Mr.
Ellie
Bonsoir,
En pièce jointe, mon grand œuvre. Gentiment, j’essaie de vous éviter la peine de chercher Stupre indéfiniment, sachant que mon texte se trouve dans le premier numéro — aujourd’hui c’est sans doute un collector, je vous l’apporterai si vous voulez. Je tiens tout de même à préciser que c’est là ma première publication, plutôt naïve — mais c’est le seul commentaire que je ferai, car je me souviens avec émotion du jour où je l’ai eu entre les mains. Fierté totale. Ma famille a fait semblant de n’avoir jamais entendu parler de Stupre, je voyais simplement la revue se déplacer de pièce en pièce, comme par magie. Mon oncle n’a pas compris que le narrateur était un homme, j’ai dû batailler longtemps pour qu’il cesse de me croire lesbienne...
Concernant le vouvoiement, sachez que je n’avais nullement l’intention de vous empêcher de me tutoyer. Faites comme vous le voulez, vous êtes même libre de changer en cours de route. J’ai d’ailleurs construit toute une théorie érotique du mode d’élocution (qui n’amuse peut-être que moi), que je me ferai un plaisir de vous expliquer plus longuement, quand vous le voudrez.
Je reste, jusque-là, à votre totale disposition.
Monsieur
Merci de m’avoir gentiment évité de l’acheter... Mais j’en veux bien un exemplaire quand même... dédicacé...
Étonné... Vous avez vingt ans ?.. Qu’avez-vous lu, qu’avez-vous vécu ? J’aimerais savoir comment tout ça est venu dans votre esprit... pas si naïf... pas toujours, en tout cas... vous passez de « minou » à « chatte » très rapidement...
Vous m’intriguez. Et votre oncle n’a pas compris que vous étiez Lucie ?... Heureusement peut-être...
Parlez-moi de votre théorie érotique de l’élocution. George Steiner, dans un texte récent qui s’appelle, je crois, Les Livres que je n’ai pas écrits, donne un chapitre sur ce sujet. Il parle plutôt de la variation de la couleur de l’érotisme en fonction des langages.
« Totale disposition » c’est beaucoup, mais j’aime bien. J’aime bien aussi « en cours de route ».
À bientôt.
P.-S. : Je ne peux résister à l’envie de vous envoyer ce poème de Baudelaire, qui s’appelle Les Bijoux.
La très-chère était nue, et, connaissant mon cœur,
Elle n’avait gardé que ses bijoux sonores,
Dont le riche attirail lui donnait l’air vainqueur
Qu’ont dans leurs jours heureux les esclaves des Mores.
Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur,
Ce monde rayonnant de métal et de pierre
Me ravit en extase, et j’aime à la fureur
Les choses où le son se mêle à la lumière.
Elle était donc couchée et se laissait aimer,
Et du haut du divan elle souriait d’aise
À mon amour profond et doux comme la mer,
Qui vers elle montait comme vers sa falaise.
Les yeux fixés sur moi comme un tigre dompté,
D’un air vague et rêveur elle essayait des poses,
Et la candeur unie à la lubricité
Donnait un charme neuf à ses métamorphoses ;
Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins,
Polis comme de l’huile, onduleux comme un cygne,
Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins ;
Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne,
S’avançaient, plus câlins que les Anges du mal,
Pour troubler le repos où mon âme était mise,
Et pour la déranger du rocher de cristal
Où, calme et solitaire, elle s’était assise.
Je croyais voir unis par un nouveau dessin
Les hanches de l’Antiope au buste d’un imberbe,
Tant sa taille faisait ressortir son bassin.
Sur ce teint fauve et brun le fard était superbe !
— Et la lampe s’étant résignée à mourir,
Comme le foyer seul illuminait la chambre,
Chaque fois qu’il poussait un flamboyant soupir,
Il inondait de sang cette peau couleur d’ambre !
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