Mr.

Emma Becker · Chapitre 23 sur 32

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Mr.

Août

 

Mardi.

Me voilà depuis une semaine à Berlin, entourée par toutes ces filles adorables et adorées, parmi lesquelles la désormais légendaire Lucy, que j’ai accueillie d’une grande tape virile dans le dos — c’était ça ou les plus délicates et indicibles des caresses, il fallait trancher. Le premier jour, il faisait un soleil de plomb et j’ai initié les Petites à l’art de la clope allongées dans le Monbijoupark, en sous-vêtements, nos enceintes portatives toujours à côté. Je les regardais toutes, les unes après les autres, estimant combien de temps il leur faudrait pour ne plus jamais vouloir repartir d’ici. Au bout de cinq minutes étalées en étoile de mer sur l’herbe douce, elles ont très distinctement cessé de se battre. Je les avais prévenues.

Au beau milieu d’une partie de tarot, Lucy m’a subtilisé Monsieur — donc tout ce que j’ai pu écrire sur elle n’est plus un secret ; elle était tellement concentrée qu’il fallait constamment lui rappeler quand jouer et quelle couleur on appelait. L’estomac noué, j’essayais de deviner ce qui pouvait bien se passer dans sa jolie tête, derrière ses grands yeux sombres, si elle croyait parcourir une fiction ou bel et bien les méandres de mon imaginaire sexuel torturé, sur lequel Monsieur et elle règnent à présent sans partage. Secret défense ; elle a calmement reposé le cahier, sans mot dire, comme s’il était inutile de débattre des heures de pourquoi lorsqu’elle est dans les parages je ne pense plus à Monsieur mais à elle, pourquoi sa queue ne me fait plus autant d’effet que l’idée de son corps nu.

Jeudi.

Si je meurs autant d’envie de sexe, c’est sans doute parce que Zylberstein et Landauer m’appellent tour à tour, avec une voix sournoise de médecin qui prend des nouvelles d’une patiente à la diète. Depuis dix jours que je suis expatriée, je me contente de mes petits doigts pleins d’encre, et voilà bien une chose qui semble leur poser un sérieux problème d’ego — puisque, aussitôt la conversation finie avec Landauer, Octave m’a appelée pour être bien sûr qu’on lui avait dit la vérité : Ellie Becker est partie pour un mois entier sans homme. La belle affaire.

J’aurais pu, pour la beauté de la phrase, appuyer bien plus la nuance : « un mois sans homme ». Mais mêler Lucy à tout ce cirque sexuel, graver son nom dans la mémoire de ces garçons et montrer des prétentions qui ne s’appuient pour l’instant sur aucun fondement valable, c’était un peu gros. J’ai eu peur de me porter l’œil, alors j’ai fait mine de porter ma croix, bravement, assurant avec le plus grand calme qu’une période de jeûne me reposerait les nerfs.

Ce dont je ne suis pas persuadée.

Et de toute façon, parler de jeûne n’a aucun sens puisque depuis mon arrivée fracassante à Berlin je n’ai pas loupé une occasion de me faire jouir dans mon petit lit inconfortable — activité assimilable à un doudou vu que malgré les voyages, malgré les changements de résidence et le chamboulement des habitudes, le monde dans lequel je m’égare pendant dix minutes tous les soirs ne change jamais. Les protagonistes et leurs attitudes restent immuables : Monsieur, Lucy. Et moi au milieu, montrant une bonne volonté qui se plie à tous les vices, improbables ou indicibles.

J’ai rejoint les filles à Viktoriapark, dans Mehringdamm. Il faisait tellement chaud que nous nous sommes vautrées sur les pelouses en maillot de bain, enveloppées dans une bonne odeur d’herbe et un goût de bière miellée qu’on ne retrouve pas ailleurs. Par un hasard qui n’en mérite même pas le nom, lorsque j’ouvrais les yeux, j’apercevais Lucy, encadrée par les deux pointes de mes hanches.

