Mr.
Mardi 11 mai 2009, 04 h 25
Je ne sais pas d’où viennent les décors que je m’invente quand je me branle. Lorsque je pense à Monsieur le mystère est encore plus opaque ; autour de nous, des tentures bleues mouvantes, douées semble-t-il de vie, agitées d’inspirations et d’expirations désordonnées. Les murs, le monde entier halètent et vibrent à un rythme obscène. Ici et là, une fenêtre, le coin d’un lit, l’odeur d’une chambre ; potpourri sans queue ni tête de tous les endroits où le fantasme de Monsieur m’a suivie, piégée, accaparée.
Je suis à l’hôtel dans le neuvième mais je suis partout à la fois, et nulle part. Notez à ma décharge (et je choisis toujours mes mots) qu’à près de quatre heures et demie du matin il m’est toujours impossible de dormir. Et comme je ne dispose ni de somnifères ni d’herbe, mes deux doigts sont le seul accès au sommeil assuré sur lequel je puisse compter.
Donc je suis là, allongée. Nue. Les miroirs au plafond renvoient une image aussi pure qu’un tableau, mon corps étendu sur les draps pourpres, odalisque de mauvais goût, aussi kitsch que cette chambre pompeusement appelée « chinoise ».
C’est drôle, cette relation conflictuelle que j’ai toujours eue avec ma chatte, et Monsieur qui chaque fois semble tout à fait innocent de cela. Qu’est-ce qu’ils ont, tous, qui les pousse si irrésistiblement vers ça ? Que voient-ils ? Que peut-il y avoir de si passionnant dans ce que je regarde entre mes jambes ? Deux lobes de chair tapissés d’un pelage brun, brillant comme celui d’une loutre ; on dirait la gueule d’un animal, barrée d’une large fente — et ces ondulations gracieuses, ces dentelles de l’amour dont parle Aragon, est-il possible que Monsieur les trouve aussi poétiques ? Pourquoi suis-je incapable de voir autre chose qu’un excédent de chair ? J’aurais adoré avoir une de ces petites chattes closes comme une bouche timide, qui s’écartent et se découvrent avec les doigts. Un coquillage en pâte d’amande, renfermant des miniatures de lèvres nacrées, le petit museau du clitoris, une brèche à amadouer pour qu’elle apparaisse. Et au lieu de ça, à l’époque de mes premiers poils le pudique abricot duveté des gamines s’est mué en cette chatte bavarde de film porno, débordante, constamment ouverte en un sourire obscène, même lorsque baiser est la dernière chose à laquelle je pense. Jambes ouvertes devant Monsieur j’ai l’impression de lui montrer bien plus qu’un sexe — tout mon intérieur. Mais ça ne lui suffit pas. Nez à nez avec elle il lui faut la voir vivre, gigoter sous mes doigts comme lorsque je suis seule et que je ne prête aucune attention à la manière dont toute cette chair outrageusement douce se meut. Comment pourrais-je bien lui dire, de but en blanc, que j’ai besoin d’entendre qu’il me trouve aussi très belle de là ? Monsieur voudrait voir, prendre des heures pour étudier et m’en faire une analyse complète qui me précipiterait dans un état de gêne proche de la catatonie. Monsieur me manipulerait sans scrupule, m’attraperait comme un papillon par ses ailes, tirerait et pincerait en tous sens, et telle que je me connais, telle que je connais l’Ellie Becker la plus tordue, tous ces outrages à ma pudeur finiraient par m’exaspérer et me faire mouiller — et mon Dieu lorsque je suis mouillée c’est pis encore, je me gonfle et me déploie comme une voile sous un vent chaud, impossible dès lors de donner ne serait-ce que l’impression fugace d’avoir une chatte de vierge suintant quelques gouttes, non, vraiment ; et Monsieur le sait bien, ou s’en doute. C’est une cataracte. Une coulée de lave gluante jusqu’à mon cul, en bref si j’ai un visage de première communiante ma culotte cache des replis qui trahissent la marque du démon. Impossible pour moi d’ouvrir les cuisses sans faire d’avances sexuelles honteuses. Se pourrait-il que ça soit justement ce contraste cru qui le fasse bander si fort ?
Peut-être, après tout. La morsure cuisante du miroir au ciel de lit n’est pas dépourvue de saveur. Si je ne regarde rien que mon ventre, je pourrais être en train d’en caresser une autre. Le doigt que je glisse, lentement, disparaît entre les lèvres dans un réduit bouillant, d’une moiteur poisseuse, et l’odeur fade des draps s’efface derrière celle de mes intérieurs. Voilà une odeur qui leur fait tourner la tête à tous, qui leur agace les nerfs jusqu’à l’envie de meurtre — ou alors est-ce moi ? C’est un peu comme entrer dans une cidrerie, où le parfum des pommes devient à terme un supplice, un appel irrésistible à mordre. Sans doute est-ce cette odeur qui les chamboule au point de leur faire trouver tout beau, tout à sa place, dans le corps de n’importe quelle femme, qui leur fait oublier toutes les injures à la géométrie. Et tout imprégnée que je sois de cette immunité, c’est impossible, IMPOSSIBLE de procéder normalement. Le plaisir fait s’ouvrir et se refermer ma fente comme une vraie bouche, et ces articulations muettes me confisent littéralement d’embarras. Je m’exaspère à vouloir deviner quelles sont les grâces de ce langage que je ne comprends pas, et pourquoi je déteste autant me regarder faire ce qui m’excite à blanc venant des autres filles.
Je ressemble à un film amateur. Voilà qui est incroyable à voir ; je me fais rougir moi-même. Je ne peux pas regarder mon visage sans grimacer ou prendre de ces mines cinématographiques auxquelles personne ne croirait une seconde, mais qui me donnent une contenance. Ai-je jamais su quelle tête je fais en jouissant ? Et comment se manifestent les contractions du fond du ventre, sous leurs yeux ? J’ai pourtant l’impression de me branler autant sinon plus que n’importe qui, dans toutes les positions possibles et imaginables, debout, assise, allongée, avec les mains ou les cuisses, le pommeau de douche, tous les objets de la vie quotidienne que mon vice inextinguible transforme en adjuvants. Mais jamais devant les milliers de miroirs qui constellent ma maison. Et à présent que j’ai rencontré l’Homme, quel que soit le moment auquel je me tripote je me sens observée ; il y a trois jours je me surprenais à vérifier dans ma propre chambre (entre les murs saints du domicile paternel) qu’aucune caméra n’y était planquée. Et cette nuit, dans cet hôtel dont Monsieur ne connaît même pas encore l’adresse, les reflets rouges de la galaxie ultra-cheap peinte au plafond me semblent autant de mouchards retranscrivant mes moindres faits et gestes au castel de l’île Saint-Louis, précisément dans ce bureau mythologique où il entasse mes lettres, entre Mandiargues et Baudelaire. Improbable, je sais. N’empêche que je n’ose plus bouger une oreille.
Ce serait sans doute mieux que Monsieur soit là, pour de vrai. Au moins je saurais pourquoi je tremble. J’aurais quelque chose de tangible à craindre et désirer, et non plus ces fantasmes tordus qui m’épuisent, et que je ne lui avouerais que sous la torture.
Est-ce que tu m’entends ? Sens-tu, avec ton instinct suraigu de fauve, que quelque part dans Paris, à l’heure où tu t’endors contre ta femme, j’ai écarté mes cuisses jusqu’à la douleur et je pense à toi, debout près de la porte à me regarder ? Et comme je suis tout à fait paradoxale, fermer les yeux à mon reflet ne m’empêche pas de t’imaginer qui m’ordonne de les rouvrir, aussi grand que mes jambes, encore, encore plus. Un peu honteuse, je me brode un scénario à la marquis de Sade version fillette, une base-line éculée bourrée d’ordres et d’insultes, et — oserai-je jamais te le dire en face ou l’avouer à mes copines — le moment qui me captive le plus, au point de lier toutes les scènes entre elles, est celui où je t’entends dire, très calmement mais d’une voix qui écarte toute possibilité de refus :
— Je vois ta chatte, Ellie, mais je ne vois pas ton cul. Lève tes jambes.
Et moi de me regarder faire, au miroir, lentement. (T’imaginer qui m’imagines, perturbé par cette vision au milieu de ta lecture, m’engourdit les doigts et je ne sais plus écrire.)
Comme si ta présence quasiment invisible n’était pas assez, à présent tu viens t’agenouiller près de ma tête, tes ongles plantés dans mes mollets pour m’empêcher de bouger. Effarée, j’observe, à quelques centimètres de mon nez, mon ventre qui se démultiplie et juste au-dessus ma chatte et mon cul suivant péniblement l’écartement de mes cuisses.
