, des bruits de succion très loin de ce squish-squish policé sorti tout droit d’un boudoir du XIXe. Miller évoquait un petit animal que l’on contraint à la parole, quand il me semblait être à présent dotée d’une gueule immense et ruisselante de salive, une bouche remplie de langues qui se bousculaient pour parler toutes, en même temps, jusqu’à investir ma gorge — et je me suis entendue dire :
— Embrasse-moi.
Monsieur sans opposer la moindre résistance (il me trouvait sans doute cuite à point) s’est empressé de poser ses lèvres sur les miennes, imprimant d’abord un baiser chaste sur cette chair qui hurlait des insanités. Tétanisée, je regardais sans y croire cette tête d’homme entre mes cuisses, ces mains dont chaque doigt creusait des fossettes dans mes fesses. J’ai senti plus que je n’ai entendu son souffle chaud.
— Tu sens bon... Qu’est-ce que ta chatte sent bon !
Tandis que je reprenais ma respiration, fourbissant déjà mes prochains glapissements, Monsieur s’est mis à me laper consciencieusement, d’abord très lentement pour que je sente chaque centimètre carré s’entrouvrir sous sa langue — comme un timbre ! Voilà quelle image m’a bondi dessus alors, pour quelques secondes, juste avant qu’il ne s’enfonce en moi comme pour me baiser, et cette sensation de n’être jamais qu’un tout petit peu remplie m’a horripilée au point de battre des cuisses contre ses oreilles à un rythme dément. Me neutralisant d’une poussée brève sur les genoux, il m’a picorée avec des œillades de complète domination pour cette partie toujours rétive, toujours fébrile, de moi. Je me voyais presque enfler et durcir sous ses lèvres, pointer comme un petit téton mouillé entre ses dents, comme une lentille entre ses doigts lorsqu’il posait sa bouche tout entière à mon entrée, semblant boire, boire, boire encore, inlassablement. En quelques minutes, Monsieur avait rendu tout ce supplice, cette attente perpétuelle, ces vexations, ces humiliations, une route nécessaire pour parvenir à ce moment de communion extraterrestre, dépassant les mots et tout ce à quoi l’humain a habituellement recours pour s’exprimer. La langue de l’amour est faite de frôlement de cuisses, de crissements de draps, de raideurs soudaines et — bien sûr — de Oui, Oui, Oui.
C’est au moment où je m’y attendais le moins (je roucoulais sans discontinuer, perdue dans un tourbillon de plaisir crucifiant) que Monsieur a sans autre forme de procès glissé deux de ses doigts dans mon cul — et j’aurais pu hurler, mon Dieu, crier comme un âne, d’ailleurs je crois que c’est ce que j’ai fait. Je bénis celles qui savent ; elles constituent la mince tranche de lecteurs qui comprendront la violence exquise et écœurante de ce que j’ai pu vivre alors. La vitesse à laquelle je me suis ouverte et refermée m’a tordu les entrailles — et je m’égosillais, les jambes paralysées.
— Je vais t’enculer, a chuchoté Monsieur. Je vais t’enculer, Ellie.
— Pourquoi pas par-devant ? ai-je balbutié, m’étouffant avec mon propre souffle.
— Parce que ça va être magnifique, ma queue dans ton petit cul et juste au-dessus ta chatte qui dégueule.
Monsieur alors s’est redressé lentement au-dessus de moi. Sa queue luisait dans l’obscurité rose de la chambre (j’avais oublié ce que c’était, les hommes dont la bite est toute mouillée après quelques minutes de câlins).
— Écarte-la avec tes doigts.
Je me suis exécutée, tenant ma fente grande ouverte en émettant une sorte d’ultrason vibrionnant. Monsieur entreprenait de se faire un passage, forçant du bout de sa queue la brèche mouillée de salive. Un bref éclair de douleur m’a traversée lorsque d’une poussée des reins il s’est trouvé à demi englouti, chuchotant :
— Ça y est, chérie... ça y est.
À peine ai-je eu le temps de reprendre mon souffle que je sentais ses poils contre mes fesses, et en elles quelques centaines de mètres de chair incandescente qui me tenaient pleine, pleine à craquer, pleine comme une pute.
— Tu l’as, Ellie. Bien au fond de ton cul.
— Oui, oui, oui...
— Parle-moi, dis-moi ce que ça te fait, dis-moi comme c’est bon quand je t’encule.
— C’est bon, ai-je répété, le son s’étirant comme de la guimauve, changeant maintes fois de tonalité. Ta queue est tellement... (instant de contrition totale où mon vocabulaire m’a trahie, et au-dessus de moi il semblait attendre l’adjectif — masculin s’il en est) tellement bonne !
— Regarde-toi, a souri Monsieur.