En repartant, sur Kreuzbergstrasse nous avons déniché une sorte de coffee-shop sournoisement déguisé en magasin de camping. Le vendeur n’avait pas d’herbe (évidemment) mais nous a refilé une quinzaine de graines magiques. À l’heure où j’écris, nous trottons plus que nous ne marchons vers Wedding, et je détiens dans mon sac de quoi passer une très bonne ou une très mauvaise soirée.

Ai-je déjà dit que Monsieur était plus fort encore que toutes les drogues ? Aucun paradis artificiel ne peut le maintenir loin de mes pensées. Les filles et moi avons fait une telle mascarade pour prendre ces graines que je n’étais plus concentrée que sur elles, sur l’amour dense que je leur portais. Nous déambulions de la salle de séjour à la grande cour ombragée, au gré de nos nausées, Lucy menant la marche d’un pas cassé par la main qu’elle gardait sur son ventre. Parlant peu. S’arrêtant au milieu de nos phrases lorsqu’une vague désagréable dans l’estomac nous rendait tout effort insupportable. Au début nous n’étions que quatre, assises près des garages à vélo — les autres avaient décidé de s’allonger. Lucy fumait une clope avec l’air d’endurer bravement un calvaire interminable, et je tentais tant bien que mal d’oublier mon propre mal-être pour maintenir le moral des troupes au beau fixe, à grands coups de jeux de mots de CP : Alice par solidarité sororale s’arrachait un long sourire douloureux puis replongeait la tête dans ses épaules. Flora, en tailleur sur la pelouse, se grignotait les ongles en regardant dans le vide. Les silences alors n’avaient rien d’embarrassant : ils constituaient un temps de mise en commun de nos fardeaux respectifs, les courbatures aux cuisses, la respiration courte et une furieuse envie de rendre tripes et boyaux. J’avais tout de même un peu peur de commencer à considérer l’hypothèse de s’être fait avoir par ce connard de vendeur, mais brusquement il faisait si beau et si chaud, l’air sentait si bon que le fiasco semblait impossible. J’attendais.

— Allez, haut les cœurs ! ai-je braillé, assez fort pour m’agresser moi-même — et une crampe au ventre m’a muselée aussi sec.

Alice a pris le parti de se redresser, pour venir allumer une cigarette à côté de moi, contre le mur.

— Ça fait combien de temps qu’on a pris les graines, maintenant ? a-t-elle demandé à voix haute.

— Bientôt une heure, a répondu Flora d’un ton laconique, avant de se lever également, clope au bec. Du feu, s’il vous plaît.

Le bras doré de Lucy s’est tendu, prolongé d’un briquet.

— Tu crois que ça va durer encore longtemps ? l’ai-je entendue demander, dans un flot de fumée.

— La gerbe ? Il me semble que ça devrait s’arrêter bientôt.

En réalité, je n’en savais rien. J’étais déjà bien contente d’avoir pu maintenir le contenu de mon estomac à sa place habituelle. La possibilité d’être nauséeuse comme ça pendant huit heures ne m’avait même pas effleurée — c’eût été à pleurer.

— Vous vous sentez déjà bizarres ? a lancé Flo à la cantonade.

— Impossible de te répondre, a répondu Lucy. J’ai des courbatures horribles dans les hanches. Dans les hanches ! Ça ne m’était jamais arrivé.

— Moi, je me sens bizarre, ai-je répondu en esquissant un rictus étrangement crispé.

— Toi, t’as surtout les yeux full dilatés, a ajouté Alice en se penchant pour coller presque son petit visage blond au mien, étudiant mes pupilles de ses pupilles d’un noir à faire se pâmer Lovecraft.

— C’est l’hôpital qui se fout de la charité, ai-je répondu en me ruant sur la porte vitrée pour regarder mes yeux.

— C’est maintenant qu’on serait mal si les flics arrivaient, a ri Alice en se fixant intensément.

Incapable de retenir un rire comme un hoquet, je me suis aperçue que je ne parvenais pas non plus à cesser de sourire. Quelque poison contenu dans les graines forçait les muscles de mon visage à la contraction.

