Mr.

Emma Becker · Chapitre 17 sur 32

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Mr.

Livre II

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Il prit Marie d’une main, ils dansèrent une java obscène. Marie s’y donna tout entière, écœurée, la tête en arrière.

Georges Bataille, Le Mort

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Aujourd’hui, je n’ai pas la moindre idée d’où Monsieur peut bien promener sa haute silhouette et ses doigts longs. Cela fait facilement trois mois que je n’ai pas de nouvelles, quelques semaines que j’ai cessé de lui donner des miennes, au compte-gouttes. Où es-tu ? Assis à ton volant, courbé sur cette couverture en carton frappée d’un surnom qui appartient à tous les hommes mais te désigne seul ? Enfermé à clef dans ton bureau pour échapper un peu au flot des patients et tourner quelques-unes de ces pages graves qui nous racontent ? Te caches-tu de tes enfants et d’Estelle pour me lire, aux toilettes, la nuit très tard, dès qu’ils ont le dos tourné ? Ou bien tiens-tu Monsieur comme on tient un SAS, négligemment, les doigts enduits d’huile solaire ? Suis-je déjà cornée, craquelante du sable que tes bambins m’ont envoyé entre les pages en jouant au beach-ball ? Ai-je enfin réussi, à ma manière, à pénétrer un peu de vos vacances en famille ?

Est-ce que tu as peur ? Quelle est la part de haine dans toutes les émotions, contradictoires sans doute, que je t’inspire de manière — disons — posthume ?

Est-ce que tu te souviens de tout ?

Y compris de ce jour ?

C’était ce premier matin de juin où il a fait si terriblement chaud. J’étais déjà pratiquement nue quand je t’ai ouvert le portail de ma maison à Nogent, et tu m’as troussée sans ménagement sur la table de la cuisine, encore parsemée des miettes du petit déjeuner. Il a fallu que je te supplie pour que tu acceptes d’atteindre ma chambre au sous-sol ; je courais dans l’escalier, fuyant tes mains.

— Allume, m’as-tu demandé en voyant les robes que j’avais accrochées à ma fenêtre en guise de rideaux. Je veux tout voir de toi.

Nous nous déshabillions en silence, chacun à un bout du lit, haletant bruyamment. J’ai feint de ne pas avoir entendu, bondi toute nue sur la couette : palpable hésitation dans tes yeux entre l’urgence de venger cet affront et celle de mes fesses. Puis en un saut tu m’as enlacée, tout entière. Tu avais ton visage dans mon cou et j’ai senti cette odeur lourde de ton désir, cette transpiration musquée dans la paume de tes mains qui couraient dans mon dos. Tu m’as immédiatement allongée sur le ventre, contrainte d’une main fermement appuyée sur la nuque. J’étais encore toute mouillée de ma douche, mais même là, j’avais encore du mal avec cette insistance perverse que tu montrais, lécher mon cul avant ma chatte, et quel plaisir pouvais-tu bien y prendre, Seigneur ?

Sentant mon embarras ou souhaitant l’accentuer, tu m’as retournée d’un bras vigoureux, approchant le visage entre mes cuisses béantes, et d’un souffle qui était déjà bien plus qu’une caresse, murmuré :

— Qu’est-ce que tu veux, mon amour ? Tu veux que je te bouffe la chatte ou que je te baise tout de suite ?

Sans réfléchir, j’ai poussé un long hennissement :

— Oh, prends-moi !

Et tu m’as longuement pénétrée, par-derrière mais sur le dos, les yeux rivés sur mon con que tes coups de reins ne faisaient jamais qu’entrouvrir. Je n’en finissais pas de roucouler, balançant entre plaisir et douleur. Une espèce d’inconfort, que j’espérais psychologique, ne me lâchait pas, même lorsque dressé au-dessus de moi tu m’as rempli les oreilles d’exhortations sulfureuses. Au moment où je m’apprête à les écrire, même si je ne ressens plus qu’une nostalgie amusée au souvenir de ton verbe, mes oreilles rougissent — je le sens, sans même avoir besoin de vérifier.

— Chérie, regarde toujours les hommes qui mettent leur queue dans ton cul. Regarde-moi, maintenant.

Lorsque je les ai levés vers toi, mes yeux ne pouvaient soutenir la force vive, le désir cru dans ton visage planant au-dessus du mien. Te regarder, c’était une activité qui éclipsait toutes les autres. Puis il y a eu ce monologue, dont je ne me souviens jamais sans une contraction mouillée, durant lequel tu n’as eu de cesse que de manipuler mes petits poignets, murmurant :

— Caresse-toi. Tu as le droit. Je comprendrais, tu sais ; avec une queue dans ton cul, ce serait normal que tu te branles.