Je n’ai jeté qu’un bref coup d’œil en réponse à son coup de menton, embarrassée jusqu’à la nausée par l’obscène enflure de ma chatte qui se déployait, indolemment, humide et carminée. En un mouvement réflexe j’ai voulu la cacher et j’ai commencé à me branler. Monsieur aussitôt m’a écartelée d’une poussée de ses mains et j’étais là, vautrée sur ce lit d’hôtel avec les cuisses ouvertes à craquer, le ventre plein (et la sensation de réplétion tenait autant de l’extase que du supplice), la moitié d’une bite presque douloureusement dure dépassant de mon cul puis s’y plongeant jusqu’à la garde, et juste au-dessus ma fente, béant benoîtement dans une mimique d’ébahissement. Et tandis que je me sentais comme la dernière des dernières, Monsieur me fixait intensément, à des années-lumière de toute répugnance, semblant trouver génial cet affrontement entre mon corps pantelant et mon visage encore civilisé, encore — comment disait-il, au téléphone ? — poupin. Mais comme le plaisir miraculeusement allait croissant, la civilisation peu à peu perdait du terrain, se laissait ronger seconde après seconde — et le monde sous mes paupières basses était soudain plus flou, le cœur battait plus fort, les nerfs bandaient plus dur. L’air devenait plus dense. Tout était soudain plus beau, plus chaud — comme si sans renoncer à Monsieur j’avais pu être seule dans cette chambre, absolument pas inquiétée d’un quelconque regard sur moi. Comme si, en pleine séance de masturbation, on m’avait catapulté un homme capable d’agrémenter mon rituel de sa queue comme un métronome, sachant trouver les paroles parfaites pour accompagner mes roucoulades incohérentes. Juste au moment où mon ventre s’emballait, pris d’une contraction violente autour de lui, Monsieur — qui jusqu’ici avait éprouvé en vain toutes ses ficelles pour m’effaroucher — a trouvé l’attitude la plus obscène de toutes : sortant brutalement de mon cul, il s’est figé comme une statue, ses mains me forçant à la docilité, et a entrepris de contempler longuement son œuvre, sa queue dressée fièrement contre son ventre, semblant presque vouloir rentrer dans son nombril.
— Arrête ça ! me suis-je étouffée, terrifiée par la crudité de la situation et par l’hypothèse — bien trop pragmatique au vu des circonstances, mais je ne suis après tout qu’une fille — d’être assez béante pour aspirer involontairement tout l’air de cette chambre.
Mais Monsieur n’était qu’un homme, et les dommages collatéraux de ce genre de pratiques le frappaient ou l’incommodaient trop peu pour l’empêcher de rester là, ses doigts dans le pli de mes genoux pour me regarder le trou du cul et la chatte tout à son aise pendant que je me confisais dans ma gêne. Ou peut-être au contraire était-il totalement conscient que je n’oserais pas bouger une oreille, de peur de prendre le moindre risque. Voilà comment je me suis retrouvée paralysée avec ma main qui frétillait inlassablement, frénétiquement presque, pour éviter de penser à l’air que je pouvais bien avoir, avec toutes mes embouchures fraîchissant au vent. Je couinais :
— Baise-moi !
— Attends, laisse-moi encore te regarder, répétait Monsieur qui s’amusait à promener le bout brûlant de sa bite entre mon cul et mon con.
— S’il te plaît, ai-je miaulé, pensant l’attendrir par cette soumission sucrée.
— Continue à te branler, a-t-il éructé en réponse.
Oui, d’accord, ai-je pensé, lésée. Mais ça manquera tout de même de queue, cette histoire.
Et comme Monsieur, fasciné, ne pouvait se résoudre à écourter le spectacle, d’une seule ruade je me suis enculée toute seule, verrouillant mes jambes dans son dos pour lui rendre impossible toute dérobade. Aussitôt, l’une de ces longues mains que j’adorais et craignais à doses égales a bondi dans mon cou, très bien, a dit Monsieur, et tandis que neutralisée je levais mes yeux écarquillés de surprise vers le plafond il a rempli ma chatte de Dieu sait combien de doigts, sans cesser de me baiser à un rythme — existe-t-il au monde un mot qui puisse décrire ce rythme parfait qu’ils trouvent parfois, comme par miracle, après des éternités de tâtonnements ? Un rythme qui semble épouser exactement chaque contraction de chacune de ces muqueuses mystérieuses, en prévoir la fréquence. J’en avais presque les larmes aux yeux.
— Quelle salope, Ellie, a-t-il souri tandis que je répétais que j’allais venir à un rythme absurde.
Mon nom, dans sa bouche et dans ce contexte, sonnait comme le coup bien ajusté d’un fouet très fin. Je n’ai pas pu me retenir suffisamment longtemps (mais le simple fait d’avoir à me retenir était une victoire sur la vie et le monde) pour entendre parfaitement sa dernière et superbe phrase, mais je crois me souvenir qu’au milieu de mes hurlements, au milieu de la déferlante il a juste tonné, d’une voix qui était comme deux points avant le mot orgasme :
— Qu’est-ce que tu mouilles, ma chérie...
Après, il y a eu quelques secondes où je n’ai pensé qu’à respirer à nouveau, cotonneuse — ne percevant mes cuisses trempées et la bite encore dure de Monsieur qu’à travers une sorte de brouillard dense. Baignée dans une sensation de plénitude complète, vautrée comme une truie sur le lit défait, je rattrapais mon souffle du mieux possible, indifférente soudain à ses gesticulations sur moi, à la raideur subite de sa queue parmi mes muqueuses lasses. C’est lorsqu’il a enfoncé ses ongles dans mes cuisses, me pétrissant à m’en faire des bleus, que j’ai ouvert un œil torve. La jouissance de Monsieur a commencé comme un souffle de vent à la surface de l’eau ; sous mes yeux, son torse puis son cou ont été parcourus d’une vague de chair de poule et, comme agacés, ses sourcils se sont violemment froncés. En dessous de ses paupières à demi baissées, deux prunelles d’un gris profond cherchaient les miennes. Qu’est-ce qu’il est beau, mon Dieu, ai-je pensé très distinctement, je ne pouvais rien penser d’autre et, fascinée, je me jetais à corps perdu dans ma contemplation. Ce nez aux ailes fines, palpitantes, qui m’avait couru entre les fesses et les genoux. Cette bouche toujours entrouverte pendant l’amour, cette lèvre inférieure charnue, tendue comme un joli derrière de femme. Ces longs cils indolents. Cette peau douce jusqu’au scandale, cette peau de fille sur un corps intégralement masculin. Cette brutalité dans ses traits, la beauté violente de ce visage quand il vibrait ainsi, au-dessus du mien, entre lutte et reddition. Monsieur ne se battait plus. Monsieur me regardait comme on s’agrippe, pendant que je le tétais avec mon cul, brusquement passionnée par les frémissements sur ses lèvres, par ses yeux pâmés qui en oubliaient parfois de s’ouvrir.