— Regarde.
Dans le miroir tous mes trous palpitent ; les poils autour ont l’air luisants de sueur. Le pire, c’est la manière dont tu suis mes yeux dans le miroir, celle dont tu passes et repasses sur mes hanches qui plissent, mes seins écrasés par mes genoux, et juste au milieu toute cette mécanique en branle, mise à nu et ronronnant à plein régime. La violence de ce tête-à-tête et mes odeurs me suffoquent. Tu m’attrapes la main sans ménagement, la plaque sur mon clitoris ; on croirait mon professeur de piano écrasant mes doigts sous les siens pour m’apprendre de force des gammes difficiles. Je suis aussi captive qu’une marionnette dont on aurait sciemment emmêlé les fils et tu te penches vers moi. J’entends ta braguette descendre — on croirait le bruit d’un court-circuit ou celui d’une guillotine tombant à toute vitesse :
— Branle-toi. Tu es tout ouverte, tu as tout devant toi, je veux te voir te branler.
À peine ai-je ouvert la bouche pour protester que tu me coupes, sèchement :
— Non, Ellie, non... ne commence pas à vouloir marchander. Je ne veux même pas t’entendre respirer. Branle-toi, salope.
Je ne me sens pas ridicule mais beaucoup trop sexuelle. Il me semble qu’à présent, quel que soit mon prochain geste, j’aurai l’air d’une pute. Les yeux fermés, je tète un bout de ton pantalon en me frottant tout doucement.
(À ce moment, si les choses étaient bien faites, tu devrais être réveillé par une intuition : je mords la chair de mes cuisses en m’enfilant des doigts.)
Tu me caresses les cheveux. C’est bien, chérie. Fais-toi jouir. Dans un autre monde, ces ordres balancés sèchement seraient des gifles, qui claquent sur la joue et me laissent essoufflée et — oh, mon Dieu, mais peut-être en fait que j’aimerais ça, des gifles. Peut-être que dans ce monde parallèle, où je peux tout dire et tout faire et ressortir fraîche comme une fleur, j’aurais envie que tu me craches sur et dans la bouche, comme ça, après m’avoir léché les lèvres, et qu’ensuite tu me gifles. Pour le plaisir. Sans aucune raison particulière. Juste pour m’ôter toute respiration l’espace de quelques secondes et m’amener au bord de la crise de nerfs. Est-ce que je suis un monstre ? Est-ce que ce serait monstrueux d’ajouter une requête supplémentaire de ta part, lâchée comme une bombe dans mes oreilles qui bourdonnent :
— Mets-toi des doigts dans le cul.
Plus tes phrases sont sales et longues, plus je me tortille sous ton étreinte. J’en arrive à un point où les sensations n’attendent pas l’exécution de tes ordres pour exploser : t’entendre parler de doigts dans le cul, c’est déjà être pleine à craquer, avec toutes ces chambres mystérieuses dans mon ventre qui se contractent d’un seul mouvement. Une de tes mains abandonne un instant ma cuisse pour saisir mes joues entre ton index et ton pouce, fermement.
— Qu’est-ce que tu cherches, Ellie Becker ? Tu veux que je te fasse mal ? Fais ce que je te dis, mets tes doigts dans ton cul.
(Et tout en m’exécutant, je lèche et relèche les traces bleues de mes dents sur ma cuisse.)
— Encore un.
— Je ne peux pas !
— Bien sûr que tu peux. Tu n’imagines pas ce que tu peux prendre. Encore un.
D’un seul regard dans le miroir qui réfléchit froidement cette scène atroce, tu ponctues ta phrase par une menace d’une pétrifiante sincérité. Mon cul me serre les doigts par à-coups comme un animal qui meurt, et la peau à l’intérieur ondule et m’agrippe d’une manière désespérée.
— Encore un.
J’entrouvre des yeux de chienne entre mes genoux. Me voilà avec non pas trois mais quatre doigts derrière, ta main m’écrase le clitoris assez douloureusement, et je n’ai jamais eu tant envie de plus.
— Ouvre-toi bien. Je veux glisser dans ton cul comme dans du beurre. Je ne veux pas entendre la moindre protestation quand je vais t’enculer. Plus loin, Ellie.
Je ne produis plus que quelques gargouillis étranglés, entrecoupés de couinements aigus. Si je ferme les yeux je me retrouve encore dans ce monde en tout point pareil au nôtre, et une grêle de fessées me pleut sur les fesses, ta salive tombe dans ma bouche trop ouverte.
— Montre-moi, maintenant.
Tu me tires l’épaule pour appuyer ta dernière phrase — et je peux bien mordre mes lèvres avec l’air le plus contrit du monde ou me cacher derrière ma frange, un observateur extérieur, ignorant du début de la scène, ne pourrait pas trouver autre chose pour me décrire que le mot pute. Et mes parents. Dieu du ciel, mon pauvre père. Comment pourrai-je jamais trouver l’aplomb de les regarder à nouveau en face, leur expliquer qu’on m’a forcée, qu’en somme leur fille n’est pas cette garce fendue jusqu’au nombril qui frotte sa joue contre la bite d’un ami de la famille, qui mouille et qui rougit des cuisses et qui n’a l’air de vouloir que ça.
— Mais tu ne voulais que ça, Ellie, chuchotes-tu (parce que évidemment dans ce monde nos cerveaux communiquent — et le mot est faible). C’est même pour ça que tout a commencé. Dès le premier message que tu m’as envoyé en te tripotant le clito dans ta chambre de gamine, j’ai senti que tu avais besoin de ça, être pliée en deux nez à nez avec ta chatte de salope qui a l’air de fondre au soleil. Tes messages puaient la vicieuse à qui il faut montrer là où ça la démange. Et plus je te ferai mal, plus je forcerai sur tes petites articulations, plus tu me supplieras de continuer. Tu n’as même pas besoin de dire quoi que ce soit ; je vois tes trous qui s’ouvrent et se referment comme un poisson qu’on sort de l’eau. Tu as envie de ça. Tu as même envie de bien pire. Le spectacle pourrait être encore plus atroce pour tes parents quand j’y pense, puisque tu y penses...
— Mais pourquoi est-ce que je pense à un truc pareil ?
— Je pourrais te pincer le bout des seins très fort et t’obliger à jouir maintenant, comme ça, pattes en l’air comme une chienne — ou alors t’enculer, là tu pousserais de beaux hurlements, hein ma poupée ? J’entends déjà ça d’ici, le claquement sec de mon ventre sur ton cul, un coup après l’autre, jusqu’au fond...
La voix que je m’invente est idéalement basse, ponctuée très/trop soigneusement, et dans l’intonation se mêlent autant de désir que de détermination. Et comme je bée toujours, soudain tu reprends :
— Tu pourrais être plus ouverte, mais j’ai trop envie de t’enculer comme ça. Que tu me sentes dans tout ton ventre.
L’instant d’après, tu y es enfoncé jusqu’à la garde et la seule chose que je puisse voir, même yeux fermés, c’est ta queue tapant brusquement puis ressortant très lentement, blanchie de bave, juste au rythme languissant dont je rêvais. Le moindre de mes mouvements me précipite peu à peu vers l’orgasme.
— Regarde bien tout. Je veux que tu te souviennes de ces images le soir dans ton lit. Dès que tu fermes les yeux.
— Han, tu vas me faire jouir...
Enfin, c’est ce que je m’apprête à dire mais j’ai tes doigts dans la bouche et toujours cette voix, planant comme une ligne de basse :
— Tais-toi. Je ne veux pas un bruit, tu m’entends ?
Et comme je te fixe désespérément, tétant salement tout ce que tu me mettras entre les lèvres, tes injonctions bientôt se transforment :
— Jouis.
Je ne sais pas si tu peux imaginer quelle stridence a ce simple mot dans mon cerveau patiemment tordu, corrompu par tes soins. J’y pense tellement que j’en oublie le reste.
— Je t’ai dit de jouir maintenant.
— Mais...
— Ferme-la. Branle-toi. Comme ça. Plus vite.
Tes doigts qui me froissent les lèvres, presque méchamment.
— Plus vite. Je te donne dix secondes pour jouir, d’accord ? Après quoi j’arrêterai de te baiser et je deviendrai très méchant. Neuf...
