Mr.

Emma Becker · Chapitre 14 sur 32

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Mr.

Monsieur

D’autre part, comme je vois que tu n’as pas encore reçu mon message sur la manière dont j’ai occupé l’heure allant de seize à dix-sept, au risque de radoter je tiens à insister sur l’aspect tétanisant de mon orgasme vespéral. Annihilant, même. Je ne me suis jamais fait surprendre par mes parents à ce moment-là, mais j’aurais détesté qu’ils choisissent ce soir pour entrer en trombe armés d’un prétexte pathétique. Déjà que pendant n’importe quel orgasme médiocre il est difficile d’afficher un visage humain et une conscience idoine pour répondre à maman que « naaaoooon, je ne sais pas où est passé ton carré Hermès, laisse-moi tranquille ! »... Cela dit, habituellement je crois que je reste à peu près regardable — je n’ai pas les yeux blancs ni les oreilles cramoisies. Par contre là j’ai bien failli tomber en pâmoison.

Ne me parle pas de pâmoison au bloc. Après je suis toute pâmée.

Je n’ai toujours pas percé le mystère des griffures qui apparaissent dans mon dos chaque fois que je te vois. J’ai pensé aux stigmates de la culpabilité, mais c’est impossible, je n’ai pas une once de culpabilité. Je me sens intouchable, c’est terrible ; depuis deux jours je suis totalement incandescente et je ne trouve aucun répit.

Tout ça pour dire qu’il faut absolument que l’on se voie mardi. Voilà pour ce qui est du « sûr ». Et j’attends tous les « peut-être » dont tu me parlais au téléphone.

Et je vais me coucher.

Et je vais me toucher.

Et je pense à toi.

Et j’espère que je ne t’ai pas importuné ce matin.

Et qu’il n’y a pas de caméra dans l’ascenseur.

Et dis-leur qu’il faut faire un ascenseur plus vétuste, qui mette trois plombes à monter les étages.

À demain.

Ellie

 

Monsieur

 

Tu me manques.

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Câlinerie téléphonique avec Monsieur, sous ma couette brûlante à huit heures du matin. Je me réveille à peine, prise dans une torpeur exquise.

— Tu as écrit un peu hier ?

— Pas vraiment. J’ai tourné autour de mes feuilles, finis-je par préciser avec un agacement mêlé de honte.

— Il faut que tu écrives ! gronde Monsieur.

— Je sais, je sais...

— Sérieusement, Ellie. Tu sais sur quoi tu devrais écrire ?

— Mmh ?

— Écris sur nous. Sur notre histoire.

— Et...? Qu’est-ce qu’il y a à écrire sur nous ?

— Mais... je ne sais pas, moi ! C’est toi l’écrivain ! Quand je relis tes mails, j’ai l’impression de lire un roman. Invente un roman autour de nous !

Je me caresse négligemment tout en parlant, titillée par la frustration de ne pas entendre cette voix si belle, si bandante, chanter sur des thèmes plus lestes — mais non, l’écriture, l’écriture... Monsieur en ce moment me pousse tous les jours à gratter. Dit comme ça, ça semble extrêmement bateau, l’histoire d’un homme marié avec la nièce d’un de ses collègues. Mais je ne vais pas froisser inutilement son orgueil littéraire.

— Pourquoi pas ? je lance, persuadée que cette nouvelle journée de grève me verra glander, et point final.

— Essaie au moins, répond-il. Je te rappellerai ce soir, ou dans la journée si je peux. D’accord, mon amour ?

— D’accord.

— Promis ?

— Je promets.

— Tu es où, là ?

La conversation prend un nouveau tour.

— Dans mon lit. Je viens de me réveiller.

— Toute nue ?

— Je dors toujours nue comme un ver.

Entre ses dents, Monsieur émet un sifflement presque douloureux.

— Tu me fais bander, putain !

Je glousse d’aise et feins de protester.

— Mais je n’ai rien dit !

— C’est ça, va. Tu sais bien que tu en as dit suffisamment, mon imagination fait le reste. Je vais avoir l’air de quoi, si je bande en arrivant à la clinique ?

— Ça va passer, prédis-je en m’étirant, même si je sais déjà que je ferai de mon mieux pour que ça ne passe pas — et Monsieur en est parfaitement conscient.

— Ça va passer, et puis dans la journée tu me passeras des textos et je serai dur, à nouveau. Tu crois que c’est confortable, quand j’opère ?

— Si tu préfères, je ne le ferai pas, souris-je.

— Tu es folle ? Envoie-moi des photos de ton cul. Je les regarderai entre deux consultations.

— Et après tu banderas devant tes patientes. Pas très classe.

— Je les emmerde. Ça me détendra de bander pour toi. Tu m’enverras des photos ?

Je reformule une de ces petites promesses anodines, ornementales, qui constituent l’essentiel de nos conversations téléphoniques ; ce qui me fait bander, moi, c’est qu’il soit si facile d’émouvoir Monsieur. De l’imaginer dans son beau costume, ou dans ses habits de chirurgien, nettement tendu, cachant son embarras sous son masque, tout ça à cause de moi. Moi. Mon gros cul et mon inconséquence semblent provoquer chez lui un trouble profond.

— À ce soir, chéri, je roucoule en m’étirant.

— Ta voix m’excite, lâche-t-il, puis, sans autres manières : à ce soir, ma poupée.

Dans la journée, après une heure sur Facebook, je m’enhardis à ouvrir un fichier texte — et je le regarde quelques instants comme une poule qui a trouvé un couteau. Le problème de la page blanche, c’est que c’est éblouissant de vide et d’attente. Si on ne tape que quelques phrases, tout ce blanc agressif a l’air de hurler « nourris-moi » — et comment je fais, moi, pour combler ce gouffre ? Moi qui m’endors depuis un an sur ma seule et unique publication ? Cela fait bientôt six mois que je me sens comme un vieux puits dont on ne tire jamais que quelques gouttes d’eau boueuse — quand l’aridité n’est pas totale. Alors oui, j’écris. Dans des carnets que je perds au bout de quelques jours, dans les pages vierges de mon agenda. Des conneries. De ces rien du tout qui constituent ma vie confortable d’étudiante. Comment puis-je attendre quoi que ce soit d’autre aujourd’hui ?

Je repense à cette voix qu’a eue Monsieur au téléphone lorsqu’il s’est étonné que je connaisse si bien sa vie de ces dernières années, oubliant que ma mère m’avait parlé de ce week-end à Jersey bien des mois avant notre premier contact. Et sans croire vraiment au succès de mon entreprise, sans voir plus loin que quelques lignes de minauderies courtisanes, j’écris :

Il avait l’air constamment épaté d’exister depuis si longtemps dans ma vie — bien que l’existence qu’il ait eue avant nos premières discussions fût très abstraite. Je bâtissais un monde de tout ce que je pouvais grappiller de lui, des détails que je glanais au fil des conversations. Monsieur aimait la littérature érotique ; voilà le détail qui lança ma quête. Parce que j’avais longtemps été considérablement isolée dans mon propre amour de Calaferte, d’André Pieyre de Mandiargues et de tant d’autres, qu’il me semblait même au bout du compte être l’unique lectrice de leurs chefs-d’œuvre, savoir que tout près évoluait un homme brûlant des mêmes passions que moi était un miracle.

Les hommes qui lisent. Il existe tout un univers qui ne tourne qu’autour des hommes qui lisent, qui se plongent et se noient dans cette rêverie éminemment féminine et, mon Dieu, ce charme qu’ils ont. Ce charme qu’ont ces doigts qui tournent des pages, en cornent d’autres, qu’ont ces grands yeux qui tressautent et aspirent chaque caractère, chaque ligne, chaque mot. L’abîme que l’on devine derrière ces fronts plissés au-dessus du papier jauni.