— Je vais venir, a-t-il murmuré en emmêlant savamment ses doigts dans mes cheveux.
Je t’aime, ai-je pensé, avant de répondre, en caressant sa joue de toute ma main : « Viens. »
Il a alors bondi hors de moi, tenant sa queue dans une main sur laquelle la fébrilité avait dessiné des veines, des os, des ligaments, toute une architecture caroline insoupçonnable. Incapable de me résoudre à briser ma confortable immobilité, je l’ai laissé décharger interminablement sur ma chatte. Le blanc lunaire du foutre brillait comme de la salive sur les babines d’un convive enfin rassasié. Une goutte seule sourdait encore, que j’ai cueillie du bout des doigts pour la porter à ma bouche, suppliant d’une voix étrangement rauque :
— Prends-moi dans tes bras, d’accord ?
Le silence, dans cette chambre jaune, était tendre comme les siestes qu’on fait, à cinq ans, avec ses parents. Je n’avais pas dans mon carquois de quoi le briser joliment. Alors, d’une voix qui partait en un chuchotement, j’ai dit :
— Je ne veux pas parler de choses banales avec toi. On se voit tellement peu que chaque fois je me hais de t’avoir parlé de ma fac, de mes copains, de trucs débiles.
— Ils m’intéressent, ces trucs débiles, a rétorqué Monsieur dont les mains, croisées sur ma poitrine, n’avaient pas bougé d’un iota. Tout ce qui te concerne m’intéresse.
— Je veux parler de lettres. C’est ce qui nous lie le mieux. Mais j’ai tellement de choses à te dire, à te demander sur le sujet, que j’ai l’impression d’étouffer.
Me retournant, ensuquée :
— Reste avec moi le temps qu’on puisse au moins parler de Bataille.
— Ellie, tu crois vraiment que même en deux ou trois heures on aura tout dit de Bataille ? On ne peut pas faire des dissertations littéraires comme ça, de but en blanc. C’est normal qu’on se raconte nos vies, il faut ce genre de discussions préliminaires.
— Oui, mais tu restes si peu de temps que ces discussions préliminaires sont tout ce qu’on a.
Comme je baissais le menton, Monsieur s’est redressé brusquement, sa main dans mon cou.
— Ça me pèse, tu sais, mes obligations.
— Je sais.
— Qu’est-ce qu’on peut bien faire, Ellie ? Tu veux qu’on arrête de se voir ?
— Je ne sais pas. À vrai dire, depuis un bon moment, je n’en sais plus rien.
— Tu ne veux plus me voir ?
— Je ne sais pas !
Je me suis enfouie dans l’oreiller quelques secondes, le temps de reprendre mon souffle, dissimuler mon irritation.
— Tu vois, en entretenant cette rareté, en distillant les rendez-vous au compte-gouttes, tu as fait en sorte que notre histoire soit hors de toute banalité.
— Et alors, c’est mal ?
— C’est à double tranchant. Tu sais bien.
— Je ne voulais pas qu’on vive comme des gens banals. On vaut beaucoup mieux que ça, toi et moi.
Monsieur a toujours parlé avec un tel aplomb que je n’avais pas le cœur, ou pas l’audace, de lui opposer une résistance trop manifeste. Avec des mines désolées que je cachais dans son épaule, j’ai repris :
— D’accord, mais j’aurais peut-être préféré être un peu moins extraordinaire et te voir plus. Peut-être que ça m’aurait plu, à moi, de te rejoindre toutes les semaines dans un hôtel et de te demander comment va ta femme pendant que tu te déshabilles. Ç’aurait été mieux que de te voir cinq minutes tous les trois mois et de ne jamais te parler. C’est peut-être d’une banalité affolante, mais tout n’est pas mauvais là-dedans. Si les gens font comme ça, ça a forcément des avantages.
J’ai senti au plissement de sa bouche dans mes cheveux que Monsieur faisait la moue. Son dédain s’exprimait ainsi, du bout du visage, et dans la manière qu’il avait d’ôter brusquement son nez de mon crâne, comme si ma vulgarité émettait une odeur désagréable.
— Tu penses que tu aurais tiré un livre d’une histoire que n’importe qui aurait pu vivre ?
— J’aurais été plus heureuse de te voir. Excuse-moi ! Combien des trois cents pages de ce livre ont été écrites parce que je ne te voyais pas et qu’il fallait quand même que je te parle, d’une manière ou d’une autre ?
— Je sais, chouchou, a soupiré Monsieur en frictionnant tendrement mes petits seins, l’air de pouvoir ainsi chasser les doléances que j’avais à lui faire.
— Tu t’en fiches.
— Bien sûr que non, enfin ! Pourquoi est-ce que tu dis des choses pareilles ? Si je pouvais passer plus de temps avec toi...
— Mais tu n’as pas de temps. Tu n’as jamais de temps. Je sais bien. J’en ai marre des phrases qui commencent par « si ».
— Non, je n’ai pas de temps. Je travaille quatorze heures par jour et j’ai une famille.
— Alors pourquoi tu ne me dis pas que c’est fini ?
— Parce que je n’en ai absolument aucune envie !
Qu’est-ce qui m’a le plus frappée, à cet instant précis ? Qu’ai-je pensé en premier, était-ce quel sale égoïste ou il n’a pas envie de me quitter ? Ai-je été d’abord soulagée ou consternée ? J’avais les yeux secs de regarder devant moi, sans rien voir.
