Mr.
Ellie
Chéri,
J’espère que tu vas mieux. Que ton coup de blues est passé.
Mon gros problème en ce moment reste que j’ai totalement l’impression de mendier pour avoir de tes nouvelles — et c’est une chose que je ne supporte pas, parce que sans être particulièrement fière je déteste me voir agir de la sorte. Je sais que je vaux mieux que ça. Et ce qui me peine le plus est de constater la soudaine déliquescence de notre histoire (si on peut appeler ça histoire), même si je n’ai jamais été naïve au point de penser que nous étions au bord d’une folle romance. Je sais qui nous sommes, comment nous vivons. Je pense être restée relativement réaliste quant aux efforts que nous pouvions tous les deux fournir.
C’est pour ça que je ne comprends pas. Tu aurais tort d’avoir pitié de moi — je préfère encore que tu me détestes. Je ne fais que m’étonner devant la totale incompréhension que m’inspire la situation actuelle. J’ai cru comprendre que tu n’étais pas bien... manifestement, c’est en partie ma faute, et je ne peux guère t’aider. Je suppose que tu n’as pas envie de mon aide non plus — c’eût été présomptueux de le penser. Mais je n’arrive pas à me faire oublier, et j’ai besoin de savoir comment tu vas, parce que je t’ai Connu et que, désormais, ce genre de détails m’importe.
J’ai tourné et retourné la situation dans ma tête, mais tu sais, je ne suis pas encore très au fait des sous-entendus masculins, et j’ignore ce que veut dire « je déprime ». Pour toi, c’est peut-être très clair, mais si tu pouvais te mettre à mon niveau et dire les choses exactement comme elles sont, ce serait un gain de temps incroyable, et un soulagement, aussi.
J’avais l’impression que tout se passait tellement bien entre nous, et nous parlions tellement que cette rupture soudaine de communication me tue. Je sais que tu n’es pas toujours disponible, pour de multiples raisons, mais là c’est différent. Tu ne parles plus du tout. Et je ne parviens pas à croire que ça ne soit pas ma faute.
Tu sais, je suis quelqu’un de relativement simple, sur certains points. En te rencontrant je savais qu’il était inutile de trop s’investir, et que nos échanges seraient réduits au minimum — un minimum délicieux, cela dit. Je n’ai jamais eu la connerie de penser que je pourrais changer quoi que ce soit, et je n’en ai jamais eu envie. J’ai entamé cette histoire avec la volonté d’entretenir des rapports complètement honnêtes avec toi, et je me suis interdit d’avoir plus mal que nécessaire. C’est pourquoi je considère comme un très juste retour des choses de me tenir au courant, en des termes simples, de l’évolution de tes envies.
Je me suis aussi dit que mes lettres t’avaient peut-être poussé à penser que je commençais à trop m’attacher. Je suis attachée, c’est vrai, mais je ne sais pas faire autrement, même dans une relation comme celle-là. J’ai besoin d’une émotion plus conséquente que le désir, si violent soit-il, à me mettre sous la dent.
Lorsque je repense au tout début, j’ai tendance à me dire : « OK, c’est pas possible, il se passe forcément quelque chose qui l’empêche de me répondre, il avait l’air tellement bien lorsqu’on parlait ensemble ! » Ma seule naïveté est sans doute de fermer les yeux sur ta lâcheté — je sais que les hommes sont lâches. Aussi lâches que les femmes sont compliquées. Enfin bref, tout ça pour dire que je ne peux pas croire que tu aies menti tout le long, ou que tu aies juste joué la comédie, tout ça pour me sauter. D’ailleurs c’est moi qui suis venue te chercher.
J’ai aussi fini par penser qu’étant marié tu n’avais aucune envie d’entretenir une relation un peu régulière, enfin un peu suivie du moins. Si c’est le cas, je comprendrais tout à fait. En réalité je peux tout comprendre, pourvu que l’on me dise les choses.
