Mr.
Monsieur
Il y a quelque chose de magique à se parler de choses crues sans se connaître... mais je ne vais pas résister longtemps...
— J’aime votre prénom. Ellie. Ellie. Ellie, Ellie.
— Vous en faites un joli mantra, en tout cas. Comme si ça m’étonnait, en fait : j’ai toujours su que j’avais un nom d’alcôve.
— C’est drôle, votre ton est différent par SMS.
— Différent ? Vous me préfériez peut-être un peu moins dessalée ?
— Dessalée ? C’est drôle... non, j’aime les deux.
— Et pourtant, vous hésitez à me voir.
— Non, j’en rêve... mais j’aime nos échanges...
— C’est vrai que cette tension littéraire est fort agréable. Elle tient chaud au ventre.
— Vous voyez ? Savoureuse... délicieuse... mardi matin ?
— Quelle bonne idée, mardi matin !
— Où pourrions-nous nous rencontrer ?
(Peut-être Monsieur a-t-il eu tort de me laisser autant de mou. Peut-être Babette a-t-elle eu tort de s’en aller si tôt. Une fois seule, je n’avais pas à conserver un semblant de moralité.)
— J’ai bien une idée, mais j’ai peur de vous paraître indécente.
— Rien n’est indécent... et même l’indécence me plaît... Où ?
— J’ai pour habitude de travailler à l’hôtel, parce que chez moi, tout me distrait. Donc, en vous proposant cela je ne fais que vous inviter à passer à mon bureau. Je suis souvent dans le quinzième, rue des Volontaires.
— Je prends... vous m’intriguez... rue des Volontaires alors. Je vous laisse. Écrivez-moi encore...
— Je vous écrirai.
— Il est possible que mes rêves...
— Rapport obligatoire demain, docteur.
Ellie
Très cher,
Réponse tardive à un point dans votre mail qui m’a chiffonnée.
Alors vous comptez contrecarrer mes impressions de petite fille par vos expériences d’homme... soit... Donc une femme peut ne vouloir qu’une bite. J’attends avec impatience le moment de vous donner raison, cela dit je doute fort de m’entendre un jour dire « peu importe laquelle je prends. Une bite, c’est tout ».
Peut-être que cela m’est déjà arrivé, en fin de compte. Mais pour en arriver à ce point, je devais être dans un état proche de l’Ohio.
Mon Dieu, et la poésie, alors ? J’ai mal rien qu’à penser qu’une femme puisse être animale au point de ne plus chercher que cette partie-là, fondamentale soit, d’un homme.
C’est certes faire assez rapidement abstraction de toutes ces nuits où je me tournais et retournais dans mon lit, au supplice, clouée à mes draps par une passion finalement assez christique, totalement affamée. Mais peut-être avez-vous raison... peut-être que je ne cherchais alors que ça... d’autant que j’ai passé la soirée avec une amie qui m’a relaté ce même genre d’expérience. Très Peter Pan, lorsqu’on la raconte, mais je suis sûre que vous serez capable de l’apprécier. Cela se passe la nuit, donc. Je dis « la » nuit, parce qu’elles sont multiples. Nuit noire, une heure indue, et la Petite au premier étage, confinée dans sa chambre bleue de gamine, se tortille dans ses draps moites, incapable de trouver le repos, littéralement crucifiée par ce besoin impérieux d’être remplie — ce besoin qui est le seul phénomène transformant une petite fille en femme. J’ai remarqué qu’il est alors inutile de chercher soi-même le soulagement, car ce qui pourrait être un coup de grâce n’est en réalité qu’une stimulation de plus ; aussitôt l’orgasme passé les pensées reviennent à la charge. Et à maintes reprises je me suis surprise à attendre étalée sur mon lit que quelqu’un ouvre ma porte, n’importe qui, et dispose entièrement, complètement de moi. N’importe qui, le fils du voisin qui passe sa vie à sa fenêtre à me guetter en vain, le type qui vient réparer la chaudière, un cambrioleur, même. Un corps d’homme ; juste ça. Un corps d’homme et des mains d’homme et des exigences impérieuses d’homme et l’indescriptible, délicieuse et profondément scandaleuse odeur de l’homme. J’attendais cela comme j’attendais, petite, que Peter Pan vienne me chercher. C’est drôle, d’ailleurs, cette histoire de Peter Pan. Il y a peu, j’écrivais à un garçon : « Tu sais que Dieu a inventé les chemises de nuit pour que les filles ne mettent pas de culotte en dessous ? Je pense que c’est pour ça que Peter Pan venait voir Wendy. Cette petite garce devait dormir les jambes ouvertes. »
Avez-vous lu ce roman de J.M. Barrie ? C’est, je crois, la plus belle et la plus triste histoire qui soit, à la fois sur la mort des enfants et sur l’éveil érotique enfantin. Car, mine de rien, je suis sûre qu’elle ne portait rien sous sa chemise de nuit... et puis ce capitaine Crochet !
Tout cela pour dire que ce désir des jeunes filles, qui provoque d’insoutenables insomnies, a cela d’émouvant je pense, qu’il est totalement paradoxal et désespéré. Je connais peu de filles de mon âge qui ont réussi à connaître un véritable orgasme dans les bras d’un homme, et ce que j’entends par « véritable » orgasme, c’est tout simplement celui qui naît de la pénétration.
J’ignore à quoi cela est dû. Au fait qu’à vingt ans notre propre corps soit encore un continent à explorer ? Au fait que les garçons de notre âge n’aient pas le bagage suffisant pour nous comprendre totalement ?
Quoi qu’il en soit, le plaisir qui nous est le plus facilement accessible est de notre fait. Or, lorsque nous nous trouvons prises par cette envie quasiment hystérique de sexe, c’est une perte de temps complète que de vouloir en finir seules. Parce que ça n’est pas cette partie-là du corps qui hurle. C’est alors un désir qui vient du fond du ventre et qui exige le ventre d’un homme, tout simplement par instinct purement animal, parce que les choses sont ainsi faites, parce que physiologiquement nous sommes faites pour être accrochées au dos d’un homme dont nous sommes pleines. Qu’il y ait ou non opportunité de jouir importe peu. Donc, vous avez peut-être raison, en ce sens. « Une bite, c’est tout. »
Il est difficile, d’ailleurs, et presque humiliant, de se sentir à ce point rabaissée. De se sentir à ce point prête à ramper, à supplier.
Pour passer du coq à l’âne, je n’avais pas relevé lorsque vous me disiez en substance ne pas vous souvenir d’avoir parlé de votre goût pour Mandiargues et Calaferte à mon oncle. Vous en aviez en fait parlé à ma mère, lors d’un week-end à Jersey, ou quelque chose dans ce genre. La vérité nue, la voilà : il y a environ six mois, ma mère, me surprenant encore avec Calaferte sous le bras, m’a dit : « Je ne comprends pas que tu relises ce truc ! » Ce à quoi j’ai répondu qu’il s’agissait peut-être de l’un des plus beaux livres du monde. Et là, elle m’a dit, je crois : « C’est drôle, tu t’entendrais bien avec un des collègues de Philippe. »