— Alors quoi, tu préfères traîner constamment derrière toi une espèce de magma humain qui ne fait que pleurer ou mouiller ?
— Qu’est-ce qu’il faut que je te dise, Ellie ? Que je ne veux plus te voir ? Je ne peux pas te mentir.
— Moi, je ne peux pas tenir comme ça, indéfiniment.
— Que je te dise « c’est fini » ne changera rien à l’envie que tu as de moi, ou à celle que j’ai de toi.
— Je ferai semblant. Je passerai à autre chose. J’ai vingt et un ans.
Décontenancé, Monsieur a repris sa main chauffée par mes hanches. J’ai abandonné son bras qui gisait mollement contre le mien, ajouté d’une petite voix :
— Je ne veux pas être encore amoureuse de toi à quarante-cinq ans. Voilà le revers de la médaille : notre histoire est tellement peu banale que je me souviendrai de toi toute ma vie.
— Et alors, est-ce que ça n’est pas mieux comme ça ?
— Et toi, quand tu auras soixante-dix ans, tu repenseras à moi. On a trouvé le meilleur moyen d’être malheureux.
Et pour la première fois, Monsieur m’a reprise contre lui, demandant :
— Qu’est-ce qu’on fait, alors ?
— Je ne sais pas.
Je voulais lui laisser le temps d’avoir peur. Je voulais le sentir se museler, s’empêcher de me demander plus de précisions, une décision tranchée, me supplier de couper court à cette attente intolérable. Qu’il sache, au moins pour quelques secondes. Mais c’est moi qui ai craqué.
— Je ne vais pas rester comme ça dans ton sillon, éternellement. Ça ne mène à rien. Ça me rend triste.
— Qu’est-ce qui te rend triste ? Fondamentalement ?
Monsieur s’est penché sur moi, sa longue main parcourant nerveusement mon ventre jusqu’à ma fourche, avec une conscience incroyable et irréfléchie de chaque courbe, chaque renflement. En fermant les yeux, on se serait cru dans l’ombre d’un psychiatre particulièrement peu porté sur le protocole.
— J’ai...
Je me suis interrompue brusquement, brisée. Alors que je voulais parler, j’ai senti ma gorge se serrer comme dans un poing, et tourné la tête dans l’oreiller. Monsieur a saisi mon menton entre ses doigts, mais je pleurais et d’ici quelques secondes j’aurais deux rigoles de morve sous le nez, les yeux bouffis, on n’avait vraiment pas besoin de ça.
— Laisse-moi tranquille ! ai-je protesté, en espérant vainement que l’irritation cacherait le bruit des larmes, mes reniflements encore discrets, mais d’un seul coup d’un seul il s’est plaqué contre moi de tout son long corps tiède, attrapant mon visage entre ses mains.
— Qu’est-ce qu’il y a, chouchou ?
— Et puis arrête de m’appeler chouchou. Tu appelles tout le monde chouchou.
— Qu’est-ce qui te rend triste ?
— Intelligent comme tu l’es, brillant comme tu l’es, tu n’as toujours pas deviné ?
— Je te connais peu, tu sais, Ellie.
Entravée, je cherchais par tous les moyens à fuir son regard, espérant lui cacher les larmes et les narines en crue. Mais Monsieur poursuivait.
— Je n’ai aucune idée de ce qui se passe dans ta tête. Ce que tu attends des autres, ce que tu aimerais être, ce que tu attends de moi.
— C’est ta faute, moi...
— Je sais, chérie, je sais, m’a coupée Monsieur en m’embrassant le front. Puis le bout du nez.
— Si tu m’en avais laissé le temps, je t’aurais tout raconté sur moi. Tu aurais pu me connaître mieux que tous les autres, ai-je sangloté, éperdument, et le baiser qu’il m’a donné pour me calmer ou me faire taire avait un goût de sel. Ça me rend triste de ne jamais t’avoir au téléphone, que tu ne répondes jamais à mes messages, que tu ne me rappelles jamais, que tu me donnes de faux espoirs pour me poser des lapins au dernier moment. C’est évident que dans ces conditions, tu ne peux pas apprendre à me connaître. En dix mois de course-poursuite épuisante, tu n’as pas pu te débloquer une minable soirée pour la passer avec moi, et tu as le culot de me dire que tu ne veux pas que ça soit fini !
— Ellie...
— Et, même moi, je ne te connais pas. J’ai écrit un livre sur toi mais je pourrais aussi bien avoir tout faux, puisque je ne sais de toi que ce que tu m’as montré. Peut-être en tout six heures de ton temps.
J’ai eu ce haussement de sourcils fataliste dont Babette dit qu’il permet de m’entrapercevoir dans vingt ans. Ce haussement de sourcils que je hais.
— Voilà, en gros, ce qui me rend triste. Ne pas te connaître, et être une quasi-étrangère pour toi me rend triste. Que ça ne te fasse strictement rien me rend triste.
— Qui te dit que ça ne me rend pas triste ?
— Justement, personne. Tout ce que tu penses, je dois le deviner en demi-teinte. Tu ne me dis rien.
— Ça me rend triste, a dit Monsieur en collant son nez au mien. Ne pas te connaître suffisamment bien, ne pas te voir, ne pas te parler, est une horreur pour moi.
Au fond je voyais bien qu’il aurait suffi de ne rien dire, de rester juste comme ça lovée contre lui avec mon visage gluant pour qu’on en reste là, et que tout reparte pour quelques mois encore, dans des conditions sans doute inchangées, mais toujours avec en filigrane l’espoir de capter son attention, ses faveurs. Cela ferait bientôt un an que nous en étions là. Ça n’était pas au bout d’un an que j’allais me faire une place entre Monsieur et sa femme, isolée des autres filles dans une marge qu’il ne consultait que d’un œil distrait, de temps à autre, quand l’idée lui venait. Dans un infâme bruit de gargouillis j’ai suggéré :
— Mais dis-moi que c’est fini, alors.