Relire Calaferte en lui sachant ce goût avait une saveur totalement différente. Des heures je m’enfermais dans ma chambre pour y découvrir avec une gêne délicieuse les paragraphes les plus crus, émoustillée par cette conscience aiguë que ses grands yeux gris s’y étaient posés aussi, comme un vernis supplémentaire qui donnait une trouble fraîcheur à ces passages sus par cœur. Comment envisagent-ils tous ces mots, chatte, cul, queue, mouille, foutre, enculer ? Quel impact ont ces mots dans le cerveau d’un homme de quarante-cinq ans, qui a probablement avec l’expérience attaché un signifié derrière tous ces signifiants ? Qu’évoque le mot « chatte » ? À quelle chatte pense-t-il lorsqu’il effleure sans bruit ces six lettres noires ? Quelle femme aura corrompu à jamais de son souvenir, de son odeur, de sa présence, chaque page de la littérature érotique ?

À travers ces lectures, je lui prêtais un bagage nimbé de mystère — ce mystère des hommes plus âgés et des promesses qu’ils font sans même ouvrir la bouche.

Je l’ai envoyé à Monsieur, sans conviction.

— Génial, n’arrête surtout pas ! ai-je reçu en réponse.

Le lendemain, pour la première fois depuis des semaines, je me suis levée tôt et j’ai acheté un cahier.

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— Comment était ta journée, mon cœur ?

— Excellente, j’ai passé mon après-midi à bronzer sur un transat du jardin, jambes ouvertes. Je crois qu’à présent la famille qui loge en face connaît tout de ma culotte.

— Comment elle était, cette culotte ?

— En fait, je n’en avais pas. Mais je me suis dit que ça faisait mauvais genre de te le dire comme ça, de but en blanc.

— Tu me fais rire !

— Est-ce qu’on peut faire rire et être bandante en même temps ?

— C’est même complémentaire.

— Je suis un clown sans slip.

— Tu es tellement appétissante...

— Jamais je n’ai entendu de plus joli compliment que « tu es tellement appétissante ».

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Il y a des moments de cette histoire dont j’adore me souvenir. Des images qui me reviennent et me font sourire largement, qu’importe le moment, qu’importe mon humeur. La matinée que nous avons passée dans notre petit hôtel de la place de Clichy fait partie de cet herbier exquis, aux feuilles toutes plus précieuses les unes que les autres. Le temps ne semble avoir aucune emprise sur elles.

Je dormais sourdement, d’un sommeil alourdi par la bouteille de vodka vidée la veille avec Babette. Une chambre tapissée de rouge, équipée d’une fontaine en stuc, et moi ronflant comme une ivrogne avec pour seul vêtement ma culotte de roulure Agent Provocateur. Figurez-vous quel tableau de mauvais goût je présidais lorsqu’à dix heures tapantes mon portable m’a réveillée.

— Dix minutes et je suis contre toi, disait Monsieur.

Je me suis redressée comme un ressort dans le lit. Dix minutes pour retrouver un teint de jeune fille et une haleine idoine. On ne me laissait même pas le temps d’attendre, ventre serré et souffle court. Je me suis jetée comme une tornade dans la douche, brosse à dents en bouche, les yeux exorbités de hâte. D’un coup de pied, j’ai fait rouler la bouteille vide sous le lit. Je me sentais globalement piteuse, ma coiffure n’avait rien à voir avec les fantasmes que je m’en faisais la veille au soir, j’avais les paupières bouffies, mais je savais déjà, après deux entrevues, que Monsieur ne verrait pas ça. Monsieur me verrait tout entière.

Je suis sortie en culotte sur le palier, un demi-joint à la main. Me suis assise, les jambes dépassant entre les barreaux de la rampe, battant dans le vide, tandis que je scrutais le rez-de-chaussée. Cette sensation de vertige qui me prenait aux tripes ne devait rien à la hauteur. À côté de moi, mon téléphone a vibré avec une insistance langoureuse.

— Allô ?

— Qu’est-ce que tu fais, ma poupée ? a souri Monsieur à l’autre bout du fil, et j’allais me mettre à roucouler lorsque je me suis aperçue que j’entendais doublement sa voix : dans mon oreille et en bas, au rez-de-chaussée.

— Écoute, pas grand-chose...

Palpitante, je me suis relevée tout doucement, sans oser lâcher une seconde l’angle de vue que j’avais de l’enfilade d’escaliers sous moi. J’ai reculé à tout petits pas dans le couloir, jusqu’à heurter doucement la porte de la chambre.

— Je suis au lit. Et toi ?

— Tout près, chérie. À tout de suite.

Monsieur ne voulait que prendre la température. Je me suis terrée sous les draps, prises de spasmes d’excitation qu’on ne connaît guère qu’à l’occasion d’une partie de cache-cache.

Ai-je déjà parlé de son pas dans l’escalier ? C’est plutôt une absence de bruit à laquelle je pense, la magie avec laquelle il est passé du rez-de-chaussée au deuxième étage sans avoir produit le moindre son pouvant le trahir. À peine une oreille exercée aurait-elle pu saisir la subtilité du craquement de la rampe ou le couinement neigeux de la moquette sous ses chaussures. L’air ambiant venait de changer de texture, d’odeur, de densité : c’était une vague de chair de poule qui me givrait des pieds à la tête — à l’intérieur de ma poitrine, loin derrière mes petits seins tout à coup incroyablement durs mon cœur s’emballait au point de venir battre à mes oreilles, éclipsant les nuances de son trop délicates. Dans un chuintement, le bouton de la porte a basculé vers la droite. Le rai de lumière qui est alors venu strier le sol de la chambre avait l’air d’émaner de Monsieur en personne ; parce que j’étais à peine sortie de mon lit et que les rideaux étaient encore tirés, il semblait m’apporter cette nouvelle journée dans ses mains, et je sentais qu’il mettrait tout en œuvre pour qu’elle débute sous les meilleurs auspices. Après tout, il détenait le pouvoir d’en faire exactement ce qu’il voulait.

L’incarnation masculine de la lascivité est apparue, un instant juste une ombre immobile sur le seuil baigné de lumière. La lascivité comme je l’ai connue ce matin-là avait les cheveux noir et argent. Elle regardait ma chambre en souriant, dans ses yeux sombres néanmoins un émerveillement d’enfant. Me regardait comme si je faisais partie de cette chambre — mais que j’y apportais une fraîcheur exquise — semblant trouver qu’il n’était de meilleur accessoire que moi sur ce lit, près de cette fontaine de conte de fées. Elle s’est ruée sur moi en me laissant à peine le temps de poser mon joint dans le cendrier. Je l’ai serré de toutes mes forces entre mes jambes, Monsieur avec un souffle brûlant m’a caressé l’oreille : « une semaine sans toi, c’est tellement long...! » et à la fébrilité de ses baisers j’ai senti ce pouvoir que j’avais sur lui — mais qu’il fléchissait. Sans m’en être rendu compte j’avais attendu ce genre de mots, de cet homme adorable et haïssable. Ils sonnaient comme une berceuse — et ça n’aurait pas dû, Seigneur, ça n’aurait pas dû. Monsieur a promené son grand nez le long du mien, murmurant « tu es tellement belle, putain », puis fronçant les sourcils.

— Qu’est-ce que tu sens ?

J’ai eu un rire muet, toutes mes dents découvertes, ivre de joie et de fumée.

— L’herbe ?

Monsieur a souri comme un rayon de soleil dans l’obscurité et, sans cesser de caresser mes tempes :

— Tu as fumé ?

— Il restait un demi-joint dans le cendrier.

— J’adore cette haleine, a-t-il chuchoté en m’embrassant les dents. Et c’est dommage que je ne puisse pas fumer, j’opère aujourd’hui. J’adorerais fumer avec toi. Un jour, si j’arrive à me débrouiller, on fera ça ensemble.

— Mais tu fumes, toi ?

— Quand je peux.