Je me branle tellement vite que j’en ai des crampes dans la main et le poignet. Le plaisir, étrangement, semble venir aussi de là. On dirait ces spasmes que j’avais en classe, lorsque le prof annonçait la fin d’un DST. Les tables autour de moi se vidaient peu à peu, les gens ne faisaient même plus attention à chuchoter, le pion raflait les dernières copies — et penchée au-dessus de la mienne, à quelques mots de conclure ma dissertation, j’avais soudainement les doigts engourdis par une volupté atroce, inopportune, qui m’empêchait d’écrire lisiblement. En formant mes dernières lettres je me mordais les lèvres pour ne pas gémir. J’avais le dos couvert de sueur. Le même genre de plaisir tordu qui me prenait à cinq ans, quand je serrais les fesses en nageant ; j’aurais pu me laisser couler pour savourer pleinement ce picotement, mais je continuais à me débattre comme une grenouille, affolée de plaisir. Dans ces deux cas, je ne me branlais pas encore ou n’étais pas en mesure de le faire, mais maintenant que j’ai vingt ans, et que mon Dieu cette contraction torride et crucifiante se reproduit, on m’ordonne de le faire.
Je te plaindrais presque d’être un homme pour ne pouvoir connaître cette sensation d’empalement exquise qui donne envie de griffer et de mordre, de sucer jusqu’au sang.
— Huit... Il faut que je t’explique ce à quoi tu ressembles, avec ton cul en l’air et ton con qui bâille ? Tu as besoin que je te décrive ce que je vois pour que tu voies aussi, Ellie ? Tu as besoin que je te baise encore plus fort, peut-être ?
Plus j’y pense, plus la crampe s’étend, prend de l’ampleur, plus j’ai le sang qui monte au visage. Je ne peux que me répéter, inlassablement, au fil de ton langoureux compte à rebours (« sept... six... cinq... ») qu’il faut que je jouisse putain, il FAUT que je jouisse, sous la menace de Dieu sait quoi, quelque chose de douloureux ou de cuisant — à part toi qui sait ce que tu serais capable d’imaginer ? Quel genre de mots obscènes tu pourrais inventer ? Des trucs en rafale, espèce de salope de pute de chienne de garce de traînée tu me sens là comme ça tu la vois ta chatte tu la vois bien ? Ça ne me semble pas si loin que ça, le moment où je finis repliée sur moi-même comme une icône religieuse, bouffie de gêne, mouchetée de salive, et une interminable giclée de ton foutre me barrant le visage de la bouche au front, ruisselante de mouille et de sperme jusqu’aux seins (d’ailleurs si je pouvais en être recouverte à peu près partout ce serait parfait, juste parfait).
— Deux...
— Ça vient, ça vient !
Parce que ça vient, sous forme de nerfs qui s’entortillent les uns après les autres, et lâchent leur infime mais dévastatrice déflagration autour de ta bite, dans mon cul. J’y suis à quelques centimètres près (mais le centimètre est-il la mesure qui convient ? Ne serait-ce pas plutôt quelque chose de beaucoup plus compliqué, beaucoup plus occulte, comme le bar ou l’ampère, ou une échelle obscure de physique quantique — qu’est-ce qui mesure l’amplitude d’une implosion ?), je suis à un cheveu et demi de la ligne d’arrivée et inlassablement tu me cravaches :
— Un... jouis, espèce de petite connasse, jouis maintenant !...
Je me suis mordu l’épaule et j’ai mal quand je dors sur le côté.
Le lendemain, Monsieur poussait la petite porte chuintante. Je me souviens. Dans l’obscurité ses yeux Dieu sait comment créaient de la lumière — dont il a recouvert chaque détail de la chambre, un sourire charmé aux lèvres. Je l’attendais assise en tailleur sur le lit, savourant comme un repas son émerveillement, puis ses gestes familiers — Monsieur ôtant son manteau, le déposant sur une chaise, puis ces quelques secondes de tension palpable durant lesquelles il bandait tous ses muscles pour se jeter près de moi, sur moi, en moi. Mon moment préféré — où Monsieur n’était plus un homme mais une sorte d’ouragan dans lequel je reconnaissais des bras, des jambes, la dureté parfaite d’une queue, un parfum sournoisement mêlé à l’odeur de l’homme, des lèvres lourdes et empesées d’attente, le lin argenté de ses cheveux.
Un quart d’heure ou trois siècles plus tard, la cantilène obscène de sa voix qui chuchote :
— Caresse-toi.
Et moi, sale tête de nœud :
— Han... arrête de me regarder !...
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Quand j’ai commencé à entretenir ce rapport sans définition réelle avec Monsieur, les repas avec mon oncle Philippe sont devenus à la fois passionnants et effroyables. Je me souviens tout particulièrement d’un soir où ils étaient venus dîner, à l’occasion je crois d’un anniversaire quelconque — mais impossible de me rappeler lequel : Monsieur occupait toute ma mémoire vive. Sous la table du salon je répondais à ses messages en contenant mal un sourire devenu presque aussi égrillard que le sien ; seule Alice, en face de moi, savait qui faisait vibrer mon Blackberry — mais ses regards noirs ne m’atteignaient pas le moins du monde. C’était ce genre de repas informels où les conversations s’entrecroisent dans un brouhaha continu, et je me contentais de répondre mollement aux questions d’usage, vues et revues de long en large, que la famille proche aime à poser : et la fac ? Et cette grève, quand finirait-elle ? Et les partiels, comment seraient-ils évalués ? Et le copain — qui pouvait venir déjeuner un dimanche — comment se portait-il ? Mes deux sœurs se retrouvaient de temps à autre soumises au même interrogatoire, Alice répétant pour la énième fois la localisation exacte de sa future école d’art et son programme de révisions du bac, et lorsque nos regards se croisaient je lisais dans le sien la même hâte d’en finir pour aller dans ma chambre fumer un joint ou deux. Elle s’ennuyait plus encore que moi — son amant n’ayant pas passé quinze ans dans un bloc opératoire à côté de mon oncle. Jamais je ne lui aurais dit quelle jouissance tordue je pouvais éprouver à penser que tout le monde autour de cette table ignorait quels mots Monsieur m’avait soufflés dans les oreilles, sa queue si dure calée tout au fond de mon ventre — et au bord de quel abîme je dansais, depuis quelques semaines. Quel genre de traînée j’étais devenue, combien j’adorais cela.
— Au fait, tu ne devais pas me montrer ton fameux amas de graisse ? s’est brusquement souvenu Philippe — dont la mémoire choisissait les moments les moins opportuns pour se manifester.
— Je suis sûre qu’on pourrait faire une toute petite aspiration sur les cuisses.
— Fais voir.
Je me suis extirpée de ma chaise, quelque peu étourdie par mon verre de vin rouge.
— J’ai beau avoir perdu huit kilos, ce gras-là refuse de partir.
— Ça vaut tout sauf une opération, m’a-t-il répondu comme à son habitude. En tout cas moi, je ne prendrai pas ce risque. Ce serait criminel.
— Mais j’ai carrément un coussin ! Il ne peut pas m’opérer, le Dr S.?
Alice a dû sentir que je pétillais intérieurement et m’a lancé un regard comme un coup de pied dans le tibia.
— Aucun de mes collègues ne te fera un truc pareil. Dis-moi, Ellie, pourquoi tu ne fais pas juste un peu de jogging ?
— Vous les chirurgiens, vous êtes tous des tortionnaires. Je ne vois pas pourquoi je courrais avec les techniques dont on dispose aujourd’hui. Ou pourquoi je m’affamerais.
Philippe a éclaté de ce grand rire moqueur su par cœur, celui qui disait qu’il ne se laisserait pas prendre à ma comédie. Alors j’ai fait mine de changer de sujet, mais en réalité pas tant que ça. Avec un air badin qui n’a pas trompé ma sœur une seconde :
— Tu sais que je l’ai sur Facebook, S.
— Ah bon ? Et qu’est-ce qu’il te dit ?
— Rien, on ne parle pas beaucoup. À la base, je l’ai ajouté parce que maman m’a dit qu’il aimait Calaferte.
Il a froncé les sourcils.
— Calaferte ? Qui c’est, Calaferte ?
— Un écrivain, ai-je répondu, assez peu étonnée de son ignorance à ce sujet.
Comme pas mal des membres de ma famille, mon oncle s’efforçait de se tenir aussi loin que possible de mon intérêt pour la littérature érotique — ma première et seule publication ayant constitué le début de cet embargo. Ma mère n’a pas pu s’empêcher de préciser, d’un air un peu las :
— Un écrivain de cul, tu penses bien.
— Tu dis ça parce que tu n’as jamais lu La Mécanique des femmes, ai-je répliqué, piquée au vif.