— Je ne peux pas faire une chose pareille.
— Qu’est-ce que tu peux être égoïste !
Je me suis relevée en m’essuyant le nez sans scrupule aucun, à présent à genoux devant Monsieur qui, étendu, ouvrait déjà la bouche pour me contredire.
— Tu ne veux juste pas te retirer la possibilité de me baiser quand l’envie t’en prend. Ça me paraît humain, mais comprend que ça puisse me rendre malheureuse.
— Tu savais quand on a commencé à se voir que je n’avais pas de temps. Chaque fois que je te vois, ce sont des minutes volées à mon emploi du temps, à mon travail, à ma...
— Ne commence pas à me parler d’elle.
Elle. Depuis quand parlais-je comme une maîtresse ?
— Ne me parle pas de ta femme. J’ai toujours eu le bon goût de ne même pas la prendre en compte dans les obstacles qui nous empêchent de nous voir, alors ne me parle pas de ta femme. Jamais je n’ai eu la moindre envie d’être en concurrence avec elle.
— Je ne te mets pas en concurrence avec elle, mais c’est aussi parce qu’elle est là que je ne peux pas prendre un plus grand soin de toi. C’est cette vie que j’ai choisie parmi mille autres.
— Ou alors c’est juste que tu t’en fiches complètement.
Monsieur s’est brusquement raidi, et sa main dans les draps a retrouvé ses raideurs préorgasmiques, mais cette fois ça ne présageait rien de bon. Sa voix était comme celle des pères que l’on sait contrariés et qui n’auraient besoin que d’un signe de révolte supplémentaire pour éclater.
— Quand est-ce que tu cesseras de croire que je me fiche de toi ?
— Quand tu auras fait quelque chose pour me prouver le contraire, ai-je répondu en me répétant qu’il ne pourrait jamais lever la main sur moi, même si je le poussais à bout. Quand tu auras le courage de me dire que c’est fini parce que tu n’as objectivement pas le temps de t’occuper convenablement de moi.
— Il faut que je t’appelle davantage ? C’est ça, le nœud du problème ?
— Le problème tout entier est un nœud.
Renfilant ma culotte, une boule dans la gorge :
— J’ai rampé pendant huit mois à tes pieds en espérant que tu finirais par me remarquer, par me parler comme à une adulte. J’ai peut-être eu tort, peut-être que tu as eu tort de me laisser faire, mais le fait est là : je ne peux pas continuer.
— Je n’ai jamais voulu te rendre malheureuse.
— Je sais. Personne ne voulait rendre personne malheureux. Personne ne veut jamais rendre personne malheureux, mais ça arrive.
— Je ne veux pas qu’on arrête de se voir, moi.
Ce ton d’enfant qu’on vient de mettre au coin m’a donné envie de me jeter dans ses bras. J’avais beau y soupçonner la rouerie, la manipulation tortueuse, rien ne me prouvait réellement que Monsieur n’avait pas de la peine. Autant de peine que moi-même, peut-être. Que devoir s’empêcher d’avoir le moindre contact régulier avec moi ait pu lui coûter. Que mon prénom soit devenu douloureux à prononcer, même à penser. J’avais le choix entre me jeter dans ses bras et me haïr de le faire, ou rester campée sur mes genoux et regretter des mois plus tard d’avoir raté une occasion de respirer son parfum, de sentir tout son corps autour du mien. Serrant les poings, j’ai eu un rire comme un claquement de porte, incapable de le regarder.
— Mais moi non plus je ne veux pas qu’on arrête de se voir. C’est peut-être la dernière chose que je veuille faire. Tu crois que j’ai qui, dans ma vie, qui me parle d’Aragon ou de Mandiargues comme toi ?
— On peut toujours en parler, sans baiser, a suggéré Monsieur d’un ton que j’ai trouvé fort honnête.
— Tu sais bien que c’est impossible. L’envie de te toucher continuera à me bouffer. Et tu ne pourras jamais t’empêcher de me tripoter les jambes sous les tables des cafés. Je te verrai aussi peu. Voire moins, encore. Mais toujours suffisamment pour que je me souvienne de ce que c’était, t’avoir à moi. Ça ne changera rien.
— Alors quoi, Ellie ? On arrête de s’appeler, de se parler, de se demander des nouvelles ?
— J’arrête de t’appeler, de te parler, de te demander des nouvelles. Toi, tu continues juste comme tu faisais avant.
— On dit que c’est fini ?
J’ai serré les dents, excédée par cette propension que Monsieur avait de me pousser à bout, un coup après l’autre, inconscient de combien j’avais pu perdre de naïveté loin de lui. C’est peut-être d’ailleurs par provocation que j’ai lâché, le cœur battant :
— Bah oui, c’est fini.
Puis, comme pour moi-même :
— Il faut bien prendre une décision.
J’aurais pu m’évanouir durant le temps qu’il m’a fallu pour me rhabiller. Jambières. Culotte. Robe à col Claudine. Bensimon. Monsieur ne me lâchait pas du regard, et de temps à autre semblait tirer sur un fil invisible qui me faisait tendre le nez vers lui — pour évaluer sa réaction, mais aussi surtout, je crois, parce que j’avais déjà conscience que je ne le reverrais pas. C’était impossible à concevoir. Le calme avec lequel il me suivait des yeux assermentait ma conviction profonde : il savait, depuis le début, que je partais. Que j’étais déjà un peu partie, depuis quelque temps. Et que ma fuite impromptue avait été mûrement réfléchie, consciemment ou pas. Alors pourquoi, pourquoi me regardait-il comme ça ? Pourquoi l’entendais-je presque s’offusquer de ce que je puisse lui échapper ?