Cinq minutes plus tard nous hurlions de rire dans la cour intérieure, légères comme des plumes, le ventre enfin dompté. Pour dire à quel point tout allait mieux, Alice ou moi suggérions d’aller chercher la musique lorsqu’une locataire cacochyme du cinquième nous a depuis son balcon menacées d’appeler la police. Nous nous sommes carapatées comme des vermines dans l’appartement, tentant de passer à quatre par la même porte au même moment (mon bras en garde une estafilade plutôt élégante, que je presse toute seule pour retrouver l’ombre de cette douleur — de cette euphorie). Clémence alors est sortie de la chambre où elle faisait une sieste pour calmer ses nausées, puis Claire et Anne-Lise, et enfin Hermance qui n’a montré son nez qu’en nous entendant sangloter de rire. Il y a une scène que je reverrai toute ma vie : dix minutes après sa triomphale arrivée, alors que nous nous décrivions mutuellement cette impression inconnue d’être heureuses tout le temps et à tout propos, lovées les unes contre les autres sur les canapés comme une portée de petites chattes, Hermance brusquement s’est levée comme un ressort, le visage dans ses mains fines. Persuadées qu’elle venait de se faire mal d’une manière ou d’une autre, Clémence et Alice se sont redressées comme des suricates, piaillant Hermi Hermi Hermi — et je ne parvenais pas à m’arrêter de rire, putain ! Hermance a poussé un hululement totalement indescriptible, déplaçant ses mains sur son abdomen agité de spasmes, et Flo en voyant des larmes qui diluaient son mascara s’est écriée :

— Mais elle pleure ! Hermi pleure !

Et elle pleurait bel et bien, mais de joie. C’est ce que nous avons fini par comprendre quand, en se faisant frictionner le bras par une Lucy encore un peu inquiète, elle a hoqueté :

— Je ne sais pas pourquoi je pleure ! Je ne sais même pas si je pleure ! Tout est parfait, tout, tout, tout ! Cette ville est parfaite, vous êtes parfaites, la musique est parfaite !

Son menton s’est mis à trembloter violemment et d’une voix de petit violon aigu, elle a ajouté :

— Ça me fend le cœur !

Et en sanglotant de plus belle elle s’est resservi un verre de punch.

Nous avons eu plusieurs moments de grâce de ce genre au cours des sept heures qui ont constitué notre soirée. Ce sont d’ailleurs les seuls souvenirs précis que j’en garde : Alice, prise d’une mollesse inexplicable, s’est trouvée incapable de tenir son assiette de spaghettis et sans tenter le moindre geste a tout renversé sur sa robe. En riant. Plus tard, assise en tailleur dans le fauteuil d’osier entre les deux canapés, j’ai entrepris de trouver pour chacune des petites une description à la Maison Tellier. C’était le but premier de la discussion, trouver le type de femme correspondant à chacune, tout comme dans le bordel de Maupassant on trouvait la Belle Blonde, la Belle Juive, la Normande. Mais face à tous ces visages différents, face à ces corps jurant tous les uns avec les autres, à ces cheveux impossibles à confondre ou à définir, j’en ai perdu mon latin. Je me foutais bien des arguments de vente qu’une mère maquerelle aurait choisis pour tenter le client, puisqu’il me semblait tout à coup être le seul client, posséder les seuls yeux capables de voir combien elles étaient belles. Elles étaient toutes à mille lieues au-dessus d’un bas désir animal rapidement assouvi. Les enfermer dans un type de femme me semblait un crime de lèse-majesté. On parlait de sensualité, d’une aura de sexe particulière et personnelle — on en parlait même trop. Imperceptiblement les longs membres charnus se relâchaient sur les coussins, les paupières alanguies tombaient sur leurs pupilles sombres, et tous les éléments de ce petit troupeau charmant s’abandonnaient les uns après les autres, complaisamment, à la flatterie et aux caresses des mots les plus baroques de mon répertoire. Garder un langage châtié me demandait un effort d’abnégation auquel je me soumettais tant bien que mal — car pour Flora, par exemple, je ne trouvais guère à expliquer d’autre que cette image inventée d’elle, culbutée dans un grand lit en satin, bouche ouverte mains crispées dans un oreiller gigantesque. Loin de savoir décrire avec des mots suffisamment racés la joliesse étrange de son visage, je ne la voyais que pâmée dans les bras d’un homme totalement interchangeable.