Puis, se redressant pour me retourner sur le dos :

— Comment j’ai fait pour ne pas te violer, mercredi à la clinique ?

Rougissante dans mon oreiller tandis que son regard me cuisait les fesses, je lui ai rappelé :

— Tu l’as pratiquement fait, dans l’ascenseur.

— Ça t’a plu, a demandé Monsieur, sans le moindre point d’interrogation.

Il ne saura jamais ce que m’a coûté ce petit couinement que j’ai poussé pour marquer mon coupable assentiment.

— Ce cul..., s’est-il émerveillé, sans un commentaire pour ma culotte très chère mais en me pétrissant d’une manière fabuleuse.

Je me savais au bord d’une matinée dont mon cul serait le Roi Soleil. Et c’était bizarre. C’était bizarre de sentir ma chatte se désespérer déjà de cette attention qu’elle n’accaparerait pas. Monsieur m’a retiré ma culotte comme à une petite fille ; quelques jours plus tôt cet homme gérait tout un ensemble de blocs chirurgicaux, des hordes de femmes en blouse le regardaient comme Dieu sur terre, et ce matin ces doigts si puissants condescendaient à caresser une petite étudiante en parfaite santé, juste par sens de l’esthétisme — quoi que cela pût être.

Détail d’une crudité intolérable : les pouces de Monsieur ont dérivé dans ce petit creux en forme de cœur qui sépare les cuisses et fait office d’écrin, et comme ils reproduisaient ce même mouvement circulaire je me suis entendue clapoter — le bruit ne pouvait venir que d’entre mes jambes. Je m’attendais à un commentaire pétrifiant sur mon état d’excitation : point du tout. Monsieur s’est relevé, et tandis qu’en un éclair je me rappelais ses textos et comprenais simultanément ce qui allait m’arriver, il a agi de telle manière que je ne pouvais plus m’échapper. Je me suis débattue comme un animal embourbé dans des sables mouvants, protestant vainement dans les draps, mais Monsieur d’un ton à me briser en deux m’a ordonné de rester tranquille. Une seconde je me suis recroquevillée, instinctivement.

— Pas ça, ai-je supplié en silence, comme si à ce stade-là Monsieur allait abandonner son empire et décider de me faire l’amour poliment.

En de pareilles circonstances l’herbe refusait de faire effet ; j’ai récupéré ma complète lucidité aussitôt que la bouche de Monsieur s’est posée sur moi, ses deux paumes ouvertes de chaque côté de mes fesses. Puis ça a été sa langue, et j’ai braillé de gêne en fronçant les sourcils dans une mimique dégoûtée, priant pour qu’il s’arrête vite, par pitié, mais comment peut-on vouloir faire ça ? Comment peut-on aimer ça ? Même si j’avais pu éprouver un peu de ce plaisir mêlé d’embarras, le fait de me trouver ainsi piégée comme un rat, dans cette position d’impuissance, me faisait me sentir ridicule.

(Plus tard, lorsque je lui soumettrais mon humiliation, Babette aurait cette réflexion très juste : « C’est-à-dire que, comme ça, tu ne peux pas oublier qu’il est en train de te lécher le trou du cul. Alors que c’est précisément le genre de certitude dont tu te passerais bien. »)

C’était une sensation que je ne voulais pas trouver exquise, mais Monsieur semblait le comprendre très bien, ne s’indignait absolument pas de ma rigidité. Et même, lorsque je tentais le plus petit mouvement de révolte, sa main forte me retenait face contre le matelas. Alors j’ai utilisé la dernière feinte, celle dont je savais qu’elle ne me trahirait pas. Avec une ondulation d’anguille, je me suis frotté la joue contre sa queue, encore prise sous la flanelle grise. Sans son aide, mais sous son regard, j’ai défait les quelques boutons qui me séparaient d’elle et, la bouche sèche, je l’ai prise presque en entier, sur ma langue immédiatement son goût d’héroïne et d’hormones en transe, cette sensation d’être pleine envers et contre tout. Monsieur est resté statique, se contentant d’exprimer sa mobilité par l’étreinte impérieuse de sa main emprisonnée dans mes cheveux, les rassemblant en une lourde natte blonde. Puis, lorsqu’il en a eu assez de se repaître de mes chatteries de petite fille, il m’a rejetée en arrière d’un geste royal, comme si dans cette situation je n’avais jamais, même une seule seconde, eu voix au chapitre.

Avec une reptation enfantine, Monsieur encore tout habillé mais sa queue luisante de salive m’a chuchoté d’un ton qui trahissait la querelle intérieure :

— Non, je veux regarder ta chatte d’abord.

D’avance horrifiée, je me suis tordue comme un ver, tentant vainement de refermer mes jambes. C’était peine perdue : de ses mains de prédateur il m’a tenue ouverte, et durant quelques minutes m’a feuilletée comme on tourne les pages délicates d’une bible rare, de dix doigts infiniment précautionneux. Alors que je me confondais en geignements embarrassés, j’ai levé mon visage et vu dans le sien tant de sereine fascination que le choc m’a rabattue en arrière : cet homme qui adorait les mêmes livres que moi regardait ma chatte aussi pieusement qu’il aurait lu un Bataille sur papier vélin, avec ses yeux qui connaissaient la courbure lascive des mots « nymphes », « con », « fente », « bouton ». Malgré l’instinct que j’avais de me défendre de cette curiosité, à aucun moment Monsieur ne me donnait l’impression de porter un quelconque jugement négatif sur ce qui lui était présenté. Plus jeune, je craignais comme la mort qu’un homme trouve ma chatte mal assortie à mes faux airs poupins — que cette dichotomie entre corps et visage puisse être déconcertante : mais Lui semblait trouver cela très à propos, considérant sans doute qu’à bien des égards elle était un excellent porte-parole de la salope qu’il soupçonnait en moi. Tout en Monsieur n’était qu’appréciation. Et effectivement, un peu plus tard, tranchant le silence religieux de sa voix chaude comme le Gulf Stream :

— Ta chatte me plaît beaucoup, tu sais.

Juste à ce moment-là, j’aurais aimé être un garçon pour pouvoir faire bander une fille comme il venait de le faire ; mais alors, juste à ce moment-là. Personne ne pouvait se sentir mieux que moi, nue comme un ver devant Monsieur, ouverte comme une bouche et baveuse à souhait, engourdie par une soif de baise spasmodique. Et personne ne pouvait être mieux que moi lorsque j’ai senti barbe drue du matin et lèvres lourdes s’unir quelque part, Dieu sait où, à un endroit impossible à situer mais regorgeant de suffisamment de nerfs pour m’envoyer une décharge de 220 volts dans la colonne vertébrale. Pour le coup, je crois que j’ai bondi, et il a esquissé le sourire suborneur de Satan en personne, celui qui dit : « Tu sais que je sais que tu adores ça, parce que tu es vicieuse et que les vicieuses aiment fondre dans la bouche des hommes. »

Je suis perdue, ai-je pensé sans même frémir une seconde à cette idée.

— Et le goût de ta chatte me plaît beaucoup, a ajouté Monsieur dont la bouche charnue luisait comme une cerise.

Monsieur léchait avec la précision d’un homme rompu à cette caresse, un peu comme un pianiste génial se permettrait des pirouettes artistiques faussement déstructurées, tout en langue de colibri, et je me sentais devenir dure, mais dure, et ruisselante, et molle contre son visage. Qu’il soit en train de me donner le baiser le plus vénéneux du monde me captivait. Car c’est bien d’un baiser qu’il s’agissait ; Monsieur n’était pas homme à se laisser leurrer par la verticalité de ce sourire-là.

Lorsqu’il s’est relevé il bandait encore plus fort, et tout en écartant vivement mes cuisses s’est léché les lèvres avec une gourmandise inconsciente qui m’a achevée.