J’ai refait ma queue-de-cheval, trois fois, avec deux élastiques différents.
Je me suis assise sur le rebord du lit pour lacer proprement mes chaussures.
J’ai fait semblant d’envoyer quatre messages.
Je gagnais du temps. Je faisais tout sans y penser, morte. Quand enfin, mains croisées sur les genoux, j’ai réalisé que je n’avais plus rien à faire que partir, Monsieur m’a vue tremblotante et a murmuré mon prénom. Tête baissée, sous mes cheveux j’ai vu sa main qui avançait vers moi lentement, totalement ouverte et inoffensive. En une fraction de seconde elle a disparu, et soudain c’est sur mes cheveux que je la sentais, du haut de la tête jusqu’au milieu du dos. J’ai jeté un bref regard à Monsieur, l’air de lui dire mais qu’est-ce que tu veux que je fasse ?
— Pars, disait-il sans mot, ce qui était pire encore que « Reste ».
En un éclair j’ai pris une pleine conscience de la tragédie qui se déroulait dans cette chambre. Quel gâchis immense et complet. Des centaines de personnes venaient de mourir dans un séisme au Chili, la Terre après cela en avait changé son axe, il y avait eu ce truc d’Haïti — et mon seul drame, le seul événement capable de me tirer des larmes était de quitter cet homme, huit petits mois d’une vie, mais autant dire mon existence tout entière. Mes yeux ont dû devenir rouges, comme dans les cartoons, et je me suis littéralement jetée contre lui, terrant le museau dans son cou, gémissant et pleurant à m’en fendre, épongeant la moitié de mes larmes dans sa barbe drue du matin. Monsieur a enfoncé ses ongles si fort dans mon dos que j’en ai gardé la trace, longtemps — quelques jours peut-être : trois croissants de lune d’abord rose, et qui sont devenus rouge et brun. Alors que je sanglotais en silence, ma joue contre sa joue, il a pris entre ses mains mon visage ruisselant de larmes.
— Prends soin de toi, s’il te plaît. Et ne m’oublie pas.
— D’accord, ai-je promis en reniflant.
— D’accord ?
— Toi aussi, prends soin de toi...
— Jure, m’a dit Monsieur en posant son nez contre le mien — entre les longs cils ses yeux gris avaient toujours cette apparente neutralité, à lire comme bon me semblait.
— Je jure, ai-je couiné en m’arrachant ses mains du visage.
A-t-il eu la moindre idée de ce que j’ai pu vivre alors ? Je me tenais debout, mais à peine (et comment Dieu en étais-je capable ?), et Monsieur resté assis gardait l’empreinte gluante de mes joues sur ses joues. Comme il fallait que je parle, sous peine de perdre définitivement la raison, j’ai ajouté comme pour moi-même :
— Ne commence pas à me parler de souvenirs ou d’adieu. Je ne crois pas aux adieux.
— Moi non plus.
— Tu sais, ai-je repris alors que mon menton s’écroulait pour la énième fois, quand j’avais quinze ans j’ai eu mon premier chagrin d’amour. J’ai raté un après-midi de cours tellement j’étais triste. Je me souviens, on avait été avec mon père à la boulangerie pour acheter des fougasses, je pleurais comme une madeleine. Je crois qu’il ne savait pas trop quoi faire pour que j’aille mieux — on ne parle jamais de ces choses avec mon père — alors il m’a dit on recroise toujours les gens qui comptent ou qui ont compté.
Me retournant pour me moucher discrètement dans mon col, j’ai repris :
— Voilà la seule chose à laquelle je puisse penser maintenant, là tout de suite. C’est une phrase complètement nulle.
— C’est une phrase géniale, a rétorqué Monsieur.
— Peut-être un peu des deux, ai-je concédé en enfilant ma veste.
Mi-saison : on était encore en mars, mais mai arrivait au galop. L’air sentait presque l’année d’avant. Les marronniers en fleur. La mangue trop mûre. Un mélange d’Habit Rouge et de poussière, d’encaustique. Le ciel pouvait être aussi bleu. Fallait-il y voir une quelconque conclusion logique, la fermeture d’un cercle que je n’ai jamais pu décrypter ? J’aurais tout le temps d’y penser dans le métro, puisque aucune piste d’aucun iPod ne saurait me distraire. Autour de moi les conversations iraient bon train, les gens s’embrasseraient, riraient, écouteraient les Beatles, liraient leur Cosmopolitan. Le monde continuerait, bordel de merde ! Comment est-ce possible ? Comment des univers individuels peuvent-ils s’écrouler sans avoir la moindre influence sur le monde dans sa globalité ?
Quand je me suis penchée pour attraper mon sac, j’ai souhaité très fort perdre connaissance. Mais ça n’est pas si facile que ça.
— Je ne verrai plus jamais ta culotte, alors, a remarqué Monsieur, d’un ton qui n’était ni spécialement provocateur, ni spécialement drôle, à vrai dire. Neutre. Lisible à l’envi.
Plus jamais. Il y a des mots comme ça, qui accolés l’un à l’autre donnent envie de vomir.