— Flora ne ressemble à personne d’autre, ai-je conclu d’une voix molle comme du caramel, en repliant mes jambes sous moi.

— Lucy, maintenant ! a annoncé Clémence.

Lucy, elle a tout simplement des yeux qui sentent le cul et je vais la bouffer toute crue dès que vous aurez le dos tourné, ai-je pensé en regardant la concernée, accroupie près de la table basse, qui attendait son jugement avec un demi-sourire de sphinx, consciente de la difficulté que je pouvais ressentir. Me composant une mine convenable (mais qui n’était sans doute qu’obscène), j’ai soupiré :

— Lucy... Lucy, c’est Lucy. Vous savez toutes bien que c’est indescriptible.

Visiblement flattée, sans se départir de son sourire qui allait s’élargissant, elle a baissé les yeux.

Satisfaite de mon petit effet, j’ai croisé et décroisé les jambes, prises de violents accès de chaleur dans les cuisses.

Plus tard encore, elle et moi avons fait un tour de balançoire dans le square qui séparait leur rue en deux. Me projetant trop haut, j’ai cru que j’allais être absorbée par ce ciel littéralement brodé d’étoiles, plus brillantes que jamais. Effarouchées, mes pupilles trop dilatées créaient des halos autour de chaque lumière. Je voyais le monde en aquarelle ; des kilomètres semblait-il au-dessous de moi, Lucy suivait mon ascension en poussant des glapissements ravis. Fermer les yeux, quand la loi de gravité brusquement me rejetait en arrière, m’amenait à des nausées euphoriques, où l’ivresse du vertige et cette inégalable sensation de liberté égalaient presque un orgasme. Mes cheveux se rabattaient violemment sur mon front et je relâchais mon souffle en palpitant du bas-ventre, derrière mes paupières closes le nom de Monsieur clignotant comme un néon.

Monsieur.

Qu’on m’explique un peu ce que Monsieur est venu faire là. Pourquoi, même absorbée comme je l’étais dans nos promenades sans queue ni tête, dans nos jeux de mots vaseux, pourquoi alors que je ne voyais que Lucy l’ai-je laissé reprendre sa place ? Et à quel exact moment de la soirée cela s’est-il produit ?

Nous étions encore à l’appartement, je crois. Oui, j’en suis sûre. Dieu sait pourquoi j’étais en maillot de bain. Alors que la discussion battait son plein, je me suis la mort dans l’âme extirpée de mon fauteuil pour aller faire pipi. Coup d’œil dans le miroir ; le genre de regard vitreux qui ne m’aurait pas laissé la moindre chance face à mes parents. Mon reflet me fascinait, un peu comme lorsqu’on se voit dans une glace qui ne réfléchit pas le regard. Debout, brusquement peu soucieuse de ma vessie proche de l’éclatement, je remuais mes mains, étudiant gravement leur trajet, avant de me caresser les joues. Voilà qui était amusant, très amusant, même ! Une jeune femme qui me ressemblait terriblement juste en face de moi, portant le même maillot noir, avec les mêmes cheveux décoiffés, le même sourire incohérent. J’entendais un constant bruit de grésillement.