Tu étais si convaincant, en vérité, et le plaisir si annihilant, que j’ai amorcé un semblant de caresse d’une main lourde comme du plomb, oubliant un peu ma pudeur pour me rouler dans l’ordure de tes mots. Entraînée par ma propre audace, j’ai même fini par enfoncer mes doigts pour sentir ta bite si dure comprimée entre les muqueuses stratifiées de mon cul. Une vidéo à grand succès sur Youporn. La suite nous fait passer à un niveau encore supérieur.

Il t’a soudain pris la fantaisie de me retourner à quatre pattes, et c’est à ce moment que j’ai eu mon premier mauvais pressentiment : quelque chose n’allait pas. Pas comme je le voulais, du moins. Comment t’expliquer ? (Même aussi loin de toi que je puisse l’être, la seule pensée de ton sourire quelque part en France me crispe dans un spasme d’embarras et d’excitation mêlés.) Ça sentait quelque chose. Peut-être pas une odeur réelle ; peut-être n’était-ce encore que celle du doute.

J’étais à présent persuadée que rien de bon ne pourrait ressortir de cet accouplement, s’il durait encore. Et déjà j’imaginais l’immonde mortification, la scène se répétant inlassablement dans ma tête des mois et des mois plus tard, et toi, à jamais incapable de me regarder comme avant. Je voulais te dire d’arrêter. C’était ma seule urgence. Te tirer de là et — je ne sais pas, moi — d’une manière ou d’une autre te garder dans l’ignorance complète de ce possible incident diplomatique. Te sucer, même. Tout, mais pas que tu voies ça.

Heureusement, je n’ai pas été amenée à de telles extrémités. Semblant totalement innocent du drame qui se tramait seconde après seconde, tu as joui plutôt rapidement, me prévenant d’une voix à damner une religieuse que j’allais me retrouver « remplie de foutre » (sic). Nombre de répliques très drôles me sont venues à l’esprit, alors même que je priais de toutes mes forces.

Le doute est devenu palpable juste après. Tu t’es retiré très rapidement, me laissant béante à un moment où j’aurais sans conteste préféré ne pas l’être. J’ai passé le plus clair de ces quinze minutes à épier ta queue, manœuvre que tu compliquais considérablement en me retenant contre ton cœur — seule manière de m’extorquer de ces câlineries postcoïtales habituellement réservées à Andréa. Puis le temps, notre temps, a filé, et il a fallu que tu prennes ta douche.

— Pourquoi ? t’ai-je demandé, un peu trop fébrilement.

Il faisait trente-cinq degrés dehors, cent de plus dans mon cul, nous ruisselions de sueur et je portais Shalimar, le moyen le plus sûr de te faire pincer par ta femme. Mais il fallait que je l’entende de ta bouche. Tu as juste souri.

— Je vais être à la clinique toute la journée, tu sais.

Alors je t’ai suivi comme ton ombre jusqu’à ma salle de bains, m’asseyant sur le rebord de la baignoire, t’étourdissant par des discours d’une flamboyante légèreté. Sous ma frange, cette mécanique de surveillance et d’analyse que déploient les filles après des pratiques risquées était en branle. Mais il n’y avait rien. C’était un malentendu.

De retour dans ma chambre, où nos vêtements jonchaient le sol comme un Rorschach de l’urgence, tu m’as longuement couvée du regard, souriant de toutes tes dents pour souffler, presque incrédule :

— Tu me plais tellement...

Et pour moi, ça a été la fin des tourments. Puisque je te plaisais tellement, je ne pouvais pas t’avoir chié dessus.

Tu m’as embrassée une dernière fois sur le pas de la porte, je t’ai regardé t’éloigner et me faire un baiser de la main au volant de ta voiture noire, un sourire de femme heureuse et gavée d’amour aux lèvres. Il y avait la trace rouge de tes ongles dans mes cuisses. J’étais bien. J’ai couru faire pipi, cigarette au bec. Et même si je sais tous les Sade que tu as pu lire, toutes les scènes ignobles des Onze Mille Verges et des Mandiargues que tu connais sur le bout des ongles, même si je ne suis jamais qu’une gamine de vingt ans, je ne peux m’empêcher de te prévenir — c’est là que l’histoire devient atroce.

C’est au moment où j’ai voulu m’essuyer que j’ai compris que mes doutes n’étaient pas vains. Du tout. Ma tête a commencé à tourner. J’ai jeté ma clope dans les toilettes, couru avec la culotte sur les chevilles jusqu’à ma chambre, sachant déjà comme dans un film quel cauchemar m’attendait au fond du lit encore chaud.

— Deux énormes traces de merde, ai-je soufflé à Babette par téléphone, au bord d’un fou rire nerveux (et solitaire).