Aucun homme je crois ne vaut cette culotte qui m’avait vue faire mes premières orgies, galoper sur mes premières conquêtes, pénétrer dans mes premières soirées. Ça n’était pas une question de prix — même si à l’époque celui-ci m’avait paru tout à fait exorbitant : les mains les plus nobles, les plus précieuses, avaient tiré sur ses élastiques comme sur les cordes d’une harpe. Les yeux les plus estimables avaient dévoré ma chair grasse sous cette dentelle cirée. J’en avais mouillé le fond un nombre considérable de fois, dans les endroits les plus extraordinaires. Au Baron, chaperonnée par Olivier Destelles. Quelques semaines après, bourrée de MDMA je déambulais dans l’appartement de Thomas Pariente, ne portant qu’elle et un carré Hermès. Bien des années plus tôt, Alexandre en la voyant, à peine sortie du petit sac précieux Agent Provocateur, l’avait baptisée ma « culotte à arrêt cardiaque ». Toute ma vie sexuelle était écrite sur son fond en satin noir. J’avais perdu du poids, grossi encore, et encore reperdu, mais jamais elle ne m’avait fait l’affront d’être trop lâche ou trop étriquée. Comme par miracle le tissu se refermait autour de moi. Cette culotte m’appartenait.
— Tiens, ai-je dit à Monsieur, avec un sourire malade.
À peine était-elle dans ses mains que sans me lâcher du regard il la portait à son nez, humant l’empreinte de ma chatte avec les paupières alanguies d’un parfumeur devant une essence exquise. Voilà pourquoi j’avais aimé cet homme — la raison première qui avait précipité tout le reste : pour le recueillement dans son visage lorsque je lui ouvrais mes jambes. Pour cette gourmandise de tous les sens.
— Elle est beaucoup trop belle pour que tu me la donnes, cette culotte, a remarqué Monsieur dont les doigts s’entremêlaient dans la dentelle.
— Cette histoire l’était aussi ? ai-je répondu avec une intonation fataliste qui m’a paru ridicule, un ton d’actrice de sitcom.
Il m’a souri.
Quand j’ai posé le premier pas vers la porte, je me suis trouvée étrangement légère pour quelqu’un qui ne reverrait jamais Monsieur. Je bougeais comme si l’air n’avait plus aucun poids. Le plancher sous moi a eu l’indélicatesse totale de couiner : j’aurais voulu m’échapper sans le moindre signe tangible de départ. Je sentais dans mon dos les yeux de Monsieur scannant une dernière fois ma silhouette déculottée (cette promesse de nudité ayant toujours eu sur lui un effet cataclysmique), et lui que j’avais connu si bavard n’osait pas briser le silence d’une manière ou d’une autre. Mais peut-être avait-il deviné qu’il n’y avait rien à dire. Qu’il y avait une douleur nécessaire, comme pour l’extraction d’une écharde, contre laquelle aucun mot ne pouvait rien.
J’ai ouvert la porte, me suis battue au sang une dernière fois pour ne pas faire demi-tour ; dans la chambre et dans le couloir l’absence de bruit était identique. À l’intérieur c’était un silence qui hurlait. Dehors, c’était un silence de deuil. Me mordant les lèvres j’ai tiré la poignée, une dernière bouffée d’air plein d’Habit Rouge est venue me caresser la joue, et ce fut tout.
Ce fut tout.
L’impression de s’en être bien tirée est quelque chose d’éminemment fragile. Quand je me suis remise à marcher, la moquette m’a semblé moelleuse, d’un moelleux écœurant. L’odeur des lis en vase était intolérable, les murs beaucoup trop orange. Je ne craignais rien tant qu’entendre Monsieur bouger là, à quelques mètres, se déplacer dans la chambre. Le cliquetis de la poignée.
J’ai dévalé les marches quatre à quatre, suis passée devant la réception comme un courant d’air, incapable de jeter le moindre regard à cet hôtel dans lequel je ne pourrais jamais revenir, jamais, marmonnant « merci, au revoir » d’une voix aussi fantomatique que le reste (encore aujourd’hui je ne peux pas donner le nom de cette noble enseigne du dix-septième sans être prise d’une nausée générale. Je dis ce mot et pendant une dizaine de secondes mes interlocuteurs, le monde environnant, la musique comme le silence se figent et perdent leurs couleurs, finissent par ressembler à ces photos argentiques qui ne font jamais sourire sans un pincement au cœur).
C’était un midi rue des Dames. Debout sur le petit escalier je regardais, incapable de trouver mon air, le flot continuel des passants gris. Les immeubles me semblaient culminer à des hauteurs vertigineuses, les fenêtres avaient l’air d’yeux morts. Sans grande conviction, j’ai avancé un pied et descendu une marche, un jeune cadre dynamique m’a évitée de justesse en grommelant « pardon ! » de ce ton qui est tout sauf celui de l’excuse — et j’ai rebondi comme un chat là d’où je venais, sur le seuil de la porte d’entrée. J’avais l’impression d’être beurrée, maladroite comme on l’est après trois verres. Et seule, surtout. Perdue. À mi-chemin entre deux catastrophes, celle d’être absorbée dans la vague de toutes ces insignifiances agglomérées, et celle de retourner dans la chaleur cotonneuse de l’hôtel où Monsieur m’attendrait, avec un sourire de piège à loup. Je me suis souvent demandé comment les gens à part moi vivaient cette perte totale de repères et de motivation ; si des phrases en italique naissaient à leur esprit comme au mien, ou plutôt surgissaient sans la moindre sollicitation.
Si tu retournes là-dedans tout est foutu. Et si tu t’en vas c’est pareil. Que te reste-t-il, au final ? Rien. Aucune envie de lire, d’écrire, de baiser ou de voir des gens, aucune envie de dormir ou d’être seule, mais que me reste-t-il, putain ? Ai-je seulement pensé en ces termes, je ne reverrai jamais Monsieur ? Ne le fais pas. Si tu le fais tu hurles. Tu ne le reverras jamais, ni à la clinique, ni chez Philippe, ni à l’hôtel, ni dans sa voiture — nulle part. Aucun endroit sur cette terre ne vous rassemblera plus. J’ai aimé Monsieur plus que tout au monde. Je ne le reverrai pas. Nos deux vies seront à présent parallèles, je... je continuerai à grandir sans qu’il en sache rien. Je ne saurai rien de sa vie. Il t’oubliera, forcément. Ou pire encore, il ne t’oubliera jamais.