— Je ne sais pas par où te baiser d’abord, a-t-il soufflé, l’air réellement indécis, le regard perdu dans ce labyrinthe que semblait constituer le delta menant de ma chatte à mon cul.

Puis, revenant à mon visage :

— Qu’est-ce que tu veux, chérie ?

Dieu seul sait pourquoi j’ai répondu :

— Par-derrière.

Monsieur, pour qui ce genre de périphrase n’avait tout de même pas la rigueur sémantique de « sodomie » a fait mine de me retourner sur le ventre.

— Pas comme ça, pas à quatre pattes.

Et enfin j’ai compris que cette herbe agissait sur mon verbe. Galvanisée, j’ai expliqué à Monsieur, tout en défaisant ses boutons :

— J’ai envie que...

— Tu as envie de quoi ?

— J’ai envie que tu m’encules. Mais sur le dos, me suis-je empressée d’ajouter, comme si j’espérais faire oublier le début de ma requête.

J’ignore si Monsieur a compris quel pas en avant je venais de faire, avec l’air de ne rien lui céder. Quand je me suis rejetée en arrière et qu’il s’est avancé vers moi pour replier mes jambes, j’ai su qu’il avait suivi mon idée dès le début, sans avoir eu besoin de la verbaliser, et qu’il l’approuvait totalement. Il aimait que j’aime cette position, pour la conscience mutuelle et tacite qu’ainsi je le laissais complaisamment tout voir. Il aimait que j’aie porté cette pratique à un art au point de ne la considérer qu’allongée et offerte à son regard. Lui-même avait des délicatesses d’expert ; il m’a pénétrée très lentement, attentif de manière inédite à mes sifflements, mais toujours ferme, ne renonçant jamais aux parcelles de territoire gagnées. Monsieur sentait, rien qu’à la manière dont je me resserrais autour de lui, à quel moment la douleur cessait de rendre le plaisir plus fort, pour l’éclipser totalement.

J’ai expiré avec l’air de sainte Thérèse en extase, et Monsieur s’est enfoncé en moi profondément, violant mon oreille bourdonnante.

— Tu aimes ça, mon amour ?

Monsieur qui m’encule en me disant je t’aime. Incroyable, la noblesse d’un tel acte lorsque c’est lui qui s’y livre. Le respect profond de l’Autre que l’on y sent. Ça n’était pas un respect plus fort encore que les circonstances, Monsieur savait qu’en me prenant ainsi il me courbait totalement sous son joug ; en tant qu’adulte, il avait une appréciation sophistiquée de ma docilité, et une parfaite conscience de ce rapport de soumission. Mais il y avait quelque chose de magique chez Monsieur, que je n’ai jamais retrouvé ailleurs : cette manière d’agir, cette fermeté d’empereur pour me persuader que tous ces raffinements, ces mots crus, c’était pour mon bien. Et que me débattre, c’était temporairement perdre une occasion de jouir. Car il n’était pas question d’injures, en réalité. Partout où il disait salope ou pute ou chatte, en y pensant bien je n’entendais que des caresses ; que des exhortations à lui céder mes défenses. Pourtant je ne pouvais pas parler. J’en avais envie, de toute mon âme, mais j’en étais incapable. Et Monsieur roucoulait :

— Dis-moi que tu aimes ça, chérie. Parle-moi. Dis-moi que tu aimes que je t’encule.

Je me suis recroquevillée dans mon épaule et dans mes cheveux, rougissante comme une biche, et Monsieur qui bougeait en moi de manière élastique et parfaite m’a susurré :

— Regarde-moi.

D’une main il m’a attrapé le menton. Sèchement :

— Regarde-moi.

Comme je me montrais rétive à la sévérité, Monsieur a tenté la douceur, et d’une voix de miel que mon Dieu j’en bande encore :

— Regarde-moi, chérie. Regarde-moi.

Moi, ouvrant les yeux avec répulsion :

— J’y arrive pas.

Je clignais en ruant du menton, étonnée de peiner autant devant l’idée d’une communication que j’établissais facilement avec d’autres.

— Tu ne sais pas qu’il faut toujours regarder un homme lorsqu’il a sa queue dans ton cul ? a commencé Monsieur, et je l’écoutais comme on écoute un passage de Lolita : la même vénération. C’est toi qui as le pouvoir, tu sais. Même si c’est moi qui t’encule (et là je me suis mordu les lèvres jusqu’au sang), je suis pris au piège dans ton petit cul, et c’est moi que tu rends fou.

Petite pause, durant laquelle il a relevé mes cuisses juste un peu plus haut, juste assez pour transformer la position chaste du missionnaire en reptations obscènes ; puis, dans un souffle :

— Tu ne te sens pas un peu salope, comme ça ? D’avoir ma queue dans ton cul ? Dis-moi comment tu te sens ?

Et comme dans le brouillard de mes cheveux j’entrouvrais une paupière, j’ai vu ma chatte grande ouverte mais en crue, et en dessous la bite de Monsieur entrant et sortant lentement de mon cul, et j’ai su que Monsieur avait ce même panorama beaucoup trop sale ; j’ai adoré ça. Je lui ai abandonné des prunelles frémissantes, miaulant :

— Je me sens salope.

Cet infâme corrupteur de Monsieur a sauté sur la faille en me caressant le lobe des oreilles de ses lèvres où mon odeur refusait de s’estomper.

— Montre-moi comment tu te caresses.

Devant cet ordre je me suis trouvée envahie d’un froid glacial ; j’avais une totale conscience que je ne pourrais pas y échapper, peu importent les excuses que je saurais trouver, et cela même si je n’avais à l’origine aucune intention de montrer à cet homme quelque chose d’aussi profondément intime. La perspective de me faire jouir devant Monsieur, alors que j’étais déjà pleine de sa queue au fond de mon ventre, me pétrifiait. Littéralement. J’en concevais un effroi qui me faisait presque regretter de me trouver là, dans cette chambre, avec cet homme. Dans mon cou il chantonnait :

— Fais-le, chérie. Montre-moi comment tu fais. Je suis sûr que tu es tellement belle, quand tu te caresses.

Avec des affectations de courtisane au bord de la compromission, je me suis échappée :

— Mais je n’ai jamais fait ça !

— Fais-le, mon amour. Caresse ta petite chatte. Tu sens bien qu’elle est trempée.

— Non..., ai-je gémi en essayant de soulever mes doigts.

Au prix d’un énorme effort (alourdi par ma complaisance à jouer l’effarouchée), j’ai réussi à poser ma main sur mon ventre. Puis, comme elle refusait de bouger plus avant, j’ai poussé un cri de dépit qui m’a brisée en deux : petit chiot tirant au bout de sa laisse. Mais Monsieur ne s’est pas laissé attendrir.

— Branle ta petite chatte. Fais-le, ou je ne te baise plus.

J’aurais aimé qu’il comprenne à quel point je voulais, à quel point je mourais d’envie de me faire et de lui faire ce plaisir. Qu’au final je subissais cette pudeur autant que lui. Et que ce verbe « branler », même bandant à souhait dans sa bouche douce et épicée, m’avait agressée plus que de raison : je ne savais pas trop si j’avais réellement envie de me branler devant Monsieur. J’aurais aimé qu’il comprenne cela. Il n’en serait peut-être pas venu à des extrémités comme le chantage. Monsieur a reculé sans sortir totalement de moi, et tout net s’est arrêté de bouger. D’indignation j’ai rué en avant, mais avec deux mains fermes il a bloqué mon ventre.

— Je te jure que je ne te baise plus. Branle-toi devant moi. Tu sais que le meilleur orgasme que tu puisses avoir, c’est en te caressant pendant que tu te fais enculer ?

(Monsieur dit « enculer » avec la noblesse des plus belles pages érotiques. Ça n’est pas du tout le « enculer » injurieux ou espiègle de mes amies. Quand il prononce ces trois syllabes, on sent exactement à partir de quels mots celui-ci a été créé. Même émerveillement que lorsque j’ai lu et compris « déconner » dans un roman libertin du XVIIIe. Cette richesse originelle du français.)