Ma mère ne peut pas savoir que c’est sa défiance vis-à-vis de Calaferte qui m’a au départ précipitée dans les bras de Monsieur. Jamais elle n’avait ouvert quoi que ce soit de lui, mais qu’on le range dans les auteurs d’érotisme lui semblait amplement suffisant pour émettre un avis à son sujet. Elle a levé les yeux au ciel.
— Tu parles, c’est moi qui l’ai acheté, ce bouquin ! (se tournant vers son grand frère) C’est là qu’il décrit pendant des pages et des pages une nana en train de pisser.
Ça n’a pas raté, la grande majorité de la table a été secouée par un éclat de rire dégoûté — et je ne savais même pas par où commencer, tant leur bêtise m’exaspérait. Cela faisait partie des choses que je n’osais pas raconter à Monsieur, par peur de capter dans sa voix ce mépris de ma famille que je sentais parfois affleurer en moi. Je me contentais de les haïr par moments fugaces, me demandant ce qui avait pu nous rendre aussi différents sur certains sujets. À bout de nerfs, j’ai presque crié :
— Mais arrête, maman ! Tu l’as peut-être acheté, ce livre, mais c’est évident que tu ne l’as pas lu. À aucun moment Calaferte ne décrit une femme en train de pisser, je le sais ; ça fait peut-être dix fois que je le relis. Et même s’il l’avait fait, il peut y avoir de très belles manières d’en parler.
— Tu as bien raison, m’a dit ma tante en posant sa main sur mon bras, sans doute par pure gentillesse.
Et, pressentant que la situation tendait à s’envenimer, elle a tenté de lancer un sujet sournoisement différent :
— Philippe, comment il s’appelle, déjà, le photographe qui prenait en photo des jeunes filles en train de faire pipi dans la nature ? On a été voir son exposition.
— Enfin peu importe, a repris ma mère. Ça ne m’étonne juste pas que S. aime Calaferte. Il est tellement obsédé, celui-là.
— Je ne vois pas le rapport, ai-je rétorqué. Les vrais obsédés ne lisent pas Calaferte.
— Philippe, dis-lui, toi, que S. est obsédé ! Quand on était à Jersey il n’arrêtait pas de parler de cul.
— Tous les hommes sont obsédés, a répondu mon oncle d’une voix de sage. Certains le cachent juste mieux que d’autres.
— Peut-être, ai-je dit en me rasseyant pesamment, mais en attendant, c’est la seule personne avec qui je puisse parler des livres que j’aime.
— C’est sûr que si tu commences à lui parler de sexe..., a soupiré ma mère, espérant clore la conversation.
— Tu n’as jamais compris que parler de littérature n’est pas forcément parler de sexe. Tu me prends vraiment pour une vermine !
— Ça va, Ellie, on rigole ! a-t-elle lancé.
Et en effet, tout le monde rigolait. À mes dépens. J’avais une envie furieuse de défendre bec et ongles cet amour des lettres qui m’émerveillait bien plus que tout chez Monsieur, et qui n’était pour eux qu’une occasion grossière de faire l’amalgame avec son amour du sexe. Personne n’y comprenait rien. Lorsqu’il m’avait offert Le Con d’Irène, j’avais passé toute une soirée enfermée dans ma chambre, étalée sur mon canapé à fumer sur cigarette sur cigarette, le souffle coupé. « Mon Dieu » était la seule chose qui sortait de ma gorge nouée, presque douloureusement, à une fréquence qui variait selon la splendeur des phrases. Au-delà même de cette beauté purement littéraire, c’était à Monsieur que je pensais. S’il m’avait ouverte à la lecture de ce texte, c’était avant tout parce que Aragon avait sa complète approbation — et que ce regard posé sur le sexe des femmes plus d’un demi-siècle plus tôt ne différait en rien du sien. Cet amour fou me laissait sans voix. Me trouver entre les mains de cet homme me laissait sans voix. C’est ce soir-là que j’avais placé Monsieur à mille lieues au-dessus du reste du genre masculin — et compris que personne sinon lui ne pourrait m’accompagner dans les mondes infinis de beauté que m’offrait la littérature érotique. Sur ce sujet notamment, nous étions coincés l’un avec l’autre.
À peine remise de ce traumatisme, j’avais rampé jusqu’à la cuisine, où ma mère préparait le dîner. Je ne m’attendais pas à un miracle, mais il fallait au moins que j’essaie de lui faire sentir à quel divin nous affleurions au travers de ces quelques pages. Contenir seule tant de génie m’aurait tuée à petit feu. Je m’étais échouée sur un tabouret, le petit livre calé entre mes mains tremblotantes, et avais entamé la lecture d’une voix pieuse, intimidée par Aragon autant que par mon public. Je n’en avais pas vraiment voulu à mes sœurs lorsque le mot « fente » les avait fait glousser — mais jamais je n’avais autant haï et méprisé ma mère que quand elle avait interrompu le silence religieux d’un éclat de rire d’une rare stupidité, à la fin de ce prodige littéraire : Et les plis joints d’abord des grandes lèvres bâillent.
— Dégoûtant ! s’était-elle écriée, et comme je savais bien qu’il était inutile de m’énerver je m’étais arraché un rire jaune — jaunâtre, même.
Le plus dur avait été de reprendre ma lecture là où on l’avait impunément coupée ; consciente que l’attention générale n’était plus désormais concentrée que sur la prochaine occasion de tourner la belle violence d’Aragon en ridicule, je m’étais censurée moi-même au bout de deux lignes. J’avais l’impression cuisante de faire le pitre.
— Pourquoi tu t’arrêtes ? s’était étonnée ma mère, sur le ton d’un spectateur hilare lançant des cacahuètes à un nain acrobate.
— Tu ne fais pas le moindre effort pour comprendre ce qui peut être beau dans ce texte ! m’étais-je indignée.
— Ça va, Ellie, on rigole ! avait-elle dit alors, pour la première fois. Puis, plus sérieusement : Tu aimes ce genre de trucs, toi ?
— Oui, j’aime ce genre de trucs, avais-je répété en me retirant dignement, Le Con d’Irène serré contre ma poitrine, bafouée.
J’avais été suffisamment vexée pour ce soir, et je faisais mon deuil de mes sujets de conversation malsains, quand Philippe a repris :
— Je ne savais pas qu’il était sur Facebook.
— Ça t’étonne ? a grincé ma mère. C’est bien le genre !
— Pourquoi il n’est pas dans mes amis ?
— Parce que tu ne lui as pas demandé, ai-je répondu avec la patience un peu lasse qui convenait. Tes amis ne t’ajoutent pas automatiquement. De toute façon, tu ne sais pas comment te servir de Facebook.
— Ça, c’est vrai, a-t-il approuvé. Mais si je lui demande d’être mon ami, il acceptera ?
— Je ne sais pas, c’est lui qui décide. A priori, il n’a aucune raison de refuser, si ? (Mis à part le fait qu’il saute ta première nièce, je veux dire.)
— Tu sais que j’ai vu des photos de ses enfants ? est intervenue ma mère. Ils lui ressemblent comme deux gouttes d’eau. Très mignons. Sa femme n’est pas mal non plus.
— Je l’ai rencontrée plusieurs fois, très marrante.
— Tu te demandes comment elle fait pour vivre avec ce mec. Coureur comme il est !
— Elle fait sans doute la même chose, a glissé mon beau-père, et tous ont pris l’air offusqué comme si c’était vraiment une chose extraordinaire, le non-dit dans un couple.
— Moi, je serais incapable de vivre comme ça, a lâché ma mère. Trop d’abnégation, a-t-elle ajouté après deux secondes de réflexion — et c’est le seul moment de la soirée où j’ai pu être d’accord avec elle.
— Beaucoup de gens mariés vivent comme ça, a observé ma tante. Ça ne les empêche pas de cohabiter en parfaite intelligence. Soit ils savent et le tolèrent, soit ils gardent ça secret.
— Au bout de vingt ans de mariage, ça me paraît difficile de ne pas savoir ce genre de choses, a objecté ma mère. Elle doit faire l’autruche. Lui, je suis sûre qu’il n’est même pas au courant que sa femme le trompe et qu’il se croit insoupçonnable. Les mecs prennent les femmes pour des débiles.
Expédiée la corvée du gâteau d’anniversaire bien trop dense pour suivre proprement une blanquette de veau, je me suis précipitée dans ma chambre. Rien qu’en interrogeant Facebook, j’ai trouvé une ribambelle de photos d’elle ; sur la plupart, elle était perdue au milieu d’une myriade de visages inconnus, mais même sans me servir du marquage je ne voyais qu’elle. Elle se distinguait de la masse comme si ma curiosité l’enrobait de lumière.