Lâchant à regret le miroir, je me suis assise lourdement. Et tandis que j’accomplissais ma corvée humaine, gloussant à mes propres pensées, la porte s’est entrebâillée. Sans doute un petit courant d’air — mais c’est une évidence qui ne m’a effleurée que quelques heures plus tard, car à ce moment précis, sans nourrir la moindre peur ou le moindre sentiment d’irréalité, j’ai cru que Monsieur venait de se manifester. Et pourquoi pas, après tout ? Pourquoi aurais-je les hallucinations les plus improbables du monde, mais pas la moindre concernant le plus grand problème que j’aie jamais eu ? Moi, mon maillot sur les chevilles, assise sur le trône nue comme un ver, mes grands yeux sombres rivés sur l’entrée — autrement dit sur Monsieur, qui se tenait immobile dans l’encadrement de la porte. Monsieur, son regard planté dans ma chair comme un harpon, avançant lentement avec un sourire à la fois sournois et appréciateur. Disant par chaque battement de cil c’est moi ma poupée, moi et ma queue qui n’a jamais cessé de bander pour toi, pour toi dans cette position par exemple, toi en train de pisser avec ta petite fente rose vif déjà trempée, parce que tu l’es sans doute — si tu as une hallucination pareille c’est avant tout parce que ça te fait mouiller, non ? Dis-moi la vérité, ma douce petite salope : au début, l’idée de me laisser te voir te dégoûtait, mais en y pensant bien ça t’excite autant que moi, non ? Voilà bien un terrain sur lequel Lucy ne pourra pas me battre (et le peut-elle, vraiment ? Ellie ?), tes idées toutes neuves de faire pipi devant moi sorties dirait-on de nulle part. Elle ne comprendrait pas. Elle est trop jeune — alors que moi, Seigneur, j’ai l’âge auquel plus rien ne choque. Les pires perversions auxquelles tu pourrais penser ne me surprendraient pas, parce que je les connais sur le bout des doigts et surtout, Ellie, surtout parce que j’ai toujours soupçonné ces vices grouillant en toi comme de la vermine. Alors, dis-moi : tu pensais vraiment pouvoir m’oublier tout un été ? Quelle rigolade. Je suis là, à présent, et on va bien se marrer.

Et je souriais, d’un sourire de chienne, à l’entrebâillement vide. Monsieur se penchait sur moi pour me prendre avec ses doigts lorsque Alice a balancé un coup de pied d’ivrogne dans la porte. Monsieur a éclaté comme une bulle, et j’ai secoué la tête, sonnée.

— Magne-toi, faut que j’y aille ! a-t-elle vociféré, d’un ton de poivrot.

Plus tard, nous sommes allées dormir. Flora et Alice m’avaient gardé un lit dans leur petite chambre. J’étais partie pour m’offrir un de ces orgasmes qu’on étouffe en bouffant l’oreiller, quand derrière mes paupières closes Monsieur est revenu, tout en regards serpentins, en sourires comme des fessées données à pleine main, l’air de dire « où en étions-nous ? ».

Là, Monsieur. Juste là.

Lundi.

C’est dans un petit musée confidentiel de Berlin, lors d’une exposition sur la photographie érotique en noir et blanc, que Monsieur a repris sa place, avec une intransigeance d’amant rancunier. J’arpentais rapidement les couloirs dans l’espoir de semer un groupe de touristes quand je les ai vues. Vues, pas remarquées. Pas immédiatement.

« Aubrey Beardsley pour Salomé d’Oscar Wilde », ai-je lu négligemment, avant que mes neurones ne se connectent, à une vitesse supersonique, et que je me souvienne des mails qu’il m’écrivait, dont l’un d’eux évoquait cette pièce, ces illustrations. J’ai cru que j’allais pleurer ou hurler d’envie de le voir, au beau milieu du musée, au nez des gardiens et dans ce silence d’église.

L’idée sournoise a décanté une nuit en moi. Au matin, alors que le jour était encore un peu rose, je lui ai envoyé :

— Des dessins de Beardsley pour Salomé, à une expo. Magnifique.

Surprise des surprises, alors que je m’y attendais aussi peu qu’à un coup de canon, Monsieur quelques minutes plus tard s’est manifesté :

— Quel musée ?

— À Berlin.

— Est-ce que tu as vu Von Bayros et Kokoschka ?