Vexée d’avoir été ainsi piégée, j’ai jeté à Monsieur un regard noir qui ne l’a pas atteint une seconde. Puis, d’un air matois, miaulé :

— Non, baise-moi !

Mais Monsieur était plus rusé que moi — il n’était en tout cas pas homme à se contenter ainsi de mots au point d’en oublier ses amours premières.

— Caresse ta chatte.

Et à sa voix j’ai compris qu’il pouvait tout à fait faire ça, s’éloigner à l’autre bout du lit et se branler devant moi jusqu’à ce que l’exaspération me pousse à faire de même, la mort dans l’âme. Alors j’ai hélitreuillé mes doigts jusqu’à ma fente qui semblait plus de l’avis de Monsieur. Ce fut une scène atroce : je me sentais bouillonner littéralement, et c’est à peine si je parvenais à esquisser un simulacre de caresse. Si je m’y risquais plus de quelques secondes, malgré le plaisir et ce bruit divin de clapotis qui m’emportait comme une vague, le regard de Monsieur m’oppressait et je me crispais de gêne dans les draps moites. Mais, fidèle à sa promesse, il m’a reprise très doucement, semblant glisser dans un bain d’huile chaude, murmurant Ellie Ellie Ellie oh Ellie caresse-toi mieux que ça fais comme quand je ne suis pas là, comme s’il était Dieu possible d’oublier sa présence, la vibration qu’il émettait. J’étais tétanisée ; toutes ces exigences représentaient un monde auquel je n’avais jamais eu accès. Avec Alexandre pourtant j’avais cru atteindre un niveau de perversion inédit, mais la fermeté naturelle de Monsieur et la motivation de ses désirs renvoyaient nos éjaculations faciales policées à une version édulcorée des possibles entrevus ce matin-là. Il y avait une indéniable beauté dans ce qu’il tentait de m’arracher ; l’amour simple et grandiose d’un homme pour le plaisir des femmes.

Et puis je me suis vue pleurnichant, avec mes mains qui renâclaient à l’idée d’exécuter en public ce ballet su par cœur, instinctif. Monsieur qui les retenait, dès qu’elles prenaient la fuite. Je ne savais pas qui haïr le plus, de lui ou de moi. Je lui jetais des éclairs de regard à la fois suppliant et irrité, et c’est je pense à ma manière de froncer les paupières qu’il a compris que nous n’allions nulle part. Il m’a couverte d’une œillade qui se plaignait de ce que j’étais une bien mauvaise élève ce matin, mais promettait l’indulgence des grands maîtres lorsqu’ils entrevoient les limites de leurs bambins. De ses deux pouces il a fait mon office de manière admirable, au point que je me sois demandé, l’espace d’un instant, si cet homme était génial au point d’avoir compris aux balbutiements de mes doigts la structure générale et parfaite des manipulations qui me rendaient folle. J’ai senti que quelques minutes suffiraient, mais — je ne sais pas — j’avais envie de voir jouir Monsieur bien avant que de jouir moi-même. Alors, tandis que ma chatte aspirait ses doigts comme un bébé tète, j’ai serré sa queue de tous mes muscles et, mes ongles plantés dans ses fesses, je l’ai entraîné à me baiser très fort. Lui, sans doute pour s’économiser du mieux possible, a rompu toute communication, durant quelques minutes où ses yeux se sont fermés. Et cette infime portion de temps m’a semblé durer une éternité ; brusquement ça n’était plus Monsieur, ça n’était plus cette chambre, et ça n’était plus du tout cette conception du sexe à la fois animale et sophistiquée. Ça n’était plus qu’un vieux grimpant une vicieuse qui aurait pu être sa fille, dans un hôtel glauque d’un coin glauque de Paris, et ils faisaient ça de manière sale. Je n’étais pas bien sûre de vraiment aimer ça, sans le regard de Monsieur ; et sans son regard j’en oubliais presque pourquoi, tout compte fait, cette histoire entre lui et moi n’était pas qu’immorale. Ses yeux dans les miens me rappelaient que si nous couchions ensemble, si nous discutions ensemble, si nous parlions tant de temps au téléphone ou par écrit, c’est tout simplement parce que c’était bon, et que si Dieu avait mis cette chose bonne à notre disposition, la mépriser ou la craindre était un gâchis pur et simple. Et durant cinq bonnes minutes, ou peut-être mille en fait, faire l’amour avec lui est devenu ennuyeux.

— Dieu fasse qu’il ne dure pas des heures, ai-je pensé (supplique que je regretterais quelques semaines plus tard, seule et sans nouvelles de l’insaisissable Monsieur).

Soudain, le visage au-dessus de moi s’est remis à vivre, et d’une voix très grave mais au bord de la brisure, Monsieur m’a dit :

— Je vais jouir dans ton cul.

J’ai suivi, haletante, l’exquise montée du plaisir dans tout son corps long et mince, les derniers allers-retours frémissants où sa respiration s’est faite trébuchante, puis l’ultime ruade, qui l’a projeté tout au fond de moi, et tandis que je le griffais il a poussé un seul cri, un seul essoufflement rauque qui m’a touchée au point qu’un instant j’ai cru que j’allais jouir aussi. Je me suis concentrée de toutes mes forces pour sentir les jets, mais je n’ai capté que les spasmes incontrôlables de sa queue, puis Monsieur en respirant comme on berce s’est niché dans mon cou, encore dur.

— Ton cul m’avait manqué, m’a-t-il dit en sortant de moi — et j’ai été submergée par une sensation de solitude physique terrible. Même après avoir joui j’ai envie de le prendre encore et encore.

Monsieur alors a été pris d’une frénésie de tendresse, me roulant sur lui avec des prières d’enfant.

— Mais embrasse-moi ! Regarde-moi ! Tu ne veux pas de ma tendresse ?

— Mais si, ai-je protesté en me tordant comme un crotale dans ses bras. Je te regarde tout le temps !

— Non, tu sais très bien que ça n’est pas vrai. Je ne peux jamais te câliner, tu t’échappes. Je peux t’enculer, mais je ne peux pas te faire de câlins ?

— Bien sûr que tu peux, ai-je rétorqué sans retenir un mouvement d’impatience.

Et avec un soupir que je ne voulais pas aussi manifeste, j’ai laissé les doigts de Monsieur me domestiquer, menton tourné vers lui. Tout comme la dernière fois, c’est à ce moment précis où il baissait la garde que j’ai récupéré tout mon aplomb. Je me suis dérobée lâchement.

— J’ai fumé avant, je ne veux pas te parler en face.

Et je me suis redressée gracieusement, pour ramasser mon ordinateur. Lorsque l’écran s’est rallumé, Monsieur a vu la photo d’Andréa. Sèchement :

— Qui c’est ?

— Mon copain, ai-je répondu en rallumant le demi-joint dans le cendrier.

— Super, a grincé Monsieur en se laissant retomber sur le traversin.

— Excuse-moi d’avoir aussi une autre vie, ai-je répondu, pour immédiatement regretter ce ton indifférent.

En cherchant vainement de quoi effacer cette phrase de sa mémoire, j’ai mis les Turtles et tiré ma première latte, me déplaçant pour m’asseoir sur Monsieur, toutes cuisses ouvertes sur un spectacle que je lui donnais sans plus trop m’en soucier. Un instant il m’a contemplée, ses doigts étalés autour de mes genoux. Puis, souriant :

— J’ai quelque chose pour toi.

Bondissant à ses côtés avec des paupières languissantes de geisha :

— C’est quoi ?

— Tu m’as dit que tu ne connaissais pas Le Con d’Irène, d’Aragon ?

Autre taffe. Retour du sourire incontrôlable :

— Tu m’en as parlé au téléphone.