— Qui c’est ? m’a demandé ma sœur, alors que je zoomais sur son visage.
— Sa femme.
— Ça y est, tu espionnes sa femme, maintenant ?
— Je n’espionne pas, elle m’intrigue, c’est tout.
— Cette histoire finira mal, a prédit Alice.
J’ai gardé la page ouverte durant toute l’heure qu’elle et moi avons passée à rire sur des clips ringards des années quatre-vingt ; de temps à autre, je fermais une fenêtre par inadvertance et elle réapparaissait, ses grands yeux noirs bordés de khôl et ses jolies dents blanches, son sourire comme un point d’interrogation qui me donnait rendez-vous plus tard dans la nuit, lorsque je serais enfin seule.
Estelle. Voilà un prénom que je n’entends jamais et qui maintenant me fera éternellement penser à cette femme — sa femme. Lorsque je les prononce, ces deux syllabes maniérées et fades ont l’air de sortir d’un mauvais roman de gare ; mais dans la bouche de Monsieur ce doit être une caresse. Je ne sais pas. Je suppose. Ça me terrifie, cette idée de l’entendre dire Estelle. On doit sentir la différence de statut rien qu’à sa manière de prononcer ce nom et le mien.
Monsieur ne peut d’ailleurs pas deviner quelle déférence se cache derrière ma manière de dire « ta femme ». Dans ses yeux gris je la cherche, inlassablement — je cherche une trace de cet amour, et comment il se détache de la tendresse que Monsieur me montre. Quand Valentine ou Babette la plaignent pour ces cornes sur sa tête, quand elles vont jusqu’à utiliser ce mot odieux de « cocue » je m’empresse de leur expliquer à quel point la femme de Monsieur jure avec toutes ces bobonnes de province qui détournent le regard sur les errements sexuels de leur tocard de mari et se contentent d’en souffrir en silence. Je suis persuadée que la vie à ses côtés lui a appris quel genre d’homme partage son lit et élève leurs enfants. Pendant des heures j’ai regardé ses photos, et cette femme a un regard brûlant d’intelligence calme, brillant de cette conscience qu’elle ne changera jamais Monsieur. A-t-elle jamais essayé ? Il est ainsi fait, passionné par la gent féminine, tentant instinctivement de les posséder toutes, mais amoureux d’une seule. Ça n’est pas de la faiblesse que d’accepter cet état de fait ; seulement le bon sens de mettre en balance ses écarts avec tout ce qui fait de lui un homme hors du commun. Même toute nue dans ses bras, même rougissante au téléphone lorsqu’il disserte sur les mille manières de rendre hommage à mes fesses, je n’ai jamais eu la tentation de croire que je pouvais d’une manière ou d’une autre rivaliser avec Elle, je n’ai jamais réussi à occulter son existence ou à la mépriser. Les mardis matin, Monsieur sort en vitesse des draps conjugaux épicés d’un parfum que j’imagine un peu fort (un Dior ou un Lancôme), et sitôt notre petite chambre d’hôtel désertée il regagne la clinique où son épouse peut le joindre sans avoir à trouver des prétextes minables ou des noms d’emprunt. Je ne suis jamais qu’une parenthèse dans la vie de Monsieur, et aussi accaparante ou passionnante que puisse être une parenthèse, après tout ça n’est jamais qu’un minuscule insert au milieu d’un texte déjà dense, une technique ornementale à laquelle on a recours lorsqu’il est impossible de rajouter une phrase en plus. Je ne suis qu’une parenthèse parmi d’autres, oubliées au fur et à mesure, tandis qu’Estelle reste, année après année, assise sur le même piédestal — et ça n’est pas une métaphore : il existe une photo prise durant l’anniversaire de leur troisième fils, où on la voit sautant dans les airs, assise sur une chaise portée par une dizaine de personnes. Parmi elles, invisible au premier coup d’œil, Monsieur qu’on entend presque éclater de ce grand rire juvénile en la couvrant d’un regard où explosent tout l’amour et toute l’admiration du monde. Je suis restée plusieurs minutes à les fixer tous les deux avec mon cœur qui hésitait à saigner, éblouie.
Sur toutes les photos où ils apparaissent à deux, et qui pour la plupart ont été prises à leur insu, sans forcément s’enlacer ils ne s’éloignent jamais suffisamment pour que leurs corps ne se frôlent pas d’une manière ou d’une autre, leurs épaules, leurs bras, leurs joues ou tout simplement leurs regards, qui comme par magie convergent dans la même direction s’ils ne se pénètrent pas complètement. Il semble évident que cette femme a su, Dieu sait par quel miracle, domestiquer Monsieur et son impulsivité autant que faire se peut — chose qui m’a d’entrée de jeu paru si difficile que je ne m’y suis pas risquée. C’est un trait de caractère si prononcé chez lui, la domination, qu’elle se manifeste jusque dans les lits que nous partageons. Impossible pour lui d’accepter ne serait-ce qu’un baiser qu’il n’aurait pas prévu ; aussitôt pris par surprise, instinctivement Monsieur se rebiffe, tient mon visage à distance le temps de me graver dans la chair un regard qui dit « c’est moi qui t’embrasse », puis ses lèvres férocement happent les miennes, insufflent dans ma bouche le poison doux-amer de sa salive. Ainsi en va-t-il de toutes nos communications, verbales ou physiques. Et je le pensais rétif à toute autorité avant que de tomber sur cette photo merveilleuse, toujours issue de l’anniversaire de Louis. L’angle est à vrai dire si rapproché qu’on ne distingue que l’essentiel : les deux visages soudés, capturés dirait-on au beau milieu d’un baiser spontané, et les jolies mains d’Estelle, dépliées en éventail, qui caressent et retiennent les joues fraîchement rasées de Monsieur. Leurs yeux sont clos ; au coin de ceux d’Estelle, quelques infimes ridules sont là pour dire que cette brusque étreinte l’a cueillie au milieu d’un éclat de rire — et que si sa bouche prise l’empêche désormais de continuer, c’est tout le reste qui sourira à sa place. Monsieur est partiellement caché par les longs doigts racés de sa femme, mais il n’y a pas trace sur le haut de son visage d’une quelconque volonté de se défendre ; sourcils parfaitement détendus, paupières calmes — Monsieur se donne tout entier à ce sursaut de tendresse. Elle n’a l’air de rien, comme ça, cette photo mal cadrée, floue et trop exposée, elle ne mérite peut-être même pas d’être sur Facebook ; mais c’est là que j’ai compris, vraiment compris, où s’arrêtait mon pouvoir et où commençait celui d’Estelle. Qu’elle ait su temporairement dompter Monsieur le temps d’une mise au point et d’un flash n’est finalement qu’un détail. Le plus important se décrypte dans ce bonheur qu’elle transpire littéralement : cette femme est heureuse parce que son petit devient grand, que tous ces gens se sont réunis pour l’occasion, et dans son exaltation le meilleur moyen qu’elle a trouvé d’exprimer ce bonheur a été d’embrasser le père de ses enfants. Cette femme, sur cette photo, est heureuse parce qu’elle aime profondément l’homme avec qui elle passe sa vie.
Moi, Monsieur ne m’a jamais fait briller comme ça. Monsieur n’a jamais été là pour étouffer de sa bouche l’explosion de mes pulsions de joie. Monsieur ne me doit aucune dépendance de ce royaume qu’il a construit avec Estelle. Et tandis que je m’accroche fébrilement aux miettes de pouvoir qu’il m’a accordées presque par inattention, au-dessus de nous toutes Estelle se sait intouchable au point qu’elle puisse bien laisser à Monsieur la liberté qu’il veut : il reviendra toujours. Les conquêtes en vingt ans se sont multipliées, passant de dizaines en centaines — Monsieur est toujours revenu vers Estelle, son port d’attache. La seule qui n’ait jamais essayé d’éteindre chez lui le besoin de séduction ou l’instinct mâle. Bien des hommes mariés de leur entourage sont devenus aussi mous et inoffensifs que des gros chats castrés, exerçant leurs réflexes émoussés sur des proies minables — Monsieur n’a fait que se perfectionner, aux dépens de tous les autres.
Peut-être effectivement fait-elle la même chose. Elle et Monsieur ne sont même pas amis sur Facebook.