Deux énormes traces de merde qui, comme elle a pu le constater une heure plus tard, avaient la forme exacte de doigts que l’on aurait essuyés en vitesse sur les draps.

— Donc, après moult réflexions qui ont failli me mener au suicide, je pense qu’il a touché sa bite par inadvertance, vu que je l’avais repeint en entier et...

— Mais pas du tout ! est intervenue Babette, scrutant le corpus delicti. Quand il t’a fait mettre à quatre pattes, il a dû sortir et la prendre dans sa main pour la re-rentrer, et comme il fallait qu’il s’appuie sur le lit, il a sans faire exprès frotté ses doigts sur tes draps. Note qu’il aurait pu s’appuyer sur tes fesses. Tu as eu de la chance, dans ton malheur.

— Ça voudrait dire qu’il ne s’est pas rendu compte qu’il en avait plein la bite puis plein la main. Je pense que je m’en serais rendu compte, dans une pareille situation. Regarde-moi ça, ces traces parlent d’elles-mêmes. On peut presque l’entendre dire « ha, dégueulasse ! » en s’essuyant les doigts. Il a forcément vu.

— T’as qu’à lui demander !

— Je l’ai appelé, un peu avant que tu n’arrives. Répondeur. De toute façon, je ne sais pas du tout comment j’aurais parlé de ça.

— Tu lui demandes si quoi que ce soit de bizarre est arrivé ce matin. Il comprendra.

— Bien sûr qu’il comprendra. Et il me répondra bah oui, y avait de la merde.

— Au moins tu seras fixée.

— Oui, d’accord, mais ça c’est loin d’être le plus embarrassant de l’histoire. Qu’est-ce que tu veux que je dise, après ? Je parle de quoi ? Comment veux-tu que j’enchaîne ?

— Lui enchaînera.

— Ça, c’est sûr. Après un rire de gorge de démon, et pour me demander d’une voix fourbe pourquoi je suis gênée, ce sont des choses qui arrivent quand on se fait enculer comme une salope, hein Ellie ? D’ailleurs j’ai aimé ça, non ? Et même énormément ? Je ne peux pas emmener cet homme sur ce terrain miné, il serait fichu de me dire que ça l’excite.

— Personne n’est jamais sale à ce point.

— Dans son esprit de mec, ça n’est pas un accident. Il n’y a pas de place pour un accident dans l’univers sexuel de Monsieur, tout ce qui doit arriver arrive parce que c’est naturel. Et il doit penser que je me suis laissé enculer en connaissance des conséquences, que je m’en fiche aussi. Que j’en avais trop envie pour reculer. Alors qu’en fait, Babette, je vais te dire une bonne chose : il n’y avait aucune raison au monde pour ça m’arrive à moi.

J’étais incapable de rabattre la couette, incapable d’abandonner cette vision qui ne me causait plus qu’une horreur molle et muette. Babette s’était carrément assise sur mon lit, penchée sur les traces qu’elle examinait, cherchant des empreintes digitales ou que sais-je. Je me suis laissée choir le long de mon mur.

— Qu’on m’explique pourquoi il fallait absolument que ça m’arrive aujourd’hui et avec ce mec. J’ai passé des heures dans la salle de bains à m’enfiler des litres de flotte, j’aurais dû être propre comme un sou neuf ; à côté de ça, cette couleuvre d’Inès se fait prendre par-derrière alors qu’elle est pleine comme un œuf, et il ne lui arrive jamais rien.

— Oui, d’accord, mais si Monsieur n’était pas, au plus profond de son âme noire, au moins un tout petit peu attiré par le Caca, il ne prendrait pas de risque. Il ne t’enculerait pas.

— À mon avis, ça n’est pas lié. Les mecs savent en théorie que les filles font caca, mais l’idée même qu’ils puissent en avoir la preuve de cette manière leur est totalement étrangère.

— Pas lui, Ellie ! Pas lui.

— Certes, ai-je soupiré.

Il n’y avait là rien de réellement rassurant.