Monsieur a saisi sa mallette. Il m’en avait parlé deux jours auparavant, à dix heures du soir, alors que totalement nue je fumais une cigarette dans ma cuisine, me pavanant seule devant la porte-fenêtre. Et plus tard j’avais reçu sur ma boîte mail un extrait du livre en question. L’impatience proverbiale de Monsieur lui avait fait couper des passages au hasard, et l’ensemble manquait cruellement de fluidité, bien trop pour ne susciter en moi qu’une curiosité vague. Mais quand il l’a déposé à côté de moi, avec sa couverture improbable d’édition bon marché, son faux auteur au pseudonyme clinquant (Albert de Routisie), j’ai eu un geste de gourmandise qui m’a poussée en avant : j’aimais à la folie cette idée qu’avait eue Monsieur de m’acheter un livre de poche, si familier à mes yeux d’étudiante.

— Oh, merci ! me suis-je exclamée un peu trop spontanément à mon goût, et Monsieur a souri, avec un attendrissement tout aussi manifeste.

J’ai voulu me couler à ses côtés, mais d’un geste très vif il a repris Irène et l’a ouverte au tout début.

— Lis les deux premières pages.

J’aimerais que les gens comprennent ce que j’ai pu vivre alors, assise en tailleur nue sur le tapis à la fois doux et rêche des poils de cet homme, dans l’obscurité lascive et chaude de ma chambre isolée du monde. J’avais rarement été aussi défoncée, à un niveau où tout m’atteignait de manière positive, kaléidoscopique. Juste au moment où j’ai posé les yeux sur les premières lignes d’Aragon, le refrain orgasmique d’Elenore a explosé dans le silence moite comme un incroyable tourbillon d’amour et d’enthousiasme ; et, simultanément, ces pages d’ouverture me parlaient de sommeil et de douleur et de la mortelle volupté de la nuit noire en des termes dont la force supplantait tout ce que j’avais pu lire auparavant. Frappée littéralement, je me suis rejetée en arrière, bouche grande ouverte et souriant brusquement de toutes mes dents. J’ai expliqué à Monsieur, d’une voix qui se perdait dans les basses des Turtles :

— Ce texte, plus cette musique... je suis emportée.

Je me suis mise à lire comme on se goinfre, incapable de m’empêcher de ponctuer chaque phrase par des soupirs de pur bien-être. Vide comme une coquille de noix, avec l’impression d’être envahie par toute la beauté du monde, noyée par cette splendeur, et je m’en défendais mollement, trop émerveillée pour m’arrêter. Comment décrire ce moment de solitude profonde mais de totale allégresse ? Je me sentais comme quelqu’un qui aurait vu, touché, entendu le Messie, et je savais que Monsieur, sobre, ne pourrait pas saisir à quel divin nous affleurions. Fumer était un prérequis pour se trouver ainsi démuni de tout mécanisme de défense, et absorber la magie comme une éponge. Pourtant il fallait bien que je le dise, que quelqu’un sache. Que Monsieur comprenne à quel point cet instant avait été, jusque-là, notre apogée. Pour la première fois je pense, j’ai dit son prénom. Et immédiatement après un long souffle de femme gorgée d’amour, une logorrhée de fumeuse de joints :

— Comment peut-on aussi bien écrire ? Je veux dire, ça n’est même pas écrire bien, c’est à des kilomètres au-dessus de ça. Je n’ai jamais rien lu qui soit aussi beau et aussi vrai. Aragon, il me fait penser à Mozart, dans ces deux pages. Si tu enlèves un mot, si tu déplaces une virgule, tout s’écroule. La perfection.

Et Monsieur n’a pas pu saisir le double sens de ma fébrilité ; il n’en a compris qu’un. Comme aspirante écrivain, j’étais partagée entre profonde admiration religieuse et jalousie — ou était-ce plutôt de la consternation ? Comme à ma première lecture de Lolita (ô Nabokov) je réalisais que chaque phrase, ciselée avec une minutie d’orfèvre, miraculeuse, ne devait rien au travail ou à la correction. Elle tenait du génie ; pour en créer une aussi belle, il m’aurait fallu des heures et des heures d’exaspération, de renoncement puis d’espoir, cloîtrée dans une chambre vide. Et je savais pertinemment, de manière épidermique depuis cette lecture, que jamais je ne serais ce genre de plume à inscrire au panthéon des écrivains. Je le ressentais presque sereinement, comme on accepte les choses de la nature et de la vie. C’était juste la résignation qui faisait mal.

Monsieur gravement a approuvé :

— C’est beau, hein.

En cet instant, même s’il ne percevait pas la même frustration d’auteur, j’ai pensé à combien il était exquis, sulfureux et grisant, de partager avec un homme le goût du mot et de la chose, de trouver dans cette brutalité masculine un peu de la sophistication perverse des femmes, qui plus souvent qu’eux aiment à languir des heures en lisant, et vivent cinquante pour cent de leur vie par procuration.

Monsieur m’a repris le livre et l’a ouvert plus loin. Tandis que je changeais de musique, il a entamé la lecture de ce passage qui changerait à jamais ma franche appréciation d’Aragon en idolâtrie, la description du con d’Irène. Chaque fois que je l’entendais prononcer les mots « con » ou « vulve » (Aragon étant, de mémoire de femme, le seul à avoir pu écrire vulve sans me confire de dégoût), mon oreille pourtant rompue à ces sons frétillait d’embarras et de plaisir ; qu’ils étaient suaves, ces adjectifs crus dans la bouche adulte et gamine de Monsieur ! À ses yeux brillants, à la joie qu’il semblait tirer de la situation, il montrait sans le voir que, malgré son âge et son bagage, polissonner de la langue devant une jeune fille lui procurait une jouissance toujours intacte. A suivi une conversation inspirée où il m’a décrit les éditions dont il disposait, et je voyais réellement ces piles de bouquins introuvables, reliés de manière improbable, où l’ADN de Mandiargues ou du dieu Calaferte se nichaient peut-être encore. J’adorais aussi Monsieur pour sa bibliothèque, et l’idée de passer deux nuits et deux jours dedans, dans un gros fauteuil en cuir (une tasse de café à la main, nue sous une chemise de Monsieur que l’intéressé viendrait m’arracher toutes les heures — sa conception du marque-page).

Un instant, poussée par quelque pulsion de tendresse, je me suis recoulée dans ses cheveux parfum sucré et peau trop douce. Incroyable, combien je pouvais adorer cet homme, me passionner pour lui jusqu’à l’obsession, et pourtant savoir si mal exprimer affection ou désir. Regimber autant à l’idée de caresser son torse ou l’embrasser spontanément. Visage niché dans son aisselle subtilement parfumée, je le regardais comme un hiéroglyphe. À tant de détails on aurait pu oublier qu’il venait de m’enculer ou de traumatiser ma sexualité bien léchée d’aspirante vicieuse ; Monsieur n’était plus que doux, violemment doux, doux comme les pages de ce livre.

Première scène de ménage entre Monsieur et moi. Tout de go, il m’a demandé :

— Tu as baisé cette semaine ?

— Pourquoi cette question ? ai-je demandé à mon tour, en me détachant imperceptiblement de lui le temps d’évaluer quelle réponse convenait.

— Pour rien, juste pour savoir.

Monsieur en effet avait l’air serein. Haussant les épaules, j’ai répondu :

— Oui, j’ai un peu baisé.

Puis, parce que j’étais un peu fâchée d’avoir été ainsi confrontée à mes ébats banals de la semaine, je me suis permis de lui retourner l’indiscrétion. Affirmation laconique de Monsieur.

Oh, donne-m’en plus !

— Combien de fois ?

— Deux fois.

— Avec ta femme ?

— Oui. Et toi ?

— Avec mon copain.

On peut dire ça comme ça.