J’imagine pourtant qu’il aura fallu bien de l’abnégation des deux parties pour en arriver à cet accord tacite qui leur permet à l’un et à l’autre de n’être pas toujours vraiment mariés. Quel processus, fait de quel genre de souffrances et d’espoirs, a amené Estelle à laisser autant de mou à Monsieur ? Comment a-t-elle pu décider un jour que toutes ces ombres bigarrées, ces maîtresses fantoches, importaient peu ? Il a bien dû y avoir un affrontement pour prévenir tous les autres. On ne devient jamais expert dans la dissimulation sans s’être fait pincer une ou deux fois. C’est le métier qui rentre.
J’ai une conception très cinématographique de cette scène qui n’a peut-être jamais eu lieu. Vingt et une heures, Monsieur dans l’ascenseur attend patiemment son étage, tandis qu’à quelques mètres de là sa jeune épouse qui a fini de nourrir le bébé regarde les informations sans rien écouter ou voir. Fébrile, elle pense à ce coup de fil qui a déchiré sa journée : vers deux heures, une voix de femme inconnue au bataillon a demandé à parler au Dr S. Estelle, à travers le tumulte de son cœur battant douloureusement à ses oreilles, tentait vainement de reconnaître sa belle-mère ou une secrétaire, ces deux personnes n’ayant pourtant aucune raison de le chercher chez lui à cette heure, un jour de semaine.
— Il n’est pas encore rentré, a-t-elle lâché, d’une voix pleine de farouche assurance. Qui le demande ? Je peux lui faire passer un message, peut-être ? Je suis sa femme.
Aussitôt l’inconnue a raccroché, laissant Estelle avec le combiné brûlant, assaillie par la pensée que ça ne pouvait être que l’une d’elles — elle n’a jamais eu la bêtise de croire que Monsieur était du genre à n’avoir qu’une maîtresse.
Estelle a passé le reste de la journée les mains tremblantes, incapable de réfléchir ou de voir plus loin que cette confirmation qui venait de lui tomber dessus, à la fois folle de rage et de chagrin. Elle n’a pratiquement pas bougé du canapé, ses yeux vides fixés sur les images qui défilaient à la télé. Humiliée. Quand le petit a fait sa sieste, en retraversant le couloir elle s’est arrêtée quelques minutes devant le dressing où les vêtements de Monsieur remplissaient une armoire restée grande ouverte. Instinctivement elle a glissé sa main dans la poche de l’une de ses vestes, se haïssant profondément d’avoir des initiatives de femme trompée, mais le haïssant bien plus encore de l’y forcer : rien qu’un ticket de caisse de station-service et quelques pièces de dix francs. Quinze autres costumes l’invitaient à les fouiller aussi — puisqu’à présent elle fouillait, puisqu’elle était devenue ce genre de femme. Dans une de ces poches, dans une de ces doublures, se cachait forcément une preuve tangible, de quoi avoir encore un peu plus mal, allez Estelle, retourne-nous dans tous les sens, ouvre tous les tiroirs, déplie tous les pantalons : elles sont là, les garces qu’il baise entre deux rendez-vous, pendant les longues nuits de garde, toutes ces filles qui connaissent son corps presque aussi bien que toi. Si l’une d’elles a eu le numéro de votre domicile, il est statistiquement impossible que rien dans ce dressing ne puisse le trahir, tu ne penses pas ? Pendant que votre bébé dort et qu’il ne peut pas voir combien c’est laid une maman hystérique, fouille. Quand il rentrera ce soir et que tu lui parleras de ce coup de fil, il aura encore une bonne excuse. Il te traitera de folle, à sa manière douce et tendre d’hypocrite — et tu n’as de toute façon aucune preuve de ce que tu avances. Venge-toi : dans les milliers de papiers pliés au fond de ses poches, combien à ton avis te donneront raison ? Ne parlons même pas de tous les cheveux blonds, bruns, roux, de toutes les traces blanches parfaitement explicites que tu trouveras sur ses chemises et sur les jambes de ses costumes : si nous pouvions réellement parler, nous te dirions comment elles grimpent sur ses genoux nues sous leur robe, quand son bureau est fermé à clef. À quel pressing il va pour que tu ne voies pas le rouge à lèvres de ces putes qui pour la plupart n’ont pas la moitié de ta beauté ou de ta classe — mais qui le font courir comme un chien parce qu’elles puent le sexe sans engagement. Cherche, Estelle. Fais-toi ce plaisir. À ta place il aurait depuis longtemps mis l’appartement à sac, sans rien trouver puisque tu es maligne comme toutes les femmes — mais les hommes sont bêtes, il y a des détails qu’il n’a pas pensé à planquer, juste là. Ne le laisse pas faire de toi une de ces mégères qui font pitié à tout le monde, défends-toi, pendant que tu es encore jeune et belle change-le, coupe-lui les pattes — les femmes savent faire ça, non ?
Estelle est sortie du dressing les yeux fermés, mâchoires serrées, le ventre tordu. Tout l’après-midi, sur le canapé, elle a senti cette vibration malsaine de la tentation qui l’appelait depuis le couloir. Elle s’est plongée à corps perdu dans des jeux avec Charles, l’assommant de mots d’amour et d’exclamations exaltées que le bébé recevait en ouvrant de grands yeux presque inquiets. À vingt heures il a pleuré pour manifester sa faim, et Estelle durant une demi-heure l’a tenu contre ses beaux seins gonflés de lait sans le quitter une fois du regard, souriant mécaniquement, incapable d’accéder à cette communion silencieuse avec son bébé, qui habituellement l’absorbe au point qu’elle devienne hermétique au reste du monde. Estelle écoutait les bruits alentour, bercée par les clapotis de la tétée. Lorsqu’une fois rassasié il a lâché sa tétine où le lait perlait encore, elle l’a blotti contre sa poitrine et a arpenté le salon — le rituel du rot.
Charles se laissait calmement secouer, innocent de quelle révolte et de quelle humiliation envahissaient sa mère par vagues — une envie de soulèvement qui manquait de l’étrangler. Il a émis une petite éructation chargée de lait, et Estelle calmement a essuyé de sa manche les minuscules commissures trempées. Il était presque neuf heures, elle n’avait fait que tourner en rond, ne s’était ni habillée ni coiffée. Sa trousse à maquillage était restée éventrée sur la table de la cuisine, depuis ce coup de téléphone. Il aurait fallu préparer le dîner, mais l’idée de mettre une seule casserole d’eau à bouillir épuisait Estelle. Jamais elle n’avait eu moins faim.
Monsieur glisse ses clés dans la serrure. Estelle a son cœur qui bat la chamade. Charles roule de grands yeux interrogateurs sur les genoux de sa mère.
— Voilà ton papa, lui dit-elle d’une voix tristement guillerette, et le bébé semble comprendre.
La porte s’ouvre sur cet homme qu’elle ne peut pas s’empêcher de trouver tellement beau, avec son costume gris, sa mallette neuve et la fatigue d’une longue journée sur son visage souriant. L’idée d’une autre femme pendue à ce cou parfumé lui est aussi logique qu’insupportable. Elle se compose un visage neutre tandis que Monsieur se saisit de Charles qui l’a immédiatement reconnu ; tout épuisé qu’il soit, il a comme toujours suffisamment de force pour tenir son bébé à bout de bras en le couvrant d’un interminable regard d’amour — et Estelle sait en voyant ces deux visages si semblables se sourire, en voyant la bouche charnue noyer le petit bout de nez sous un baiser bruyant, qu’il lui est physiquement impossible de ne pas aimer désespérément Monsieur, à qui leur enfant ressemble tellement. Elle ne saura jamais aimer son fils sans en adorer le modèle, et le talent qu’il a pour prendre cette voix de cajolerie puérile des jeunes pères. Monsieur ne grogne jamais lorsqu’il faut se lever au beau milieu de la nuit pour changer Charles en proie à des coliques. Monsieur ne se prive jamais de lui faire faire l’avion, même si souvent le petit rit au point de vomir sur ses costumes préférés — il va se changer, tout simplement. Et c’est une chose si belle à voir qu’Estelle en aura toujours le cœur brisé.
— Comment vas-tu, chérie ? lui demande-t-il avant de l’embrasser, tendrement.
Il tient le bébé contre lui dans ses grandes mains d’homme (et le crâne de Charles ressemble pendant quelques instants à une petite noix de coco), follement amoureux du trio qu’ils forment. Estelle pourtant ne peut pas mentir — pas la force.
— Mal.
— Qu’est-ce qui se passe ? s’enquiert Monsieur.
Elle croyait qu’il lui faudrait des heures pour chercher ses mots, mais tout sort d’un coup, sans la soulager une seconde.
— Tu as une maîtresse.