Je demande peu. À vrai dire, trois fois rien. Je ne suis pas en train de te supplier de revenir, je te demande juste de m’expliquer. Au maximum dix minutes de ton temps. Je n’ai aucune envie d’avoir mal, j’ai envie de comprendre et de pouvoir statuer une bonne fois pour toutes. Et si tu penses que je suis le genre de casse-couilles qui va te poursuivre comme ton ombre pour te récupérer, tu te trompes. Je me suis traînée par terre un certain nombre de fois devant les hommes, mais je n’ai jamais été aussi loin — et je ne vais pas commencer à vingt ans, maintenant que je sais qu’il n’est rien de plus débandant à voir. Ça m’énerve de me comporter ainsi depuis quelques jours, ne me laisse pas dans cet état.
Ce que je te propose, ce que je t’ai toujours proposé depuis le début, est d’une enfantine simplicité. Je n’ai jamais parlé d’engagement. Ou d’amour. Ou de quoi que ce soit qui puisse être une chaîne pour l’un de nous. Le fait que tu sois quelqu’un de passionnant et que tu m’excites est une raison suffisante de te voir, pour ma part. Et si tu veux de moi, j’ai encore beaucoup de choses à te dire, à te faire, à te montrer. Moi je m’amuse bien avec toi. C’est aussi simple que ça. Si tu ne veux pas de moi je n’ai aucune intention de me rendre ridicule en restant dans les parages.
Je t’ai envoyé il y a quelques heures un message pour te demander une réponse claire. N’ayant toujours pas eu de réponse, je te demande, s’il te plaît, de me passer un coup de fil quand tu peux. Si tu ne veux pas le faire pour moi, fais-le pour toi, que j’arrête une bonne fois pour toutes de t’envoyer des messages. Ça doit être chiant, à la longue.
Chéri... j’ai du mal à croire que tu n’aies pas aimé nos mardis matin. Et tout ce que l’on en faisait. Mais je peux me tromper, ça m’arrive souvent. Fais un effort, réponds-moi. Ça m’étonnerait beaucoup qu’un homme comme toi ignore combien il peut être exaspérant d’attendre un signe de vie des gens.
En plus ça me désespère de savoir que tu es triste. Si je te disais que je comprends un peu ce que tu ressens, concernant le fait de vieillir, tu ne me croirais pas, mais c’est quand même le cas. Tu sais, je crois que c’est encore plus tragique pour une femme, de voir ses pouvoirs magiques disparaître peu à peu. Toi tu es encore jeune, tu es en pleine force de l’âge ; regarde, tu as une espèce de sangsue de vingt ans qui te colle aux basques. Si ça n’est pas du succès, ça...
Sans rire : je voudrais bien pouvoir t’aider. Parce que sans prétendre au rôle de maîtresse en chef, et sans avoir spécialement besoin d’amour, je me sens touchée par ton chagrin. C’est pour ça que je disais : « Sers-toi de moi. » Je ne suis encore qu’une ébauche, et comme telle j’absorbe tout ce que tu peux m’apprendre, me faire, me dire. On n’a pas beaucoup parlé de ce genre de trucs ensemble, mais crois-moi je sais écouter. Et si tu ne veux pas être écouté spécialement, je sais d’autres choses, des mots, des gestes, des techniques pour te faire tout oublier. C’est sans doute dérisoire à première vue, mais c’est déjà beaucoup de pouvoir donner l’oubli. Tu peux te servir de moi parce que je suis forte, je sais que je suis forte. Parfois j’ai l’impression de plier, mais au final je ne casse jamais. Et la souffrance que tu peux avoir, je saurai la gérer si tu m’en parles.
Écoute, en un mot comme en mille, tout ce que je peux mettre à ta disposition, ce sont d’exquis débuts de semaine dans de petites chambres improbables de cocotte, et mon corps tout entier à ta disposition.
Ellie
(Bon, je sais que ça n’est peut-être pas le bon moment, mais j’ai pensé que peut-être, si tu avais un peu le cafard, une photo de mes fesses ferait comme une mini, mini-prise d’héroïne. Ça me va plutôt, d’être une drogue dure dans une seringue.)
P.-S. : En plus le livre avance ! Je le termine comment, moi, si je ne peux même pas mettre un point final ?
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