— Aïe.
Tu ne l’oublieras jamais. Tout ce qu’il me reste sont ces souvenirs mais mon Dieu je ne me souviens plus de rien, mon Dieu j’ai même oublié son visage, son visage qui n’a jamais accepté d’être le même en photo. Je n’ai que des flashs — oui, et bientôt ils disparaîtront comme le reste. Même si tu écris. Écrire n’a jamais empêché le temps de passer et d’emporter tout sur son passage. Qu’est-ce qui est le plus terrible ? Oublier ? Ou le contraire ? Mais je ne veux pas, moi ! Je ne veux pas oublier ! Je ne veux pas qu’il m’oublie, ô Seigneur, qu’il finisse par oublier mes fesses ou mon odeur ou tous ces messages que je lui envoyais, mon nom et ma pitoyable dévotion, ma dévotion canine pour lui, je — oh, qu’importe l’oubli après tout puisque je ne le reverrai JAMAIS. Respire. Je ne peux pas respirer. J’ai peur, je meurs de peur. De froid. Je... assieds-toi. Ne t’écroule pas devant ces gens. Assieds-toi et sors une clope. Tiens-la dans tes petits doigts qui tremblent. Oh, je ne veux plus être moi. Je veux me réveiller quand le nom de Monsieur aura disparu de ma mémoire vive, quand le souvenir de lui me fera sourire franchement. Est-ce que ça arrivera un jour ? Est-ce que j’en suis seulement capable ? Pourras-tu jamais regarder une photo de lui sans avoir l’impression de prendre une gifle au ralenti ? Je ne veux plus être moi. Je ne pense pas pouvoir tenir cette souffrance plus de quelques minutes. Ou plutôt je sais que je la tiendrai — je sais que je prendrai le métro normalement, que je retrouverai mon chemin normalement, même si je pleure ou que je suffoque ou que je morve pendant tout le trajet, après tout ça qu’est-ce que ça peut bien faire ? J’ai envie de vomir. Je vais vomir. Avale cet amas de salive. Respire, respire. Ne fais pas l’erreur d’oublier de respirer.
Si je me souviens aussi bien de ce moment, éphémère au demeurant, c’est que Monsieur m’a retrouvée ainsi, assise adossée contre le mur, en haut des marches qui m’isolaient de la foule, les yeux écarquillés, les joues baignées de larmes qui me piquaient comme du citron, étouffant mes glapissements d’angoisse dans mes mains. J’ai juste perçu une ombre près de la mienne — je m’en fichais. J’avais si peur et le ventre tellement entortillé que je ne sentais rien, ni honte ni besoin particulier de retrouver ma dignité. J’aboyais en sourdine. Tout était trop grand. Je ne comprenais pas qu’on puisse me laisser marcher seule dans une ville aussi grande. Qu’on puisse me faire confiance à ce point.
J’ai jeté un coup d’œil à ma gauche, dégagé de mon front une mèche trempée de sel, vu Monsieur et sa veste de costume, sa poche déformée par ma culotte. Je n’ai pas arrêté de crier. Il avait dû percevoir dès ma fuite dans le couloir que mes genoux ne me porteraient pas loin. Ça n’était plus si grave ; je n’avais jamais que vingt et un ans. C’est un âge auquel on galope à une vitesse qui empêche de sentir la douleur ou la fatigue ; ça vous prend comme ça, sur les marches d’un hôtel, en pleine course folle.
— Je t’en supplie, ne pleure pas, m’a-t-il dit d’une voix douce au point que j’en ai eu mal, j’ai abaissé mes mains pour gargouiller quelque chose, Monsieur a cru que j’allais le toucher, et avant que je puisse articuler quoi que ce soit il a sorti de sa poche intérieure un grand mouchoir en soie couleur os, qui en bas à droite portait ses initiales brodées en gris : C.S.
— Prends, ai-je entendu, et une demi-seconde plus tard je tenais entre mes doigts ce que l’Homme a probablement fait de plus exquisément velouté, un tissu qui était déjà un câlin sans bras et sans torse, mais une caresse, assurément.
Au prix d’un effort de tout mon être, j’ai esquissé un sourire à Monsieur qui me souriait aussi, cachant derrière les ridules au coin de ses yeux une ombre de chagrin, insoupçonnée jusqu’à ce jour. Longtemps nous nous sommes regardés comme ça, sans conscience de rien. Puis mon cœur que je croyais déjà en miettes s’est brisé une énième fois, j’ai enfoui mon visage dans le mouchoir qui sentait Guerlain, ouvert la bouche — mais Monsieur avec l’air de s’enfuir a baissé les yeux avant de descendre à toute vitesse les quatre petites marches qui menaient à la rue. Tendant le cou à m’en faire mal, je l’ai suivi pendant quelques mètres, me repérant au bleu de son écharpe — mais plus loin il a tourné, ou disparu comme il a toujours su le faire, et il n’y avait plus qu’Ellie, rue des Dames, Ellie et son mouchoir plein d’Habit Rouge.
— Aïe, ai-je balbutié à nouveau, d’une voix caverneuse.
Parfois on extrait une écharde. Parfois on s’extrait d’une écharde. Le reste importe peu. Le reste n’est que ce long processus de désamour qui ramène toutes les petites filles à des rivages où elles désapprennent la douleur, la compromission, l’abnégation, le tourment — où les chagrins sont moins poignants et le plaisir moins dense.
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