Monsieur ouvre des yeux comme des soucoupes, s’enfle de la comédie qu’il est sur le point de jouer, mais Estelle sèchement le coupe.
— S’il te plaît, ne dis rien. Ne commence pas à me mentir.
Le déchirement que c’est, d’avoir l’air aussi résignée alors qu’elle pourrait hurler. Sentant que sa voix tend à s’étrangler elle plaque une main contre sa bouche, ferme ses yeux dont les cils se chargent déjà de larmes. Elle aime tellement Monsieur. Tellement.
— Ne commence pas à me mentir, parce que tu mens tellement bien que je vais avoir envie de te croire — et je sais parfaitement que c’est faux.
Elle émet alors un hoquet aigu qui fait sursauter Charles. Monsieur se lève et va poser le bébé dans son parc, à l’entrée de leur chambre. Lorsqu’il revient il semble abattu, sa haute silhouette courbe sous un poids qu’Estelle pense être celui de la culpabilité ou du remords.
— Chérie..., commence-t-il.
— J’ai reçu un coup de fil aujourd’hui. Une femme qui voulait parler au Dr S.
— Pas mal de mes patients ont ce numéro, explique Monsieur. En cas d’urgence ils peuvent me joindre chez moi. Tu sais bien.
— Quand j’ai dit que j’étais ta femme, elle a raccroché immédiatement, poursuit Estelle, brûlante d’une honte pitoyable. Aucun patient ne ferait une chose pareille. Et du reste, aucun patient n’a jamais appelé ici, depuis que tu exerces. Alors s’il te plaît, s’il te plaît, ne me mens pas. Pas à moi. Je ne suis pas une de ces filles. Je suis ta femme.
— Ecoute, chérie, je t’assure que je ne comprends pas, dit Monsieur en secouant la tête, avec un air tellement déboussolé qu’elle se sent glisser doucement sur la mauvaise pente.
Une partie d’elle-même, qu’elle n’aurait pas crue si grande, a une envie furieuse d’avaler toutes les excuses qu’il pourra inventer, et recommencer à vivre comme si de rien n’était ; Estelle croit y reconnaître ce talent qu’a toujours eu sa propre mère pour fermer les yeux sur tous les sujets susceptibles de déclencher une crise au sein d’une famille dont elle est terriblement fière. Et c’est autant par fierté, justement, que par mépris pour cet aveuglement lâche, qu’elle refuse de se résigner. Si c’était simple de fermer les yeux, ça ne ferait pas si mal. Ça ne ferait pas si mal que l’homme qu’elle aime lui mente. Monsieur répète, comme une machine :
— Je ne comprends pas.
— Tu es bien le seul, répond Estelle, bien plus agressivement qu’elle ne l’aurait voulu. Arrête de me mentir alors que je viens de te mettre ta merde sous les yeux. Tu ne peux pas toujours t’enfuir comme ça.
— Elle ne t’a pas dit son nom ?
— Si elle m’avait dit son nom, je ne serais pas dans cet état.
— Comment était sa voix ?
Estelle à bout de nerfs éclate en sanglots.
— Que tu me trompes, passe encore, tant que je n’en sais rien ! Mais que tu me mentes comme si je ne te connaissais pas, alors que je te connais par cœur, c’est pire que tout ! C’est immonde !
Du petit parc s’élèvent des cris stridents de bébé.
— Je t’en supplie, ne pleure pas. Regarde, ça fait peur au bébé.
— C’est justement du bébé qu’il s’agit. Du bébé et de moi. Je ne veux qu’une chose, simple et précise : je ne veux pas avoir honte d’être ta femme.
Monsieur, brusquement réduit au silence, a les yeux qui hésitent à se poser où que ce soit. Estelle gronde :
— C’est trop facile. Regarde-moi bien. Je veux n’avoir jamais à rougir de m’appeler Mme S., et je ne veux pas que Charles se demande un jour qui sont ces greluches qui appellent à la maison. Mais quand tu me mens et qu’une inconnue raccroche en apprenant que tu es marié, j’ai honte. J’ai honte de toi et honte de moi, et par-dessus tout ça me fait mal. J’ai honte et mal de t’aimer. Alors ne fais pas ça. Si tu m’aimes, si tu m’as aimée, dis-moi la vérité ; dis-moi que tu baises avec une autre fille, que c’est elle qui a appelé. Sinon je vais devenir dingue.
Monsieur lève alors vers elle son regard gris, et sur le visage trempé de cette femme connue sur le bout des doigts il voit l’attente désespérée, dans ses yeux noirs le gouffre où elle menace de basculer si jamais il lui dit ce qu’elle croit vouloir entendre. Elle hoquette comme une petite fille, ses seins se soulevant convulsivement, et à quelques mètres de là leur enfant s’égosille, effrayé par leur dispute — Monsieur voit alors quel chaos il sèmerait avec ces quelques mots. Quelle peine il ferait à Estelle qu’il aime si passionnément, qu’il admire tant, pour tant de raisons. Et parce qu’il ne se sent pas la force ou le courage de prendre un tel risque, sans la lâcher du regard il lui dit, lentement :
— Il y a cette nana, à l’hôpital — une patiente — qui est venue me voir en mars parce qu’elle avait une déviation de la cloison nasale. J’ai dû l’opérer et elle est revenue un certain nombre de fois, pour des consultations post-op. Je m’occupais d’elle, la majeure partie du temps. On s’entendait bien, et je lui ai donné le numéro de la maison au cas où elle aurait un jour de nouvelles douleurs. Elle est tombée amoureuse de moi — c’est ce qu’elle m’a dit lors de la dernière séance. J’ai coupé court et cessé de la recevoir.
Estelle écoute gravement son mari lui raconter cette histoire dont elle ne saura jamais si elle est vraie ou montée de toutes pièces. Les larmes sèchent sur son visage, durcissent le long de ses joues comme un masque. Charles s’est arrêté de pleurer et émet depuis son berceau une mélopée inquiète de bébé.
— Je ne t’ai rien dit parce que ça n’en valait pas la peine. C’est une obsessionnelle. Maintenant qu’elle a le numéro, il n’y a pas grand-chose que je puisse faire, à part faire changer la ligne — on peut faire changer la ligne. Je vais l’appeler demain à l’hôpital et lui faire peur. Chérie...
Il pose une main sur sa joue trempée ; comme piquée par une guêpe, Estelle se cabre, recule vers l’accoudoir du canapé.
— Tu l’as baisée ?
— Non, répond Monsieur, sans ciller.
Elle a presque honte du poids qui se retire de sa poitrine. Il ne l’a peut-être pas baisée, et alors ? Qu’est-ce que ça change, après tout, quand on y réfléchit ? Ça ne l’empêchera jamais d’y penser, et c’est ça qui tue, mon Dieu, qu’il la trompe mille fois plus en pensée qu’en vrai... Le soulagement lui est alors un sentiment si fragile et déraisonné qu’elle n’ose pas regarder son mari, de peur de perdre ses dernières résistances dans ces yeux qu’elle adore. Elle le sait tellement intelligent que, même s’il était encore en train de mentir, rien dans son visage ne pourrait le trahir.
— Pourquoi est-ce que je te croirais ? lui demande-t-elle enfin.
— Il faut que tu me croies. Je n’ai aucune preuve, mais il faut que tu me croies. Bon Dieu, cette femme a une bonne cinquantaine d’années !
Et Estelle effectivement se souvient, vaguement, d’une voix grenue, un peu éraillée — la voix d’une fumeuse ou d’une vieille. Mais comment démêler le faux du vrai ? Comment savoir s’il n’a pas prévu tout cela, en parfait coureur rompu aux intrigues amoureuses ? Monsieur aime les femmes, point final ; et pour un homme jeune comme lui, une dame de cinquante ans fait un trophée tout à fait savoureux. Alors qu’il se penche vers elle pour l’enlacer, Estelle au supplice se lève d’un bond.
— Laisse-moi. Si tu me touchais maintenant, je crois que je hurlerais.
— Crois-moi, s’il te plaît, dit-il en la cherchant des mains.
— Laisse-moi !
— Je ne vais pas laisser cette vieille pouffiasse nous faire du mal. Je vais lui coller les flics au cul ! lance Monsieur avec une impétuosité qu’elle lui a rarement vue.
— Lui coller les flics au cul ? Et sous quel prétexte ? Tout est ta faute. Tu as donné ton numéro à cette fille. Aucun juge, aucun flic n’y peut quoi que ce soit, répond Estelle d’une voix monocorde.