C’est peut-être là que j’ai commencé à voir le piège qui m’engluerait. Je mourais d’envie de savoir comment elle et lui faisaient l’amour, au bout de vingt ans de mariage, quels gestes il employait sur son corps su par cœur. Mais cette curiosité me faisait l’effet de gratter un tableau noir — un peu de jalousie que je ne pensais pas du tout ressentir pour lui. Comme une mouche volant connement vers une ampoule halogène, je lui ai demandé :

— C’est comment, avec ta femme ? Ça fait longtemps, quand même, que vous couchez ensemble.

— Ça dépend, a répondu Monsieur avec une voix étrange qui m’a fait penser que je venais peut-être de débusquer une des rares pudeurs de cet homme. Mais oui, au bout d’un laps de temps pareil, c’est souvent bien.

— Vous devez être très... complices.

— Évidemment, a répondu Monsieur, sans se mouiller toutefois.

J’étais littéralement rongée par le besoin de tout connaître, tous les détails ; comment Monsieur baisait cette femme qui avait tout vu, tout entendu de lui, qui savait toutes ses perversions, tout ce qui le rendait fou. Comment était son corps. Comment elle jouissait. Quand l’envie leur prenait. S’ils avaient des positions, des techniques préférées. Des manies. Des choses qu’ils n’avaient jamais faites. Cela m’aurait fascinée. C’était la femme de Monsieur, celle qui m’écrasait sans cesse de son ombre. Comment caressait-on un monument pareil ?

— Et toi ? a-t-il repris. Je suis sûr que c’était nul.

— Pourquoi donc ? me suis-je insurgée, terriblement vexée.

— Parce que les mecs de ton âge ne connaissent rien aux filles.

— Il a trente ans.

— Trente ans ? s’est écrié Monsieur, avec des yeux exorbités.

C’est une blague. Voilà ce que j’ai pensé. Deux secondes je l’ai fixé sans ciller, tentant de déterminer s’il avait ou non feint cet étonnement.

— Encore un vieux ! a-t-il lâché, une ébauche de sourire aux lèvres.

— Tu es jaloux, ce matin ! ai-je souri en retour. L’idée que j’aie un copain te révolte.

— Je ne suis pas jaloux. Je me demande juste pourquoi tu es tout le temps avec des vieux.

Il s’est dressé sur ses bras pour me regarder, comme on regarde un Rubik’s Cube. Puis, se ravisant :

— Peut-être que je suis jaloux, en fait. C’est une mauvaise idée, non ?

— Sans doute, ai-je répondu, surprise à l’idée de pouvoir inspirer de la jalousie à un homme, à cet homme.

— Alors qu’est-ce qu’on fait ? a-t-il demandé, comme s’il était du genre à se retrouver démuni.

— Comment ça, qu’est-ce qu’on fait ?

— On continue quand même ?

Et la vérité, c’est que je n’imaginais pas vivre en faisant semblant qu’il n’ait jamais existé, quel que soit le prix auquel sa proximité était fixée. Rien que l’idée de vivre si près de lui, de l’avoir vivant à quelques kilomètres de moi mais de ne pas pouvoir l’atteindre me coupait le souffle. J’avais envie de comprendre cet homme. De percer ce mystère. Je voulais tant d’autres choses qui étaient douloureuses à penser. Alors j’ai juste répondu, comme si c’était une évidence :

— Bah oui. On continue.

On continue, même si je sens déjà ce que ça va donner. Une catastrophe. Je sens que l’été entier sans lui, si on commence comme ça, ça va être insupportable. Et je n’ai aucune envie de faire comme toutes ces connes qui tombent amoureuses d’hommes mariés, mais allons-y gaiement, on continue.

Une chose qui m’a toujours impressionnée chez Monsieur : sa manière de bander. Facilement, rapidement. Il m’a parlé des heures en me tripotant le bout des seins que j’en devenais épileptique, bandant avec insistance dans le creux de mes reins, murmurant parfois « tu es si belle » en me hérissant le lobe des oreilles. Nous jouions au riche intellectuel et sa courtisane, parlant d’André Breton comme on parle de sexe, inventoriant des auteurs que j’attendais comme le Messie, soufflant dans mon cou des mots d’amour entrecoupés de traits d’esprit littéraires, puis de baisers et de morsures, et presque au beau milieu d’une de mes réponses, comme je m’apprêtais à le contredire, Monsieur m’a enfilée d’un seul mouvement sans concession. Je pensais tellement n’être pas ouverte, et j’étais à ce point partie dans ma phrase, que j’ai englouti le dernier mot dans un cri qu’il a arrêté d’une main ferme comme il fallait. Les premiers allers-retours de Monsieur m’ont laissée anéantie de plaisir, incapable de produire le moindre son ni même de respirer, mais il n’avait pas besoin de ça pour comprendre. Il savait bien ces choses-là.

— Tu aimes ça aussi, dans ta petite chatte, hein ?

— Tu as couché avec quelqu’un d’autre, depuis qu’on est ensemble ?

— Non. Pourquoi ?

— Pour rien, ai-je menti effrontément.

Parce que ça ne m’a pas assez énervée de t’imaginer faire l’amour avec ta femme. Il faut que je sache, empiriquement, que l’idée d’une autre femme sous toi est douloureuse.

Monsieur s’est redressé, assis à côté de moi.

— Tu es jalouse ?

Cette ébauche de jubilation que j’ai sentie dans sa voix m’a irritée. Comme une imbécile, je me suis beaucoup trop défendue pour avoir l’air détachée.

— Absolument pas !

— Tu es jalouse comme tout ! a répété Monsieur, qui jouissait littéralement.

— Absolument pas, je voulais juste savoir, comme ça.

— Si. Tu veux savoir si je couche avec d’autres filles pour déterminer si tu es la seule dans ma vie. Donc oui, chérie, tu es jalouse.

Je n’ai qu’à moitié rendu son baiser à Monsieur, qui s’amusait beaucoup de mes trépignements. Renfilant son pantalon (fabuleux, ce dos) :

— Mais dernièrement, si je n’ai pas touché d’autre femme que la mienne et toi, c’est parce que je n’en ai pas envie. Je pense constamment à toi.

Regard brûlant qui m’a coulé le long du dos comme une griffure.

— À ce cul. Je pense tout le temps à ce cul. Tu sais que même quand j’opère, c’est lui que j’imagine ? Toi, dans cette position.

J’étais entortillée croupe en l’air, noyée dans mes cheveux, et je le regardais se rhabiller avec vénération. J’adorais la lumière que dégageait cet homme, et je ne saurai jamais lui dire. Combien je pouvais le trouver beau. Je suivais le troublant strip-tease inversé qu’il m’offrait en renfilant sa panoplie de chirurgien en civil, d’abord le pantalon de costume avec le pli impeccable le long des cuisses, ensuite sa chemise blanche qui ne garderait de sa venue qu’un unique froissement dans le dos. Les hommes ont-ils la moindre idée du fossé — de l’abîme — qui sépare leur nudité de ce moment où ils reboutonnent leur chemise, debout, sans même y penser ? C’est la lente escalade vers le col qui peu à peu force l’instinct animal au silence, et si cinq minutes plus tôt ils se laissaient voir sous toutes les coutures, à présent ils portent à même le corps des siècles et des siècles de sophistication. Mais certains, comme Monsieur, même vêtus le plus élégamment du monde, font sans le savoir la promesse lancinante d’être toujours nus sous leurs habits. La veste de costume qu’ils rajoutent ne fait rien à l’affaire ; elle ne semble posée sur leurs épaules que pour en être ôtée en toute hâte. Ce sont ces hommes que l’on bride depuis la nuit des temps avec toutes sortes de tissus, d’artifices — comme s’il était Dieu possible de contenir aussi grossièrement leur lumineuse sensualité. En regardant les cuisses de Monsieur dans son riche pantalon gris, on devinait déjà les contours de sa prochaine érection.