Dieu seul sait pourquoi, Monsieur au sujet de l’Art se montrait soudainement intarissable. Toute ma journée ne fut plus qu’une conversation, rythmée par le U-Bahn et les repas devant mon Facebook. Monsieur m’expliquait tout très doctement, scandalisé par cette zone d’ombre dans ma culture. Je venais de poster ma longue lettre brûlante — qui s’ornait à la fin d’un rendez-vous : mardi 14 septembre. Alors que j’écoutais les Rolling Stones en me rendant chez Catherine, je lui ai demandé :

— Au fait, tu as reçu ma lettre ?

Ce qui constituait visiblement un exemple parfait pour étoffer ma théorie du Message de Trop, puisque Monsieur mystérieusement s’est tu.

Avant de conceptualiser ce phénomène, je me torturais mentalement à essayer de deviner ce qui dans mes textos avait pu consterner, vexer ou effrayer Monsieur au point qu’il rompe le contact. Je n’avais pourtant pas l’impression d’avoir été oppressante en lui parlant de mes journées d’écriture. Mais j’ai fini par comprendre : quelquefois, poussé par Dieu sait quelle pulsion de vice, Monsieur accepte de me répondre. L’échange peut s’étendre à deux ou trois messages envoyés à un rythme languissant, mais atteint très rarement plus, car à un moment (que seul Monsieur peut définir) un de mes messages emportés par l’enthousiasme se heurte à un mur — le Message de Trop. Personne sinon Monsieur ne sait quand et pourquoi il intervient — mais avec le temps et l’expérience j’ai fini par renifler les impasses, de manière assez juste. Les banalités passent à la trappe en premier. Les avances pressantes également, celles qui demandent avec un peu trop d’insistance une date, un repère chronologique concret, ne tiennent pas Monsieur en haleine bien longtemps. Ajoutons-y un autre élément, insondable celui-là : Monsieur contre toute attente, avec une goujaterie telle qu’elle en devient presque comique, sait aussi me tourner le dos au beau milieu d’un échange torride, alors que je bave déjà sur le clavier de mon téléphone. N’a-t-il pas ainsi laissé en poste restante un mail lourd de photos de mon cul ? Je me serais giflée.

À croire cependant que l’on s’habitue à tout, j’ai fini par accepter cette idée d’une communication parcellaire, menée par les pulsions imprévisibles de cet homme.

Je suis donc arrivée chez ma tante berlinoise avec mon portable muet. Elle faisait la sieste — et de rage de m’être à nouveau enfilée dans un cul-de-sac j’ai noirci dix pages de Monsieur en fumant mon quota journalier de Lucky Strike.

Deux heures après, le personnage éponyme depuis le côté jardin :

— Tu l’as postée quand ?

Moi (frénétiquement) :

— Il y a une semaine. C’est bizarre, un de mes amis a reçu la sienne hier, et je l’avais postée plus tard.

Monsieur (grondant) :

— Comment ça ? Quelle lettre, quel ami ? Tu envoies la même à tous tes « amis » ?

Moi (après avoir éclaté d’un rire impressionné par tant de culot) :

— J’ai bien le droit d’envoyer des lettres à qui je veux, et je ne baise pas avec tous mes amis ! Qu’est-ce qui a bien pu te donner l’idée saugrenue d’une même lettre en plusieurs exemplaires ?

Tu l’as eu, ton Message de Trop, ai-je pensé trois heures plus tard, en m’empiffrant de muffins devant une version allemande des Feux de l’amour (la déception et l’attente induisent des comportements puérils qui passent toutes les frontières).

— Sale Monsieur de merde, grommelais-je plus tard encore dans le U-Bahn.

À Babette j’ai envoyé :

— Ou alors, je me trouve un Monsieur cool, pas un Monsieur de pacotille comme celui-là.

Ajouté en appendice :

— Le problème, c’est qu’il n’y a qu’un Monsieur.