Elle va chercher Charles, le serre contre elle — et ses paupières ploient sous le poids de l’amour fou en sentant sur le crâne velouté le parfum de son mari, au milieu des effluves de Mustela.
— Je vais le mettre au lit, annonce-t-elle d’une voix blanche. Si tu as faim, il doit y avoir des pâtes d’hier au frigo. Il n’y a qu’à les réchauffer.
— Estelle, reste avec moi, demande-t-il, éperdu. Parle avec moi.
— J’ai envie d’être un peu seule, lâche-t-elle, tout aussi éperdue.
Et, le bébé dans les bras, elle tourne les talons aussi difficilement que si on l’avait clouée là, gazouillant tristement dans les petites oreilles qui ne comprennent rien, pour ne pas entendre Monsieur qui appelle Estelle Estelle Estelle d’une voix brisée. Elle entre dans leur chambre comme on va à l’abattoir.
Quelques heures plus tard, alors que la nuit est déjà bien noire, Monsieur la trouve allongée sur le lit encore fait, les yeux secs d’être restés trop longtemps ouverts. Dans son berceau, leur enfant répand un souffle calme d’ourson endormi. Avant qu’elle ait pu dire ou faire quoi que ce soit, son long corps s’imbrique contre le sien et le serre à l’étouffer, lui coupant le souffle et la volonté de se défendre. Submergée par cette tendresse imprévue, elle sent une vague de larmes monter en elle aussi brusquement qu’un orgasme.
— Je t’aime tellement, sanglote Monsieur dans son cou. Crois-moi, chérie, je t’aime comme un fou. Jamais je ne pourrais te faire du mal.
Et ce sont les mots de cet homme, perdus au milieu d’un océan de hoquets et de larmes, qui tuent Estelle bien plus que l’image de lui entre les reins d’une autre. Elle sait bien que sans le vouloir il vient de tout avouer, et se retournant vers lui en pleurant (ce que c’est que cette douleur, Seigneur) elle l’étreint à le briser, s’arrachant cette phrase d’ultime revendication :
— Ne donne plus notre numéro à tes patients, j’ai cru que j’allais devenir folle.
— Je te le jure, ma princesse, répond-il, et longtemps ils collent leurs visages tendus d’amour, s’étourdissent de baisers qu’elle ne sait plus combattre, dans la conscience tacite qu’ils viennent d’aboutir à un accord.
Le fantôme de l’autre femme plane toujours dans leur chambre, et Monsieur qui le sent plus encore qu’Estelle chuchote :
— Dis-moi comment faire pour te rendre heureuse. Je ne supporte pas de te voir triste à cause de moi.
Elle ferme les yeux très fort, enroule dans ses cuisses fermes le dos dressé au-dessus d’elle, essuie ses cils dans le tissu précieux du costume qui ne renferme que son odeur rassurante.
— J’ai envie de faire l’amour.
C’est la seule solution que lui a soufflée ce formidable instinct de vie qu’elle sent battre en elle comme un second cœur, recevoir cet homme tout entier et ne l’avoir qu’à elle, puisque leurs deux corps n’ont jamais su obéir et bouder. Et Monsieur qui ne peut pas voir ou toucher sa jeune femme sans avoir envie d’elle bande soudain très dur entre ses bras. À cette époque, peut-être n’est-il pas cet explorateur sans relâche que je connais, toujours à inventer de nouvelles perversions, à instaurer de nouvelles limites ; ce soir en tout cas, il ne veut que la faire jouir, de la manière la plus simple et la plus noble qui soit, sans raffinements exotiques, sans fioritures cérébrales. Il sent sous ses doigts les tétons durs échappés sans aide du soutien-gorge, et c’est peut-être le seul endroit du corps d’Estelle qui soit vindicatif — rien de ce qu’il tient dans ses mains n’agresse ou n’inspire l’angoisse de la blesser. Elle a gardé de sa grossesse une belle rotondité, une force vive qui appelle toutes les caresses, toutes les contorsions. Estelle peut tout subir, tout accepter, elle est de taille face à toutes les attaques ; sa peau douce comme de la soie ne s’effarouchera de rien. Il ne l’a jamais regardée comme une mère ; à ses yeux elle est toujours la toute jeune fille qui le rendait fou de désir dans le Midi, même s’il l’a vue neuf mois durant s’enfler et s’alourdir de leur enfant, errer dans l’appartement en pyjama et vomir par la fenêtre de sa voiture, même s’il était à ses côtés lorsqu’elle s’est ouverte en deux et que son visage défait n’était plus que la violence et l’effort, poussant des hurlements de douleur qui fendaient le cœur de Monsieur. Il bande pour elle aussi violemment, aussi fort, qu’au tout début de leurs premières nuits. Parfois la nuit, il suffit que dans son sommeil elle remue et le touche pour qu’il la veuille, avec une impulsivité de petit garçon. Cette femme est magique. Cet amour est magique.
— Tu es si belle, dit-il en la léchant pieusement, étourdi par son odeur et son goût qui lui vrillent les nerfs.
Et Estelle qui ne peut plus penser à autre chose qu’au plaisir sans fin qu’il lui donne — la faire jouir étant aussi naturel pour lui que le fait de respirer — geint en s’étouffant :
— Prends-moi, chéri, prends-moi !
Monsieur est dur au point qu’il craigne presque de lui faire mal ; il la pénètre très doucement, comme toujours ébahi de se sentir aussi à l’étroit en elle. L’excitation, qui chez tant d’autres ne produit qu’une béance d’attente, la rend convulsive et contractile — pour Monsieur une idée du confort, de la convivialité, qui se situe bien au-delà de ces concepts humains. Elle mord son bras pour retenir ce cri d’animal qui réveillerait le bébé, et c’est toute sa chatte gluante qui aspire la queue comme une ventouse, Estelle rue sous lui avec des soubresauts déments, Estelle pleurniche baise-moi et il doit la retenir d’une main ferme sur sa poitrine, entre ses doigts sa chair tendre trempée de lait sucré, ému aux larmes par l’envie qu’il a d’elle et de son plaisir, mais il est déjà au bord du précipice et Estelle baise toute seule sur cette queue qui ne sait que se tendre vers le fond capitonné de son ventre, Estelle effrontément se branle, à toute vitesse, au rythme effréné de ses doigts son vagin émet des pulsations à rendre Monsieur fou (c’est d’elle qu’il a appris cette admiration pour la manière dont les femmes se caressent, Estelle ne lui a jamais soumis ce projet — elle a toujours agi de la sorte). Que fait-elle, putain, mais qu’est-ce qui lui prend ? Est-ce qu’elle ne le connaît pas assez bien ? Quel homme normalement constitué supporterait plus de quelques minutes cette situation diabolique, piégé dans une petite boîte chaude très manifestement douée de vie, avec pour seul panorama des doigts de femme qui cajolent cette petite excroissance de chair rose et blonde, de plus en plus excroissante ? Il a beau avoir appris en médecine tous les mots débandants en rapport avec ce secteur-là de l’anatomie, son esprit d’homme n’a jamais pu oublier ce que signifiait clitoris, ce que sous-tendaient ces trois syllabes enfantines. Estelle n’a jamais pu entrer dans le moule du vocabulaire antisexuel des encyclopédies : elle se branle — voilà bien un mot que les sommités médicales n’auront pas.
— Laisse-moi te baiser, dit-il alors, avant de s’élancer tout au fond d’elle, tenant ses deux cuisses comme les pages d’un très beau livre.
Tandis que Charles se livre tout entier à ses rêves mystérieux de nourrisson, enfouis sous la couverture Estelle et Monsieur jouissent presque au même moment en se dévorant de baisers, les grandes mains adroites de chirurgien perdues dans la crinière de sa femme — seuls dépassent de leur cocon les orteils crispés. On discerne les reins puissants de Monsieur qui refusent la reddition, tant qu’elle a ses ongles plantés dans ses fesses il ne la laissera pas, il ne la laissera jamais, même s’il l’a déjà remplie à ras bord, même si à présent ses cris se feutrent, meurent en un soupir brisé de satiété.
— Je t’aime, dit Monsieur qui s’endort encastré dans le dos de sa femme, en guise de bonne nuit.
— Je t’aime, répond-elle, en sentant son grand nez exhaler un souffle calme de sommeil dans son cou trempé de sueur.
Estelle en sombrant à son tour revoit l’amour et la peur dans les yeux de son mari. Ce sont des choses contre lesquelles une autre femme ne pourra pas lutter. Ce sont des choses qu’elle seule peut provoquer.
Ça ne peut être qu’aussi pathétique et beau, une scène entre Estelle et Monsieur. Entre des gens mariés.
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