Il était alors encore un peu tôt pour que je comprenne cette conception des femmes que tu avais, la façon dont tu les aimais : ton insatiable gourmandise ne s’arrêtait pas là où l’ordure se mêle mystérieusement au sublime. Or, la sodomie seule révèle la subtilité de ce mariage entre la pureté de la femme et sa violente animalité : c’est là où l’image sainte que les hommes ont d’elle se tord et se corrompt jusqu’à devenir, dans un tourbillon de merde changée en or, l’image de la salope multiséculaire qui les fait bander de dix à cent ans. Du moins c’est ce que je continue à espérer, du plus profond de mes entrailles capricieuses : que mon humanité la plus basse ait pu passer à tes yeux comme une marque d’appétit. Dis-moi que c’est ça ; des mois plus tard, par brefs moments je me demande toujours si ces deux traces de merde ont sonné le glas de notre histoire. Si c’est cette maladresse qui t’a poussé à ne plus me répondre, à ne plus m’appeler, à ne plus m’envoyer le moindre de ces messages gouleyants qui enflammaient mes journées. Comment aurais-je pu savoir ? Tu as disparu de la surface du globe. La manière dont ton portable continuait à sonner, inlassablement, était une torture : et sans avoir rien prévu j’étais prise entre deux déflagrations monstrueuses, celle de ton absence inexpliquée et celle de cet incident qui en était peut-être la cause. L’une et l’autre ne pouvaient qu’avoir l’air communicants. L’idée même de changer les draps me paraissait grotesque, comme l’élimination d’une pièce à conviction, et je dormais dans le lit d’Alice où je m’abrutissais de questions insolubles. J’étais rongée de part en part par cette hypothèse ridicule : je te dégoûtais. Tout ce que je savais des hommes, tout ce que j’avais pu lire, toutes mes récentes théories formaient un bloc contre elle, mais au fond, regardons les choses en face, tu n’avais aucune autre raison de partir. Nous parlions la veille comme deux amants que le monde entier n’aurait pu séparer vraiment, et en tout cas pas d’un coup aussi sec.

Et quelque part, après tout ce temps, après que je fus devenue une ancienne maîtresse qu’on ne désire plus que par à-coups, puis une dose de nitroglycérine nerveuse au milieu de ta vie si bien rangée, après m’être vengée plus que je ne l’aurais voulu de toutes tes défections, il me reste tout de même ce rien de reproche. Comment as-tu pu me laisser croire, même une seule seconde, que quelques grammes de nourriture digérée au bout de ton inestimable bite ont pesé plus lourd dans la balance que mon admiration quasi aveugle, que mes lettres interminables arrivant sournoisement à la clinique ? Comment as-tu pu m’abandonner avec la pire conclusion possible pour une fille de vingt ans, celle d’être bandante sous certaines conditions ?

Au milieu de la débâcle, il y a bien une raison qui m’a retenue de débouler à la clinique avec mon front plissé de cocotte en déroute : ce soir où Édouard, mis au courant de mon récent traumatisme, m’a enculée lentement, tendrement, fouillant chaque centimètre accessible de mon cul d’abord avec ses doigts, puis sa queue palpitante d’une excitation pieuse, rugissant oh putain Ellie, oh Ellie oh ton cul d’une voix qui anéantissait toute limite dans son désir. J’ai joui comme rarement, bavant des vagues de sève sucrée sur les draps crème, allongée sur son torse, les mains chères d’Édouard pétrissant mes seins convulsivement.

— Ton trou du cul a quelque chose de spécial, que ceux des autres filles n’ont pas, m’a-t-il chuchoté en s’endormant, après m’avoir copieusement déchargé à l’orée du ventre.

Édouard avant de lâcher prise avait toujours le même rituel : il enroulait mes cheveux autour de son index, recommençant interminablement ses rotations molles qui me grattaient le crâne et me faisaient roucouler. Mais ce soir-là, sa main droite enfouie sous les draps était nichée entre mes fesses, semblant n’en jamais vouloir partir — et lorsqu’à cinq heures j’ai ouvert un œil, les cinq doigts étaient encore déployés en étoile sur ma chatte et mon cul. Je me suis légèrement ébrouée ; Édouard sans même avoir besoin de me voir m’a saisi la joue, murmurant « reste là ». C’était sans doute la première fois, depuis des lustres, qu’un homme chez qui je passais la nuit exigeait d’être collé à moi dix heures durant.

Le lendemain, Édouard donnait cours à neuf heures.

— Tu claqueras juste la porte derrière toi, m’a-t-il dit en finissant de s’habiller.

J’étais allongée en travers du lit encore chaud, menant un combat féroce entre l’envie que j’avais de dormir jusqu’à des heures indues et celle de rentrer chez moi, enfin de partir — je n’ai jamais été à l’aise seule dans l’appartement de mes amants. J’allais faire l’effort ultime qui me mettrait debout lorsque Édouard, tout costumé de brun, s’est agenouillé à mes pieds pour m’embrasser le ventre. Tout en m’étirant, je me suis retournée sur le dos. Et lui, que je connaissais si doux et si respectueux de mes pudeurs, m’a brusquement écarté les fesses. J’étais trop molle pour réagir.

— Arrête, ai-je juste couiné. Tu m’as prise par-derrière hier, c’est sale.

— Qu’est-ce qui est sale ? a répliqué Édouard.

C’est la première fois que j’ai fait l’amour avec la langue d’un homme.

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