Et puis, n’ayant jamais été moins à propos, à Mehringdamm il m’a appelée. Au milieu de mon trajet j’ai bondi comme un lapin hors du wagon, trouvé une place sur un banc vide, laissé passer deux trains espacés chacun de sept minutes, alors qu’il fallait que je sois chez moi à vingt et une heures précises. Vous comprenez, je devais l’entendre parfaitement, sa belle et profonde voix caressante, sa belle voix qui s’infiltre dans les robes et délace les bottines. J’avais passé un mois sans ce son et ce serait un mensonge d’écrire, juste pour la beauté du terme, « je ne me souvenais pas que ça pouvait être si bon ». Je me souvenais de tout, pas un détail ne s’était évaporé. Je me souvenais avec une précision crucifiante que Monsieur au téléphone était si atrocement, si détestablement bandant. Je n’ai pas été surprise ; juste pénétrée. J’ai mis cinq bonnes minutes à réaliser que je me frottais le long de mon banc, au vu et au su de tout le monde. Le rire de Monsieur, surtout, me provoquait des sourires très sales, et l’envie dévorante de tester mes meilleurs traits d’esprit pour en avoir encore, encore, de ce rire frais et large, éclatant comme un orgasme dans le combiné. Monsieur voulait aller à Berlin. Le ton impératif qu’il a pris pour me dire « emmène-moi » balayait d’un revers du bras ces quelques mois où il n’a cessé de m’échapper. Comme toujours, Monsieur m’a parlé comme si nous venions juste de sortir du lit. L’idée même de l’interroger sur ses dérobades était obsolète.

— C’est déjà la croix et la bannière pour t’avoir au téléphone ! me suis-je exclamée, et Monsieur, sans la moindre sollicitation de ma part, m’a parlé de congrès factice à Potsdam, de week-end prolongé main dans la main, pétard au bec dans la plus tendre ville du monde, de moi en guide spirituel des nuits berlinoises, Monsieur m’a parlé sans vraiment tout dire de ces nuits devenues des jours redevenus des nuits, allongés nus sur le lit défait de notre hôtel à Friedrichshain. Étant moi-même en plein cœur de la ville, emplie du bon air chaud du U-Bahn, je n’osais même pas imaginer son épaule contre la mienne sur le banc, de peur d’en crier de hâte. J’adorais y penser. Je me persuadais que d’une manière ou d’une autre on pourrait y arriver, si seulement Monsieur pouvait — si seulement Monsieur voulait.

— Tu es jolie, aujourd’hui ? m’a-t-il demandé.

— Pas trop.

Il a éclaté de rire.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas, j’ai une sale queue-de-cheval, un jean tout déchiré... je ne suis pas au top de ma forme.

— Tu mens..., a-t-il répliqué. Regarde-toi bien dans la vitre du métro. Tu te vois, là ?

— Oui.

En face de moi, mon reflet cramoisi et les mines précieuses que prenaient toujours mes pieds, même dans les plus abominables tennis. L’air amoureuse ; c’est en tout cas ce que devaient penser les voyageurs en entendant la cantilène universelle de mon babillage. L’air maladive, mais j’étais la seule à le savoir.

— Tout à l’heure, je relisais ton message et j’ai pensé à ces photos de Bellmer, je ne sais pas si tu connais. Hans Bellmer.

— Bien sûr. Les poupées.

— Il y en a une, tout particulièrement, qui m’a fait penser à toi, la première fois que je t’ai vue. Je ne savais même pas ce à quoi tu pouvais ressembler, j’ai juste distingué ton petit corps rose sous les couvertures — rose comme les poupées de Bellmer.

— Tu ne m’avais jamais dit ça, ai-je glissé, en m’empêchant tant bien que mal de lui signifier combien j’avais envie de plus, bien plus, encore ce genre de phrases, ce genre de mots caressants.

— Tu rentres quand de Berlin ?

— Le 3.

Je me suis mordu les joues quelques secondes, et puis bon, ce fut plus fort que moi :

— On se voit à mon retour ?

— Oui, a répondu Monsieur d’un ton grave, et tout mon corps soudain m’a paru plus léger, pour rien, pour de mauvaises raisons, comme si désormais Monsieur ne pouvait plus se dédire, et je flottais, je flottais, même après qu’un caprice du réseau nous eut coupés, je flottais sur Honky Tonk Women, et jusqu’à Steglitz je n’ai pas touché terre.