Les boutons de manchettes.

— Et puis je pense tout le temps à ton corps, mais pas forcément pour te faire l’amour. Juste être près de toi. Parler avec toi. Je ne sens aucune différence d’âge quand je te parle et que tu me réponds.

Comme je ne savais pas quoi dire après ça, j’ai juste souri, extasiée. Et, à la suite d’un interminable gazouillis, je lui ai demandé :

— Les filles de mon âge, elles ne sont pas comme ça ?

— La plupart du temps, non. Elles sont beaucoup plus passives. Elles prennent, sans donner grand-chose.

— Quoique je n’aie pas été très disciplinée, ce matin, ai-je glissé, espérant je crois une promesse de Monsieur, un prochain rendez-vous assuré.

— Ça n’est pas une question de discipline. J’aime ce qui se passe dans ta tête. C’est ça qui m’intéresse. Pas forcément ton corps parmi mille autres.

Comment prendre ça ? Dans le doute, j’ai attaqué :

— En même temps, ce serait vraiment vermine de ta part, si tu couchais avec ta femme, moi et d’autres nanas de mon âge.

— Tu dis ça parce que tu es jalouse.

— Encore une fois, pas du tout. C’est juste que là, au vu de la situation...

— Jalouse, chérie.

— Non, je dis simplement que ce serait un comportement de vermine. Déjà qu’en fait de vermine, avec ce qu’on fait, on se pose là !

Monsieur brusquement s’est assombri. Il s’est interrompu pendant qu’il refermait son col de chemise, pour s’asseoir à mes côtés sur le lit. Sans me lâcher du regard :

— Je n’aime pas que tu me traites de vermine.

— C’est parce que je n’ai pas dit vermine sur ce ton-là. Dans ma bouche, c’était affectueux.

Et c’était vrai, mais ses yeux étaient si noirs qu’un instant j’ai cru qu’il allait me frapper, ou en tout cas que je venais de lui faire de la peine. J’étais hébétée de le savoir aussi bêtement susceptible.

— Ne me regarde pas comme ça, ai-je chuchoté en me coulant nue contre le tissu froid de son costume. Je te dis que vermine, quand mes copines et moi le disons, ça devient gentil. C’est mignon.

Monsieur n’a pas semblé convaincu, mais il m’a tout de même embrassée, longuement. J’ai ajouté :

— Et du reste, je suis aussi vermine que toi. Avec mon oncle, toute ma famille en fait, je devrais avoir des scrupules à coucher avec toi.

— Je ne vois pas en quoi c’est mal, ce qu’on fait. À part le fait que je sois marié, je veux dire.

— Tu ne vois pas ? Pourtant ça saute aux yeux, l’immoralité de notre histoire. Tu es l’ancien collègue de mon oncle, tu as passé trois jours avec lui et ma mère à Jersey pour un séminaire, toute ma famille te connaît. Et moi, je suis la petite nièce.

— Ça n’est pas comme si je couchais avec sa femme.

— C’est presque pire. Tu sais très bien que mon oncle est fou amoureux de ses nièces. Il n’a pas du tout envie de savoir qu’elles se font toucher par des hommes, et surtout pas par des hommes qu’il connaît bien.

Monsieur avait l’air de faire le débile, mais je ne parvenais pas à déterminer si c’était voulu, ou s’il se croyait réellement blanc comme neige.

— Surtout si ces hommes sont mariés, avec des enfants. Tu comprends bien à quel niveau ça pourrait semer le chaos si quelqu’un apprenait ce qui se passe, ai-je ajouté d’un ton qui trahissait peut-être un peu trop à quel point l’illégalité m’excitait.

— Le problème est uniquement que je sois marié, non ? Moi, si j’étais ton oncle, je préférerais te savoir avec un mec de mon âge, qui a de l’expérience, plutôt qu’avec un petit con qui te traiterait n’importe comment.

— Mais enfin...!

J’ai crié son prénom, exaspérée que Monsieur puisse se montrer à ce point hermétique.

— Tu penses bien que si Philippe te voit avec moi, il ne pensera pas en termes d’expérience ou de confort de vie ! Tu penses bien que même s’il faisait abstraction du fait que tu aies une femme et des enfants — et ça m’étonnerait beaucoup qu’il le fasse — le tableau reste le même : tu as ton âge, tu étais son collègue et quelqu’un qu’il apprécie, ça fait vraiment vermine. Tu penses bien que, pour le coup, ça ne vaudrait même pas la peine d’espérer pouvoir te faire pardonner un jour. Moi aussi il me détesterait, mais c’est mon oncle, il m’aimera toujours. Si pour une raison ou une autre il venait à apprendre pour toi et moi, ce qui n’arrivera pas, il ne verrait qu’une chose : que tu as baisé sa nièce.

Monsieur s’est assis près de moi, une main douce et ferme sur ma hanche.

— Sauf que si quelqu’un venait à apprendre pour nous, il suffirait d’ouvrir ma boîte mail pour constater que c’est toi qui es venue me chercher.

Brusquement, alors même qu’il me caressait toujours, j’ai vu dans ses yeux souriants quelque chose qui pouvait s’apparenter à une menace. Pas totalement, enfin ; plutôt le regard qu’aurait pu avoir un mafieux expliquant le fonctionnement du quartier à un commerçant nouveau venu : « On va jouer à un petit jeu qui nous profite à tous les deux. Tant que tu es fair-play, je le suis. Si tu tentes de me vendre ou de me mettre dans une posture inconfortable, j’ai les moyens de te faire chanter et je n’hésiterai pas une seconde. »

Je me souviens avoir pensé très fort « quel salaud », au même exact moment où je regardais Monsieur sans ciller, pour déterminer s’il était sérieux. S’il était du genre à contrer des accusations en livrant notre histoire, morceau par morceau, de telle manière que j’en sois l’instigatrice. À la noire détermination que je lisais dans ses yeux, j’ai fini par penser que oui. Indubitablement. Monsieur serait cet homme.

Sans rien dire, juste en lui souriant en retour, je me suis recouchée contre ses jambes, enroulée comme une chatte. J’étais prise en otage, et Monsieur m’apparaissait autant comme un amant que comme un adversaire ; il me tenait de la manière la plus vile, mais dès que j’y pensais je bandais tellement fort.

Monsieur. Monsieur et ses lèvres pleines de poison.

C’est au moment où il s’est évaporé, pour retourner à sa vie de médecin et d’époux, que je me suis indéfectiblement asservie à lui. J’étais allongée sur le ventre et j’observais le moindre de ses mouvements, absorbée par ma contemplation. Sa mallette à la main, à nouveau parfaitement civilisé, impeccablement élégant, il s’est reposé près de moi sur le lit, me cernant de ses mains. Il aurait pu se contenter de m’embrasser la nuque.

— Dis-moi un mot d’amour avant que je parte.

J’ai ouvert des yeux dans lesquels se mêlaient l’ébahissement et l’incrédulité.

— Tu ne peux pas me laisser être un peu amoureux de toi, si tu n’es pas un peu amoureuse de moi.

C’est peut-être parce que j’ai compris qu’il ne partirait pas avant que je parle, c’est peut-être parce que après tout je crevais d’envie de voir où tout cela nous mènerait, peut-être parce que j’aimais, d’un amour méprisable de cocotte, ce désir fou de moi, mais peut-être aussi parce que c’était vrai, que j’ai fini par répondre sans le regarder, incapable de me comprendre moi-même :

— Je suis un peu amoureuse de toi.

Monsieur a eu un sourire muet, que j’ai senti alors même que je mordais l’oreiller pour ne pas me gifler.

Ma défaite avec Monsieur n’a rien eu de cataclysmique. Maintenant je le vois. Elle est faite de petites redditions de ce genre, anecdotiques. Une. Puis une autre. Jusqu’à ce que la longe autour de mon cou devienne étouffante.

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