Une fois dans mon lit, comme si ces circonstances particulières exigeaient une célébration tout aussi peu orthodoxe, je me suis enfilé le manche de ma brosse à cheveux, rapidement au bord d’éclater nerveusement en larmes. Faute d’avoir Monsieur à disposition, il me fallait au moins de quoi combler la brèche qu’il venait de rouvrir, et les sensations que j’en tirais étaient aussi insaisissables que lui.

Jeudi.

Bien des retours de Berlin m’ont vu effondrée en larmes d’ennui dans mon lit. Le plus souvent, c’est l’odeur des rues qui me manque, cet air qui mélange le pollen, l’eau verte de la Spree et le fumet de toutes les échoppes qui jalonnent les trottoirs. Les gens me manquent. L’euphorie perpétuelle me manque. Errer seule sans avoir d’horaires à donner en otage à qui que ce soit me manque. Mais maintenant que j’ai Monsieur à attendre, Monsieur qui ne s’éloigne jamais de moi de plus d’une quinzaine de kilomètres, l’ennui a un tout autre goût. Cela fait à présent deux soirs que nous frôlons la catastrophe, par la faute de ce maudit téléphone fixe. Et parce que je suis d’une stupidité qui ne me laisse aucun répit. Qu’est-ce qui m’a pris de l’appeler depuis cette ligne inconnue de lui ? J’étais planquée dans le bureau et sur son répondeur j’ai laissé un message, disant qu’il ne fallait sous aucun prétexte tenter de me joindre à ce numéro. Pour cause : c’était celui de mon oncle, à qui il ne faudrait pas deux secondes pour renifler l’embrouille. Mais c’était oublier un peu vite que Monsieur n’a jamais le temps ou la patience d’écouter sa messagerie, où une trentaine de messages millésimés l’attendent constamment. Quinze minutes plus tard, alors que j’avais déjà oublié ma énième tentative de le joindre, la sonnerie stridente du téléphone a retenti. J’écrivais à mon bureau. Première sonnerie : au-dessus de ma tête, j’ai entendu des galopades, ma sœur se précipiter sur le combiné. Deuxième sonnerie : en l’espace d’une seconde j’ai compris ce qui me pendait au nez si jamais la personne au bout du fil était par miracle celle à laquelle je pensais, et j’ai bondi en renversant toute une étagère de culottes, hurlant « c’est pour moi ! » d’un ton dissuasif. Le téléphone dans mon oreille était brûlant.

— Bonjour, m’a dit Monsieur. Vous m’avez appelé, et je ne connais pas ce numéro.

— C’est moi ! ai-je souri, le cœur battant la chamade.

— Qui ?

— Moi, Ellie. Fais un peu gaffe à ton répondeur, je t’ai dit de ne pas me rappeler ici ! Je suis chez Philippe !

Mais Monsieur ne m’écoutait déjà plus, occupé à répéter mon nom du ton le plus allègre que je lui avais jamais connu, comme si avec ce redondant appel en absence je venais d’illuminer sa journée.

— Comment vas-tu, ma poupée ? Ça me fait tellement plaisir de te parler !

— Ça va, et toi ?

— Le boulot, comme d’habitude, rien de nouveau. Tu es à Paris ?

— Je suis rentrée hier. Tu as eu ma lettre ?

— Toujours pas, non. C’est incroyable, cette histoire. Qu’est-ce que tu me disais dedans ?

Lovée dans mon lit en position fœtale, je serrais de toutes mes forces mon bras libre entre mes cuisses.

— Je disais plein de trucs, je te racontais Berlin, je te parlais du fait que je n’ai pas couché avec un mec depuis un mois. C’est trop long pour être dit par téléphone.

— Je sais. On se voit quand ?

— J’avais pensé au 14.

— Ça fait loin, le 14.

Monsieur ignore combien ses mots parfois sont justes, tranchants, acérés. Il ne reste pas moins de dix nuits avant de le voir.

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